LE SUAIRE
A Alfred Voilette.,
La mer montait, royale et dominatrice • -T« mouettes jouaient sur U f fragilité deTvaSeï ' Longer k hg„ e de brou! vomie pal les flots
née des varechs, guetter si quelque épave n'allait
FCon^f oucÊr r T°A ? ar le «« ffiSSS • illusions couchées au fond des abîmes... .
etïoucfmaln 1 J H AubertrêV3it à -»« ^dulgente douce main a des yeux contemplatifs de lui- \
à la'porï dWntT amS - emb ™ is - voici le sexi
des décll^ntl?f' S f ms en P° mme frange în v fl! cevante / sirènes : leurs cheveux sont pareils
des chevTluïi 11011 ' *" P en 5 e ^ Proches cSe aes cnevelures, — comme de vraies chevelures •
leurs dents ont .la dureté blanche dés coquilles a^émonet!.^ ^ le «* " f ** s -™* « Ah ! que vos cheveux humides circonviennent mes genoux, que la nacre de vos dents m o?de à meme.mon ventre, que le bleu froid de ™s yeux d anémone transfise mon cœur' » ■
*«„? . mte . nn ? d f .Aubert rêvaità une indulgente et
Z^v n ' % deSyeu ? conte ^P^tifs de lui.r Au milieu des varechs noirs, l'inattendue blan cheur d'un manteau gisait. ■ blan
Tombé de quelles épaules? •
Des cheveux blonds s'exaltaient dansla luminosité des vagues. - lumin 9-
Les mouettes ne jouaient plus, la mer respirait en si ence; les sables, au loinWerts, p2 P SuS vers l'horizon leurs tièdes solitudes! P ^
aunes . une robe claquait au vent; des grains de
AOUT iBçt, Q>
sable volaient, sonnaient sur là soie tendue d'une ombrelle.
... . « —Il est jolf, joli, n'est-ce pas? disait-elle. Et doux, tout en duvet de cygne yoyWeur, si doux si doux!... » . '
Elle parlait avec un perceptible accent, d'une voix glauque, la main appuyée su* l'étroite épauled ■ a ? i P®* lt «omme dont la maigre pâleur kaolîne avait 1 ingénuité sinistre d'une tête de porcelaine. - --'■••.
« — N'est-ce pas, Ted? » ;
i V"£ 9? ! ?"*' sœur Sarah » ï — et l'articulation de led décelait un Anglais.
Anglaise tout entière, Sarah, d'âme et de sang: d ame apparue sous là brume soyeuse de ses yeux verts, — de sang par l'immatérielle transparence de la peau,, --^ et de cheveux : ses cheveux blonds souriaient enflammés^ dans les plis du manteau blanc. . :.
Une Illusion se dressa debout d'entre ses sœurs endormies.. .
« — : Pourquoi j'ai fermé les yeux? Mais, je Craignais plus une déception, répondait Aubert, que je ne souhaitais une aventure... »
Sarah fut étonnée d'une si grave candeur. On ne lavait pas. sans doute habituée à cette pure franchise : des âmes simples.. Etonnée, presque divinement : d'invisibles rets s'abattirent sur ses rems, maniés par l'oiseleur éternel. Elle eut soudain, au fond de. ses yeux d'anémone et sous l'orgueil de son : front blanc et dans la froideur de son sem calme, — soudain l'envie d'être baisée par ces lèvres;: oh! oui. oh! oui, — Et elle rougit.
Sa robe claquait au vent.
« — Je crois, reprit-elle orgueilleusement, que je ne suis pas une déception, — et je ne suis pas une aventure..» .
