‹ Mercure de France, tome 5Chapitre 38 sur 109 · LES PREMIERS SALONS · texte numérisé non relu

LES PREMIERS SALONS

Indépendants. - Rose t Crois. ■— Exposition de

M ,nc Jeanne Jacquemin.

« Dans le beau, la forme sensible

■ ' n'est tien' sans Tidée. » ■ \

Esthétique de Hegel.

Incontestablement, le salon de la;. Rose ~ Croix, dû au dévouement de M. de La Rochefoucauld pour 1 art aura été, par ses tendances, la grande manifestation de?annee- si l'on v joint, en pensée, quelques-unes des dmaises "lues au* J Indépendants et presque, toute î Expo™ tion permanente de la rueLe Peletier,- cet. en- .seS^«^isénterai.un'adiniiable effort vers e nouveau vers un art svnthétique, idéaliste, svmetnque, T e« 'un art de signification* et de volonté. Ce mouvement a lié secret, s est élaboré loin des écoles et des salons autorisés, ^ son origine première ^tmomjpcmnle oeut-ètre, que littéraire. — C est-a-dire que les poSes lues esthètes l'on- influencé davantage que: es artistes eux-mêmes, fussent-ils les Chasseriau ouïes Gustave Moireau, les Primitifs. ou les Japonais. N on seulement le public, toujours si ™alf n^gnee tp our. tant si docile, la méconnu, mais la. critique a part des jeunes gens, à part des audacieux comme Ih Du. retou Octave Mïrbèau, n'y a rien trouve sinon « de, Quotrire » : on se souvient des clameurs, des cris de ïanari qui saluèrent l'exposition des oeuvres de Gauguin ' A cette heure - sauf ulusions - quelque xev£ STment se fait : même les journalistes semblent .en avoir assez de la. P^uture Photographiée de^Ieis- *onier et des Tacquet, des Lambert et des Bonnat , —

pemtur? photogâphique, ou, f^e^î StaïSn large, « naturaliste », parce qu elle tend a lj ™tation de la Nature et non à son interprétaUon. Cette sorte de peinture n existe pour ainsidire plus, sino^comme quantité, - kilométriquement ; comme ** J 1 "^ 1 ^! académique ou naturaliste, qui lui fait pendant elle se meurt dans l'indifférence des générations nouvelles

•.".-.';-■."....■'. MAI i%» ■: " . ..6i:'-- "

— à peu près comme s'éteignit, aux teinps du romantisme, Tart de Dotât, de Ginguené, de Voltaire ou de Luce de Lancïval, et 1-axt de Fragonard, de Gxéuze, . de David ou de Guérin. ,

Deux écoles, néanmoins, restent en présence : les Impressionnistes et les Symbolistes ; ceux qui tendent à transporter sûr la toile, vive et crue, l'impression pure et simple, toute objective, qu'un aspect des choses a produite sur leur imagination sensorielle ; — ceux qui décomposent cette même impression poiir la recomposer à loisir seïoh la volonté d'exprimer en leur œuvre, non pas des. fuyances, mais des permanences, des significations éternelles, des représentations you- ■ lues définitives.

Ces deux arts valent par leur sincérité : pratiquement ils se joignent et se complètent, — car il faut ail symboliste un . fond d'impressionnisme, et Timpres- sionniste qui né chercherait ; qu'à emmener des nuances en captivité serait le plus vain des détrousseurs de,

paysages 1 . '.-'■-.■' .- ■- -

Ces notions admises^. voici quelques annotations aux

■ livrets. * ; ""<; "^ .'■'.!/; . :

; '"/•■ "'■■"■- : -- ' ■'■ -, - . : : ir ."C- J' • ''/" "." ",■'■"■ ■ ""'■:: ' """ .■ Les Indépendants- — La plupart des peintres qui exposent là sont plutôt des indépendants de Ta,rt que des indépendants en art, mais toutes ces médiocres toiles pendues ne sont pas pires que celles que nous verrons aux Champs-Elysées ou au Champs-de-Mars. De là foule se dégagent i : , : •.;

\ Maurice Denis : d'étranges petites. femmes nues, uii peu japonaises, mais très originales et peintes avec une science merveilleuse; une: autrfc femme eh .noir dans un paysage qui a des .airs, vieux, une ordonnance : comme classique, et pourtant un viaduc de chemin dé fer s'érige dans le fond :. dévulgariser la nature cm-. . liséé, c'est intéressant et citait difficile j trois autres /femmes, très pâles, bustes qui sortent. d'un panneau brique; une autre femme avec fleurs et arbres : — '. tout cela pris dans la vie> mais recomposé, agencé en , vue, de signifier de nobles moments de loisir, des .. repos où foh sbnge;

Emile Bernard. : mais rién.de.comparable à/soi* beau .

