LE VIEUX DANS SA BARBE ■ . .
Les femmes s'étaient retirées dans lès chambres; * et les valets, alourdis par la bière et la chaleur des trqis foyers* avaient cessé de boire : leurs têtes aux lourds maxillaires oscillaient et tombaient sut leurs poitrines. A la place d'honneur, Hrafnkell vida la dernière, corne et marmonna d'une voix ■ "lente :.'■■-
«Je suis un homme vaillant et je suis lin homme habile : ceux qui m'obéiss.ênt le font par crainte^ et, lorsque j'ai tué, je ne me sens pas le. ^œur triste et pesant. *
« C'est une folie que ; ^ d'honorer les dieux ; on ne doit le respect qu'à '. soi-même : ; on se doit • d^être brutal pour être redouté, pour fonder son droit sur la force et mépriser les faibles qui ne . sont rien,- , " ■ .; ;
<< En arrivant à Àdalbol, je fis bâtir un temple
au dieu Fireyy et je me. déclarai son prêtre ; dans
ma lâche crédulité; je lui attribuais mes jours :
heureux .et je lui. consacrais, de grands sacrifices ;
]e me fiais à- lui, et : si, pour aucun meurtre, je .
ne payais l'amende,, c'était grâce à lui, à ce . ■néant"'.
. « A Frey je vouai im étalon brun à raiès,noires, un étalon nommé.Freyfaxi, et je lui jurai de tuer . celui qui monterait ce cheval, bête franche n'o^ beissant : à nul, libre : à la vue du dieu et a là mienne. .■ .; .:. ■....-.■ .- ■,-.•.
« Et. j'ai tué Éinar, ce berger qui avait osé lé. seller et le chevaucher; je l'ai tué d'un coup de hache, comme un homme noble, car il ne nia pas son acte et me l'avoua en face.. Je l'ai mis à mOrt pour tenir mon serment; et de. moi-même, sans y être forcé, j'offris à son père le prix du sang.
« Parce que, pour honorer ce dieu. Frey , j'avais tué mon serviteur, dont la mort ne me rapportait rien, sa famille ms poursuivit et me fit mettre au ban de l'Islande ; la honte fut sur moi parce que i'ét^s un dévot, que j'adorais un dieu, ce néant.
« Les parents d'Hinar me saisirent dans la nuit; ils me trouèrent le jarret et y passèrent une^orde; ils me lièrent à un poteau et eurent 1 audace de me proposer la vie, si je leur cédais tous; mes
biens « Ces petites gens devaient être dès sots ou
des fous -, ils eurent l'audace de me proposer la
vie, pouvant me tuer impunément. J acceptai
leur merci pour ne point mourir par les mains de
ces hommes vils, et pour me venger d eux, plus
tard, à l'heure dé l'occasion. .
« Ils donnèrent Adalbol à Sam, lé- cousin-
d'Einar. Ce Sam tua l'étalon de Frey et brûla le
temple du dieu; il n'en devint: pas moins- riche
et considéré; pour réussir, il n'est, pas besoin
d'être pieux. .... . ' ■ . V' ^
« Moi, je dus me réfugier dans: une butte, au
milieu d'un marais. J'étais comme un corbeau,
lorsque la paix règne et qu'il n> a pas de çom-
. bats ; ; j 'avais mérité un tel sort par ma dévotion
S «^passai ainsi des années, un nombre d'années non calculé; lés années sont longues pour le banni couard qui regrette un bonheur perdu; elles sont rapides pour celui qui guetté sa ven-
S6 i n î&ns l'ouragan de là nuit, au milieu de la
tourmente, j'essorai vers Adalbol .comme un
: aigle de mer; la voix âpre du vent hurlait ; ma
. poitrine n'a pas respiré une plus belle tempête
depuis que je vins de Norvège, à quinze ans,
avec mon père Hallfrédi
« Nous les surprimes dans le sommeil et nous égorgeâmes tousleshômmes,àrexceptionde Sam:
lui, ie l'accablai de coups, je lui fendis la cuisse et la traversai d'un lien, pour lé fixer à ce même
poteau où ce néant avait èù Taudacé de m*épargner. .
«.Il .poussait des gémissements et demandait grâce avec une voix d'enfant ; ses cri^dévenaient importuns^ et je lui fis couper la gorge par une servante: Les lâches doivent iriourir tomme des poules : ils ne méritent pas sur eux la main d'un mâle.- '. .- t .•".■■■■ '-' ' * • '/ •. ':".■
« Je mis les pieds sur* les ruines du temple de '-/. Freyy et je conciliai les restes charbonnés du dieu. Je m'étais servi, de moi-même et des .
J hommes qui m'avaient suivi ; par amour où par : crainte, peu m'importait, puisqu'ils m^av^ient obéi, . *.. ;> *;'. ■ -'V -.'■'"' ■
<< Et je nxe jurai de n'avoir d'autre dieu que moi ; car les dieux m'avaient trahi. v si moi j'avais ■.-; venge : mon insulte. Je ïë dis à mes serviteurs et à mes servantes : Hrafnkell sera le dieu de Hrâfnkell, et il entend qu'où le respecte, ^
Le vieillard se tut ; à travers la fumée des brasiers à demi éteints, on percevait des ronflements sonores. Les sourcils froncés/ Hrafnkell caressa longuement sa barbe blanche ; ses yeux se fermèrent,, et il .s'endormit dans son orgueil, -
■Raoul Minhàr.
SIMPLESNÔTES