‹ Mercure de France, tome 6Chapitre 114 sur 125 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

■__..'"'■* PIERROT SetiV

Pierrot. -^ C'est Colombine qui ne sera pas contente... Pauvre petite. Colombine !... Tiens, la lune!... (1) Dis-moi,; Lune, es-tû le soupirail de la

(i)-Nous avons trouvé , dans lés papiers d'Albert Aurier un fragment du monologue, dé Pierrot mis en vers. Le voici :

Tiens ! la Lune !..* Bel astre au rire de corail, Oh L Dis-moi, douce Lune, es-tu le soupirail ..* De ce navrant caveau dé boue et de ténèbres

Où nous vivons nos riens grotesques et funèbre s.?,. • 4^ Es-tu le soupirail ouvrant surl'Infini, t L'indulgent soupirail, radieux et béni, Qui laisse ruisseler jusqu'en nos noirs cloaques L*or des rayons divins et paradisiaques?...

* O soupirail; Espoir des poètes maudits, Lucarne qu 'illumine un peu de paradis, Ô mystique lucarne aux flamboiements étranges \ . Qui nous fais entrevoir le blond pays des anges, Lune, cher réconfort du mortel voyageuiy

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cave obscure où nous nous débattons ? Es- tu le soupirail ouvrant sur les radiances de l'infini, sur. réblouïssant Paradis? O brillant soupirail, ô .lucarne- ouvrant sur l'espérance, que j'aimerais, donnant, comme un bon nageur, un coup de talon au fond de ce marécage, monter et traverser ton orbe éblouissant! Que j'aimerais crever ton disque de lumière, ainsi qu'un- clown de cirque crève son cerceau de papier doré I Hélas !.., sur cette terre maudite, faire pn trou dans la lune n'est guère honorable, pals plus pour un poète que pour un banquier... .Pour être considéré y -îlfautfaireson trou comme le stercophore. . .

Ce libraire me semble un homme fort sensé, comme qui dirait un grave et sage proxénète.

Au fond, il me conseillait d'entrer en son honorable boutique pour y faire le métier de courtisane: Etre poète, de la. manière qu'il disait, c'est, si je

Qpe j'aimerais, donnant, ainsi qu'un bon nageur, Un fort coup de talon aux limons "de la terre, Monter dans les flots bleus vers l'éternel mystère, Monter, monter parmi les océans d'azur,.

Et traverser ton orbe éblouissant et pur !.".. Cceur joyeux bondissant vers la Splendeur, première, Que j aimerais crever ton disque de lumière Ainsi qu*un clown de cirque, en son grotesque saut, Crève le papier d'or d'un rutilant cerceau! . Vi Mais, dans ce monde bête où Taveùgle Fortune Me jeta par erreur, faire un' trou dans la Lune Est scandaleux, qu'on soit poète .ou financier. Eh! ouï, qu'on soit artiste ou qu'on soit épicier, Il faut faire son trou comme le stercoraire !,,* C'est la mode du lieu!... Et, d'ailleurs, ce libraire, Je crois, avait raison !'... Son dire était exact!,.. C'est un homme sensé, plein d'esprit et de tact, Un bon garçon un peu .coquin, mais très honnête ; En somme, un brave T grave et sage proxénète I. . Ce bon Monsieur Barbiii, sans doute; avait raison De t'onrir, ô Pierrot, de, faire en. sa maison, Qu'encombrent les talents reliés en basane, . Le doux et lucratif métier dé courtisane!

