RENOIR
Il me faut, malgré moi, devant cet aimable et pomponné microcosme, d'aspect si chàrmensement artificiel, si adorablement pas-très-vrai, que surent susciter les presque lascifs pinceaux de Renoir, il me faut imaginer une âme d'artiste naîve> avec des subtilités de naissance ; bonne, indulgente^ joyeuse, avec d'insaisissables ironies qui s'apitoient ; une âmeenfant, ignorant nos grognons pessimismes, s'égayant, s'éjouissant, s'extasiant, dans le monde vrai, comme un bébé dans un bazar plein.de poupées, de ballons et d'arches de Noé, comme un bébé. très, malin et quasi sceptique, mais sceptique avec
• tant de bon cœur! et de candeur L .
Et d'ailleurs, si Ton pouvait approfondir, n'apparaîtrait-elîe point aussi vraie, aussi philosophique, qu'une autre, cette compréhension de la vie, cette conception du monde, des êtres et des choses donnés comme joujoux à "homme, bambin
; éternel, mais trop souvent bambin rageur préférant au jeu Péventrement de ses polichinelles? Et puis, en tous cas, n'est-ce point, en art T cet instinctif ou volontaire puérilisine, un, paradoxe vraiment intéressant, aujourd'hui que même les enfants, ont des âmes de vieillards ?
Ce fut, en cet immense et joli bazar à jouets qu'était pour lui l'Univers, ce fut, naturellement, par les pommettes carminées, par les' lèvres rouges immuablement soudeuses, par les beaux yeux d'émail si d'azur des poupées, des adorables pu upées, aux chairs de porcelaine rose, aux chiffons miroitants de satin, que Renoir fut, surtout et d'abord, attiré/
La femnie, il voulut peindre la femme, l'exquise, la joliettè babiole habilleuse, sautilleuse, qu'il adorait et dont l'âme, il le devinait, ne devait certes point être très différente d'un mouvement d'horlogerie, souvent détraqué, au reste.... et, parmi toutes les femmes, parmi toutes ces gentilles amusettes automatiques, parmi tous ces mignards étroïdës artificiels,' ce furent celles chez qui ce caractère d'artificiel était ïe plus marqué, le plus évident, qui le plus l'attirèrent et le, séduisirent. D'instinct, il dédaigna,, un peu les- robustes et saines femelles des campagnes, trop voisines, k son gré, delà nature et de l'animalité et quasiment contradictoires de la coquette machinette-articulée qu'il concevait. Au contraire, ainsi qu'il était normal, -il s'éprit de la mignonne et poupine poupée très civilisée des villes, de la poupée si nativement poupée et encore» s'il se- pouvait, artificiatîsée par une vie tirate conventionnelle; toute aphysiqut, de la poupée la plus, poupée, dé la Parisienne;...' • .
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Cette originale et peut-être très sage conception du fameux « éternel féminin » ne semble point, il faut le répéter, être, en Renoir, la conséquence volontairement déduite d'un, scepticisme acquis par d'amères expérimentations. Elle m 'apparaît plus spontanée, plus naïve, plus instinctive, et si" l'on veut qu'elle procède quand même de quelque scepticisme, ce sera d'un scepticisme pas du tout amer, pas du tout expérimental ni raisonné, ni même conscient, d'un gai scepticisme constitutionnel et natif....
Avec de pareilles idées, avec une telle vision du monde et de la féminité, il était a craindre que Renoir ne créât une œuvre seulement jolie et seulement superficielle. . — Superficielle, il n'en fut rien; profonde, au contraire, car si, en fait, l'artiste a presque absolument -supprimé l'intéllectuâlité de ses modèles, il a, par compensation, prodigué dans ses tableaux sa propre intellectualité,et l'on vient de voir combien exceptionnellement curieuse était cette intellectualité. Quant au caractère de joli, il est, dans son œuvre, indéniable, mais combien différent ce joli là de l'insupportable joli que pratiquent les peintres à la mode. Le joli de Renoir," qui est le joli poussé au dernier degré de la mièvrerie, le joli par excellence et même le joli impossible, devient prodigieusement intéressant, d'abord par son excès même et ensuite parce qu'il est,en quelque sorte, un joli philosophique/ un joli symbolique, symbolique de son âme d'artiste, de ses idées; de ses compréhensions cosmologiques Psychique ment organisé comme il
nous est apparu, comment, en effet, eût-il pu percevoir les choses et les êtres autrement qu'avec des extériorités jolies, puisque la seule fin des êtres et des choses lui semblait de charmer, de réjouir, d'amuser son âme d'enfant, son âme d'artiste ?
