LE FESTIN DES BARBARES
Les Barbares mangent et s'enivrent. On les voit chaque nuit, sur le$ hautes terrasses des palais, et des temples dominant la Villî conquise, festoyer bruyamment aux flambeaux et se gorger de viandes et de vins. Ceux qui les approchent les trouvent couchés sur les lits consulaires, vautres demi-nus parmi les draperies impérial es" et parés obscènement de joyaux volés.. Sur ht tête, ils portent les couronnes d'or et de gemmes enlevées aux statues des Dieux; aux poignets et aux doigts, ils se mettent des bracelets et des bagues faits de for et des pierreries dont ils dépouillèrent les tombeaux; sur la poitrine, ils ont les colliers précieux arrachés aux femmes le jour dû massacre -et du pillage. Leurs faces hideuses de Barbares sont; peintes; leurs corps de Barbares sont "tatoues d'images erotiques. Quelques-uns;, dédaignant les saillons et les peaux de bêtes, se drapent, superbes, dans des laticlaves et. des rqbes sacerdotales que froissent leurs armures de ïarbares, leurs armes de Barbares. Ils boivent dans les vases sacrés et les souillent de crachats ; ils mangent dé la viande ignoble dans la vaisselle d'or du Saint-Collège. Ils se font servir et contenter la chair par des troupeaux de serfs agenouillés e t de belles filles nues, — qu'ils violent avec d'ima ondes paroles; Lorsqu'ils sont ivres et repus, ils commandent à quelque gypsie égaré vers leurs bastilles de chanter les chansons grossières de leur pays; ils lui donnent dérisoirement les en xailles des animaux impurs, pour y. chercher les Lignes Àugurales des Destins, et le jettent pieds *rt mains coupés dans es de là citadelle; Parfois,; tandis qu'on
les fossés
DÉCEMBRE 1891 j 49
brûle devant eux l'encens des cassolettes, c'est leur plaisir d'éventrer les femmes prisonnières bu de torturer les esclaves pour se faire livrer de fabuleux trésors enfouis. Parfois encore, ils descendent en cohue vers la Ville et saccagent les maisons patriciennes et se réjouissent aux cris des agonisants et à la lueur des incendies, et dansent, . en frappant leurs armes de Barbares, des danses lubriques et guerrières.
Mais quand la plupart sont las et dorment, dans la fraîcheur nocturne, un sommeil de brutes assouvies, — vautrés demi-nus sur les; lits consulaires et les draperies impériales et parés obscène* ment de tous les joyaux volés — on en voit aussi qui s'accoudent aux créneaux, le front lourd, et des hautes terrasses des palais et des temples, longuement, tristement, regardent au dehors, vers la plaine, -comme s'ils regardaient vers l'avenir menaçant de colère et de proches représailles.
Là-bas, par delà l'ombre de la Ville, assoupie dans sa lâcheté complice — et tellement tombée, par l'amour de son négoce, quelle ne s'inquiète
même plus de ses Maîtres légitimes, — . là-ba#> c'est le camp des Croisés, — là-bas guette la foule .implacable et vengeresse de l'armée assiégeante. — Aussi loin qu'on peut découvrir s'étend une seconde ville, enserrant la Cité prostituée, une ville immense dont les feux s'espacent dans la nuit et la campagne, s'essaiment après les rivières et les bourgs, et garnissent jusqu'aux collines de l'horizon. — Et les Barbares écoutent, anxieux, dans le silence de l'heure, le hennissement des . cavales et les cris de veille, de graves chants de psaumes apportés par le vent, et se demandent combien ils se sont levés d'hommes pour' la tuerie ? ■'■'.-
Depuis que de méchants moines prêchèrent la lutte exterminatrice, des multitudes accoururenttelles de mouvante^ forêts de piques — dans la* clameur des trpmpettes et le roulement des machines