‹ Mercure de France, tome 4Chapitre 53 sur 140 · F..— L'ORGUE · texte numérisé non relu

F..— L'ORGUE

% Q Face adorable qui avez réjoui dans Tétanie . les àriges, les pasteurs et les ïnages I >

A^ genoux devant rien, au milieu de sa chambré", la tête entre . ses mains, déroulée, vers ses reins T l'innocence de ses cheveux pâles, elle proférait avec une grande pureté de voix cette éjaculation pieuse et Ja répétait, toujours la même; telle que la strophe amoureuse d'un chapelet.

J'attendais la suite;, H ii'y en. eût pas/ et elle se releva pour me sourire et me dire : - . '* . — « Je prie par la ; musique dès mots. Cette .. phrase trouvée en un ancien livre n'a-t-elle pas quelque chose d'assez doux et d'assez. fort pour briser les portes delà négation et attendrir même, selon l'harmonie de. sa grâce vocale, loréille aux aguets du Seigneur Jésus? Oui, l'attendrir, pour que tout y passe, les. litanies de. mes peines secrètes et l'anxiété de; faire ta joie... Et puis je songe à là Dame^du très vieux temps, à la dame "Véronique qui gagna par son bon cœur le privilège d'un mouchoir mirâculisé. Oh ! entre toutes que je fusçe celle-là, et m'écarter de la foule con-, tente d'un spectacle et venir vers celui qui porte sa croix et doucement, comme d'une àngélïque main; essuyer la sueur sacrée de la Face adorable!... Et sur les images on. niev verrait, debout à mi-cot.e, avec à mes pieds la triste Jérusalem, déployant pour rétônnement des Juifs stupides. . l'empreinte inestimable, et le condamné monte : vers le sommet du monde, aux yeux de. tous il souffre, il meurt, et moi je. demeure là, les bras étendus afin que Ton vénère ce que je porte, et, mon attitude survit à la. résurrection, — car je "suis là sixième station du Chemin de la Croix! ^ r Je répondis avec une ironie qui la déconcerta :

— « Etre, n'est-ce pas, Une Figure historique, afin de vous faire peindre à fresque par Fra Angelico, et votre iiom écrit sur une banderôlle et répété, en une antienne apocryphe et indulgenciée, par des anges que le théorbe accompagne ? .

— «Eh bien, oui! reprit-ëlle en rougissant.

Vous m'auriez choisie entre plusieurs peintures au lieu d'entre plusieurs femmes, et ne m'auriezvous pas aimée tout autant?

— « Tout autant.

— « Peut-être plus?

— «Peut-être plus. .

— « Et j'aurais peut-être dévoilé à votre contemplation, rien que par mon genre de regard, toujours le même, une âme plus agréable et certainement. moins contradictoire, plus facile à satisfaire et moins embarrassée^ sûre, de toujours vous plaire et pas effarée de tout comme je suis, .— car, je puis bien vous le confier,. Damase,jene

comprends rien ni à vous, ni à la vie, ni à moi, ni à rien.

— «Hyacinthe, l'orgueil : de vouloir comprendre est dangereux, immoral et, de plus^ démodé, La devise moderne (la dernière) n'est-elle pas:«Marcher,.sans savpir.pourquoi, et le plus vite possible^ vers un but inconnu »? Agir et penser sont des contraires qui ne s'identifient que dans FAbsolu. Beaucoup de gestes; remuer là tête, remuer les bras, remuer les jambes,— sans pourtant ressembler expressément à un pantiny — accomplir ces mouvements avec la sécurité que donne la cons* cience du droit, voilà ce qui est recommandé par dessus- tout. Soyons des citoyens de l'activité universelle et oublions de prendre conscience de . nous-mêmes. Le cheval aveugle galope sans hésitation, car ignorant d'où il vient il ignore où il va : crevons-nous les yeux.

— «Vous manquez d'indulgence, Damase. Il .

ne faut pas me traiter par l'ironie, cela me fait

" souffrir.

