‹ Mercure de France, tome 4Chapitre 96 sur 140 · LETTRES OUVERTES · texte numérisé non relu

LETTRES OUVERTES

A Monsieur François de Çurel, au Théâtre Libre.

Vous avez, Monsieur, quelque bonheur. Lés trentesix jurés de la critique dramatique ont compris ou feint de comprendre l'Envers d'une Sainte, représenté en janvier a,u Théâtre libre, et j'en suisrédiut à ran-

- ger parmi les plus hostiles à votre pièce, ceux qui . louèrent le Tout-Paris des premières d'y avoir bâillé

à bouche, que veux-tu ( Àht oui, que vèux-tu ?„). Précieux éloge, au demeurant, en ce temps ou le Rire est monopolisé par une douzaine de Bobèches dont la rate laborieuse s'épuise à communiquer au public sa sénile frénésie, . ^ .

Seule ou à peu près, uneËminence qui a cessé d'être grise, habituée à,. déchiffre* des jambages d'écolier, flattant bassement une myopie avérée, cette Eminençe n'a pu lire votre. fine écriture où manquent les points, accroupis, comme de gros derrières, sur les I, et les - T barrés, ainsi qu'on ferme un porte charretière.

Ce n'est point tout. Le coup de la « scène à faire > étant, aujourd'hui* un moyen d'agression aussi connu, ' aussi usé,, que le coup du père François, on a essayé,, pour vous étrangler, -de vous prendre au traquenard des « Tranches de la vie >, une nouvelle in- > vention. ramassée dans les poussiéreux accessoires du

naturalisme en faillite. -

La gaieté qu'a dû répandre en vous ce grief, je la

- partage, Monsieur, car nul h-afficha jamais un plus parfait mépris du petit document! péché dans les dix-

. huit marmites.du reportage- Votre œuvre reste en dehors ^t au-dessus de l'anecdote, a telles enseignes que le personnage le plus émouvant dit drame, dans la prer mière partie tout au moins, est celui qui s'asseoit, in visible et fluide y entre les vivantes femmes dont r entretien

s66 - ..MERCVRE DÉ FRANCE

n'est qu'une saisissante évocation. L'ombre de Henri passe et repasse, s'abîme dans le dialogue et reparaît alternativement, tel un voilier par une mer obscure et démontée; Tempête sous deux crânes autour d'une .mémoire. , . .. .

« Il m'environne, il m'affole! Au point que moi une chaste fille, une religieuse dont la pensée fuyait jusquau soupçon même de certaines choses, quand Jeanne m a menée dans la chambre où il arend^âme j entendais des baisers d'époux passer dans l'air où ' flottait encore son dernier souffle !»

Ce cri de Julie est le. cri même que -nous étouffons Le mort nous environne, l'absent noue obsède. Teanne qui fut sa femme, et Julie en qui la fiancée vit éternellement, ces deux veuves ne se rencontrent pas sans quil surgisse, ne marchent pas sans qu'il les suive, n'ouvrent pas la bouche sans que «on nom monte à la nôtre.- II est vraiment l'âme de votre pièce et l on comprendrait, Monsieur, que vous eussiez, sur la brochure, ajouté à la liste des rôles : Henry, per- sonnage occulte. ■ , ' 1 ^. •

A côté de ce fantôme, Julie n'est-elle pas toute dansées aveux qui la définissent :« Quoi que vous

SSSï? ^ï* de mo ? caf actére > ouvrez les y eu * «

constatez qu il manque de souplesse. Il y. a une aridité

ïi?Sni* qU1 ' ne .,- s .M? érit P as - * Et encore: < Pendant aix : nmt ans, j ai été un instrument aveugle entre les mains des supérieures ; ma vertu était leur chef- .

^T" e * I e , "«P»»*»»' 3'e parlais, je. pensais avec la ■■ communauté. Je ne sais plus faire usage de ma volonté... La responsabilité m'affole. » • • rf a 2fV» t h oses étonnent, cependant, de. prime abord, ■

avec îanS? f '" ** "^ hàute %ure : la facilité avec laquelle se raniment les anciennes braises, soue la cendre accumuléepar dix-huitannées deSacré-Cœur. a Vannes; puis, aussi, que ce long séjour au couvent n ait pas déterminé, chez celle qui en sort, une pr^

Sf™wL a dlssimu i er avantage, à moins volon&ers divulguer ses projets, ses sentiments.

n„ i S °^' i co F tes , 9Ur P ri ses pour quiconque a rete-

mèrh £*&! Y°\- de W 5 : ■« 0n «'apprit * ma mère > et j étais ■ bien réellement mère, toujours en

deud de quelque fille. Voyez-vous, je n'ai jamais pu

meTTnlf 6 % m m ^/<>uloureusement etKainV :

Sd T£l' L Sans d -°? te > "n peut lui- reprocher •

quand même de ne. point conserver,, ne fût-ce qu'au :

. premier acte, Todeùr du cloître, l'empois, de la règle, le repliement contracté sous les durs jougs. D'autant que ces remugles ne risquent point de s'évaporer, ni de s'altérer dans l'immuable et parlant milieu que l-exilée volontaire réintègre- Elle n'a que changé de cellule. J'eusse désiré, toutefois, que le metteur en scène se conformât strictement aux Indications précises, qùoiques brèves, de la brochure » Pourquoi des housses aux meubles de cet intérieur de petite, vilte où tout respire là sacristie et la vieillesse austère, quand vous notez, Monsieur, ce mince et joli détail de la guipure sur lés -dossiers et des tapis de pied sous les fauteuils ? Pareillement, le sujet de pendule ; Muse accordant sa lyre, eût suppléé avec avantage le portrait du pape qui souligné trop et sans besoin. Mais dans ce. décor, qu'elle est alerte et saillante, en dix répliques, la veuve Renaudih, présidente des Enfants; de Marie, toute confite en. bonnes oeuvres et pieuses comptabilités!

