IX CONTE ET LE POÈME
Selon moi/le conte est évidemment le plus beau champ d'exercice qui- puisse s'offrir-au talent, dans les vastes domaines de la prose pure.. . ■ Mais si j'avais à dire en quel mode le génie trouve * à déployer le plus heureusement sa puissance, je n'hésiterais pas à lui conseiller la composition d'un poème en vers rimes, n'excédant pas en longueur ce que comporte une heure dé lecture suivie (3), — car ce n est que resserrée dans, ces limites que la poésie la plus haute et la plus vraie peut réellement s'affirmer. QiTil suffise.de noter, à ce propos, que, en tous les genres dç. composition, l'unité d 7 effet ou d'impression est un point delà plus grande importance, — et il est clair que cette unité ne peut pas être absolument sauvegardée dans les productions dont la lecture demande plus d'une séance; Nous pouvons soutenir la lecture d'une composition en prose — cela tient à la nature " même de. la prose — [.beaucoup, plus longtemps que nous ne pourrions le faire, même avec toute sorte de bonne volonté, quand il s'agit
(i) Traduction inédite,— V- Meicurtfe France, N° 3 23,34,..
. 26 et 28* ," a " .■ /-» j j
(2) Ces pages, introduction i une étude sur lus Contes de
Hawthornc ,ne sont guère qu'une Tarante des idées expxi- " mées dans le début de la Genèse d r un poème ; mais de là un
intérêt qui, ■ pour, n'être pas celui de la nouveauté, n en' est.
pas moins évident. '■,■*' j - ui^
' (jî Dans la Genèse, il fixe la longueur du poème admissible
à cent vers. environ.
août i** 3ir
d'un poème. Le poème, s'il comble rigoureusement les exigences du sentiment poétique, induit l'âme en une exaltation où elle ne saurait longtemps se soutenir. Les excitations violentes sont nécessairement brèves. Un long poème est donc un paradoxe. Sans l'unité d'impression, les effet» les mieux calculés ratent. Les poèmes éFq«« furent lés fruits d'un sens incomplet de 1 Art, et leur règne est aboli. Un poème trop bref peut produire une impression vive, mais jamais intense ou durable; saris une certaine, continuité denort If > — sans la durée,, sans la répétition des coups, —, l'âme n'est jamais profondément émue. Il faut la goutte d'eau qui tombe sur la pierre. Berangera écrit des choses brillantes, — piquantes et spirituelles, — mais comme tous les corps instables, elles manquent, de tnomcntum, et.amsi n arrivent pas à satisfaire le Sentiment Poétique. Ce sont
des étincelles dont l'incontinùité. ne peut pas profondément impressionner. L'extrême brièveté dégénère en épigrammismè; mais le peched extrême longueur est encore plus impardonnable.
Si i'étais appelé à désigner le genre de éompo- : sitiou qui, après le poème tel que je 1 ai suggère, répond le mieux aux exigences d un haut talent, '■"'■--lia. ©frêle plus avantageux champ d exercice, ie parlerais sans hésitation des contes en prose &, pareils à ceux dont M- Hawthornenous ï donné d-es , exemples. J'allègue la . courte nouvelle qui se lit en une demi-heure, eh une ou deux heures au plus. L ordinaire roman est madmisr siblfrà cause de sa longueur, pour .les mêmes raisons que j'ai déjà exposées en substance. Comme il ne peut être lu d'Une traite, il est pnv«v P« conséquent, de l'immense force qui résulte de la
■ UÏGntëte : « ... Une certaine quantité de. durâ *st absolumen? pensable pour la production d'.a effet q«i-
. '.?$& i& «^ S « priucipés tooehant te poème 'cette. partie est plus; inattendue^
33 6 / MERGVRE DE FRANCE
totalité (ï). Des intérêts étrangers interviennent durant les pauses de la lecture, qui mpdifient, annulent bu contredisent, plus ou moins, les impressions données par le livre. Mais la simple cessation de la lecture serait suffisante, à elle seule, pour détruire ïa véritable unité. Dans le conte court, au contraire, Fauteur peut iiïïposer la plénitude de son intention. Pendant 1, heure delà lecture, Vâme du lecteur esta ïa merci de Técirir vain. Il n'y a plus ni extérieures ni extrinsèques, influences — résultant de la fatigue ou de l'interruption.
