‹ Mercure de France, tome 6Chapitre 115 sur 125 · PIERROT · texte numérisé non relu

PIERROT

Arleqjltx: — S'il pouvait le faire comme il le dit !... Ça simplifierait notre combinaison -

Colombie. — Tais-toi, Arlequin, c'estmal ce que

tu dis !

Arlequin-. — Bah'... Avoue, Colombine, que tu penses tout bas ce que je dis tout haut. .

Colom3ixe.— Tais-toi, Arlequin, tum'énnuies...

Pierrot \seuV. — Me pendre, oui!... Peut-être

est-ce là le moven, la solution, l'issue... On !

Voici la lune qui brillé"!... Oh! oui, j>n suis

. sûr ce soir, c'est bien la lucarne ouvrant, sur le

DÉCEMBRE 1892 - ' w

Paradis... J'en suis sûr... J'aperçois par cet éblouissant soupirail nii coin du ciel... Je voîs.^. Il y a des anges.., qui chantent... qui chantent... qui chantent.. Ah ! il est donc permis de chanter dans le ciel... Oh ! me pendre IMon âme déploierait en* n ses belles grandes ailes, elle monterait, elle monterait, heureuse et £rave, à travers Téther, délivrée, eUé plongerait comme en un puits de lumière dans cette tentatrice lucarne, elle irait vivre enfin dans ce bleu et radieux pays où Ton a le droit de chanter !■„■. ...

Arlequin; — Il a l'air de se décider... Cela simplifierait les choses... Les ; procédures du divorce sont longues et onéreuses..; Tandis Qu'un bon petit enterrement.., .. ; ~

Colombine, —Reviendrait à peu près aussi cher, si nous voulons faire les choses convenablement!

Arlequin. — Tu plaisantes. "

Colombine. — Commentée plaisante?]Jn convdi de deuxième classe, au moins, le clergé, le marbrier, les toilettes de deuil;;;

"Arlequin. — C'est égall Pour miHe. raisons/ j'aimerais mieux ça ! : .

. Pierrot.— Ôh! avoir enfînle droit de chanter !. . p Lune !..; O soupirail tentateur du Paradis L.! O puits insondable de lumière ! Tu m'attires, tu ■m'attires;.. Qusnd je. te regarde, ma tête tburne, j ai le- vertige... Oh!, j'ai le vertige, comme si je me penchais sur le "bord d'un gouffre effroyable |tcharmarit....Tum 1 attires i oui, tu nTappelles, ô Lune bienveillante, ô consolatrice, tu m'appelles de tes blonds sourires, tu m'appelles... Pourquoi te iésisterais-je? Pourquoi? Ah! si j'avais une corde L. # riëa qu'une corde!...

Arlequin. — Il est biea décidé à le faire .;

Colombine. — Hélas ! oui !.. le pauvre garçon !

Arlequin.— Ça serait* une.admiraWe solution!

Colombine. — Tais- toi, monstre, tais-toi ! .

Arlequin. —Ah! si j'avais quelque cordon à lui prêter.. •

Pierrot.— Hélas ! hélas !.,; Jusqu'à mon dernier

souffle ce monde se montrera terrible P^mou.

Il m'a refusé du pain pour vivre, il me refuse un peu de chanvre pour mourir...

Colombine.— Pauvre Pierrot!... ;

Arlequin. — Ah ! si j'avais quelque corde à lui passer.(// se fouille.jXon, rien f rien l... pas le ; plus Setit bout de ficelle! rien! rien ! Ah ! c est- désolant !.. On devrait toujours avoir une corde sur soi l C'est désolant, désolant l...Une occasion u-

nique... ■'■■■' ., • àY -

Colombine. — Tu n'as donc pas de cœur, Arle-

quin?... Vois, moi, je suis tout en larmes !...(£ Ile

^Pierrot. — Oui, comme Fa dit le poète, dutemps où il y avait encore des poètes, je suis,^ ici-bas, le. cygne harmonieux et candide qui, méprisant les premiers frissons de l'hiver, a dédaigne de s envoler vers les climats bienveillants. L eau du lac s'est gelée. Mes ailes blanches sont prises dans les glaces, etmon col flexible et-ma tête harmonieuse et mon œil douloureux se tendent vainement vers l'éther qui les appelle!.. .Ah! si j^avais une corde,

rien qu'une corde!..; ■ '."■

Arlequin^»). — Pauvre Pierrot I...