Est-ce à dire, Monsieur, que je trouvé, à l'expertise, tout de la même eau, dans là parure de scènes qu'a exposée\Antoïne ?. Certaines m'ont semblé givreuses*/ Le nom du collier est malheureux* Y tenez-vous beaucoup? Je ne crois pas. JSBnvers d'une Sainte fut d'abord VEnfer d'Une Sainte^ un peu comme la rue.Deh* fèrt était autrefois d'Enfer. Passons.

J'aime peu l'épisode dû- médaillon que Jeanne a jeté dans le bassin et; qu'en retire sa fille. L'histoire de la

. chute dans le ravin m'est, suspecte, et j'estime puéril le symbole de l'oiseau moins â plaindre écrasé que vivant mais captif. Enfin le seul rôle masculin 4^ la

. pièce, Georges = Pîerrard, m'a: fort déplu. A celui-là, j'en veux. C'est le moraliste dont nous Savions cure en cette affaire,. la soupape qu'il a suffi d'entrouvrir pour que votre œuvre descendît, un môment,des hau-

. ■ teurs où vous l'aviez su maintenir. Il fallait, au con-

. traire, jeter ce lest : vous montiez. 'Maïs le drôle, . d'inutile qu'il était, a failli devenir compromettant. Le public ègayeur du Théâtre Libre, qui n'attendait que ce thxchemeni pour; s f évader de l'atmosphère . avec tant de soin créée, ce gentiî public a salué de joviales exclamations l'entrée de M. Grand. Ces femmes,point . jeunes^ causant sans arrêt r à la fin assommaient. La vue du * prétendu, de la demoiselle » fait toujours du . bienl Maintenant, Monsieur, quand on veut s'aiïran^ chir d'une recette d'art dramatique et décréter que,

par exception, les personnages ne seront pas appariés comme les bœufs, on écrit, au lieu à&Y Envers d'une Sainte, les Grandes Demoiselles, modèle du genre . On vous l'a témoigné en. transformant- en péripéties les. gestes rares, les pas comptés, que comportent

pl/^A de ™ M r, Nanc y Ve ^et,' Barny, .MeuS et Perrot. Or, miracle ! cettepéripétie existait réellement a quelques-uns des endroits où crurent la susciter des spectateurs hilares, et, interprétés par des cornédiennes supérieures, il est probable que les mouvements d âmes dont votre pièce est pleine auraient plus nombreux, jailli des répliques et brûlé autre chose que les planches.

VoUà donc, au résumé, Monsieur, la pièce qu'a daubée son Emmencè, comme un spécimen du théâtre quelle abomine entre tous. Mais pourquoi s'échappet-il alors une réminiscence des réalistes conspuésdans cette apostrophe : « C'est crevant 1 » jetée à. un" ouvrage qui s'interdit précisément tout. emp'runt à ces vocabulaires spéciaux ? ....

A quoi bon insister? Votre procès et celui de vos " juges ne sont-ils pas instruits dans, ces mémorables îfêttl : * ^e logicien, le scolâstique/n'a que faire d analyser l'âme et de se rendre compte des nuancespar ou elle passe, de sa complexité, de ses oppositions Lo^T 68 Ct / e - , ses v co ^àts. Il n'a pas besoin,.- • comme nous, de s'expliquer comment cette âme dé aegré en degré, peut devenir- vicieuse; Ces finesses, ces tâtonnements, s'il pouvait les comprendre, oh! il en rirait, hocherait la tête. Et qu'avec grâce alors oscilleraient les superbes oreilles dont son crâne vide est orné! »

Et qui donc a dit cela ?

Michelet/Monsieur. ' . ' -' . ""■

A Monsieur Eugène Brieux, au Théâtre Libre.

Quand je vous aurai répété, Monsieur, moi trente-

couP^lûfre/ ^,?^ 6 b °^ te ' en s ^ez-vous beaul de ÎSÏL " snse ?f né ?No ? i,puisqiie vous reconnaissiez ™if ? bonn ? grâce à l'issue de la répétition . générale le peu de solidité du 3' acte de Blanchette II '

s£a cïnf. ?? *T VétK ^ r ' Mais J'^agine qS ce ™l%£ ï aisée ? 'W?> resser r é e en deux actes ou

E™5ï 5u nS Sa denu * re P^ 6 ' nbus reverrbns cette comédie ailleurs que chez Antoine

. , Elle est faite de ces. tranchés de la vie que le eri-

. tique dû Temps écrase maintenant entre les tartines

de ses feuilletons hebdomadaires, beurrées du bon

sens qu'il détient par mottes. Avec Blanchette, il a

donc des sandwichs sur le marbre. . .

Pour moi,. Monsieur, je veux surtout retenir une chose : le chemin qu'ont parcouru votre observation et vos mp-yeris de la fixer, depuis ces Ménages d'artistes que représentait naguère le Théâtre libre. Il y a entre vos deux ouvrages une. sensible «différence ascensionnelle >, diraient les astronomes.

Vous avez été brillamment conduit, à là rampe par

Antoine y M cllc Dulac et un jeune homme, M- Gémier,

.excellent en cantonnier. C'est le rôle dans lequel,,

V d'ailleurs, M; Sarcey a trouvé... Grand admirable ! ,

..'. Ces méprises, quand elles frustrent un inconnu qui

. - perce, ne sont-elles pas plus pénibles que plaisantes?

Lucien Descàves.

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