‹ Mercure de France, tome 5Chapitre 30 sur 109 · LE VIEUX DANS SA BARBE ■ . . · texte numérisé non relu

LE VIEUX DANS SA BARBE ■ . .

Les femmes s'étaient retirées dans lès chambres; * et les valets, alourdis par la bière et la chaleur des trqis foyers* avaient cessé de boire : leurs têtes aux lourds maxillaires oscillaient et tombaient sut leurs poitrines. A la place d'honneur, Hrafnkell vida la dernière, corne et marmonna d'une voix ■ "lente :.'■■-

«Je suis un homme vaillant et je suis lin homme habile : ceux qui m'obéiss.ênt le font par crainte^ et, lorsque j'ai tué, je ne me sens pas le. ^œur triste et pesant. *

« C'est une folie que ; ^ d'honorer les dieux ; on ne doit le respect qu'à '. soi-même : ; on se doit • d^être brutal pour être redouté, pour fonder son droit sur la force et mépriser les faibles qui ne . sont rien,- , " ■ .; ;

<< En arrivant à Àdalbol, je fis bâtir un temple

au dieu Fireyy et je me. déclarai son prêtre ; dans

ma lâche crédulité; je lui attribuais mes jours :

heureux .et je lui. consacrais, de grands sacrifices ;

]e me fiais à- lui, et : si, pour aucun meurtre, je .

ne payais l'amende,, c'était grâce à lui, à ce . ■néant"'.

. « A Frey je vouai im étalon brun à raiès,noires, un étalon nommé.Freyfaxi, et je lui jurai de tuer . celui qui monterait ce cheval, bête franche n'o^ beissant : à nul, libre : à la vue du dieu et a là mienne. .■ .; .:. ■....-.■ .- ■,-.•.

« Et. j'ai tué Éinar, ce berger qui avait osé lé. seller et le chevaucher; je l'ai tué d'un coup de hache, comme un homme noble, car il ne nia pas son acte et me l'avoua en face.. Je l'ai mis à mOrt pour tenir mon serment; et de. moi-même, sans y être forcé, j'offris à son père le prix du sang.

« Parce que, pour honorer ce dieu. Frey , j'avais tué mon serviteur, dont la mort ne me rapportait rien, sa famille ms poursuivit et me fit mettre au ban de l'Islande ; la honte fut sur moi parce que i'ét^s un dévot, que j'adorais un dieu, ce néant.

« Les parents d'Hinar me saisirent dans la nuit; ils me trouèrent le jarret et y passèrent une^orde; ils me lièrent à un poteau et eurent 1 audace de me proposer la vie, si je leur cédais tous; mes

biens « Ces petites gens devaient être dès sots ou

des fous -, ils eurent l'audace de me proposer la

vie, pouvant me tuer impunément. J acceptai

leur merci pour ne point mourir par les mains de

ces hommes vils, et pour me venger d eux, plus

tard, à l'heure dé l'occasion. .

« Ils donnèrent Adalbol à Sam, lé- cousin-

d'Einar. Ce Sam tua l'étalon de Frey et brûla le

temple du dieu; il n'en devint: pas moins- riche

et considéré; pour réussir, il n'est, pas besoin

d'être pieux. .... . ' ■ . V' ^

« Moi, je dus me réfugier dans: une butte, au

milieu d'un marais. J'étais comme un corbeau,

lorsque la paix règne et qu'il n> a pas de çom-

. bats ; ; j 'avais mérité un tel sort par ma dévotion

S «^passai ainsi des années, un nombre d'années non calculé; lés années sont longues pour le banni couard qui regrette un bonheur perdu; elles sont rapides pour celui qui guetté sa ven-

S6 i n î&ns l'ouragan de là nuit, au milieu de la

tourmente, j'essorai vers Adalbol .comme un

: aigle de mer; la voix âpre du vent hurlait ; ma

. poitrine n'a pas respiré une plus belle tempête

depuis que je vins de Norvège, à quinze ans,

avec mon père Hallfrédi

« Nous les surprimes dans le sommeil et nous égorgeâmes tousleshômmes,àrexceptionde Sam:

lui, ie l'accablai de coups, je lui fendis la cuisse et la traversai d'un lien, pour lé fixer à ce même

poteau où ce néant avait èù Taudacé de m*épargner. .

«.Il .poussait des gémissements et demandait grâce avec une voix d'enfant ; ses cri^dévenaient importuns^ et je lui fis couper la gorge par une servante: Les lâches doivent iriourir tomme des poules : ils ne méritent pas sur eux la main d'un mâle.- '. .- t .•".■■■■ '-' ' * • '/ •. ':".■

« Je mis les pieds sur* les ruines du temple de '-/. Freyy et je conciliai les restes charbonnés du dieu. Je m'étais servi, de moi-même et des .

J hommes qui m'avaient suivi ; par amour où par : crainte, peu m'importait, puisqu'ils m^av^ient obéi, . *.. ;> *;'. ■ -'V -.'■'"' ■

<< Et je nxe jurai de n'avoir d'autre dieu que moi ; car les dieux m'avaient trahi. v si moi j'avais ■.-; venge : mon insulte. Je ïë dis à mes serviteurs et à mes servantes : Hrafnkell sera le dieu de Hrâfnkell, et il entend qu'où le respecte, ^

Le vieillard se tut ; à travers la fumée des brasiers à demi éteints, on percevait des ronflements sonores. Les sourcils froncés/ Hrafnkell caressa longuement sa barbe blanche ; ses yeux se fermèrent,, et il .s'endormit dans son orgueil, -

■Raoul Minhàr.

SIMPLESNÔTES

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