« —Vos yeux sont pleins — de délicieux maléfices. »..■'■•
;. « —Mes yeux? Ah! ne les regardez pas! Ils
sont tristes comme la lointaine île du Nord où je suis née. Ils m'en rappellent le ciel, la terre, — > et la mer! Ils sont tristes, avec peut-être quelques reflets de lune, avec peut-être un rayon perdu de soleil pâle... Et mon âme est telle, sans doute, elle est la sœur de mes^yeux, la sœur de' cette nature obscure et dure : un désert y épand des sables... J'ai peur d'avoir une âme obscure ei: dure,;, J r aï peur que sous l'ombre hyaline qui les voile, il n'y ait rien, — rien dans mes yeux, rien dans mon
âme!,.. »
L'Illusion vacillait comme une flamme, au souffle du sommeil. '
'< — Vous le savez, et si vous ne le savez pas, qui vous le dira ce qu'il y a derrière le voile ?. O Aventure! — O, malgré vous, Aventure! — qui vous le dira?.-. Je ne suis qu'un voyageur matinal qui se mire, en. passant, dans les^ eaux violettes du golfe encore endormi. Le train .m'emporte et me voilà dans une plaine toute bleue, et me voilà sous une futaie triste de sa verdure blême. Si c'estmoi qui reste et si c'est vous qui marchez, qu'importe, puisque l'un de nous certainement s'éloigne de l'autre, d'un pas, à chacune des secondés que marquent les diastoles de nos cœurs. Déjà, peut-. être, vous songez aux rencontres futures, vous vous demandez quels seront vos lendemains et les jours qui suivront vos lendemains. Une longue pqrspective de joies (les plus voisines sont encore indécises) s'en va devant vos regards jeunes : je suis la minute présente, et lé présent n'existe pas pour une âme inquiète. Telle. est la vôtre, et si vous aviez pénétré davantage en moi. vos paupières se seraient closes sur la vision fastidieuse déjà... J'ai donné à votre actuel ennui le plaisir de Ja surprise, vous m'en saurez gré, peut-être, jusqu'à l'heure des prochaines distractions.,. »
L Illusion retomba, vaincue par le sommeil. .
La robe de- Sarah claquait au vent, pendant qu'elle répliqua :
« — Non, non, je ne. m'ennuie pas : j'ai un but
précis c'est de vivre, ^ et pour eë que vous appelez les rencontres futures, les amours, n'est-ce pas? les jo les complémentaires. . mais je mV
ES era îî C ? m P e - - en 9f^ mer, quand il me plaira... Il est choisi, celui qui doit/parmi les écueils, nager cote à côte avec moi : if n'attend que 1 heure de ma volonté, -^ et je ne suispas une Aventure... » . . • . ■■/•
,' ohdit^ arda ^ Aubert <ï ui - très : simplement ré-
n£ rnir d ^ U d ™ï P u i^ u ' il est *op tard, puisque 1 Illusion.a refermé les yeux parmrses sœurs endormies. » ■;•'•: ■ ■
«—- A demain », dit Sarah.
Elle siffla. Ted obéit.
■; f «. — Regardez-lé ramasser ses coquillages II s amuse si naïvement : c'est un passionné. Pauvre •* B ^P«iv?* ssvaritl Pauvre poète! Pauvre belle ame! Il est tout cela, Ted, et il n'est rien » - .
Avec une grande pitié, elle considérait l'homoncule en porcelaine dont les cheveux jaunes pendaient comme d'un, yase de Chine un bouquet de ravenelles flétries. \ - . n
Les sables, au loin déserts, perpétuaient à l'ho^ nzon leurs tièdes soHtudes . , .
f La volonté de Sarah, impérieusement insinuée s accomplissait, et les mouettes jouaient, lumineuses,, sur la fragilité des vagues. .■'■..
* * * " .-il ,i*'
. La robe de Sarah claquait au vent.
Un blanc papillon dés sables vint se poser sur sa main : ëUe le prit par les ailes et lentement le déchira en deux. Aubert la fixait avec horreur une, le meurtre accompli, secoua ses cheveux enflammés, dans une joie tranquille, puis, comme exécutant un rite, ouvrit les bras vers une adoration imaginaire et, gracieusem^ïQffift^ne idéale
ëne?**' l6S Tamena > s ?#^£l^a poi-
Alors, mue par une incroyable hardiesse, en ■une stupéfiante sécurité, elle dit; tremblante de. colère attendrie :
« — Pourquoi ne m'aîmes-tu pas? >>
Aubert tremblait aussi, mais tel que sous la domination d'un animal fascinateur. Ce frêle serpent aux yeux d'anémone l'attirait sûrement dans l'orbe de ses replis : d'insensibles mouvements l'avaient rapproché de Sarah, au point qu il sentait la caresse de ses cheveux traîtres et la tiédeur des souffles évaporés de son corsage... Leurs bouches se joignirent: Sarah mordait, — car elle était dé ces femmes qui ne sentent la chair que sous la dent, — H nacre de ses dents mordait,..
