‹ Mercure de France, tome 5Chapitre 62 sur 109 · L'INFANTE · texte numérisé non relu

L'INFANTE

Mon âme est une infante en robe de parade/ Dont l'exil se reflète, étemel et royal.

Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escuxial, Ainsi qu'une galère oubliée en la rade.

Aux pieds de son fauteuil, allongés noblement, . Deux lévriers d'Ecosse aux yeux mélancoliques Chassent, quand il lui plaît, ■ les bêtes symboliques Dans la foret du Rêve et de r Enchantement.

Son page favori, qui se nomme : Naguère, Lui lit d'ensorcelants poèmes à mï-voix, Cependant qu'ïmmobîle.une tulipe aux doigts, Elle écoute mourir en elle leur mystère.

Le parc alentour d'elle étend ses frondaisons/ Ses marbres, ses bassins, ses rampes à balustrês r Et, grave, elle s'enivre à ces songes illustres Que recèlent pour nous les nobles horizons*

- *" » ■ Elle est là, résignée, et douce, et sans surprise, Sachant trop pour lutter comme iout est. fatal, Et se sentant, malgré quelque dédain natal, Sensible à la pitié, comme Tonde à la brise, .

Elle est là, résignée, et douce en ses sanglots, Plus sombre seulement quand elle évoque en songe; Quelque Armada sombrée à l'éternel mensonge Et tant de beaux espoirs endormis sous les flots I

Des soirs trop lourds de pourpre, où sa fierté soupire, Les portraits deVanDycfcauxbéauxdoigts longetpurs, Pâles en velours noir sur For vieilli des murs, En leurs grands airs défunts la font rêver d'empire.

JOTLLHT i«9*

Les vieux mirages d'or ont dissipé son deuy ;

Et dans les visions, où son ennui s'échappe,

Soudain ^— gloire ou sôletL — un rayon qui la frappe

Allume en elle tous les rubis de Torgueill

Mais d*uri sourire triste elle apaise ces fièvres;

Et, redoutant la foule aux tumultes de fer t

Ellé r écoute la vie — au loin — comme là mer. . ;.. '

Et ïe secret se fait plus profond sur 'ses lèvres.

Rien n'éiheut d'wi frisson l'eau pâle de ses yeux, ■■Où s est assis l'Esprit voilé de* villes morte*; Et par les salles, où sans btmt tournent les portés, Elle va Venchantant de mots mystérieux^ /

L*eau vaine des jets d*eau, lâ-t>as, tombe en cascade;

Et pâle à la croisée^ une tulipe aux doigts, Elle est là,, reflétée aux miroirs d'autrefois, Ainsi qûTùne galère oubliée efrlarade.^ ...

Mon âme est une infante en robe de parade.

? Albert Samain.

aoo MER CVRE DE FRANCE

PAGES QUIETES

UEMPRISE

Depuis son retour de Palestine, le bon chevalier ne trouvait plus aucune saveur aux dames.de Gaule, et la belle Hermelinde, pour laquelle il brisa autrefois tant de lances et. se fit à grands coups de masse d'armes une insigne renommée dans le monde chrétien, lui était apparue si vieille et si ridée, si mère. de nombreux enfants, qu'il avait offert son amour en sacrifice à la chapelle de saint Frumence et s'ennuyait fort, ayant perdu tout but et toute enviée

Il se résolut à faire une emprise telle qu'aux anciens temps il n'en fut jamais parlé, telle qu'aux -temps à venir il en serait toujours parlé, à la fois pour se distraire et clôturer dignement sa carrière de bon chevalier. Puis, après avoir distribué son bien aux pauvres, il s'ensevelirait dans un moûtier et attendrait la mort, le crucifix au poing, comme il avait jadis attendu les Sarrasins, Fépée clamante.

Au soleil levant, il se rendit aux gorges d'Ollioules, fit un trait sur le sol et y posa le pied gauche, se jurant de ne pas le bouger jusqu'à la troisième aube, restant fixé trois jours à la terre en l'honneur de la Très Sainte Trinité- Deux fois vingt-quatre heures, il demeura immobile dans ce désert ; sa gorge se desséchait et ses entraillés hurlaient la faim et la soif ; il était ferme en son emprise, fier de lui-même et de son obstination. .

