IV
C'est que M^Cruxiolles n'affecte jamais les façons d'un personnage chagrin. ;
Continuellement occupé, derrière les vitres dépolies de son arrière-boutique, sôus là lueur dansante et rouge du gaz, a d'occultes besognes, il arrive avec son bon sourire de commerçant sitôt qùe-le timbre l'appelle ; il reconduit lui-même les moindres pratiques ; il encourage les perroquets, donne une tape au kangourou et se frotte les mains, content toujours, replet et . rubicond, promenant sa face joviale parmi les carapaces antédiluviennes et lesconserves.de ténias: — Il n'a pas de lunettes, mais un binocle d'or. Il n'a pas une lévite, de professeur, mais, ainsi que les bourgeois, en villégiature, un veston de toile blanche,. Une presque totale calvitie l'autorise à se munir d'un bon^- . net grec ; il préfère égayer par son chef en calotte de gelée rose, son bourrelet de cheveux crépus et grisonnants, et n^être pas semblable à un rat de bibliothèque, à un desàervant de laboratoire. Il dît. qu'il n'est pas un savant, qu'il ne veut point rebuter la clientèle en lui faisant grise mine ; on sait que la maison esttenue et cela suffit.
— Les Voila, ajoute-t-il, les savants... nos maîtres!.*
Il montre les bustes, les. Laçépède, les Buffpn, les
Cuvier, les Linné de plâtre (yoir lés noms au dehors,
vingt-cinq sur chaque panneau) ; il se tourre le nez
de tabac et retourne dépouiller. ses bêtes.
Des jours, il reçoit de fortes commandes; il devient aussitôt exclamatif; il descend son binocle d'or jusqu'à l'extrémité du nez et parle avec enthousiasme de cer-
taines < pièces > qu'il voudrait voir chez lui (une girafe, un tamanoir, un jeune hippopotame), dont il n'a pas betsoin, que personne n'achèterait y mais, dont Vencombrement ferait bien dans l'étalage et rehaus^ serait sa réputation Rempailleur expert.-r Cet homme, je vous le dis, aime feon métier et l'exerce en artiste. — Et, s'il fait en "même temps donner un coup de vernis au phoque ou raccommoder un squelette qui égrenait eh chapelet de perles, les petits os de ses doigts, il est certain qu'il a encore le mot. pour rire. \
Une fois, il a proposé àraon amie âe mettre le requinmarteau .cUhs-sa corbéille^de noces ; à l'heure du" courrier, lorsqu'elle oublie d'importantes lettres sur le comptoir, il ne. la gourmande point; il se contente d'ouvrir la porte derrière elle, àe crier dans ses mains en abat-voix que MlleGèorginà pénseplus àsés amours, qu'aux, affaires de fia Maison, qu'elle n'aura pas son augmentation annuelle de vingt francs. — Mlle Gjeorgina ajoute même. que, jovialement toujours, ii se compromet jusqu'à lui parler, mariage, ce vieux sale, et fait spécialement valoir ce qu'elle trouverait d'avantageux dans la possession du singe.
Je l'avouerai â ma honte, toutefois, ', le bonhomme
"... Çruxîolles. m'excède; je juge seà . plaisanteries d'un
goût douteux; la boutique d'histoire naturelle tourne au
cauchemar; elle ine remémoré, je ne sais trop pourquoi^ .
les dessins absurdes d'un Flammarion de deux sous
vulgarisant les choses préhistoriques. Je revois, entre
. . cent; une planche toute d'allégories délicates, où des animaux impossibles. entourent, un pauvre vieillardtardivement charmé par la caresse .d'une guenon familière ; sur. un rocher, une vague bonne femme, debout,
.,. en robe longue, ayant des ailes, archahgéliqùes et, sous le bras, un carton, s'époumone dans une tuba romaine ; «La trompette delà apologie à sonné », certifie, la légende, « ils sont ressuscites et Je naturaliste , lés : '
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Et j ? ai beau me raisonner, me dire que je juge mal,
.que je regarde avec les yeux du dénigrement, que c'est ainsi quand un muséum fournit aux études expérimentales des institutions réputées : l'impression désastreuse persiste. Je sens faillir le. respect que tout homme raisonnable doit aux accessoires de la Science. La
Maison Cruxiolles, temple de Cloacïne, ménagerie de carnaval et caricature de la mort j m'apparaît aussi frivole et moins pittoresque que l'obscur boyau des naturalistes. '. romantiques, aux vitres pç-ussièreuses , aveuglées dé taies eh papier. Je regrette le désordre : des* bric-à-brac^ les carcasses branlantes, les fronçohs de momies, les bocaux chassieux, lés animaux dépilës par des générations de parasites, lés crocrodiles gâteux et les serpents bourrés de foin, pendus aux solives fumées. Cest à peine si le rictus des. squelettes me reporte à des idées de littérature où de philosophie macabres. Mais je subis alors une plus abominable hantise : — quand j'ai songé, trop longtemps,, au prince 1 Hamlet de Danemark, lequel jouait aux boules avec r des crânes dans le cimetière. d'Elsë heur; — à Lord. Byrbn, qui avait fait monter en coupe le crâne cTun aïeul et s'en servait à table; — à Hàn d'Islande, qui buvait Teau des mers dans- les : crânes des morts; — aux pîeux cénobites des tableaux, d'églises (à peine visibles tant le bitume des couleurs à tourné au cirage) et qu'on représente à genoux près de l'évangile, devant une croix de deux bâtons rompus . et un, crâne plus jaune qu'un fromage, de Chester, — la: nuit, tout le magasin des Sciences naturelles me pèse sur la poir trine : — les fœtus des bocaux montent Tç scalier; Técorché me tend les bras et danse la pavane; les tortues font, claquer leur couvercles avec des bruits, de . mandibules; la chauvë-souris volète, sa planche barbouillée de cèruse dans le dos ; l'ornithorynque pond ses œufs sur l'oreiller; le kangourou distribue ses prospectus et répète à «haute et intelligible voix > les cinquante noms illustres des panneaux; . l'autruche me jette du gravier; la baudroie me tourne sur le ventre; lès squelettes s'avancent en titubant et me prodiguent les confitures de grenouilles et d'araignées, me lancent les bustes, les boîtes, de scarabées et de papillons, les * marteaux des géologues* les pages de l'herbier, les fragments du ptérodactyle ; lé singe enfin, d'un ter- . rible effort, déracine son arbre, et, poussant des clameurs vengeresses, ..brandissant cette matraque avec une joie de sauvage, — à grands coups T ^-.ran I rah ! ran !,— assomme les perroquets et les aras, assomme le requin-marteau, assomme le phoque, pulvérise les plâtres, casse les tibias et la mâchoire des squelettes, éparpille les œufs et les prospectus, crève les armoires, démolit toute la boutique et le père Cruxiolles lui-même,
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