‹ Mercure de France, tome 3Chapitre 44 sur 111 · ANNIVERSAIRE · texte numérisé non relu

ANNIVERSAIRE

Naufrage, parmi les épaves il naviguait seul, au «ré des houles, sous un ciel blafard qù fulguraientj de» astrea apocalyptiques, des astres larges et multiformes pareils à de barbare? bouchers d'airain fourbi... Les iflots «dopaient avec, des bonds désordonnés, sans uni murmure comme pris de panique; les vents, tels des fruve* atomes, laceraient sans rugir des nues vîolâtres qui saignaient dans les hauteurs du ciel et tachaient l'Océan de flaques tragiques... Tout à coup, un cri d'angoisse qui se prolongea longtemps répercuté par l'écho des grèves,

ÎTT \ m ™r£} e s ' len u ce q«i P«sidait au désastre, et: un choc formidable coucha brutalement l'homme sur le

radeau, qui tourbillonna durant quelques secondes pour s'engloutir à tout jamais.;. ^ ™"

Phanuel, éveillé en sursaut, se frotta les yeux et promena un rapide regard par la chambre très calme... Qui avait «ne?.. Une terne lueur d'aube blanchissait à peine les vitres ou le gel avait buriné de florales arabesques. A cote de lui, Marie, sa femme, enfouie jusqu'au nez sous les couvertures, dormait profondément.

— $uis-je bétel grommëlà-4-il.

Et il se mit en devoir de reprendre «on somme Mais a peine s'était-il assoupi qu'une plainte lon*-mbdulee 1 éveillait de nouveau. Cette fois, il se pressa sutson séant, perplexe, et se pencha sur Marie. Elle avait declos ses grands yeux d'enfant et semblait contempler très attentivement le parasol japonais suspendu au plafond. II eut un sourire à la voir si charmante dans Péboùnffement de sa chevelure d'or, et se mit à la câliner doucement avec des mots d'amour; puis, comme elle ne répondait point a ses cajoleries, il crut à des! jeux cou

x 5$ MERCVRE DE FRANCE

tumiers et laissa tomber une pluie de baisers au hasard des lèvres. Marie, impassible, garda son attitude contemplative de roide momie et s'obstina dans un absolu mutisme.

Alors une inquiétude, qui grandit de seconde en se*

V ' L ^ww^> ii F CU5a ranour. u une main xebrue il

chercha la place du cœur, et ne la trouva pas; aucun souffle ne soulevait la poitrine ; les yeux, dans leur implacable fixité, gardaient une lueur d'au-delà «Ju'attènuait à peine le léger voile d'ombre qui les scellait pour réternïté. Sans force devant une pareille catastrophe, PhanueL enfantmement, essaya tout d'abord de la révoquer en ^ n " t? «, et, d'une voix priante étranglée de sanglots, il cherchsTaS. ressusciter la morte par des paroles douces; et des supplications. Mais, peu à peu, de la voir toujours s'abandonner, malgré ses efforts, en une veulerie de poupée. de son, il s'exaspéra. Dans un accès de rage impuissante* il la secoua frénétiquement, brojra ses" bras frêles entre ses doigts nerveux, la mordit violemment au visage. Et comme soudain une écume rougeâtre ensanglantait les lèvres de Marie, il sauta d'un bond sur le plancher, ouvntla porte en hurlant : « Au secours î », empoigna le cher cadavre à plein bras, et, piétinant sur place, ilse mit à proférer de si désespérés hurlements qu'un voisin, attiré par le bruit, fut pris de frayeur sur le seuil de la chambre s et s'en retourna.

Phanuel était un grotesque étrange. Démesurément long, sec comme un coup de trique, presque calvite il était en outre d^une irrationnelle laideur. II devait le jour à l'ignoble accouplement d'une juive prostituée et d'un client de hasard.

