‹ Mercure de France, tome 4Chapitre 121 sur 140 · CONSEIL DE L'INGÉNUE · texte numérisé non relu

CONSEIL DE L'INGÉNUE

Pour: Louis La Cardonnel.

■ La divine musicienne, parfois,, aux soirs de lune, la' divine musicienne en sa robe de Tune et de mer, — en salonguerobe qu'on dirait la traîne moirée d argent de la lune sur la mer estivale, — la divine musicienne vient s'asseoir un moment -près du clavier magique. Ses chères mains réveillent les -orgues endormies; sa voix trèé- douce chante des chansons d'enfants., . d'anciennes ejt naïves chansons d'enfants, aux paroles merveilleuses, toutes fleuries d'espérance; son' bon sourire d enchanteresse est si doux à mon cœur qu'il lui semble* comme un rappel des matins 'abolis d avril, qu il retrouve en la brume des années perdues les vaines et délicieuses fictions de sa jeu- ' nesse, qu'il se croit encore à l'heure des départs, dans les aubes ensoleillées de joie confiante, pour les pays de chimères,^pôur les fuyants rivages des pays de chimères. — Et je le sens alors qui tressaille et se gonfle dans ma poitrine et me remonte aux lèvres. . — Ah! lui dis-je, tu écoutes sous les mains pâles d'aubépine et les doigts teintés de benjoin rose les lentes psalmodies des orgues célébrant le. songe orgueilleux de ton passé ; maïs nous sommes bien vieux pour nous enivrer du vin des promesses. Déjà la conseillère est souvent venue, mon cœur, et ne suscita jamais que de pires lendemains. Le miracle qui émane de sa présence est trop court ; ce n'est que la caresse pas-

l'illusion aussitôt abrogée des avenirs de faste et ■ de lumière; nous sommes las, mon cœur, et j'ai . faim de repos. — 'Qjie nous voulez-vous ? dit à son tour; mon âme;. que nous. voulez-vous, bouche de parfums, voix de prodige et de légende ? Que . nous voulez-vous, sourires de rElue,- écho des chansons naïves qui nous bercèrent au printemps de la vie? ; , -

Et la divine musicienne se dresse, toute droite et blanche devant le clavier magique.

— Lève-toi I crie son âjne à mon âme,. lève-toi. pour le sacrifice souverain de nos fiançailles. J'ap- ' porte à ta. défaillance le secours charitable et béni dum^nsonge. Jesuis/rimmatérieile épouse des souvenirs^ Invocatrice des mirages que : tç pré- ., disent les, fumées cheminant en vagues troupes sur l'horizon prochain. Je suis celle qui ne raisonne pas, qui marche devant elle, les yeux clos, par les' sentes toujours neuves des jardins de féerie. Je , suis celle qui passé sans eh tendre et sans voir les choses immédiates de la terre, mais qui. les répète derrière toi, si chatoyantes au prisme.de tes imaginations qu'elles te séduisent . comme les refletsd'un mbnde.surnàturel ètfactice. . Ne mei prends: point pour la. mauvaise ensorce- " leuse, la Béatrice aux simulacres d'amour qu'on rencontre, .vaguant sur les chemins du calvaire ; pouir le fantôme adoré de ton cœur, rinapprochable Idole devinée .par delà l'imposture des filles publiques ; j e suis là visiteuse consolante et compatissante a ta passion, ta vie spirituelle et la seule que tu veuilles, la clarté pacifique de ton rêve et le charme de ta jeunesse revenue. — Va, les lèvres qui les baiseront, mes lèvres de parfums, y boiront mieux que le miel des paroles merveil- . léuses, toutes fleuries d'espérance ; à ma. voix tu peux écouter ce . soir les voix de légendes qui tè- . guideront encore durant les marches longues du surprenant Voyage ; et voici que sous mes pâles ' mains chaixtent les ritournelles des naïves chansons qui te bercèrent au printemps de la

