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Poète, Aurier Test encore jusqu en sa critique, d'art. Il interprète les œuvres, il en rédige le commentaire,— esthète, peut-être, mais non pas esthéticien, et là valeur de sa critique, presque toujours positive, tient en partie au choix qu'il

(i) G.-Albeiit AimiER, Paul Gauguin '(Mercure de France mars 1891.) . ' '

sut faire, de main sûre, entre les artistes et entre les œuvres.

Sa critique est positive ; il exalte le sujet de son analysé; il dit les signifiances obscurément voulues par le peintre et, ce disant* recompose très souvent une oeuvre un peu différente, par les tendances nouvelles qu'il y trouve, de celle qu'il a eue>sous les yeux : ainsi,dans son.étude sur Henry de Graux (x), un grandiose pendu nous apparaît, plus grandiose encore et plus lamentable aussi, parmi le renouveau ljixûriarit des sèves* que le grandiose et lamentable bonhomme du peintre delà Violence. : .

Quant aux défauts des œuvres qu'il aimait, il les voyait bien, mais il préféra souvent les taire, sachant/que reloge doit, pour porter, être un

..peu partial, et sachant aussi que le rôle du critique est de nous signaler des beautés et des joies, non des imperfections et des causes de tristesse. À Tœuyre mauvaise, médiocre ou nulle, le silence seul convient^ et, contrairement à l'opinion d'Ed-

. gàr Poe, j'affirme que la plupart des chefs-d'œuvre^ même ont besoin pour être compris, à Fheure où ils éclosent, delà, charitable glose d'une intelligence amie; Malheureusement, la critique influente, si peu qu'elle lé soit encore, étant devenue ou vénale oir inepte, ou les deux tout à la fois, il est nécessaire de la contredire de temps à autre, rien que poiir montrer que Ton n'est pas dupe : cela seul induisit Àurier à démolir Meissonier (3), ce badigeonneur ignare au- millimètre carré. Cela fut inutile, comme est toujours inutile là critique négative : la fièvre. amoureuse des foules 1 ne se guérit pas avec dix pages dé sulfate de quinine; il en faudrait des hymalayas de tomes, — et encore! L'homme qui peint des. états-majors. ou des cuirassiers, comme celui qui narre les faiblesses de coeur des ingénieurs; de l'État, enlève naturelle-

x) Mercure i oc t. 1891.

2) Revus \ Iitiêpmiaîtie*

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ment « tous les suffrages», car dans le tas esclavage moral où. nous croupissons, peuple gâteux, deux choses seules sont estimées par le public, — je ne parle pas de l'argent, — le galon et le diplôme.

Mais ce. ne fut que par occasion qulAurier livra bataille au taureau ;.il avait, comme critique, une besogneplus urgente : mettre en lumière les « isolés î», comme il disait, forçervers eux l'attention de quelques uns. La première éti^de de ce genre, son Van Gogh (i), eut un succès inattendu; elle était excellente, d'ailleurs, disait la vérité sans ménagements pour l'opinion, et vantait le peintre du soleil et des soleils sans ces emballements puérils qui sont la tare de l'enthousiasme. Dès là, il exprimait les deux inquiétudes dont il se souciait avant tout : le peintre ést-il sincère ? et que signifié sa peinture? La sincérité, en art,, est bien difficile à démêler de l'inconsciente fraude où se laissent aller les artistes les plus purs et les plus désintéressés; l'extrême talent dégénère très souvent en virtuosité : il faut donc, en principe, croire l'artiste sur sa parole, sur son oeuvre. A la. seconde question, la réponse est généralement plus facile. Voici ce qu'Aurier dit à propos de Van Gogh (2), et cela peut servir de définition assez nette du symbolisme en. art :

« C'est, presque toujours, un symboliste. Non point, je le sais, un symboliste à la manière des Primitifs Italiens, ces mystiques qui éprouvaient à peine le besoin de désimmatérïaliser leurs rêves, maïs un symboliste sentant la continuelle nécessité de revêtir sësidées de formes précises, pondérables, tangibles, d'en^ . veloppes intensément charnelles et matérielles. Dans presque toutes ses toiles, sous cette enveloppe mor-

de TŒuvre.en est, en même temps, la cause efficiente

(t) Mercure de France, janvier 1890.