Portement de. Croix; il s'exagère malheureusement dans le laid;

Bonnard : sortirà-t-ïl du japonisme ? Son japonisme,

6a MERCVRE DE FRANCE

du moins, est bien du Bonnard : j'espère qu il le p.ersonnalisera encore; un paysage en trois ou. quatre verts avec des taches orange est bien curieux; même sensation devant un plus grand paysage ; une y îeille. femme intéresse grandement; tout cela est certaine- } ment du très bel. art décoratif, mais avec, ça et la, une fâcheuse tendance au grotesque, c est-a-dire â la déformation grimaçante;

Rarisoh : d amusants plats étrusques (sut toile) ; ' Anquetin : une femme rousse assise, avec un presque sourire dune ironie cruelle, — égal en valeuy si- . gnificative à F autre rousse du même, qui se peigne avec une férocité de hyène; ;"

Gausson : quelques cadavres ;

G.uiïloux : huit paysages de la plus heureuse composition, étranges et originaux, très harmoniques ; ■

H. -F. Roussel : un assez bizarre corn étroit de jar- . din, l'éternel violet,, du" plein soleil terne; . .. ;

A Osbert: des passages d'un vert pale à toncts bleuâtres, très doux, très accueillants, harmonisée par

la pâleur des cadres ; ; ... .

Anorand : une ombre bleue datis une ombre, lumineuse 5 plus pale : ce.sont. des loups dans une brumeuse . nuit de lune ; très, spécial de facture ; ; , . . G. d'Espagnat : paysages (à la Poussin);.

Casas. : deux paysages assez engageants ; .

Ranft ; son trio de femmes rouges ne serait pas désagréable, ornais quelle absence de style ! ...

D. de Regoyos : une Mater dolorosa, plus espagnole que peinte;

Ibêls : amusant;

Toulouse-Lautrec : intéressant; .

Seurat •' des toiles sont, des merveilles, d harmonieuses tonalités; en d'autres, il. ne réussit qu a colorier des toupies .: — on reviendra quelque jour sur

l'œuvre, de ce chercheur.

Les Indépendants ne détiennent nulle sculpture bien notoire - au contraire, quelques-uns des meilleurs envois aux Rose f. Croix sont des groupes, des bustes, des reliefs; à noter : , ; ■ v

Lé Christ de V. Vallçren, haut-relief en plâtre, d une résignation un peu jésuitique; du même, une minuscule Urne funéraire en bronze (M.Roujon Ta, achetée pour le compte de ^Etat);

. De LéopoldSavme, une belle tête bronzée et sari- guinôlerite de Saint Jean-Baptiste ; '*"■) ■"

De ~E.. Bourdelle, l'esquisse ,. d'une femme au pied de la Çroïi, vraiment prosternée,, vraiment fondue (et même trop) d-araour;:

Le Torrent, de Niedérhausem, est; fougueux et touxmente comme il sied ; l'influence de Rodïn se fait; sentir- du même un intéressant buste de Verlaine, : Dàmpt:: statuettes en Haut-relief, des enfants et d^s

têtes ailées d'un très.bori modelé; : - : -\. .

Pezieux : Terre cuite peinte ..dans le goût florentin, ; Vierge :à V enfant; ce n r est pas banal/ grâce à 1 expression de tristesse' de la Mère et de. sp.ii Jésufe ;

Lés grès fiairimës de G.-A. Jacquïn témoignent de peu d'imagination, mais séduisent par leurs amusantes couleurs fausses; ; : 'y i:

Enfin, les fers forgésdè Servat nous sortent du japoriïsme industriel et du truquag.e.historique ; c'est de

'. Tart véritable- ■*. ".." .' ■ - : ■"

: . En transition à la peinture, les gravures sur bois de Villoton, Ce. sont d?ingénieuses caricatures, très vivantes, très amusantes, loin dé toute .banalité ; son : Verlaine et son. Baudelaire intéressent vivement : ce n'est plus : de la .caricaturé, et pourtant ce Verlaine.