vie. — ^Si tu veux approcher ton cœur de mon coeur, je te livrerai pour l'instant an moins de ta croyance le secret de mystique bonheur dont je . suis la fidèle gardienne et la dispensatrice. Je te conduirai dans la fécilité de ton rêve vers là demeure royale où tu siégeras vêtu de pourpre et de gloire auxacclamations* de tes anciennes splendeurs. — Je sais les philtres d'amour, les sourires des enchanteresses, et les incantations et les rites des théurgies ; je te mènerai parmi les cortèges des avènements au fond des parcs séculaires que gardent les héraldiques licornes et des chevaliers de marbre, vers le palais de la Princesse fabuleuse dont lé sommeil n'attend plus pour finir que le geste rédempteur de ta volonté. Je sais les mots mystérieux, encore, qui commanderont d'ouvrir devant toi les portes du sahctuaire immémorial ; je te ferai pénétrer avec les.panégyries et la pompé des solennités déchues jusqu'au tabernacle de resplendissement vermeil, voilé de l]ombre complice des cultes et dès encens propitiatoires ; et si. c'est ton déèir de t'assebir le front lauré de bandelettes près de la muette et rigide . éternité des effigies pentéliques, je te servirai comme dieu toi-même dans le festin dès dieux !...

Mais mon âme se souvient trop, hélas I et toutes les folies de l'Ingénue ne peuvent la séduire. Elle se révolte bientôt en l'écoutant vanter ses tristes supercheries : . :

: — Taisez-vous I dit-elle à son tour, taisez-votis, décevantes voix ! Mon rêve, c'est à présent un vol tumultueux de grands oiseaux noirs traversant le crépuscule d'Octobre. Les lauriers sont coupés, pauvre chère, les lauriers dé TEurotas; j'ai vu pourrir les fruits de la Bonne Vendange, et les temples croules jonchent de leurs débris les chemins du vieux monde L„ Il est trop tard, vois-tu ; j ai trop longtemps songé au surprenant Voyage l„ Les flottes des conquérants, les flottes paVoisées,

AVRIL i&gà* .'., 339

lès chants des équipages* les départs dans les aubes de joie confiante pour les rivages fuyante des pays de chimères, comme tout cela est loin sous la brume et ïe deuil des années perdues h.. O voix de la pécheresse, que viens-tu réveiller l'ancienorgueil flétri ? Mon ecèur est las, ce soir, et ] ai

faim de repos ! . . J. -..''■ •

— Ton cœur, est las, reprend la divine musicienne; maïs je puis l'embaumer d'oubli et de subtile erreur; Tenlacër de mes mains miséncordfeuses, le guérir dii simple attouchement de mes lèvres '.. Ton rêve fut une aube magnifique, dans des fanfares de soleil; ton rêve fut l'épanouissement clair et joyeux, des matins d^Avril;. regarde bien, je suis la visiteuse consolante et compatissante à ta passion ; le, charme de ta jeunesse revenue.... O laisse rêver ton, rêve, ma sœur- d aventure, le vaisseau qui portait notre amour est sauvé ! Et là-bas, au fond desparcs séculaires que gardent les héraldiques licornes et des. chevaliers de marbre, écoute des chants- de violas qui se - meurent d'amour dans les bosquets...;. La Princesse fabuleuse attend le geste rédempteur de ta volonté.:; sa délivrance!.;. - ;

-^ Oui, des allées triomphales comme des portiques et le seuil rouge dû .soleil... . ta Princesse a - tes mains pâles d'aubépine, tes doigts teintes de benjoin rose,des cheveux comme des genêts d or..,. l'ôr brillant âèè astres et la candeur des neiges.... Et puis, les orgues, la veillée nuptiale.... ^conduire; les seins cuirassés de velours, si blanche. ». Mâître-aûtel chargé d'or des saintes basiliques- 1... — Ecoute encore 1 !.. Ecoute les buccins de la légion thébaine 1 ., . Xà voici revenir par -les occir tanies, l'escadrille échappée aux vents et au* destins,!... Sur la nef àmiralê, battant pavillon de fortune, oh enchaîna la dérisoire ensorceleuse, ia Béatrice aux simulacres d'amour, Tinapprochable Idole que: tu. devinais par delà l'imposture des .filles publiques!;... "... / ,. ■ ■ ' ■

Mais mon âme n'entend plus et se recueille. - Est-elle retombée, déjà, au pouvoir de rènchan- 1-. teresse? Non, pourtant, elle se redresse tout à coup et crie :

. —Voix qui m'obsédez I voix de fantôme ! voix de \. la pécheresse ! voix qui charriez tous les sanglots des crucifixions, vous êtes sans écho dans la nuit de mon cœur*

Allez chanter vers d'autres, vous et la divme musicienne ! Allez vers- d'autres qui s'efforceront peutêtre de redire après vous les magiques chansons et les rêves de nos rêves ! Moi, je sais qu'il n'est* ■', point de paroles assez victorieuses dans les langues humaines!.... ..

Chaules Merki. .

.AVRIL 189a ■ ■ ,3'4i

Page 1