LE RÊVE DE LA JMORT
La consigne, très sévère, fut rigoureusement observée, et, maigre toutes leurs tentatives, jour- . nalistes, étudiants, curieux, ne purent .forcer la
porte de la salle d'autopsié-. "'.'.-.' \v .
Aux quatre coins, quatre tables de pierre.s'érigent ? allongeant leur sournoise masse grise rongée d'ulcères bruns, pareilles à d'antiques au tels- Elles sont excessivement vieilles; aussi le mol frottement des cadavres qui s'y éteiidïrent les ; a-rt-il , vernies d'une patine, luisante comme, celle qui distingue,au fond des cryptes, les dalles funéraires où Ton s est trop agenouillé. Lé milieu delà pièce» dont les murs blanchis à la chaux ne reflètent quune louche clarté, traversant les barreaux des fenêtres, étroites et prenant j pur sur un jarr din, qui se pare au printemps d'une jonchée de pervenches semées dç roses trémières, s'égaie du clapotis d'une fontaine s'égrenànt en cascatelle dans une vasque de métal brillant,
! Seul le garçon. d'amphithéâtre se trouvait avec moi, occupé activernent, en fumant uiïe courte pipe, à trier une collection de. calculs variés^ qu'il .. avait, sortis avec précaution d'une boîte en ferblanc. C'était sa manie de collectionner ainsi ces petites pierres, qu'il recueillait, au : hasard des ventres, près des entrailles pelotonnées et grasses, ainsi qu'on ramasse les galets chatoyants, les coquillages nacrés, parmi l'enchevêtrement ambré, humide, des. algues ou desïucus ; et, silen-. cieusement, il les rangeait en expulsant, à inter-
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valles réguliers, des bouffées de fumée bleue dont l'acre senteur corrigeait l'indéfinissable "..et fade odeur planant dans la demi-ténèbre.
Après avoir consulte nia montre, dont lès aiguilles me désespéraient par leur lenteur à se déplacer^ je laissai échapiper une exclamation vive traduisant .mon impatience, ennuyée. Il daigna. . alors quitter* un moment son macabre travail pour me dire, après avoir inspecte le ciel, que couvrait ,1e manteau diaphane des brumes matineusës, :■ "". • .'""'. >";■
« Il ne peut plus tarder: bien longtemps, nion- ' sieur le docteur; Hï doit' être, au. moulage et on va rapporter dans quelques instants. » 1
Puis, secouant les Cendrée du brûle-gueule, il remit méthodiquement à l'ouvrage.
se
Vraiment cette attente trop longue m'agaçait, .et la contemplation des tables, &e la; fontaine du bonhomme, que je connaissais- également de longue, date, ne me distrayait que m édiocremént. Les Imaginaires, alors; me venant en aide, transfigurèrent l'espace ihôrnë. et bassement réel : ne me trouvaisr-jé pas dans quelque temple consacré à une farouche, divinité, qui; exigeait le tribut : • quotidien d'hosties humaines, etThèure n'allaitelle pas sonner du sacrifice, que^ grand-prêtre,
j 'accomplirais? Et, de fait,Ia Science, que je m'ho:
norais de, servir en humble familier, figurait bien cette IdoIe v auguste, mystérieuse, puissante puisqu'elle commande ; à des milliers d'intelligences, et non pais fictive,; mais vivant de souf^ . frances, dèlabeurs douloureux, de sang; de larmes chaque jour. Veirsées pour elle, exigeante, rie livrant .ses , secrets . qu'aux initiés î : Combien:/ d'êtres se. prosternèrent inutilement devant la Déesse au mutisme de sphynge et moururent, fervents martyrs/ pour l'avoir connue... Et à mesure que les générations, toutes éphémères, dis- . ; paraissaient, bues par le sable mol du Néant, elle s'exhaussait sur les féconds aïluvions àppo.rtés par ces vagues de; peuples^ avant de disparaître.
Une légère ombre de mélancolie commençait h m'envahir. J'éprouvàit donc un joyeux soulagement lorsque j'entendis s'approcher dés pas lourds et des coups ébranler la porte. Précipitamment, j'ouvris. ;
On le jeta sans précaution sur un des blocs frustes, où il tomba rendant un bruit mat, comparable à celui que produirait un fort coup de battoir sur du linge mouillé,
77 paraissait très court. Les porteurs s'en allaient.
« Et la tète ■?* demandais-je, ne la trouvant pas.
« Elle doit être là r monsieur», répondit l'un d'eux, qui dénoua le drap sanglant.
En effet, on la lui avait mise sous un bras.
« Comme saint Denis, après la décollation », fit en souriant lé garçon d'amphithéâtre, facétieux quelquefois.
Redevenant sérieux, il retroussa ses manches....