Et parmi les prochains désirs, voici le sexe à la porte d'or... ...
Maîtresse d'elle-même, Sarah se roidit comme un rêve, illusoire et hautaine
« — Auber^ je me donne à toi, et n'oublie pas que tu m'appartiens. Je pars, c'est fini pour e^tte année. Je pars, mais, écoutè-moi, je reviendrai." » . * .
: Les sables, au, loin déserts, perpétuaient leurs
tièdes solitudes.
Dormir, presque dormir à .l'ombre claire clés dunes : nulle robe ne claquait auvent. Au 'milieu des varechs noirs, un rêve gisait, un rêve blanc comme "la mort d'une mouette.
Les mollettes jouent et ne jouent plus. Les paquebots voltent, les fumées virevoltent, les briques tremblotent. Les ponts se dressent comme des potences : les mouettes jouent et ne jouent plus, les mouettes d'Amsterdam, - — sur le Dam.
Là-bas, dans les sables déserts, nulle robe ne claque au vent*
Les cygnons prennent d'assaut la galère, leur mère. Les pignons tremblotent, les feuilles vire-
voltent autour des capes mortes. Les cygnes s'en vont, lents comme iîes galères assoupies, les cygnes de Bruges, — sur: le Di vre.
Là-bas, vers les horizons vastes, nulle robe ne claque au vent.
Les pierrots gringotent dans les arbres tout nus. Sous le ciel en révolte, les pierres tremblotent, les fanaux virevoltent, plus hésitants que des cœurs dans la brume de l'oubli, les fapaux des bateaux, — sur la Seine. : ■■■■;*■
Qh! les froides solitudes de là-bas, où nulle robe ne claque au vent!
Dormir, presque dormir à l'ombre, claire des dunes»
Au milieu defr varechs noirs, un rêve jouait un rêve blanc çoinme le réveil d'une mouette — niais nullerobe àe- claquait au vent, '
Ted s'amusait déjà aux galets et aux coquillages, — les cheveux blonds de Sarah souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.
■ « — T" vois, j'ai tenu parole. Et toi aussi, tu es
fidèle. » '*'■■.'.
« — Oui, répondit Aubert; mais que s'est- il passé?» ■ '.'.;-.■'
7 « — Rien que de fatal, puisque je t'aimais. Ce qui s'est passé fut écrit dans ce sable et dans ma chair dans mes mains et dans mes yeux, ,1e. jour où tu jouais 3 cache-cache avec moi, le jour où ton hypocrite sommeil exagérait ma curiosité... »
La mèr jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds, :
• y% — Enfin, dit Aubert, Ted, sous ta dictée, me la écrit, tu es mariée. Quel est ton nom? à
<< - — Mon nom est Veuve. »
;« — Tùme fais peur, »
5 — ^ n ^ pi'apas touchée, repritfièrëment Sarah. Ç était un mûr jeûne homme, ■ — oh! si las, si las!' --- qui complétait son écurie par un cheval de
luxe .. II ne m'a touchée que du bout des doigts... Tu souris?... Il fut dédaigneux, c'est vrai. Sans cela je lui aurais peut-être pardonné. »
« Et tu n'as point pardonné? »
« — Non. »
» — Tu es impitoyable. » .
„ La pitié estvaine,réponditSarab,plus vaine
encore que lu vie... Mais, je fus, et voilà tout, la jument de l'Apocalypse, celle qui porte la mort, — sans le savoir. »
« — Sans le savoir ? » répéta Aubert.