Lorsqu'il vint au monde, la sage-femme, qui s'était vue grand mal à le tirer du maternel giron, salua son avènement de cette fatidique exclamation, qui aussi fut un horoscope : «Enfin, le voilà donc ce gibier de malheur! » Et de fal k ll S™* 15 * sous un véritable déluge de taloches* au milieu d'une* perpétuelle tempête de railleries, traînant mélancoliquement le guignon à ses chausses. Comme sa face exsangue et osseuse avait de tout temps

SEPTEMBRE "t8gr: ' / ; ■ ij\ ^ '-.«y,

• requis la sptte, malignité des fillettes; aux so|s 'dWu-: : reux prurits, que d'autre;.part sa naissance lui' interdisait for^efl*ment le plaisir tarifé dès fifles de jbïe, il s'était vu, jusqu'à ce qu'd connut Marie, condamné | in célibat d autant nlus çraet qu ei souffreteux et de na&re tendre; il avait ^impérieux besoins de moral épanchement

Ainsi traque parle destin, Phannel était pourtànt'restèsans haine. Le çilicé de douleurs endossé dèsMe premier

ÏÏX^Î?^*"?^^*!* 8 ^ «Prît insensibles gentil s'était détaché delà réalité marâtre pkûr s'absorber, a la façon d'une plante,dans les cbnsàanftës joies dit rêve, et bien souvent, par les nuits claires,! ;cebiiarre solita^e ava^t pleuré d'extasëavec dés bégaiements épeiw dus et de fols gestes d'étreintes vers les\strL vers les nuées, pour les brisés. ... ' ■•■■:.'•-. !"' ■ ■ : ' '

Aussi j. lorsquela blonde Màrie, : par^un miracle d'adorable pitie^Iur offrit un soir ses lèvres nuptiales, îi pensa mounr^d'aUegre3se;ses élan^de passion si longtemps, endigués s'epandirent d'uh coup en larges fiofe définie tendresse, submergeant à jamais les désespbiâ abolis, et C f S"* "ff-f^e^xisténcé nouvelle, toute Vibrante de

Sf:i-r^ 4 - J*" 1 "*"** 65 anciennes par'ilk voix pâ-, cifiante de l'Amie, il connut enfin Theur de Ivivre et se

■K^ iV^ r P ??* des ?ï euves espérances. Son éternel I ' m * te ^f e désormais, se constitua tout 'entier dans cette enfant dé vingt ans, aux cheveux- couleur dé crépuscule, que son amour créa une seconde fois à l'imac* de la surnatureliè Jylaîtresse songée aux soirs de solitude 11 la magnifia comme l'Idole souveraine qui incarnait, toute sa ; joie, yers .qui montaient tous ses espoirs, et il vécut d ineffables heures,.blotti dans, Paffectién sorSralé

^tS*' î£?T nU 5'* è P" eUe et pour elle; en une ; : complète abdication de sa volonté, tel qu'un enfant.

fn5™;?lff t ^ Vant , Seu1 ' a ? rès la tragique cérémonie de*

la Mort était la Reme de Rapt et de DeuifceUe était atis^i la .grande, la véritable Çonsolatrix ajflmorùm, et fl se résolut au suicide, Cette décision prise «il fut plus calme. Il se procura une fiole décide, prassiSue, et, sûr 1^°? ,£f? C ^ m affranchissement, il se plut 1 se remémorer 1 elegie de ses deux ans de ménage écoulés en tiil nmqne frisson d'amour. Il revécut le passé,!%inutiéu^ sèment, minute par minute, et le charme douloureux ï * SeS i° n «! n ^ * e captiva d bien que les heures présentes furent, brèves... *: Péri à peu, elles firent, les

fe2? i8,Mttt ' neiger de l'oubli, comme uae manche charpie, sur son cœur blessé l/a ««i- j», -j prussique fat reléguée au fond dW* £mo?re Put nuel, M matin de soleil, se surprit à çhaatïï?!*"

thà^céiSr-f rent -; Tombé dans ™ e *> rt * à* lé-

tnargie cérébrale, U avait quasi cessé de souffrir. lorsone soudam, sans qu'il fût capable. d'en' dirTSe une sourde angoisse rétrei|nit de nouveau. Ce soTr^fâ* sa chambre lui parut vide, plus abandonnée Ï*£E^£

In ^ ~ ,? nSea q °t Marie était décéd « depuis près dïn

iahl n^™™ ™*""^ lui Ca9sa Utte Sû ^ e de terrer qail ae put réprimer. Son inquiétude alla «randbsante les jours qui suivirent, et la nuit qui précédl le foSl

ïïEïï ^ r rt de . Marie £1 & ^S&SEÏÏT

ÎâfoSe ms«^ P f6r ^ r ,SS ÎT*- E ^ n ' a » »*& «^"set

-uéthodiquepent , Ma* Sentit 3£££ E.*-* v J^ aU - e!, - mCapab e de se débattre > « mit à S à tra~ lZu^T° nne ^ Une do ^™^i luiman-

