‹ Mercure de France, tome 6Chapitre 59 sur 125 · II · texte numérisé non relu

II

Etrange destinée que celle de Beddoes, étrange destinée que n'éclaira pas même un pur et radieux rayon d'amour ! Il semble qu'il soit né en dehors du . inonde ;s<>n existence nomade serait d'ailleurs une preuve suffisante de son inquiétude au milieu des hommes, qui n'étaient pas ses semblables, des pay- . sages, qui n'étaieùt pas ceux dé ses rêves. Et le poète

. a dû terriblement $ouffrir de cet isolement dont il avait .conscience et qu'il né put jamais combattre, car sa nature le lui commandait impérieusement : -c. Je me

. sens, eri une certaine mesure, seul dans le monde, — écrit-il -7- et j'aimerais rester ainsi, car, d'après les. expériences que j'ai faites^ je crains d'être un mauvais conducteur de T amitié^ une personne pas très aimable„„ Pour cela, je dois occuper cette partie du cerveau qui devrait être employée à des attachements imaginaires, — a la poursuite du bj/en immatériel et immuable.1. » D ue connut pas ramifié, et quand il

no MERCVRE DE FRANCE

crut la trouver, ce fut chez un être absolument infé T rieur. Ce sentiment eut la violence d'une inexplicable passion, en dehors de la nature, -r- et peut-être futelle l'expression même de sa révolte contre cette nature qui lui fut toujours marâtre.

— M. Taine, après une étude très sommaire (r) où. se coudoient Thomas Moore, Cooleridge, Campbell, Southcy, etc., écrit : c II y en à une trentaine d'autres par derrière, et je crois que de tous les beaux paysages visibles ou imaginables... il n'en est pas un qui leur ait échappé, » Notre poète ne doit pas être compris dans cette « trentaine d'autres », à la : suite des quelques-uns précédemment cités. Il est plus haut, pour avoir été un créateur*

Beddoes écrit comme aucun ayant lui ne l'avait fait. Avec lui, — dès la disparition de Byron et du grand . Shelley, — s'ouvre une voie nouvelle où s'engagera Swinburne, et,après, M. Oscar Wilde. Deux lignes empruntées au poète définissent son esthétique : «,. Nous devons plutôt engendrer que faire revivre, tenter de donner à la littérature de cet âge un esprit et une idiosyncrasie propres, et ne dresser un spectre que pour le contempler et- non pour en vivre. » Cette dernière appréciation, appliquée aux romantiques français, serait rigoureusement la condamnation de Técole. . .

Beddoes est le poète du surnaturel, parce que les ■ choses vues, ne rémurent jamais . Ce monde n'était pas sien, il en créa d'autres, où vivaient des pensées, où luttait Tâine des morts, où les passions, plus fortes que la vie, s'entre-choquaient au-deîà»On trouve chez lui, constamment, l'affirmation de la survie. Elle le console de ce qu'il souffre. Il l'applique de même aux personnages issus de lui. Aucun d'eux n'est gai, parce, que tous le reflètent, — les plaintes de son âme inquiète et les angoisses de son cœur qui cherche à aimer ! Ecoutez sa légende (2) : The Pkaniom-Wooer:

Le Fantôme-Galant Un fantôme, qui aimait une belle Dame, se tenait tou-

(1) Histoire de la uttératùee anglaise. livre ÏV : &£■?€ moderne , les Idées et les Œuvres.

(a) Dans la traduction des .poésies de Beddoes, nous avons préféré une adaptation presque littérale, avec le souci d'un rhythme rappelant celui des pièces originales.

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jours a son chevet, dans l'air stellâire de minuit. Et le fantome,— avec une douceur qui s'élevait au-dessus des mots de 1 amour humain,— qui leurrent ! — se fiançait à son âme. Douce et douce est leur note empoisonnée, La noté des petits serpents à gosier d'argent.