Le corps du guillotiné n'était pas encore occupé par la rigidité cadavérique. Tiède, souple, robuste, les muscles bosselant la peau, à peine maculée par endroits d'une pourpre spumeuse qui en soulignait Téclatante. carnation, il reposait dans une. attitude calme et confiante, d'une belle pureté dç lignes ; on eût dit un lutteur fatigué, si l'impression atroce Causée par l'absence dévisage, et le sillon écarlate qui sectionnait le : çou, n'avaient rappelé à la hideuse évidence. De banales, d'attristantes considérations sur la fragilite.de n-otre existence m'assaillirent malgré mes relations antérieures et fréquentes avec la mort. Il est vrai que la plupart des corps sûr lesquels .j'opérais avaient succombé après l'affaiblissement d^une lente maladie ou la survenue d'accidents les mutilant. D'autres, ceux des vieillards, se recroquevillaient, maigres, çhétifs, débiles, déformés; tous, enfin, se présentaient marbrés des taches rousses, vertes, lie devin, de la putréfaction' ne ressemblant déjà plus à aucune forme humaine, tandis que lui datait d'une heure... et une frac-
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tion infinitésimale dé minute avait suffi pour mettre à néant sa vigoureuse santé, sa force d -athlète, souffler sa vie comme une flamme;
Maintenant, la poitrine ouverte, où je fouillais entre lés poumon^ d'un rose fané, pour atteindre le cœur, refaisait plus songer, devant la carcasse entamée, les côtes brisées en triangle, qu'à la dépouille de quelque étrange animal de boucherie. . ■;..-'.■-.■. .•■--.-.
Pendant que mon aide décortiquait lentement la moelle, opération difficile où il excellait,la sortant des vertèbres délicatement, de même qu'on extirpe la succulente chair d*unè patte de homard,' je pris la tête du suppliciée ■ v
Complètemfeht exsangue -elle était horriblement pâle, les lëvresépàïsses et sensuelles, violettes, et les yeux ouverts, fixes, à l'iris pers, ternis par une frêle buée gui en opalisait la transparence. : Une soyeuse teinte bistré les cerclait. Je: là tenais à. deux mains pour l'examiner : les sinus frontaux énojanes, lé nei offrant une mince déviation en son milieu* les mâchoires inférieures extrêmement développées, donnant àla face une apparence bestiale que complétaient les pommettes saillantes, tous ces caractères formaient par leur réunion .un type accompli dé criminel.. .
Je saisis un couteau que me tendait le garçon, et me. disposais à fendre le cuir chevelu, de façon à mettre le crâne à. nu avant d'en scier la boîte pour parvenir au cerveau, quand un bruissement bizarre, composé de sons articulés, encore que très faiblement, un .bourdement.de paroles con- . fiiseSjTïi'arrêta.Sûrpris^e regardai autour de moi : le/ seul ' être animé m'accompagnant avait la bovichéclose, et du reste le timbre: de cette voix me demeurait incopnu. Elle semblait imperson-^ nèlle, extra-hûmaine, émanant deè choses mêmes qu'elle évoquait, elle était douce, et, dirai-je, parfumée de terreur, , : cette expression . rend . presque mon sentiment d'alors, . car il me parut que la voix me caressait d'une odeur sépulcrale,
La.
mélange d'encens et de pourritnre, haleine d'épouvanté.
Te ne- m'effraie pas facilement et n'ai, jamais eu d'hallucinations ; cependant, là, il meyint a la lois le doute de moi-même, de ma lucidité d esprit, et une crainte vague, qui fit battre- plus tort mon pouls et me serra à la gorge, péniblement. Certes, ,e l'avoue, j'eus peur, une peur folle avec des envies de fuir, et je faillis. laisser rouler^ terre. le chef de l'assassin dans ce moment de brusque
terreur.
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Néanmoins, je maîtrisai cette panique soudaine, et, la bouche sèche, les tempes brûlantes, sentant mon coeur heurter tumultueusement ma poitrine, j'écoutai la. voix. -.',..
D'abord, je ne distinguai rien de précis. Les syllabes roulaient, étouffées, gutturales, sans prononciation nette qui permît de leur attribuer un sens Elles . se succédaient rapidement, rappelant le susurrement des sources, vives, que. 1 on rencontre parfois en foret, dissimulées sous la mousse et les feuilles. En même temps, je pensais ironi-, quement quïl était impossible, complètement impossible à une tête, d'une, part séparée du larynx, d'autre part privée du sang indispensable à sa fonction; d exprimer des idées qu elle ne devait plus avoir, et. je me raillais.de ma crédule attention à saisir quelque lambeau de ; phrase, plus.