« ^- Tiens, écoute, je vais te dire la vérité. »
,, — Non, je ne veux pas. »
« — Il le faut, reprit Sarah. Ce mariage, je devais le subir, quand je te rencontrai. Je. n'avais pas protesté avant. Après, je nie tus encore : — tout cela, par piété filiale. Maintenant comprends-tu? je t'aimais, je te voulais, — alors, j'ai agi- selon mon désir... »
La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses
flots lourds. '
Ils se. regardèrent, les yeux chargés d une énervante inquiétude. Aubert, d'une voix, cruellement ironique, demanda : '
« Comment t'y es-tu prise? »
« Je l'ai abreuvé de sarcasmes.. »
« — Empoisonnés? »
« A la dose nécessaire. » '
« — Parlons clairement, reprit Aubert. lu las
tué. &
« — Oui, pour toi. Me veux-tu? » ,
Sans répondre, il se mit à marcher le long du
flot mouvant... r ■ '
...Lentement marcher, humer la salure ..émanée des varechs, guetter si quelque épave n allait point surgir, atome rapporté par le .flux d entre les mussions couchées au fond des abîmes...
...Sarah le suivait, relevant du.bout de son ombrelle les chevelures des algues mortes.
Ils allèrent longtemps, toujours muets. La mer
se retirait apaisée/— ; et là robe de Sarah. claquait au vent, * " :
Aubert, tout à coup, s'arrêta, tournant la tête. Elle était tout près de lui et le grand manteau blanc, Je manteau de plumes de cygne flbttait comme une voilure autour de ses frissonnantes épaules — : .... tout en duvet de cygne voyageur, ; si doux, si dbux!... Il l'arracha violemment et le jeta dans la mer, disant :
« —Que la mer .remporte!...' Ah! il est trop tard!... Que ne Ta-t-elle emporté, la première fois!- >v ■
Sarah croisa les bras sur son cœur effaré, mais Aubert lui prit la. main et elle lut dans ses yeux le pardon du crime.... — ^ Après tout, n'est-ce pas, pourquoi ne pas en profiter?...: .
Alors, elle s'attendrit, elle eutfroid, elle se sentait l'âme glacée. Un ressac nerveux la coucha sur Aubert.: il ne la repoussa pas. ;
La mer épandait à leurs pieds le. râlé de son flot mourant.
Cependant, elle se taïsaî.t^.malade,. Son cœur se souleva pour un vomissement, et dans sa bouche amère, où les dents sonnaient tel qu'un chapelet de perles aux mains d'iin enfant; sa langue paralysée se durcissait, alourdie par le poison. .
.Pas à pas, ils suivaient le reflux. Aubert avait les yeux sur l'épave que Ta mer roulait et déroulait au roulis de ses vagues peureuses.
Ils allaient, et la robe, de Sarah claquait au vent. .
Ils allaient, toujours : déjà les premiers rochers . émergeaient, éternels naufragés, au-dessus de l'eau glauque : -^- le manteau blanc disparut, circonvenu par les cheveux noirs des algues mortes.
« -^ C'est \fini, dit Aubert, retournons. »
Mais il ne faisait aucun mouvement, et tous deux devant la mer fuyante, en écoutant le râle du flot mourant, songeaient. Maintenant, la joue contre sa joue et son bras sur son cou posé comme un joug, Sarah renaissait. Elle était sûre de lui,
iôs MERCVRE DE FRANCE
sûre de sa résignation, sûre d'un amour singulièrement consolidé par la muette complicité de ces chères lèvres où se pressaient, — encore un peu honteuses, des paroles- de désir! Les chères lèvres, elle les atteignit, enfin...
Sa robe claquait au vent.
« — J'en ai pour la vie », cria-t-elte.
« — N'oublie pas, dit Aubert, qu'elle m'appartient, ta vie? »
« — Et la tienne est à moi, mon cher cœur. »
Une vague insolite vint mourir à leurs pieds*
« — La mer le refuse, cria Sarah, la mer le refuse, moi, je le veux. »
D'un air de triomphe et secouant au vent sa crinière enflammée, elle se jeta vers l'épave, la tordit ruisselante, la mit sur son bras, disant ingénument : -.
« — Ce sera le suaire du Survivant* »
La robe dé Sarah claquait au vent.
Remy de Gourmont.
AOUT rSgi : ■ * n^