‹ Mercure de France, tome 3Chapitre 12 sur 111 · PROSES DE DÉCOR · texte numérisé non relu

PROSES DE DÉCOR

SUR UEAU

Regarde, mon cœur, voici l'illusion souveraine du soir. Sur la splendeur occidentale du soleii, des escaliers et des palais de rêve. Le ciel est rouge d'une rougeur immense de ville incendiée, et lés bâtis de nuages saignent des pourpres de massacre. Près de nous, c'est une forêt de mâtures; un fourmillement de bateaux et d'êtres. Tout un peuple se tasse sur les môles, et le port s'ouvre en ce cadre somptueux de crépuscule. — Et loin, loin s'étend la mer, une mer d'écàrlate, de métaux fondus, de braises et d'escàrboucles...

Kcoute, mon cœur, écoute et regarde encore. Le flot bat les quais avec une plainte douce, un mur-, mure monotone. Des chansons meurent dans l'air tiède. Et maintenant le navire se lève, géante image, et passe, passe lentement, lentement, majestueux, presque royal, voilure dehors, ses ma-, telots dans les vergues, le pavillon clapotant à la corne. Un moment, on le voit se dresser dans la coupure des jetées, ramassé de Tétrave à Tétamboî pour franchir la passe en un même ïaiôceau de mâts et en un même gonflement de toiles. Il est. debout au flamboiement de l'eau et à Tincarnat-dc l'horizon qui découpent sa noire envergure d'ailes ; et des hommes sur l'accastillage se détachent en gestes d epees brandies, de manteaux envolé^ dans la brise. Des éclairs jaillissent des sabords dans une fumée roulante. Les batteries tonnent et répondent aux batteries de la côte. Et du fond du port à la pointe des môles, de Testacade et des qun/s, des bassins et de la grève, des bâtiments à' 1 amarre en deçà des écluses et dé la flottille abritée dans les darses, une surhumaine clameur grandit, clameur d'enthousiasme qui soulève dçs milliers et des milliers de poitrines, clameur d'une multitude débordant des rues, serrée aux fenêtres des maisons, accrochée aux toits, essaimée dans les

JUILLET '1891 3 f

barques, écrasée, sur les ponts. Le vent ramène des musiques qui ont l'ampleur grave d'un hymne^ sacre, des élancements de prières en même temps que des sonneries de triomphe. Le pavillon claquant à la corne s'abaisse par trois fois. Et le navire ainsi s'éloigne, ^- en une gloire.

Du. soleil allume ses cuivres, borde de frangés d'or la forme de ses voiles, aigrette ses. hunes, métallisé le treillis de ses haubans et les fils de ses cordages. Graduellement, il décroît, diminue sur la. mer reconquise à l'immensité de sa rougeur victorieuse. Et devenu. si éclatant et si baigné dé rayons qu'il semble revêtir le ruissellement des châsses, il se.fond aux suprêmes lueurs de l'astre; — Cependant que le peuple salue, — comme autrefois le symbole de la nef Ârgo et lagaliote des Conquistadors — l'impérial orgueil du vaisseau de pèlerinage, du vaisseau de ses chimères cinglant aux superbes . entreprises, courant, là-bas, aux orients inconnus, au mirage des îles fortunées...

Quelle armée de barbares saccagea là mystique Jérusalem? Le sang monta jusqu'au poitrail des 'chevaux. ; •■■ ..- •■:

Dans la nuit, le grand navire s est fracassé sur lesrocs. Ceux qui passentaulârgepeuvent reconnaître ses mâts tronçonnés qui émergent et publient la perfidie dé la mer, et se tendent ainsi que des bras implorent.

Les routés sont désertes, les soirs sont défunts ; et perdue, mon cœur, à jamais perdue la chère Ame qui était mon âme/

Voix parfumées de myrrhe, [ douceur, charme non, pareil dés. femmes aux mains paies, duperie ingénue de leurs sourires et de nos vingt ans... Vos mains, femmes, vos pâles mains retombent, abdicatrïces.

S'en aller, s'en aller encore, mon cœur, s'en aller plus loin que le rêvé*,. -..'!'.■ v

Chakles Merku

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