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Ensuite. . . vous vous êtes . certainement trouve,
parfois, au cours d'un cauchemar pesant, subitement figé, en quelque sorte , par une paralysie brusque, horrible, entravant toute action, et q ui vous enlève, en présence d'un danger pressant, immédiat, vos moyens de défense? Il en resuite une angoisse haletantcimmense^ms.unplongeon
; dans il noir, et le réveil{ Pour moi, la; scène.
se passa exactement ainsi. ' . , ,. , n „
Ce que je tenais entre mes doigts disparut, ou
plutôt se fondit dans ma conscience avec ma . personnalité propre. J'eus la notion, assurément
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imprécise, que je pénétrais dans cette âme étrangère, : déserte, m'annexant les perceptions, les idées, les images abandonnées par. Tau tre, auquel je me substituais par cette sorte de prise de possession de son ancien habitat. Etais-je lui ou moi? # Peut-être les deux à la fois et non dédoûblésîd'ail- * Vleùrs, je rie posai pas le problème. Cette manière; d'être ambiguë, cet état d'esprit équivoque paraîtront^ ; sans doutera quelques-uns, \ illusoires, ' mensongers, peu vraisemblables; qu'il. m de leur rappeler, que je ne fais ici que transcrire," le plus fidèlement possible,, mes : impressions : d'alors, sans analyse ni critiquée ■",.-. .. " .' ■
Bientôt, je pressentis un danger bsbcur, latent, qui menaçait, et auquel je ne,me déroberais pas! / Mes prunelles se dilatèrent vainement à vouloir percer la nuit, à deviner le monstrueux. péril accroupi, au guet, protégé par cette opacité lugubre : qui: m'environnait, et : mes poumons s'enflaient outre mesure afui de soulever le poids d'anxiété lesécrasant;
— Un temps de transition, vide, car nia mémoire rie retrouve rien, ; ... :
Ce fut, après, l'inévitable imminence du terme fatal. J'eus ri.ntuition qtie. nulle force bïejiveillante, tutélaire, charitable, ne pouvait m'y so'us- .' traire. V; ■;■'.' .;-..■'.. /'-,.■ " : .-
: . Une place, bordée. d'arbres effeuillés dont Us . branches mettent un volant de dentelle ajourée, guipure extrêmement fine, au bas dé la traîne moirée du firmament, vêtu de roses saignantes et de jonquilles, s'étend, froide; sinistre, effleurée . de la lumineuse caresse dëTaube pointant, Des nuages corail voguent sur une mer gris perle, vers des archipels d'or, loin, très loin des hautes . maisons, lavées en grisaille, avec dès toits cTàr-. * doises. mauves, que lèchent de carmin apâli des . rayons de L'astre à son lever. De l'autre côté de l'espace vide,, une foulé agitée, bruyante et frondeuse, se pressé en grondant derrière. des.. ea valiers en ligne, le sa bre haut, pailleté d'éclairs ;une :
, 2 . MERGVRE DE FRANCE
foule que je ne vois pas, mais la rumeur qui' monte par delà cette barrière de gardés m'indique assez sa présence. Pourquoi des formes humaines m'entrainent-ellés? Je ne veux pas. Non, et;., je ne parviens pas à me débattre des liens étroits qui me garrottent. Ha ! mes regards se heurtent à une .■■ machine que je reconnais : deux poteaux encadrent un triangle brillant. Dans le même temps je bascule, précipité en avant,et sens autour de mon cou la gêne d'un collier rigide etglacé. Le couteau tarde bien, ou est-ce que ces secondes-là comptent double? Je voudrais me recueillir, obtenir une dernière pensée lucide, solennelle, avant. l'instant fatal... tout est flottant, indécis, flou, dans ma tète, qui va tomber.
Cependant, voici que passent, avec une rapidité inconcevable qui n'exclut pas tine achevée précision de détails, de naïves et candides images, mes actes de tout petit, menus épisodes datant mon enfance de leur insignifiance grandie et retenue, lés jeunes figures, les paysages primitifs ■'. qui l'encadrèrent. Cette reviviscence de fort anciens souvenirs s'irradia comme une gerbe de : fusées éclatantes, constellation vite éclipsée:
Une indéfinissable sensation de vide suit un choc violent sur la nuque ':'. je m'aperçois netter ment de l'absence de mon- corps, et l'étrangete de cette constatation m'effraye. Du noir éclabousse de fouçe et encore du rouge strié de noir, sous mes paupières, palpitantes d'un irréprimable tressaillement, un rappel de la .' récente impression, le biseau dii couperet tranchant la moelle, en me . vrillant d'une douleur suraigùë, survivent seuls
à l'effondrement dernier.. ^- . ; , ; ,
Ici se place une période d'inconscience absolue, complète, à la suite de laquelle, progressivement, ie redescends en moi-même; une douce- tiédeur, un bien-être infini me ranime, me pénètre, et i e me retrouve dans mon laboratoire,, versant, de la liqueur orangée sur un cerveau placé en un cristallisoir. ...