Un habile artiste littéraire a construit un conte* S'il est sage, il n> pas approprié ses pensées à la convenance des incidents; mais ayant copçu,.
avec un soin précis, un certain effet (a) unique qu'il veut enchâsser, il invente alors telsincidents, — il combine alors tels événements lés plus aptes à mettre eîi valeur son effet préconçu, ^i sa phrase initiale ne tend pan à la saillie de cet effet, il a bronché dès le premier pas. Dans toute la composition, pas un mot ne doit être écrit dont la tendance, directe bu indirecte, ne se rapporte à un dessein prémédité (3). C'est par de tels moyens, c'est grâce à ce, souci et à cette adresse, qu'un tableau se trouve enfin achevé qui laisse sur l'esprit de celui qui le contemple avec sympathie une impression de pleine satisfaction.; L idée du conte apparaît pure parce que rien ne IV troublée, but qu'un roman ne peut pas atteindre. Une brièveté excessive serait une objection, là comme dans le
(1) Genèse i « Car, si deux séances, sont nécessaires, les affaire* du monde s'interposent, et tout ce que nous appel<m* rcnsemble. totalité, se trouve détruit du. coup. » (Trad.C. B.)
[2) Cf Genèse d'un poème ; * Pour moi, la première de toutes les considératiops, c'est celle tfuiieffet à produire. ». .
(a) Cf Genèse, préambule de Baudelaire: « Un de ses axiomes favoris était encore /celui-ci : Tout dans un poème comme dans un roman, dans un sonnet comme dans une nouvelle, doit concourir au dénouement. Un bon auteur a déjà sa dernière ligne en vue quant il écrit la première. »
AOÛT 189a 337
poème ; : mais l'excessive longueur serait encore plus fépréhensiblé.
Nous ayons dit que le conte à une supériorité même sur le, poème. Eh fait, si, dans le poème, le rythme intervient comme un secours essentiel pour le développement de la plus haute idée poétique,— l'idée du Beau, — rartificialité durytnme . est cependant un infranchissable obstacle au dé* veloppement complet de la pensée ou de Tex-
Ï>rèssionv lesquelles ont pour base la Vérité. Mais a Vérité estsouvent, et dans une très large mesure, le but d'un conte. Qiielques-uns des plus beaux contes sont des contes fondés sur le raisonnement. D6ric v le champ de ces sortes de compositions, s'il ne s'étend pas dans des régions aussi élevées
. de la montagne de TEsprit v apparaît, du moins, tel : qu'un plateau bien plus étendu que le domai n e
:4u pur poème;. Ses produits ne sont jamais aussi fiches, mais ils sont plus nombreux et plus appréciables; dé la foule. Bref, le conteur en prose peut plier à son thème une vaste variété de modes ou inflexions de pensée et d'expression (1) — (le
: mode déduçtif,,par exemple, lé sarcastique, rhumoristîquê), lesquels sont non seulement contradictoires à là nature du poème, mais absolument défendus par le rythme, qui est son spécial et indispensable; ad jutoire- On peut ajouter ici : , par parenthèse, qtté l'auteur qui vise au Beau pur dans un conte en prose se. met dans une situation fort désavantageuse, — car le Beau est beau-
: coup plus facile à atteindre dans un poème. Il
.n'en est pas de même si l'on veut la terreur, ou la passion, ou rhôrreùr, ou une multitude d'autres impressipns. C'est donc du préjugé qu'est née l'ordinaire animadvérsion que Ton .manifeste
mu I
(1) Genèse: « Or, l'objet Vente, où satisfaction de 1* intellect, et lVbj et Passion, ou excitant du cœur, sont, Quoiqu'ils soient aussi^ dans une certaine mesure, à la portée de la poésie, — beaucoup plus faciles à atteindre parle moyen de la prose, » (Trad. dB.)
Sommes étaient, même par ceux^m l^condamnèrent, d'ailleurs sans justes motifs. livrai Sïe ne demande qu'une chose :.queOe but, vis^soit atteint , et atteint en -pton , par te* moyens les plus avantageux et les plus pra
.tiques (1). • '■ . ; ' ■ '
. Edgar Poe..
t*\ n*nis,- « la fin doit Être atteinte pai le» m o Jf" q^pfu^t ic^ 7 coBduirc. » ITràd. de G. Mo«e f .) ,