‹ Mercure de France, tome 4Chapitre 24 sur 140 · LE JOUR DÉ L'AS · texte numérisé non relu

LE JOUR DÉ L'AS

DE POIL DE CAkOTTE

Il neigeait: Pour que le jour.de Tan réussisse il faut qu'il neige. :

.Madame. Lepic avait prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. Déjà des ganiins secouaient : : le loquet, cognaient au bas, discrets d'abord, puis hostiles, à coups de sabots, .et, las . d'espérer, s'éloignaient à reculons, les yeux encore vers la /fenêtre d'où Madame Lepic les épiait. Le bruit de leurs pas s!étouffait dans la neige.

, Poil de Carotte sauta du lit, alla se débarbouiller sans savon,, dans, l'auge; du jardin. Elle était gelée. Il dut en casser h. glace, et ce premier exercice répandit par tout son corps une chaleur plus saine que celle des poêles. Mais il feignit de se mouiller la\ figure, et,, comme on le trouvait toujours sale, même lorsqu'il avait fait sa toilette à fond, il n'ôta que le plus gros/ - .

Dispos et frais ipour. la cérémonie, il vint se placer derrière grand ïrèfe Félix,, qui se tenait derrière sœur Ernestine, l'aînée. Tous trqis entrèrent dans la cuisine. Monsieur et Madame

Lepic s'y étaient réunis, sans en avoir Pair.

SçeurErnestîne les, embrassa et .dit : .

— « Bonjour papa, bonjour? maman, je vous souhaité une bonne, année, une bonne santé et le paradis à. la fin de yos jours., » ■■■'■■.

Grand frère Félix dit la même cho^e, très vite, courant au bout de la phrase,, et* embrassa t>areniement. , * ;

Mais Poil de Carotte sortit de sa casquette une lettre. On lisait sur Penvelbppe fermée : « A mes Chers Parents. » Elle :ne portait pas d'adresse. Un. oiseau d'espèce rare, riche en couleurs, filait, d'un trait, dans un coin. .'•■•■-.. " .

Poildê Carotte la tendità Madanie Lepic, qui

la décacheta, étonnée. Des fleurs écloèes ornaient abondamment la. feuille de papier, et une telle dentelle en faisait le tour que. ..souvent- là plume de Poil de Carotte était, tombée dans des trous, éclaboussant le mot voisin.

— « Et moi, je n'ai rien I » dit Monsieur Lepic.

— « C'est pour vous deux, répondit Poil de Carotte ; maman te la prêtera. » ;

— ■« Ainsi, tu aimes mieux ta mère, que moi.

Alors, fouille-toi, pour voir si cette pièce de dix sous neuve est dans ta poclie !»

— a Patiente un peu, dit Poil de Carotte ; ma- ■ man a fini. »

— «Tu as du style, dit Madame Lepic, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas - lire,.»

— « Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, 1 maintenant. »

Tandis que Poil de Carotte, se tenant bien, attendait la réponse, Monsieur Lepic lut la lettre une fois, deux fois, l'examina longuement, selon son habitude fit «Ah lahl » et la déposa sur la- table. ■

.Elle ne servait pilus à rien, son /effet entièrement produit. Elle appartenait à tout le monde. Chacun pouvait voir, toucher: Sœur Ernestine et grand frère Félix la prirent à leur tour et y cherchèrent des fautes d'orthographe. Ensuite ils. la rendirent à Poil de Carotte.

. Il la tournait et la retournait, souriait laidement, et semblait demander : « Q.ui en veut ? » . ,-■

Enfin il la resserra dans sa "casquette, '

On distribua les étrennes.. Sœur, Ernestine eut une poupée aussi haute qu'elle, plus hautej et grand frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à se battre. . . 7

, ;— « Je t>i réservé une surprise,.» dît Madame" Lepic à Poil de Carotte.

— « Ah "oui f » dit^il.

— -. « Pourquoi cet «ah oui 1 » Puisque tu la connais, il est inutile que jeté la montre. » . . — « Jamais: voie Dieu, si je la connais, » dit Pou de Carotte, ■ .

janvier: 1392

Il leva la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Umç ouvrit. le buffet," Poil de Carotte haletait, bile enfonça son bras jusqu'à l'épaule, et, lente. "• mysténeus.e,. -.ramena sur. un papier jaune une -pipe en sucfe .xpuge. -■ . . . . . . '

; . Poil de Carotte, sans hésitation, rayonna de joie. Il savait ce qu'il lui restait à -faire. Tout ' de suite, - il voulut fumer en présence de ses parents;. sous les regards envieux (mais on ne peut, pas tout avoir) de grand frère Félix et de sœur firnestine Sa pipe de- sucre rouge entré deux doigts seulement, il se cambra, inclina la tête

du cote gauche; Il arrondit la boucbe, rentra les joues et aspira avec force et bruit. •

Puis,quandil eût lancé jusqu'au ciel une énorme oQuiiee : . ' . ■'

-• .-s -i.. «Elle est bonne, dit-il, elle, tire bien. »

Jules Renard, •' '

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