VISIONS
J'ai rêvé d'une terre ardente aux fleurs profondes, Moite dans des touffeurs dé musc et de toisons, D'une jungle du sud, ivre de floraisons, ■ Où fermentait l'or des pourritures fécondes.
J'étais tigre parmi les tigrèsses lubriques . Dont l'échiné ondulait de lentes pâmoisons.
J'étais tigre!... 'et dans l'herbe, où suaient lespoisons, L'amour faisait vibrer nos croupes électriques.
Le feu des nuits, sans lune exaspérait les moelles ; Dans l'ombre, autour de nous, fourmillantes- étoiles, ■ Des yeux phosphorescents s'allumaient à nous voir..
Un. orage lointain prolongeait ses décharges ;
Et des gouttes d'eau chaude, ainsi que des pleurs larges, Voluptueusement, tombaient du grand ciel noir.
J'ai rêvé d'un vieux mondé à l'âme réprouvée, Où j'apportais — prophète ~nn cœur ardent et doux. Mes yeux forçaient le Doute a tomber à genoux; Et je faisais du ciel avec ma main. levée.
Vers ma robe accouraient les pitiés orphelines ;■■' ' Un soir, je rencontrai, pauvresse, des sentiers, L'Espérance en haillons et lui lavai. les pieds ; Et des douceurs d'encens traînaient sur les collines...
AVRIL 1893 j 0?
Puis fêtais mis à mort par Tordre du Tyran * ' * De ma poitrine, . alors, Jaillissait un torrent; Ou venait s'étancher l'antique soif des Ames.
J r étais Celui qu'on prie aux lentes fin de jour,
■Et mon pâle visage, en, un nimbe d'amour,
Flottait, 1 lune mystique, au cœur triste des- femmes
J'ai rêyé d'un jardin primitif où des âmes .Cueillaient le trèfle 'd"or en robes de candeur Où des souffles d'azur, veloutés de tiédeur ^ ' " Berçaient dësfleuf s d'argent, sveltes comme desfemmes.
A Tombre, au bord des eaux, sous des arbres légers
■Les mystiques Amants rêvaient leur -solitude; Et tout était extase; "et jpie, et plénitude, .
Et les agneaux de- Dieu paissaient dans les vergers.
L'amour sanctifié, sans hâtes et -sans fièvres, Buvait. â.rurnêeicqms.ë et.profonde des lèvres.., O songe d'un désir parfumé par le. ciel!
Et j'étais là, debout parmi les marjolaines,".. * Virginal; et l'archet des blanches cahtilènes A mes doigts; effilés d'ange immatériel.. .
Albert Sàmain/