‹ Mercure de France, tome 3Chapitre 106 sur 111 · A LA DÉRIVE · texte numérisé non relu

A LA DÉRIVE

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Lucy cardant en main la coupe de Champagne où elle venait de mouiller ses lèvres rieuses, approuva vivement la proposition de Raymond

Dutal. i „...!. i

— « Oh oui, dit-elle, tournant la tête vers le manteau pers des eaux .silencieuses, plisse seule- ; ment par le sillage lumineux des canots s enfuyant; embarquons tout de suite, d autantqu on .respire atrocement mal ici, avec cette chaleur ■•

étouffante. » .',-.. ■

. Sur les tables desservies du restaurant, les lampes associaient, à la blancheur moite des nappes leur tonalité chaude, orangée,.qui se- rehaussait d or blond, de mauve où dé carmin,, dans les verres . mi-pleins demeurés là, avivaient de. flambées luisantes la panse verdâtre des. bouteilles. Tamisées, de bistre, diffuses, plus épandues, toutes ces lumières tendaient à se confondre et se perdaient en une clarté imprécise qui vernissait les feuillages immobiles et luisants: des marronniers. Des groupes, se distinguaient où , braisiUait ■ le rouge vif des cigares. A là pointe de Tîle,' n , P ** %£* vinait,iHdfà.uê seulement par ùnevouted ombre. • •Un brouhaha de conversations tumultueuses bourdonnait confusément, parfois, déchire de . rires féminins aigus, sonnant avec le timbre d. un .cristal qui se brise. ■' ' .

De la rivière brune monte comme un appel

murmurant et plaintif qui coule le long du bord

en un ruissellement continu. Confuses, multiples,

• presque insaisissables, des voix rayent le silence .

ouaté de brouillard; voix fraîches, au. ton sourd,

voix mouillées de clapotis scintillants près des talus de cendre, près des roseaux, qui bruissant et résistent, dans une constante vibration, harmonieux, sonores, aux empressés assauts du courant; voix fantomatiques dés brises molles, des brises tièdes,nnprégnées des odorants secrets que leur confièrent les frissonnantes corolles épanouies, des brises sous lesquelles ondulent les feuillées de la berge, semblant un troupeau velouté (le bêtes nerveuses et souples Retirant.

Aux rives, c'est le jeu des fumées pâles, glissant lentement sur la terre.. Des brumes claires s'effilochent comme de très vieilles écharpes, soyeuses et frêles. Leur Wle opaque se déchire aux buissons, qu'ils décorent de fictives toisons neigeuses. Plus loin, elles reculent à -l'infini la : perspective réelle, masquant les meules violettes,les prés dépouillés. et nus, les arbres,d une vapeur ■ . laïteuse qui , se t poudrerize de blanc mat, aux rayons lùïïaîrës. . : . , - ; ; • ' : -

: ; L'haleine >nàba.umânte d(ès foiiis rfeçemmérit . *■* ;COupe$ s^ttemie au bontâçt àe cette obscure séii- " teur, aux. relents de marécage,; mêlés dû fade- par- . fûm des riymphëas et encore de l'odeur irritante des menthes sauvages, qui flotte sur T eau, le s soirs

. d'été. ■;■ ",■■■'■ " '

Etendue à Tanière de la yole, la jeune femme distinguait à peine le yisage du rameur. Ehi reste, ils parlaient peu^ subissant tous deux la mystérieuse poésie du lourd;décôr de ténèbres^ ' ."

. ; Xa fuite de la barque se; perpétue, monotone, * plaquant de rejaillissants éclairs métalliques sur le bitume de Tonde; et de menus globules d'argent accompagnent la plongée régulière des

rames.

Souvent ils prolongeaient ainsi leur charmante errance nocturne entre les rives connues, heureux de cet isolement intime, que berçait le flot rêveur, complice muet des songeries amoureuses.

A coups rythmés, Dutal nageait sans fatigue, imprimant à la légère embarcation une allure égale.- < . •

Soudain^ d'un mouvement brusque, Lucy pencha son buste en avant :

— « Raymond, Raymond v fit-elle, avec une expression d'intense terreur, ne rame plus... là... devant nous... un gouffre noir... arrête-.. ^ ..

Sa voix décelait une crainte atroce, la terreur vrillante d'un redoutable péril imminent.

Comme le jeune homme, se retournant, n'apercevait. que les contours familiers vus tant de fois, il crut, devant cette apostrophe dont il ne càm- . prenait pas la raison., à une. plaisanterie, et se mit

à rire, ."'.'■ '''■'".

— « Voyons, nous passons là tous les jours; il

n'y a rien de changé ! »

Il reprit les avirons.^ ■' „ - - '

Mais, avec un effrayant accent d'épouvante, un convulsif tremblement qui étranglait les mots dans sa gorge, haletante :

— «Oh,, je t'en prie!.. n'allons pas plùsloin...' je t'assure qu'il y à, tout près, des -rochers... où nous allons... nous briser... » . ,

Raymond, ne se doutant pas du poignant de cette émotion, ignorant" qu'il est de ces états d'angoisse^ sans cause extérieure, plus affreux peutêtre que s'ils avaient leur "source dans une réalité, tint cela pour une scène jouée, etf, haussant les épaules] lança l'esquif en. avant.. \

— ;« Tu es folle ! »

Etreinte, alors d'une suppliciante oppression qui laffolait, Lucy se précipita hors du bateau.

... La nuit était fort sombre : on ne retrouva le cadavre que le lehdemain. ' \ "

Gaston Dahvhxe,

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