(a) Ibid /

Décembre 189a 397

et finale- Quant aux brillantes et éclatantes symphonies de couleurs et de. lignes, quelle que soit leur ira- : pôrtance pour le peintre, elles ne sont dans son travail que de simples procédés de symbolisation. >

En son étude sur Gauguin { 1), un an plus tard, il revint ^sur cette théorie, la développa, exposant, avec une grande sûreté de logique, les principes élémentaires de Tart symboliste ou idéiste, qu'il résume ainsi :

L'œuvre d'art devra être :

* i° Idéiste, puisque son idéal unique sera l'expression deTIdée;

- « 2 Symboliste, puisqu'elle exprimera cette idée par des formes ; . *

< 2? Synthétique, puisqu'elle écrira ces formes, ces signes y selon un mode de compréhension générale;

« 4» Subjective, puisque l'objet n'y sera jamais considéré en tant qu'objet, mais en tant que signe d'idée perçu par le sujet; ,

« 5 a (C est une conséquence) Décorative — caria peinture. décorative proprement dite, telle que Font -comprise les Egyptiens, très probablement les Grecs et les Primitifs, n'est rien autre chose qu'une manifestation, d'art à la fois subjectif synthétique, symbo* liste et idéiste * (2).

Après avoir ajouté que Part décoratif est le seul art, que « la peinture n'a pu être créée que pour décorer de pensées, de rêves et d'idées les ;murales banalités des édifices humains », il im-r* pose encore à l'artiste le nécessaire don tFémo- /iWfey en alléguant, seule, « cette transcendant taie émotivité, si grande et si précieuse* qui fait frissonner Tâme devant le drame ondoyant des \ abstractions "». ^

.; ' « Grâce à çe'don;'Iés symboles, c'est-à-dire les Idéè^s,

(i) *Ze Symbolisme en peinture* Paul Gauguin [Mercure, mars 1891.) . ,

(2) Aurier détourne uii peu de sa signification la plus ordinaire dans ^ces deux derniers paragraphes le mot subjectif Il faut se reporter à la définition qu'il en donne ; § 4), et ne pas être tenté de croire que l'art décoratif des anciens Egyptiens ou Grecs ait été subjectifs au sens de personnel.

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En critique, Aurier était encore d'avis que Ton »rt examiner l'œuvre en soi et qu'il est ridicule

surgissent des ténèbres, s'animent, se mettent à vivre d'une vie qui. n'est plus notre vie contingente et relative, d'une vie éblouissante qui est la vie essentielle, la vie de l'Art, Fètre de l'Etre.

« Grâce à ce don^afcra complet, parfait, absolu, . •existe enfin, > . " ' . . ■■...'.-• •

Sans doutç? tout cela est plûtôlt^u'ïs^riïiïë . philosophie qu'une théorie de Tart, et je me méfierais de l'artiste, même supérieurement doué, qui s'appliquerait à la réaliser par des œuvresmais c^est une philosophie très haute et possiblement féconde : quelques artistes en seront peutêtre touchés même à travers leur cuirasse d'inconscience;

En doit <

de faire intervenir dans son jugement des motifs aussi vagues et aussi trompeurs que l'hérédité et le milieu (i). Il y a -un lien de cause à effet, cela ' est naïvement clair, entre l'homme et l'œuvré mais de quel intérêt peut bien être la connaissance de Fhomme pour qui s'amuse. aux fantastiques marines de Claude Lorrain ? La logique si j'j réfléchissais, m'affirmerait ce Claude Napol > litam ou Vénitien, Méridional tout au moins, et qu'il soit né en Lorraine, cela me suffoquerait, si j étais M. Taine; l'histoire, il est vrai, m'apprend qu il séjourna à Naples et qu'il passa par Venise : je m'en doutais, mais cela n'ajoute rien à mon rêve, et Cléopâtre, appuyée à l'épaule de Dellius, n y puise pas une beauté nouvelle.