— « Plus tu sauras, plus tu souffriras. L'Absolu.

a sduffert -absolument, et peut-être encore ! Lne infinie- tristesse-- s'est répandue /sur le monde., et . d'où sinon d'en tant? Songe à la douleur divine, „. après la vanité du rachat, vain comme la vanité qu'il rachetait!. Le sacrifice fut incompris,, hors de quelques-uns qui n'ont- aujourd'hui. que des héritiers obscurs, imbéciles. ou ^désarmés. .

— « Pensons à nous-mêmes, dit Hyacinthe,-

— « Oui, soyons égoïstes et nous serons peut- ; être sauvés. Le salut est personnel. Nous,, d abord, et délestons de toute fraternité mutile le- vol 4e là chimère qui nous emporte aux étoiles. , .

■ — « Ne devons-noùs.pas aimer les autres ?

— «Nous ne devons pas .aimer les mauvaises volontés : elles se sont, d'elles-mêmes, mises en dehors deTamoùr, Mais iLn ? est pas; nécessaire de

les haïr ni de lés. mépriser- . . ; i .

— «."'-Je voudrais, dit Hyacinthe, les aimer quand même, — un peu. ; . .. - \

: ■ «Non, ce sont des négations: ce serait aimer

. le mal qu'ellesl symbolisent. ;

.' — « Pourtant j'aime, les.hêtes..

^— «. tes bêtes sont innocentes. ...

— « Àh ! nous allons devenir bien pharisiens!» Cette remarque m'interdit, car Hyacinthe avait

raison, — relativement. Pratique, telle, que. toute femme, elle ne voulait pas fermer le cercle sans espoir de solution; il lui fallait garder une possi-' bilité de cousinage: avec l'humanité. Je lui con- -cédai son désir pour le cas où nous serions devenus l'un pour l'autre des sachets empoisonnes.

-Toutefois, je repris :. ,/ w

* — « En toute^: religion, -— même- en celle que nous pratiquons (oh ! surtout en paroles, comme des gens que l'acte déconsidère, au moins mo- .-

. mentanément, à leurs propres yeux),— il y;a pn ésotérisme, un mystère qui, une fois pénétre, dis-, pense le fidèle de" toute charité médiate. N ayant plus de relations qu'avec l'Infini, il s'abstrait de la création, n'est tenu envers Ses frères, mauvais ou

. bons, à aucune sorte d'amour effectif ou théo-

rique :. c'est Fétat d'indifférence, la nuit de la volonté, l'un des stages de la nuit obscure de l'âme qui comprend également l'anéantissement sensuel et l'anéantissement intellectuel, — - prologue de la vie en Dieu, pénultième stationavânt la vision béatifique.

— « Et quel esVdxt Hyacinthe, ce mystère à pénétrer?

— « A peine si c'est un. mystère, Hyacinthe , à moins que 1 évidence n'ait droit, elle, aussi, à ce nom plus prostitué qu'une conscience d^évêque/ Il s'agit tout simplement de la science du néant, qui s'acquiert plutôt par un acte de foi que pair une déduction logique, — bien qu'en somme son acquisition soit le but dernier de la logique ellemême. Mais, vous avez dit vrai, il y aurait du pharisaïsme à croire, que nous avons conquis cette connaissance suprême I.

' — « Pourquoi donc, Damase?

— « Ne sommes-nous pas des sexes?

— «Oui, ouil cria-t-elle, oui! J'y tiens, au mien et au tien. Il nV a que cela que .je* comprenne, — presque ! Et encore cela m'attriste.

— «Je le sais> petite adorable menteuse,, tu me Tas déjà dit : cela t'attriste — après 1. Tu fais ; semblant de m'écoûter et tu penses à des baisers. Tu n'es - — comme les autres — qu'une gàîne !

