‹ Mercure de France, tome 3Chapitre 94 sur 111 · LOUIS DUMUR · texte numérisé non relu

LOUIS DUMUR

r « Juteux avait débuté par un volume énorme, écrit comme on donne un coup de massue, pesant d'invectives, de choses lourdes, pour effrayer et produire du bruit. Le livre avait fait scandale, un scandale cherché , voulu, avec un arrière-tintamarre de gros sous » (l).

Irrésistiblèpaent ces lignes me reviennent,au mwnent de parler de M. Dumur, qu'elles semblent caractériser. Je ne sais si M. Dumur a cherché le scandale, mais il Ta inévitablement provoqué à chacun de -ses livres. Ça été d'abord La Neva, un recueil de vers rythmés étrangement, qui servit aux: poètes, sous couleur d'àgîter des questions prosodiques, à se vider réciproquement sur la tête des potées d'injures. Ce fut eç suite Albert , qui suscita de vives polémiques et dont- on a dit, à la fois, que c'était « une gageure », « une foutaise >> et le plus beau livre du siècle ». Il demeure qu'un écrt vain si diversement apprécié ne saurait manquer d» puissance et que ses livres valent d*ètre discutés.

Dans les feuilles littéraires, M." Louis Dumur fut souvent cité parmi les symbolistes et les décadents, poètes chez qui, avant. que v la renaissance romane ne vînt tracer une éclatante ligne de démarcation, résidait tout Fintérèt artistique contemporain. M* Dumur ne fut pourtant jamais ni symboliste, ni décadent, et

s'il se rattachait à ce double groupe, c'était plutôt par ses amitiés que par ses tendances. Il s*eti distinguait en tous points, autant par ses défauts que par ses qualités. Il eut tout au.moins l'avantage de né jamâiâ sacrifier à la fausse orfèvrerie, aux sonorités vaines du

(i) Albert, par Louis Dumur.

DECEMBRE iS:>r , ? * 9

chaudronnier Hérédia^ eirde garder intact le culte de la langue, alors que tant de poètes mal inspirés, Rabattes sur elle comme une nuée de criquets, y exerçaient les pires ravages ; mais lia, grâce et la mesure lui restaient étrangères. M, Maurras le classerait parmi les barbares. Il parait bien, par ses écrits pleins de raideur genevoise et de brutalité voulue, que son ëduca-

<ïue nous a été transmis Fhéritage païen. D^ailleurs, si M. Dumur se distinguait; par son art, des symbolistes et dès ; décadents; il avait de. commun ayec eux -qu'il se fourvoyait, bien que d'une autre façon. Alors -que cëta-ci s'envasaient de plus en plus dans la bourbe «t, les marécages du Parnasse, M, Dumùr se traînait -à la remorque d'une formule vaine, épuisée. Je yeux parleirde la littérature romantique, dont il est le dernier représentant. ■•■-.

Son Albert est un neveu de Werther et de René. II ;est, comme eux,un apôtre de la désespérance. Il s'enfuie sans cause, même au sein des richesses, et dans les bras de ses amantes, Pour rester dans ïa note, il se tue d'un^coup de revolver, non sans avoir débité ■ < maintes tirades qui sentent leur Obermann et leur Rolla d'une lieue. -

^iÏT e ^2 e, ^ ers, X I J ^ M- Î9umur publie amour- - <itiui &la Ukraine Pérrm, accentue encore cet esprit romantique. Il y est proclamé entre autres choses que;: .■".'*. -'C *■■'.■"

L'homme n'a* p as d* idéal $lus heauxqite U désespérance^

Posant, avec l'âge, la passion s'est refroidie et le romantique est devenu égoïste. Il a retiré ses passions du monde pour les ramener à lui Ç e né sera plu* le ^une homme fougueux qui, se jette désespérément dans là.vie et dans l'amour, ce sera le vieillard -qui goûta; ramertumé en silence. « Puisque tu naquis au globe,, dit: M. -Bumtnr, . épuises-en la douleur. Sois comme le mattyr qui veut le supplice et l'acclame, et songe q^à vouloir vivre. l'homme se désespère et a a- "nl|t. Le mal; est partout. Toutes les fleurs du chemin sont des, ronces. Il h?y a rien, rien !„. qu'un peu d'orgie "\- ■et Jrnapé !» .. • ~

(i). Lassitudes, un vol. in- x 8 (Perriii et Cife),

C est, effectivement, à Priape que M, Dumur restreint sa conception de ramour;Lès notaires en retraite et les filles entretenues auraient tort de chercher dans ses vers pâture à leur sentimentalité. Il n'est ni romance, ni clair de lune, et il manque de goût pour la culture des fleurs bleues dont abonde le répertoire des ténors de Casinos. Il ne s'arrête pas. aux madrigaux. Il use de la femme comme d'un remède et le soulagement obtenu,, il ne- lui reste qu'aversion' et dégoût. Il semble inême que tout souci plastique lui échappe. Il ne décèle nulle . part le goût des lienes P?f es . et ^es formes belles qui donne à quelques-uns 1 illusion de l'amour. Il ne voit, il ne comprend que la « machine obscène ». S'il fut captivé d'une femme et s il en compose le los, c'est parce que :

Elle eut le don de plaire aux sens et d'être l'âme JJ une nuit de plaisir.

Il a pour le commerce des chairs la sévérité d'un réformé, et il s'irrite que tout converge à ce but désastreux. Il appelle la femme « le gouffre de nos chutes ». Elle l'importuné .:

Délace de mon cou tes bras,

Tes poses molles, fille impure.

Revêts tes linges, ta jaspure , Et fuis les lits que tu leurras.

Il trouve l'amour « lascif ». II le proclame un obstacle au bonheur.

Qu'est-ce donc qu'il entend par bonheur? « C'est, dit^il quelque part, la, quiétude de l'esprit. » On s'en doutait bien un peu, mais où trouver cette quiétude, en dehors de l'amour? Est-ce dans les livres ? Non puisque Albert, qui est un peu MrDumur, les déclaré vains et insipides. Est-ce dans la contemplation de ^f 1 ? 3 */ Mais M- D *flra n'aime pas la nature, ou s il 1 aime, il n'y paraît guère. Et d'ailleurs, la fréquentation des philosophes; en lui donnant le goût des abstractions, a restreint chez lui le don de contempler qui fait les merveilleux poètes. L'abus du syllogisme a développé sa raison aux dépens de son cœur. Il n'a ' pas plus de sensibilité qu'il n'a d'affections.

Il trouve les fleurs tristes. Il hait le soleil :

Oh ï voiler-moi le dur soleil de diamant.

Il quête les ciels de boue.- Il parle de la paix des

DÉCEMBRE 1891 ^ t

grands brouillards, et, comme il a lu Baudelaire, il

Peut-être que le eaur qui souffre et qui soupire ■A-inte a trouver dans la, nature le reflet ■

Des larmes dont s'êtànche en vain son long martyre.

S'il décrit des paysages, ce seront des steppes inertes et engourdis de froid, des fleuves gelés^es villes ensevelies sous les neiges, pour ce que son cœur, au. il appelle uu glaçon d'hiver, y trouve d'affinités. Encore ces descriptions ne lui servent-elles que de termes de comparaison. SUse complaît à la peinture de la Neva, c'est qu'elle est le mïtde la vifissitudefatmatne,. c'est qu'il trouve à l'admirer Yètonnement.et le frisson du vrai métaphysique- et c'est

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Une seule fois, il s'est senti attendri devant la nature et le sonnet où : il a mis son émotion est si agréable. que je le yeux citer en son entier :

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