La femme, surtout, l'obsédante femme, à quoi lui serviraient d'autres plus intimes qualités ?... Il la voit, il veut la" voir jolie, seulement jolie, et, en vérité, n'est-ce ' point assez ? Pourquoi serait-elle belle, puisqu'elle est jolie ? Pourquoi intelligente, pourquoi bête, pourquoi fausse, pourquoi méchante? Elle est jolie ! Pourquoi aimante, pourquoi ingrate, pourquoi dévouée ? Elle est jolie ! Pourquoi aurait-elle un cœur, un cerveau, une âme ? Elle est jolie ! elle est jolie !.... Et cela
lui suffit et cela nous suffit A-t-elle même un sexe ? Ouï,
mais qu'on devine stérile et seulement propre à nos puériles amusailles. Sans doute sa chair est bien vraiment de pâtetendre de saxe, et son sang de carmin à fleur de peau, et ses yeux d'insensible éniaîl, et sou âme de rouages ingénieux et fragiles... Elle ne vit pas, elle ne censé point. Nous autres, j tous plus ou moins psychologues it encore plus sots que I \ psychologues, bêtement, nous tenons à lui attribuer nos sentiments, nos émotions, nos rêves d'êtres- vivant s. Nous lui votons un cœur compliqué, une intelligence retorse. Nous la décrétons volontiers ange ou démon, nous nous plaisons à la trouver sublime ou ignoble, machiavélique, vipérine, féline ! Pauvres fous I nous semble dire le peintre. Comme si un chat,
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■une vipère n'avaient, point mille fois plus d'âme qu'une ^ fenime ! Soyez donc, ainsi que moi, raisonnables et ne prenez point au tragique la pseudo-vitalilé de ce merveilleux petit automate si adorablement joli que le bon Dieu vous donna pour vous amuser. Jouez avec votre poupée, complaisez-vous a lui attribuer des sentiments qu'elle ne saurait avoir, à la vivifier par vos imaginations, mais prenez garde de prendre tout cela trop au sérieux, car vous seriez ridicules comme des enfants qui, les larmes, aux yeux et les poings tendus, invectivent un irresponsable Joujou !.. ,
Quoiqu'il en sôît v Renoir a su tirer de cette philosophie, probablement inconsciente et instinctive, une cèûvre curieuse et charmëuse.Qui n'aimerait 5t fréquenter dans ce raîgnàrd monde de joliettes figurines qui sourient, éternellement, mifemmes et mi-fillettes, roses. Hanches, bleues et blondes, avec juste ce qu'il. faut de vie pour faire- croire qu'elles ont un vrai corps, qu'elles, ont une âme, qu'elles peuvent nous comprendre, nous aimer ? Et qui,* en leur amusante compagnie, ne se rappellerait aussi les adorables marionnettes du x^n - " siècle, peintes; elles aussi, dans toute leur superficielle joliesse par Boucher, mais avec combien plus de mauvaise .: sensualité et combien moins de philosophie ingénue L;.
Et c'est d'ailleurs encore, et c'est partout, quese retrouve en 1 œuvre de Renoir .cet involontaire parti-pris d'ainsi voir d'ainsi comprendre, d'ainsi peindre le monde, comme un délicieux capharnaum de gentilles choses dont Tunique but est de servir de. jouets à l'homme-enfant..;
Dans ses fleurs, dans ses natures-mortes, tout autant que dans ses figures féminines, on le retrouve, cet involontaire parti-pris, et l'on sent bien que tous ces objets qu'on nous montre ont perdu tout caractère pratiquement utilitaire, qu'ils ne sont presque plus des fruits, des fleurs, ayant des fonctions et des fins dans l'économie physique, mais qu'ils sont devenus, simplement, de jolis objets d'agrément où se sont exagérés les caractères de formes et de couleurs propres à égayer, à amuser la prunelle et l'âme du peintre. Ils ne sont plus, eux aussi, que de jolis jouets. . -. . .
Etic'est.la même singulière déformation dans ses paysages, où l'on constate, et sans regret, que n'existent plus d'arbres, de ciels, de gazons,, de mers; de montagnes, mais uniquement de vagues et réjouissantes formes de tout ceja,"exquisément teintées de bleu, de rose, de vert, douces à l'œil comme des . ouates multicolores, des satins effrangés, des peluches et des velours de nuances tendres et. dont le seul but est encore, sans conteste, de constituer un agréable décor de bazar à joujoux où puissent s'ébattre; dans de doux émerveillements, nos rêves enfantins...!
Maintenant* dans ce creuset où bouillonnent pour les féeriques cristallisations que nous savons cette enfantine gaîté t ce goût si naïf, si spontané de l'artificiel, cet indulgent optimisme,
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d esphèg er« presque lascive, mais si gamineT»* MS belles cranenes de Manet, mais si estompées ettant sLlt„ peut dire dix-huitièmesièclisées, «a peu £?££££&. de projection sans laquelle on n'est point artiste, et vous aurez If croîs, la plupart des éléments qu'il fallut à Renoir pour
l alchlIUlfi de «fin rPiwr* * .
l'alchimie de son œuvre.
Tout cela, on l'imagine, constitue un 'art singulier, à la fois simple et complexe, un art captivant, fait de. la mystérieuse conciliation d'inconciliables idées.
N*çst-ce point un cas paradoxal et déconcertant que celui de ce peintre, vraiment candide comme un enfant, et pourtant si compliqué, qui a, mais lui sans nulle vicieuse préméditation, des goûts d'artificiel dignes du subtil des Esseintes, dé ce peintre ingénu et naïf, sachant par je ne sais quelle révélation des philosophies aussi raffinées, de cet un peu crédule sceptique, tout instinctif, qui, si intuitivement convaincu de la futilité de la vie, de la vanité de la femme,! de l'illusoire du monde, loin de tomber, pour cela, dans l'aigre pessimisme, s'égaie au contraire de ces choses, glorifie leur futilité, leur vanité, leur illusoire, et, heureux aux, larmes, les proclame les très admirables, très précieux et très jolis joujoux nécessaires aux enfantines récréations de son âme.,,
G.-Albert Aurier.
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