A Torée de la seconde nuit, un berger passa sur

JUILLET 1893 aoc

une colline avoisinante. Le vaillant sire le héla pour lui demander du pâih, mais l'enfant prit peur en apercevant cet homme tout en fer et s'en fut, tournant de loin en loin sa tête à la face étonnée. Le bon chevalier éprouva l'amertume de la solitude ; sa bouche était amère; des crampes avaient envahi son mollet gauche ; il était pris d'une ëtriange souffrance accrue d'un indicible ennui/

.Un mahèutre insolent passa et voulût le déranger par bravade ; le preux ne bougeant, ni ne daignant lui répondre, il s'approcha et l'accabla d'injuresV Un furieux coup de taille lui fit sauter le chef, et; de sa poigne rude, le sire jeta le cadavre au delà d'un rocher ; mais la tête était hors de portée, et squs la visière baissée frissonnait un

reçani hostile.

La troisième journée dura plus que les autres, interminable; ; V

Le vaillant était fort incommodé parla chaleur, et,bien que son extrême courageVeût rendu in* sensible aux menus tourments de la vie, il était exacerbé par les piqûres des poux et des mouches, se frayant un chemin dans ses narines desséchées et le faisant éternuer sans cesse. Il éprouvait une violente envie de dormir et n'osait la satis* faire, craignant dç remuer le pied sans le vouloir. Des visions s'échauffaient dans son cerveau : ses pensées s'entrechoquaient avec fracas,, comme des guerriers à la bataille. .,

Le soleil s'inclina sur l'horizon et les ombres du crépuscule se glissèrent dans les intervalles "des montagnes violettes. Le bon seigneur poussa un profond soupir de soulagement, jugeant que la fin de son emprise approchait La nuit vint, très noire et sans lune ; les ténèbres pesèrent lourdement. Lès dents serrées pour se tenir éveillé, lui s'exaspérait de ne rien voir, comptant les moments écoulés aux battements de ses artères.

/Une lumière sulfureuse brilla dans un cpin. : Il crut quje la tête du niôft était revenue à là vie; cela arrive aux corps des impies décédés sans pé-

nitence. La lueur augmenta, laissant voir Satan, debout et impératif. î)e la pointe de son epée, le bon chevalier fit un signe de crois, recommanda £mâme aux bons soins de samt Frumence et se mit en garde, pour défendre son vœu contre l'en-

M S ïff^L rien dire, é^ht -

Sora dans la direction du héros, Çeliii-ci pour n?pas être suffoqué par l'odear, se boucha le nez S ? une main et deA'autre fit tournoyersa lame avec une telle vitesse que le démon ne trouvait pas P pour rapprocher. Mais le bras, nxusculeuj, ■ épuisé par les privations, commençait à faiblir une dizaine de fois encore la i pointe ^» rm j décrivit avec peine une circonférence; .; le dévoue fut h la merci de Tadversairé et croisa les bras, . ^abandonnant à la volonté de Dieu. -

Une odeur exquise remplaça la puanteur diabo : lique ; comme soufflée, la lueur sulfureuse disparut. Des lèvres chaudes et humides dénoncèrent la vieille félonie du Satan, qui avait appelé à son. secours Lïlith, la démone aux cheveux rou* des Plaines d'Ascalon. Un corps tendre et souple, se fàmait sur la cotte de maiftes, avec une pression fente et continue ; le bon su* avait peine à eonserver son équilibre et le pied gauche immobile. Des soupirs doux et suaves^se tondaient comme des fraises sur les papilles de sa languevet à sa honte, il sentait ses désirs ^émouvoir, ainsi qu au Temps très passé ils s'émouvaient devant la belle

^rtn dernier effort* il cuftuta le succube^ Et quand il réleva sa grande taille, la consciencelui vint de la grandeur de son emprise, que le Tentateur lui-mêmeessayait de faire échouer. L'orgueil de sa lutte ignorée dans la soUtudé fitbouUlonner son sang intrépide, et, d'une mai? forte ,&**£

dit à nouveau son épée, sans . «"f.,^* sans peur et sans reproche. La diablesse avait

fui et le démon -né ricanait plus ; il sanglotait de rage dans robscurité. ;

IfrUne faible teinte bleuâtre s'aviva sur les hauteurs; les objets devinrent distincts et lès alouettes chantèrent à l'aurore. Un rayon de soleil perça les airs, et la partie supérieure de ?astrê apparut, te bon chevalier le regarda monter dans Fespace, et, quand le globe entier Im fut visible, il remercia courtoisement saint Frunience . de Fheureux succès de son emprise, et sans se hâter leva le pied gauche,

' V.; RAdut Mothae.

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