•'■potiron!... * ■ • ;.. - ' ' ■..'; ■

Les aquarelles de ïracbseV sont des. lavis :: plans, coupes et élévations de palais mythico-chaldéens, de temples en forme de têtes Humaines architectuéès ; des lavis de chimères, de. larves aqueuses,; le tout très original, absolument unique, 1 -œuvre d'une belle imagination, — sans peur. et qui la suggère. — Original, oui, et cela malgré la trèissensible 1 - influence de Redon. Tïû-P. Wagner fait saillir en violet d'un fond crayonné de hoir une « épaûvàntàblç » tête ; du- même, un. coin- ";■ plexè, mais trop vieillement fantastique .Ciel-Terre-

.Enfer.' '"..'.. ■ .'■':/' . - .

Les Khnopff. sont fort curieux, surtout la Spht tige qui . , semblé peinte sur la giace d'un miroir ; les femmes se

Voient dedans, la face. "-aux genoux, et, en se dressant un peu; arrivent à fondre l'image de leur front avec là fuyante image du sexe de là Sphinge, —r réposant ainsi, par un- naïf instinct, leiir penséç daiis sqii véritable

. organe. ". ."■"./■ . -*■'"■

Maurice. Cliabas : Err&tiçMè, évolution des fantômes humains ; du même,.une fulgurante Révélation^.

Les Schwabe sont du symbolisme bien sage, et aussi

les Séon, dont VEcucil cependant frappe ; de A. Point, une agréable femme.

17 A urore, de Ch. Maurin, attire le public par l'excentricité de ses teintes plates. Ayant dessiné admirablement une allégorique composition, l'auteur à couché dans chaque blanc, délimité par des lignes, une nuance choisie au hasard ou d'après une théorie que j'ignore.. f Abstraction faite de ces- coloriages malheureux, le ta-, bleau signifie bien ce qu'il -mit dire c les divers éveils,. au matin, d'une humanité lasse d'avance du jour, qu'elle va vivre, qui voudrait fuir, mais qui retombe a.ux rets de la besogne quotidienne, des plaisirs quotidiens;-'

UÀnge de la Rose -J* Croix, par A. de La; Rochefou- . , caûld : c'est truculent, violent, bizarre, barbare, et cependant, de tout le salon, c'est peut-être la seule toile qui sôit peinte. Si les couleurs étaient un peu plus fondues, si cela criait un peu plus discrètement, on s'y * plairait sans doute davantage ; mais ^qu'un- tableau témoigne d'audace, de force, de brutalité même, cela V vaut tout de même mieux que le douceâtre - lavis ou que l'encre dé chine teintée de bleu. M. de la Rochefoucauld „ a un solide tempérament d'artiste ; avec cela, on peut être sûr de soi. " " ■ *

Un grand dessin de Georges Mînhe est très beau, et très incompréhensible; mais, comme dit Hégél (et le simple bon sens) : « Le beau ne se peut, comprendre. » .

Des Cimabuè plus finis, plus poussés ;;Tâme des JPrimïtifs, la foi d'un Angelico ; un amour pour les yeux, qui sont tout Thomme" intellectuellement sensible ; des têtes; comme celles du Christ., et. de ses Anges, qui s'inscrivent pour toujours dans lés prunelles - 7 comme celle de cette Vierge àT enfant, bretonne idéalisée en un prodige, de naïve douceur; à côté,, une tête volontaire et perverse ;. puis un enfant nu en prière, adorable d'innocence ; un Saint Jean-Baptiste- prêchant, de quelle foi ! une Vierge aux t anges^\3xix anges si yo-, lontairement purs, — . voilà, avec beaucoup dïncohé- . rences, quelques-unes des impressions que donnent, lés miniatures de filiger. C'est un mystique, lui, et non d'imitation., de tempérament, un homme de . foi et de charité en même temps qu'un artiste précieux et savant, en théories. Lé Christ, aux anges est un chefd'œuvre, et-! la Vierge bretonne la plus digne dAve Maria depuis celles que peignirent, pour leurs églises aimées, les derniers idéalistes flamands.

Page 1