„ La t . tê * e enfo «ie jusqu'aux oreilles dans. le col haut * T^ d t j° n P^essus, les mains dans les poches H allait droxt devant lui, rasant les murs, l'échine^ouSée le regard vague. Parfois, à l'intersection de deux tues il

cE^X \r mb !^ « Prendrô le venl > cSe un Hère e?b&™ *?. ntl,luait ** route d'une marche irréguiiere et bizarre d ivrogne. Sourd aux imprécations des

S^ïar Want Ul ?h " %"?* ,e ^ k £E- 5«ï œes, par instant, il accélérait son allure prenait le t»«

?^' hors d'haleme d salentissa.it par degrés et fin is^

auxv!SnT!f' rSanS f Bn V0ir ' ea des P posefdeSneu^ aux vitrines d un quelconque boutiquier '

h*î?ï a !f ^ Ures n arabala ains * *>«* le ciel plombSKTnih.ff n m « le a P rès - mJ ^ iasensible à Ke

dansïïi, rt „T P lf ^ £ ^ re * fig^t des perles de gkcî oans sa moustache aux crins roidis

fourbi n phanitl S ° ir ' ^ ^ t * Be mâta Ia douleur. Aveuli, • toarbu, Pùanuel presque inconsciemment seréfcim danl une tavem. qu'un vitrail polyçhron^ d*fc328S* Ieî

SEFTlMBItE ,;iS9r -. . : : ' . x ^

phU.

iristewë*de ,1a vespi^e. Il s'affala sur wr dîratt dans ,m coin d'ombré, et se: fit apporter de r«SaS*% ^°

Sî2^i>' Çomme.s,, d'un coup, sa cervelle ^Ût effoh* ' d^s ; 4ans I envahissante torpeur du bien-être ^hvsimiï • '

granaes saJles asymétriques,, en retour d'équèrre, séna-

. *** ,P ar . «5f ■ &»** tribuAe ou trônait une irrâsfma5^ê ;

dwdeme^ d'u» peigné dentelé d'or. ^ * "^W;

«,?îi JO T ,t fî £* violâ * r ^ tombait dû .vitrail We et bleu sur le plancher saupoudré de sable. Presque déserte Ta

ÏÏSSSSdT? 'Y ^^P^^e^rbSaitln^eS , mystérieux de temple, avec ses., antiques créden&s T <U

. y«H X . bois sculptées en fprme de.châssi byzaSeTet seî lustres ^izarres, semblables, à de P rîmî4 laSada& suspendus par des chaînettes ^cuivre au^ffilS

S^*£!^ — f gre . d 1 P'èces de.monnalés'cbmp. Wi! rec ?™JE? ee ! mteitonablemenf parla patlo^ne^oï

trait son v^rX S'I^t^^ 1 » aToir k^P* d'nn., rïïaS?¥ 4 a ^ int ^ b î ssiit err * r distraitement ses regards de la verrière historiée d'héraldiques Vignettes " aux tentures de haute lice, dont les couleur/ ItuSès sombraient dans nue teinte uniforme de gris^SuffirS

.2SJ»» à :P!^ e uneforêt aui^arbSSSrnent tordus, une foret peuplée d'apocalyptiques ÏÏS-

<■ XXW ■ * saan< l ue ^ Tapeurs^du bienfaisant pdisorî montaientason pauvre cerveau -obnubile parla sôfcfiraice* .

raient peu apeu. dW.-merveilleuse. lucidité. " , ■ , ■u y^^ m 1? ^ fea »»pribond .filtra soudain à tatvers Ler»ï r T re ^r "^ * ^ ^ e * le vitrait ?e S . î~ *f eS , aWe Se revêtit d?u ne.téinte d'or safitanë.: I<* vermouths,; les. amers, Jes. ; absinthes . étincelS! 'tels :

Sï-i 4 ^ 5 ^- 1 " 8 Cais ^ ohs ^^ ^««aiêrentVÎtrieï

dime..baftde ;ir^êfe;; fc p^rpre^caj^ajice^tmWS;

* ■ • ■ .'ii

*6o MERCVRE DE FRANCE

colonnettes, cerclées de patères de cuiyre où grimaçaient de simiesques bi nettes , s'aviva^En l'ombre discrète des dressoirs, cristaux et vieilles faïences éclaboussés par place se mirent & chanter, accusant des panses rebondies, des cols minces, des évasements délicats. Tout un pan de la draperie fut balafré d'un éclat de lumière brutale qui en précisa les couleurs passées, et, par-dessus toute cette symphonie en mineure, le vitrail en fusion hurla par la double gamme de ses rouges et de ses bleus constellés de topazes, d'émeraudes et d'améthystes, un éclatant alléluia.

