‹ Mercure de France, tome 5Chapitre 67 sur 109 · MASCARONS · texte numérisé non relu

MASCARONS

EUGÈNE BOSDEVEIX.

Quel drôle de nom ! Passe pour Eugène. Mais Bosdeveix ! Comment le prononcer?

j'avoue qu'au début citait dur. Mon doigt paresseux désignait le plancher; Je disais pudiquement : «Je vous présente Msieur Gêne % % et n importe quoi ensuite, des syllabes de pigeon. Ma. bouche n'avait pkis de dents: Je soufflaisdes bulles.

Maintenant ça va mieux- Je m'avance de trois pas sur lë/parquet ; j'arrondis mes mainsen cornet et je crie à voix haute et intelligible :

'— -« Voici Monsieur Eugène Bosdeveix !■■>-.

Aussitôt tous lés traits d esprit de France fusent vers moi, de leur volière!; C'est; un triomphe. Je me couvrirais d'une gloire moindre en récitant des vers dans un salon*.

Il fait de là littérature. Je m'y attendais. Il a un durillon au bout de l'index gauche, la lèvre supé^ rieùre sèche, stérile ou ravagée, et des cheveux droits sur la peau bien tendue d'un crâne plein partout. Maïs le continu sourire de ses yeux lui donne l'air gosse*

IL l'est, car soudain on le voit bondir, sauter des chaises, franchir une table, enjamber des personnes de taille élevée, monter ses quatre étages par la rampe, : et courir, les pieds, en l'air, d'une main

agile.. ■--

: Il rêve une bibliothèque où, d'un rayon à ràutrè, il voltigerait Sur un trapèze. Il rêve un théâtre où s'agiteraient dès bonshommes de vingts

aao MERCVRE DE FRANCE

cinq mètres. Il rê^ey comme chambre à coucher, le Palais des Machines.

— . # J'aurais, dit-il, un lit dans un coin, un petit lit de fer pliant ; à l'autre coin diagona-r lement opposé, une table de nuit. Dès mori.lever, je fumerais ma pipe et j'emplirais lé Palais de fumée j ainsi qu'une bouteille. Ensuite, j'ouvrirais les innombrables petits carreaux afin d'aérer. En^ : suite, j'organiserais des courses de puces qu'on suivrait au moyen de télescopes. Ensuite-,..

<< Mais heureuses 'lés lettres- jetées à la poste ! Quand on leur colle un timbre rare sur le dos, elles se rétrouvent à l'étranger, en pays lointain, »

Correct, discrètement mis, Bqsdeveixne montre de coquetterie que dans le choix de ses cravates, Il les exige découpées àù milieu d'une pièce d'é- . toffë intacte, larges comme dès tabliers, et siëton^ namment coloriées qu'à les regarder une. fois, on n'en peut plus.

Toujours gai, il a écrit L'Angoisse^ un livre désespéré, dans l'accent du désespoir, comme l'autre jeta son anneau à la mer, pour dépister le bonheur acharne, et il chante toutes les chansons populaires de Bruant, plus une.

Sobre, il imite l'ivrogne avec la perfection des* grands poètes. .'■'■"'■.

r— «Bosdèveix ? allons-nous prendre un bock?»

— « Bravo, partons.»

Mais Paris tourne. Les cafés se succèdent. On ne prend jamais de bock.

— «Si nous en prenions un second, dit pqur- . tant Bosdeveix, encore un autre, un dernier? » :

Et il marche, plus bavard qu'une pie aveugle, il marche pour causera

— « Je suppose qu'un physicien..... Quand un chimiste combine.... . Admettez qu'une âme- immortelle vous regarde avec les yeux de son esprit..... » - ;

L'imprudent qui lui répond ou l'écoute a bientôt la tête comme du sucre en poudre. L'habileté consiste à dire : « Oui, oui, évidemment, évident

ai»

ment », chaque fois qu'on rencontre un bec de*

Les plus intimes causeries de Bosdéveix doivent se ressentir de ses lectures. Il dédaigne les livres modernes. Il aime cette sorte de vieux bouquins, très g^ n'a pas de chaise d'enfant,, pour asseoir les bébés d amis. Tandisque sur la cheminée, grâce à un mécanisme de son invention (1), un oiseau étrange, innommable; marque l'heure silencieusement, en ouvrant le bec, une fois pour une heure, deux fois pour deux heures, et ainsi dé suite jusqu'à minuit. Eugène Bosdeveix lit Baruch de Spinosa, Spencer et Bain.- C'est de tels maîtres qu'il apprend rart délicat dû roman; , ' -

\yàix'UAngà!sse\ cette superbe brioche psychophilosophique, cuite dans un four de campagne, pourunè noce de trois villages devant durer quinze tours. Cette vulgaire irrévérence à propos d'un livrequi, présentement, fait dire : « Eh I Eh ! > à des juges considérables et de goût difficile et sûr, que l'auteur me la pardonne -parce que j'ai foi en

-lui.-' '■ ..;.' . - . -'. A . . A '

V Angoisse est son premier manuscrit imprime.

Bosdéveix n'a plus seize ans> mais il avait gardé un genre de virginité que redoutent les éditeurs, et il ne sait que d'hier qu'il faut laisser en blanc le verso d'une feuille. Peut-être lui a-t-il manqué de passer par les revues dé jeunes où la graine d originalité se décortique au frottement des graines voisines. Il me semble s'être encore peu servi de ses qualités. Or il possède, en toute propriété.

penser sous rœu pur de ivani, les fag<

terpnt d'eux-mêmes v et lé vrai Bosdéveix insoup-

YiY Depuis quelque temps Bosdéveix étudie l*œfl du Mn *oï«^ dc voIr

la nuit. ■

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• çonrié apparaîtra, prêt pour la caricature du

monde. Déjà jTai vu, eu lettres infinies, un titre?

prometteur : '< /> Bouffon //. , Krottfjns-nous les genoux et attendons.

Mais tout ce verbiage ue signifie pas #randchose. Je nie permets, sur mi ton de suffisance h la mode, de jouer au conseilleur et de prévoir l'avenir d'un garçon. , ■

Je ferais bien mieux d'aller soigner mou style .

J'en conviens et j'y cours*

Jxnj-s Renard.

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