Pierrot. — Mes ailes irrémédiablement soudées aux glaces d'ici-bas saignent par toutes leurs pennes !.,. Hélas 1 Hélas !... [Il pleure.)

Arlequin. — Il m'attendrit !... Tu avais raison,, blonde Colombine, je n'avais pas de cœur, pour n'être point ému par cette éloquence désespérée, parceslarmes !...PauvrePierrot I Pauvre Pierrot!... Ah 1 Colombine, tu avais raison !... Mon discours était infâme! Il faut sauver ce malheureux... Oh ! femme! ange de pitié et de chante !.. .

Colombine. — Dis-moi, Arlequin?. . .

Arleqlin. — Colombine ? .-'

Colombine. — J'ai bien. . J'ai bien la cordelière de mon manteau ?... Si nous la lui jetions?...

Arlequin [stupéfait). — Quoi?... La cordelière de ton manteau ? Tu veux lui jeter la cordelière de ton manteau?..- •

DÉCEMBRE i%a 355

Colombinè. — Oh !.., C'est très solide.*. C'est en soie/ arleqjqtn. — En soie !...

COLOMBINE; Oui.

Arleqjuin. — Oh ! femme ! femme.'!..

{Colombinè s'avance sans être vue de Pierrot et dépose à ses pieds la cordelière en question.) ~ Colombinè. — Pourvu qu'il l'aperçoive.

- Pierrot, — Oh ! Lune ! Luné ! . . . Sois pitoyable une fois L . Envoie-moi tout ce qull faut pour me pendre. [Il .aperçoit la cordelière.) Tiens!... Un cordon, un cordon de soie.. "• C'est solide... C'est tout ce qu'il faut...

Colombinè. — Bravo I bravo !... Il la tient..*

Arlequin.; — Pauvre Pierrot !,v*

Pierrot. — Mais d'où diable.peut provenir ce lacet secourable ?..,(// regarde de tous côtés.) Personne !... Personne !..; Quelle bienveillante divinité?... Serait-ce toi, o Lune, ô ma blonde maîtresse ? Aurais-tu enfin pris une fois pitié ? Oh ! laisse-moi le croire. Eh ! d'ailleurs, qu'importe ? .; Colombinè. —Pourvu qu'il ose, maintenant.

/Pierrot;-^ Qu'importe? Qu'importe? Je veux monter vers toi ! Je- veux voler vers toi... Ce sa r pin,., [Il monte sur un sapin.) Je sors sans regret « d'un, monde où l'action n'est pas la sœur du rêve». Et maintenant, glaces d'ï ci-bas qui reteniez mes plumes prisonnières, adieu... Je monte, je vole, à travers ï'éther bleu, vers les blonds cheveux de ma douce Lune, dans le beau pays où. l'on, a le droit de chanter, je vole, je m'envole, adieu, ah! [Il se pend.)

àrleqtltcn. — . Ah I le. malheureux! le malheureux ! .-.. '..•:■',

Colombinè. —t Bravo !... Je neFaurais pas crusi

"■ 'brave...' . * : . ;

4 Arlequin. — Le malheureux ! Si je montais couper la corde.;,

Colombinè. — Non, allons chercher la gendarmerie. . . ' Arleqjhn. ^ Qui, courons!

HERC VRE DE FRAKCE

Colombie —Attends "L " Crois-tu qu'il soit bien

mort?... , î% j . rt - :

Arlequin. — H tire une langue d une coudée et ses yeux pendent hors de ses orbites... Il est bien mort, hélas L-. le pauvre garçon 1 -"•-'■■ A : Coiombixe. — Alors, cours appeler à la garde. (Elle défait son chignon, s'accroupit sous lependu,la tête dans les mains, et se met à sangloter, en s arrachant les cheveux.) Hélas 1 hélas î... ah ! ah I ah|... Pauvre Pierrot ! Pauvre Pierrot!.... Ah!... ah !... Arlequin {dans le lointain.) — A la garde I a la garde! ; .

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