La critique d'art d'Aurier était fort appréciée* on sentait la force de son originalité, et, dans le monde où l'on aime et où l'on comprend la peinture impressionniste-symboliste, elle faisait autonté, — monde nouveau et restreint, mais fort et qui peu à peu rejette dans l'ombre des vaines académies le monde ancien des copistes désespérés.

*'ii) Voir plus loin Tétude cTÀurier. intitulée : Préface pour un Ltvre 4e Critique $&rU

DÉCEMBRE 189a a 99

Sans être un bon roman, ni de bonne littérature, Vieux (t) ^st un roman amusant, et, avec cela, bien ordonné. La personnalité d'Aurier n'y estpas encore bien nette; son esprit rie s'y .affirme qu'à ■l'état de collaborateur, \~. cpllal?prajtèur .dp.Scàrron.et de Théophile Gautier, de Bàlzac : et même " de certains petits naturalistes qui tentèrent d'être goguenards. Mais le plus gravé défaut de ce livre fut qu'il n'exprimait plus, quand il fut achevé, les tendances esthétiques de l'auteur, ou qu'il n'en exprimait que la moitié et la partie la moins neuve, et la plus caduque. Qu'on lise, cependant, lé chapitre VII: ce sont de fort belles pages et bien à. leur place,. quoique/d'un ton plus élevé que lé reste du roman ; qu'on lise, au chapitre XXI ? la psychologie de T« heure du coucher » et ce'qui suit : c'est d'une finesse un peu simple, mais comme c'est observé et quelle belle ironie en action ! Qu'on lise encore la déclaration d'amour du vieux Gqdeau, les tendres paroles dont se soulage lé malheureux pendant que là bien-aimée se livre, cyniquement, à d'autres soulagements : c'est d'un genre de comique qui n'aie vulgaire que la forme, et<jui laisse dans lesouvenir une impression de rabelaisianisme quasi grandiose» :

Enfiri, Vieux est une œuvre très imparfaite, — mais non. pas médiocre.

Aurier annonçait plusieurs romans» Les Manigance^ La Béte qui meurt : comme toujours, et comme tous les faiseurs de projets, il se préoccupa de réaliser ses promesses dans Tordre inverse où il les avait faites;. On a retrouvé dans ses papiers un manuscrit intitulé Edwige^ mais qu'il avait verbalement débaptisé quelques semaines avant sa mort; il sera publié sous ce titre: Ailleurs (.2).

; C'est plus qu'uneesquissé et moins qu'une œu-

11) 1891, chez Savine, . ',..■■,

(a) Dans le volume <f 'Œuvres Posthumes en préparation.

jop . MERCVRE DE FRANCE

vre achevée, mais, tel quel, ce petit roman philosophique me semble d'une importance évidente. La fantaisie et l'ironie sy dressent en des proportions d"épopée : c'estun duel tragi-comique entre la Science et la Poésie, entre l'Idéalité et le - Positivisme, conté en un style adéquat au sujet, tantôt bizarrement familier, tantôt mesuré et stellé de belles métaphores. On. y retrouvera l'auteur de Vieux, mais plus sobre ; on y retrou- . vera le poète et le critique d'art, mais plus sûr. de sa philosophie et plus maître de l'expression de ses idées ou de ses sentiments.