— « Hé ! puïs-je pas être cela, et autre chose, en" même temps? Je suis une gaîne aussi pour tes idées, — et elles sont rudes,, parfois, tel qu'un mauvais rêve* .; -

— « Tu es fallacieuse I -

— « N'est-ce pas ton désir, Damase? Ne dois-je pas être pour toi; une illusion? » .'•''■

Nous étions sortis de la chambre et de la mair . son,. — accueillis avec la déférence due aux seigneurs par la vieille avenue de hêtres respectueuse et solennelle: et reconnaissants aux nobles arbres nous marchions avec une lenteur comme de procession, d'accord avec le ploiement, des larges branches que le vent, une à une, inclinait vers

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nos têtes. L'orgue vaste chantait : nous écoutions, et nos oreilles. accoutumées distinguaient le bruit des hautes et des basses feuilles, les dires .-du , :

peupliers, les : pins jetaient leur lamentable plainte et les chênes la sonorité grave d ? une voix de mâle. .

Là chute de la nuit pacifia tous lès bruits : ils semblèrent descendra et renjrer dans l'herbe, qui,. . maintenant, craquait sous nos pieds. . .

— «c Enfin, dit Hyacinthe,' où voulons-nous en

'.venir? ■' ; ;' - •

..— « Mais, répohdis^je, il me semble qu'une

. croyance positive et stricte, par exemple en nous-mêmes, en notre utilité absolue et mystique, libé- .' rerait notre logique- de bien des inconséquences.; -, Je crains que nous ne soyons un peu enclins au jeu. Vpus êtes-vous arrêtée, parfois, en un jardin, . à Paris, ■ devant de petites immanences; cheveux dans le cou et jairibes nuçs, jouant à la raquette? . Et avez-vous pénétré le profond sérieux, sous de

. plaisantes apparences, avec lequel ces animalcules se renvoient, en glapissant de volupté, leurs, âmes à plumes,, leurs volants imiiiortels ? »

Au bout de l'avenue dès points lumineux appa-

. rurent, deux ou trois, surgissant comme des fanaux au-dessus de Timmobile mer dés" choses/ Silencieusement nous nous arrêtâmes, éprouvant les incertitudes de l'imprévu, puis en les maisons devinées, derrière la fenêtre vive, nous imaginions de paisibles vies heureuses de l'abri et du reposa délivrées du soubi,de la pensée, contemplatives de leur, douce ■v.égjétalité, lentes au geste et, peu de paroles. Ah î qu'il fait bon vivre là pu L'on .

n'est pas* ... ' J ■.

L'église était ouverte . encore, personne n'y • -.priait et les ténèbres intérieures dormaient sous là. ; -lampe éternelle;

Nos genoux heurtèrent l'orgue du choeur,, je ; soulevai la lourde chape, de chêne et lès doigts

d'Hyacinthe chantèrent la gloire triste de vivre dans l'indéniable- et ■ essentielle obscurité: • Sans .rancune contre les lumières éteintes, contre la .noirceur du ciel, Us demandaient très humblement pour nos âmes une lueur, — oh ! pas davantage ! — une syllabe dfe flamme pâle. Aux doigts en mouvement les pierreries des bagues chatoyaient ;un peu parmi la pénombre, -^ ainsi que des pensées confuses, mais vraies : rieh que cette véritélà, intermittente et vague, mais "certaine ! - . Donc, je m'élevais aux cimes du désir meta- . ^physique tout en caressant, d'une, distraite main les petits cheveux d'Hyacinthe et le contour de ses oreilles,, vérité non pas douteuse, celle-ci, .mais authentique et d'une certitude si candide! . .Les cheveux étaient doux comme des aveux ; ils s'abandonnaient à mes doigts et s'enroulaient si naïvement, avec tant de bon vouloir à me faire plaisir, et l'oreille était si inquiétante avec ses ; méandres et en même temps si docile à mon jeu de manipuler, et Hyacinthe était si bien toute fré^ missante et si parfaitement isochrone avec le galop de mes pulsations, — que l'orgue se tut.

Nous observâmes le respect dû. au Saint Lieu en nous unissant selon toute la modestie compatible avec les gestes de l'amour, " ' .'

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