Phanuel s'émerveillait. Une bouffée d'extase lui renversa la tête sur le dossier du divan ; la bouche béante, les regards noyés, il se prit à rêver. Aussi bien, il ne souffrait plus du tout, ne songeait même plus à la morte. Ses idées maintenant papillottaient en visions vagues qu'il n'avait pas la force de préciser, mais qui toutes se rapportaient à la conception d'un futur meilleur. De temps en temps il allongeait avec paresse la main vers son absinthe, et en absorbait quelques gouttes qui lui brûlaient le palais. Son second verre consommé, ses idées, tout en restant rationnelles, devinrent extraordinaire ment falotes.

La nuît tombait dans un léger brouillard, et lés pas-" sants entrevus à travers le vitrail prenaient des allures cocasses d'ombres chinoises. Proches, ils se mouvaient raides, guindés, anguleux, avec des gestes cassés et gourds de marionnettes frileuses. Lointains, ils s'estompaient en taches sombres et indécises, semblaient s'évaporer comme des formes de rêve; les chevaux, qui patinaient sur un pavé butyreux avec de rythmiques ondulations de la croupe, paraissaient mus par des ressorts.

Et Phanueî se plut à imaginer l'univers peuplé de fantoches en bois, se démenant dans tous les sens, sans raison autre que la fantaisie d'un chorège* farceur qui tiendrait les fils conducteurs et souvent les embrouillerait en vue d'une incompréhensible amusétte. Une fois lancé sur cette piste fertile, il se. mit à déraisonner à perte de vue sur la duperie de l'existence,, l'intellectuelle myopie de l'humanité et autres considérations philosophiques du même acabit.

Ce flot désordonné d'incongrues révoltes t'amena naturellement à d'insolites comparaisons, et, une troisième verrée d'absinthe aidant, il se produisit le plus stupéfiant des phénomènes : Phanuel, le laid, le triste, le souffreteux Phanuel eut pour la première fois un frisson

SEPTES1BRE 1S91 '< ■ ■■ -)t6i

bourgeois qïuSo 1 x£iX"^ Snpenenr W^*"-i

Le gaz maintenant éclairait la taverne «„,- -jiii. ..* .■ la poésie mystérieuse du^d em S on ? V& I * ee ^*

brouillard de- pétun s 'te : ^f mafu ^ e f. d{f P&mb, au

bouches s'étirer hideusement en «S * t" H*?

mufies sàtidfaffc *,«j- "'^^T° u ? ™re identique de

poudjain %on rêve flottant fw+îw™* — '

salle une bhme et jiapeiieïLS "«SS^D.Ssi J "L^, n

fiwfiirp ti ^- ^ - r ■ lm P°rturi avec une moue siirnî-

Sri^x^^t^^eSts'ir^

Malheureusement, lorsqu'il releva Im W « T *.** • minutes d'infructueux P fr rt r+ a £• * y ^ a P res cm *

pide et démentielle jalousie* En ce court espace de temps, une véritable tempête de désirs s'était ruée sur lui, br-ûlant son sang, martelant ses tempes à coups sourds et multipliés,

A ce degré d'alcoolisme, le rut ainsi déchaîné confinait à une sorte de folie éréthique où sombrait irrémédiablement le reste de sa lucidité. De vagues idées de meurtre et de viol s'emparèrent despotiquement. de son crâne alourdi, et, lorsque les deux amants s'escampèrent, machinalement il les suivit.

Dans le brouillard, il avançait à l'aveuglette, à travers un dédale de ruelles désertes, titubant ignoblement, se cognant aux murs, embrassant les réverbères.,.

Rien ne subsistait plus maintenant, en son intellection à vau-Fabsinthe, qu'une vertigineuse ronde de chairs nues qui attisaient sa charnelle fringale.

Soudain une ombre lui barra le passage, se cramponna à son paletot; une voix qui voulait être cajoleuse murmura une invitation...

Le lendemain Phanuel s'éveilla entre les draps souillés d'une abominable pierreuse.

Jean Court.

SEPTEMBRE 1S91 -;t . g-.'

Page 1