‹ Mercure de France, tome 3Chapitre 92 sur 111 · LA LITTÉRATURE ET L'OPINION · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE ET L'OPINION

La position de JVL Bryant (2) dans le monde poétique est peut-être mieux établie que celle de ^tpiît autre Américain. Il n'y a sur le rang qu'il occupe que çeu de différences d'opinion; mais, comme d'habitude, l'accord est plus complet dans les cercles priyés que dans le public, à en juger par ce que Ton peut glaner des sentiments, du public dans la presse;. Aussi bien, je dois observer ici qû£ cette unanimité d'opinion dans les milieux littéraires : est toujours fort remarquable lorsqu'on la compare avec les divergences de rapparènte opinion publique. Hors àes journaux il est presque rare de rencontrer une sérieuse diversité de vues touchant le mérite d'un écrivain. L'homme de lettres, habitué à la réclusion, qui se mêle pour la première fois an monde littéraire* est invariablement étonné et charmé de découvrir que les décisions de son propre et libre jugement, —.décisions qull a cru . devoir taire à cause-de leur contradiction flagrante avec les décisions de la presse, — sont soutenues et considérées comme des choses toutes simples, toutes '] naturelles, par

(i) \Tiaduction inédite,-^ Y . Mercure de France de novembre,

.fa} Poète américain (1794- 1878 1, Van des quatre, avec longtellbw, Toe et Wîiïtman. — -H ♦ 0. T.

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ses confrères presque sans aucune exception. Le fait est que, mis les jins les autres face à face, nous nous trouvons contraints à un certain degré d'honnêteté rien que par l'ennui que Ton éprouve à équilibrer sa contenance et un mensonge. Nous couchons sur le papier avec un grand sérieux ce que nous ne pourrions pas., au prix de notre vie, affirmer personnellement à un ami sans rougir ou sans éclater de rire. Que l'opinion de la presse ne soit pas une opinion honnête; qu'il soit rigoureusement impossible qu'elle soit une opinion honnête, cela ne fut jamais nié même par les . membres de la presse eux-mêmes» Individuellement,' cela va sans dire, le journaliste est parfois honnête, mais je parle de l'ensemble. It serait en vérité difficile, pour ceux qui sont familiers avec le modus operandides journaux, de nier la fausseté des jugements qu'ils mettent en circulation.

Qu'un livré soit publié en Amérique par un auteur inconnu, insoucieux ou sans influence, s'il . le publier à ses frais»,il sera confondu de voirque personne au monde ne s'en occupe. Si le livre a été confié à un éditeur de marque, alors on pourra lire dans la~ plupart des journaux, un entrefilet critique variant de trois à quatre lignes, dans ce goût: «Nous avons reçu, de l'infatigable maison Tel et Tel, un volume intitulé Ceci ou Cela, qui nous a paru grandement digne d'être lu. Comme tous ses aînés, il fait honneur aux laborieuses presses de Tel et Tel. » D'autre part, que notre auteur ait acquis de l'influence, de l'expérience, ou (ce qui vaudra encore mieux pour lui) de l'effronterie, quand son livre parai- . tra, il s'en fera donner par l'éditeur .une centaine d'exemplaires (ou davantage, s'il le faut) « pour ses amis de la presse ». Ainsi nanti, il se rendra personnellement au bureau bu (s'il est vraiment ■ malin) ou domicile particulier de chaque directeur de journal de sa connaissance, entamera quelque conversation, proférera dés compliments

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barques dorées, naviguent triomphants les ingénieux valets et les diligents charlatans.

En général, les livres des valets et des charlatans,n*étant lus par personne, n'ont pas à craindre la contre-partie des louanges que les auteurs se sont à eux-mêmes décernées; mais de temps en temps il arrive que l'excès même des collaudations apporte son propre remède. Les gens de loisir, lisant la recommandation d'un de ces livres de valetaille, y jettent un coup d'œil, parcourent la préface, quelques pages çà et là, et le jettent avec mépris, étonnés du mauvais goût du journaliste qui Fa exalté. Mais il y a itération, puis une continuelle réitération du panégyrique, si bien que les amateurs se mettent à douter d'eux-mêmes, s- imaginant qu'il y a peut-être tout de même quelque chose de bon perdu au milieu du volume. En un accès de curiosité désespérée ils entreprennent de le lire avec soin jusqu'au bout — leur indignation devenant à mesure plus vive, finissant par dépasser même les bornes du mépris. C'est cette indignation qui empêche l'opinion de la presse en matière de livres de pouvoir être réellement considérée comme l'opinion publique, — et c'est ainsi que ^élèvent de grosses divergences apparentes qui s'évanouissent lorsque Ton pénètre dans un cercle littéraire. 9 .

Edgar Poe.

■coc^sS^ ^

DECEMBRE iS 9 x

Oremits,

Seigneur! Demain est sombre, et le froment est rare : Ouvrez aux àflames les caves de l'avare,

■ ' • Seigneur !

Faitestommuiiier le pain dé la Justice Ceux qui boivent, ta Haine au douloureux calice, .. ' " Seigneur!

tete<Seigneur ! car les détresses sont venues, Un chaud manteau d*espoïr sur les épaules nues,

Seigneur !

Nos sommeils sont livrés aux dents des larves fauves; fechenillez les rideaux flétris des alcôves,

■ . Seigneur! ■■'."' '■*:■*

Lavez les cœurs impurs et Jes robes souillées, Rendez une corolle aux âmes effeuillées, '. " " <* ■ Seigneur !

Rendez l'orgueil &ux consciences .amoindries Et le beau sang vermeil aux entrailles meurtries:

Seigneur!

Seigneur! demain est sombre, et le froment est "rare : Ouvrez aux affamés les caves de P^vare,

- Seieneur! . *,■.."*.■

Louis Bestse,

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