&h ! la belle façon de comprendre notre art !-. " On^fait la fille J On va sur Le grand boulevard, . Exhibant des mollets et dardant des œillades Pour raccrocher les vieux quêteurs de rigolades. Eh ! quoi ? Comment ? Pierrot, tu dédaignes l'argent

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ne nTabusë, faire la courtisane, c'est décocher des sourires et montrer ses mollets sur la place publique pour raccrocher les passants, c'est brocanter la chair de son rêve, c'est se vendre.,. J'aimerais mieux me pendre... Me pendre !,„ Peutêtre y serai- je bientôt forcé! Quefais-je sur cette terre,eii somme? Cest par distraction,sans doute, que la destinée m'a laissé tomber sur cette planète, où je n'ai que faire, parmi ces gens dont je ne puis comprendre ni le langage, ni les gestes, et qui me comprennent encore moins... Hélas ! il y a quelques quarante ans que je traîne la plus vaine et la plus pitoyable des existences, crevant de faim et pourchassé par les huissiers ! Mes cheveux ont blanchi, je suis devenu étique comme un squelette, et ce candide costume tissé de blancheurs qui faisait jadis mon orgueil n'est plus qu'une lamentable loque sur ma maigre écliine...

Que t'offre un homme honnête et fort intelligent

Pour brocanter la chair de ton rêve et te vendre ?

— Me vendre ! Serviteur . L. /J'aimerais mieux me pendre.

, Tignore Tart de maquiller mes pauvres vers Au goût des amateurs quelconques et divers, De faire le trottoir ou même la fenêtre !... . — ' Me pendre?... Jy serai bientôt forcé, peut-être !. v Car que fais-je^ en somme, ici-bas ? En vérité, Cest par distraction que lés Dieux m'ont jeté, . Pauvre aiglon envolé, sans plumes, de son aire, Dans ce monde grotesque où je'-, n'avais que faire, Sur cet astre boueux, parmi ces vils marchands Dont j'ignore la langue et qui raillent mes citants. — ^Ah! mes illusions 1.,. Chères fleurs bien fanées 1... . HélasJ Pauvre Pierrot-, voici quarante années Que tu. traînes tes fers au bagne d'ici-bas !.,.

. Les huissiers ont vendu ta guitare et tes bas, Le boulanger n'a plus pour toi pain ni. farine, ' '

Ton front pâle et fripe de rides se burine !.,. Où sont tes gestes fous et tes jarrets nerveux ?. * . Il a neigé parmi la nuit de tes cheveux I,„.

Qui se souvient encor de ta mine replète ?,.. Te voilà plus étique et plus sec qu'un squelette, Et ce blanc vêtement, pur tissu de candeur,

. Qui, jadis, te faisait plus fier qu'un commandeur, N'est plus sur ton échine avachie et piteuse . Qu'une loque sordide et bien calamiteuse !.„■/

J'avais cru'trôuver un étire <jui me comprenait et qui m'aimait... une femme si rose, si blonde et. si douce qu'elle semblait la petite sœur de mon éternelle amante, la Lune... Je l'enlevai, j'en fis ma femme... Hélas ! Je ne tardai point à m apercevoir que Colombine n'était rien moins que. ce que j'avais rêvé .. Je me grisais de chansons et d'airs de guitare, elle pleurnichait sur notre huche vide ! Au fond, peut-être avait-^elle raison ? Peutêtre le libraire, peut-être Arlequin, peut-être tout le monde ici-bas ■ a-t-il raison ? Et peut-être ne suis-ie, moi, qu'un sot et un fou?... Alors,a quoi bon vivre?... J'ai-commencé,petitPierrot joyeux, par croire à tout, par aimer tout... Puis, quand j'ai compris ou cru comprendre, je me suis convaincu qu'il n'y avait encore de bon et de vrai, que cet illusoire que nous faisons jaillir de notre cervelle, vêtu du somptueux costume des rimes et des rhvthmes,. que ce cher illusoire qui nous charme une minute, qui une minute nous fait crever d'orgueil et nous paraît créé pour l'immortalité, mais qui, hélas, ne tarde guère à s'évanouir comme des bulles de savon!.!. Et maintenant, je le sens, ie suis prêt à perdre cette croyance à ces riens délicieux... Alors, pourquoi vivre, à quoi bon vivre ?. . . J'ai envie de. me pendre. ..

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