Aurier avait, comme romancier, un don assez rare et sans lequel le meilleur roman n'est qu'un. . recueil de morceaux choisis: il savait ériger en vie un personnage, lui attribuer un caractère absolu -et dévoiler logiquement, au couïs d'un volume, les phases de ce caractère, non par de vagues analyses, mais par la mise en scène de faits systématiquement choisis pour leur valeur révélatrice: tel, dans Vieux, M. Godeau; tels, dans Ailleurs, Hans et Hugénieur. Cet ingénieur est une merveilleuse caricature : Aurier lui prête des. propos d'un comique vraiment énorme et pourtant lamentablement vraisemblables, <;ar, c'est encore un autre de ses dons, comme romancier, de n'outrer jamais que le vrai ouïe possible: il y avait en lui le génie d'un Daumier,— et Daumier, seul, aurait pu conter avec des images un .symbolique épisode aussi amèrement comique, que la colère du D r Cocon accusé d'héroïsme, - Aurier serait allé très loin en ce genre, le roman de l'ironie comique, dé l'amertume exhilarante: que de joies il nous eût données 1 Là encore, il ne sera pas remplacé ; sa mort aura fait, dans la Littérature un trou qui demeurera toujours

béant. . .

D'un autre r.oman qui devait s'appeler le Pandacmonhtm philosophai* il a été écrit un fragment de plan fort curieux, que voici :

HOTES POUR I*E « PANDAEMONITJM PHILOSOPHAI. »

ÇA. /- — Hans sortant vers 5 heures d'un café du . boulevard a, pour la première fois, la vision du boulevard (houle d'acéphales ventrus, promenade de dos courbes fouaillés, vices sans grandeur, stupidité, banalité, matérialité). Ecœuré, fleurant presque de dégoûtai éructe vers cette foule, indigne de ce hauthommage, le mot sublime, le mot héroïque qui ne devrait plus être prononcé que dans des Panthéons, par de "■ glorieuses prêtresses, depuis queCambrorine le nimba des flambois de la légende . .

Ch. IL — Rentré chez lui, il soliloque sa haine et son dégoût contre la société moderne, lorsqu'une voix objecte un :

— Mais cependant,..

Rendu quasi-fou furieux par cette stupïde. et imprévue objection, il se précipite pour étrangler l'invisible interrupteur/ hurlant :

,' — Tai-toi, Kakégo! Stupide Kakégo !.. Je vaîs bien renfoncer tes basses inepties dans ton ventre en te serrant là gorge.

Ce nom barbare de Kakégo (1) lui était venu à la bouche^iaturellement, comme le npm bien connu d'un

familier. ■ .' ■ - . - ■.-

.Les mains déjà crispées pour la strangulation du mystérieux interrupteur, Payant rencontré que le vide, il se remit vite, disant :

— Enfin ! Qu'importe J Maintenant, je te connais,toi, mon ennemi toujours çramponnéà mes basques quand je veux sauter dans une étoile. Je te connais et je sais ton nom et je te vois malgré ton don d'invisibilité, gros joufflu imbécile, ventre d'hippopotame trimballé par des jambes de basset* Je te vois et c'est pourquoi je te crains moins, et pour te le démontrer je veux do» rénavant discuter à loisir avec toi toutes les questions ès-quelles tu as pris la douce habitude de me contrecarrer. . - '__ . .

— Soit ! répondit Kakégo entre deux rots satis-.

, faits.' ."'.'"

CA. ///. — Ils discutent les causes déterminantes

de l'abjection de la société contemporaine.

Ce qui distingue l'homme de la bête, c'est la faculté

. de se guider sur des entités abstraites, immatérielles,

idéales : ex la religion, la morale , la métaphysique;

^ (1) Littéralement : U Mauvais Moi. — R. G,

3da MERCVRE DE FRANCE :

Tart de la bète, elle, ne se guide que d'après- ses besoins matériels.

La société contemporaine repose sur une philosophie/ qui a mis à se constituer du XVI e au XIX e siècle, et qui est la négation pure et simple de toutes les entités abstraites précitées et le perfectionnement logique de tous les besoins matériels . .«

L'homme qui subit son influence devient donc une bête perfectionnée — une bête parce que son seul but est l'assouvissement de ses besoins 'matériels — perfectionnée parce qu'il croit à la grandeur de cette basse religion et qu'il met tout en: œuvre pour ce culte abject, .

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