Ils nichent et reposent dans les crânes moussus, - Toujours chantant : « Meurs, oh ! meurs. »

Mets bas ta chair ! jeune âme, — - et viens avec moi dans la quiète tombe, notre séduisant, et doux, et sombre lit. ^oua le chaud linceul de plomb , et sous' notre couverture de neiges, nous bercera la Terre, ainsi qu'elle tourne ! Chère et chère. est leur note empoisonnée, la note des petits serpents a gosier d'argent. Ils nichent et reposent dans les crânes moussus, "'"■' Toujours chantant : « Meurs, oh! meurs." » : .1

Et Beddoes, en toutes ses poésies, a chanté la gloire dé la Mort : le bonheur conquis sûrement par cette échappatoire , ou l'éternelle angoisse pour les méchants,.— maïs sans jamais rien emprunter à la

/Voici dépeint f < état de souffrance > en cette poésie : The OU Ghost: <

; Lé Vieux Sracr&E. :',',.

. Sur la rive, yers un cimetière d'église, marche à grands pas un vieux spectre. Sur lui,— pâle, blafard et las,— les eaux coulent , depuis mille ans, ou plus. JEt jamais elles n'avaient vu dEspnt^ semblable a lui. Solitaire et lugubre, — il doit être le fantôme d'un corps réduit en poussière dans la mer. Sur les ondes, s'est arrêté le vieux spectre. Et, moqueurs, chantent les vents, — car le spectre sans corps devra pleurer sur la vierge qui, si jeune, reposa parmi les chardons et les champignons, tant remugles !" Il demande une larme aux vagues, mais elles retirent au loin leur gloire lunaire; Et le requin contemple avec un « ricanement » TafflicUon de son désir et de son agonie I., (1). ■...=,

. Il évoque antre part tout un: paysage tToutretombe , et parmi les morts inquiets passent deux amants, dont l'un est entraîné dans la ronde macabre. — Tke Ghosts* Afooiîshine :

LE ClJJŒt-DH-JLélïÈ DES SPECTRES.

Il est minuit, mon épousée, restons sous la tempête brfl-

+ i^ ^i 1 **^ de ^ et * e î^gende reparaît dans une pièce intitulée ThcDoomsday, « Le Jour, du Jugement dernier, ».

lante et bravée, dans le tonnerre chaud. — Ne tremble ni ne, pleure! Pour toi est le meilleur soufrait de mon cœur ; Que tu sois blanche, et couchée dans le plus. doux cercueil, au clair-de-lune des spectres. ' .

Est-ce le vent? Non, non : deux diables, seulement; Us soufflent çà et là, à travers les cotes du meurtrier,

— Dans le clair-de-lune des spectres.

Elle dit, effrayée: Qui est celui-là, maintenant, qui éveille et remue le pauvre vieux mort? Sa bêche fait seulement... — Ne tremble ni ne pleure ! Que demandes-tu?..* — Là-bas, où se lient les herbes, ma mie, un lit plaisant, que les enfants appellent une tombe, au froid clair- de-lune-

Est-ce le vent? Non t non ; deux diables y seulement; ils soufflent, ça et là, à travers les côtes du meurtrier,

— Dans le clair-de-lune des spectres.

Sur. la blancheur de sa çorge aimée, que serres-tu? Une mantille de soie pour celer l'éclat de ses seins? — 'Ne

tremble" ni ne pleure : que crains- tu? Comme du vin,

coule Mon sang, tu M'as étranglée; tu il*as assassinée, Mon amant; mortellement tu Mas frappée , cher,- dans ls clair- ■ de-lune des spectres, '

Est-ce le vent? Non non : son. gobelin , seulement; il souffle, çà et là, à travers les -côtes du . meurtrier, ■

— Pans son clair-de-lune I -" •.'■*.

Peut-être de vieilles chansons de Cornouaïlles ou du pays de Galles ont inspiré cette légende, qui offre aussi beaucoup d'analogie avec certains contes bretons Mais il est utile de remarquer qu'ici Beddoes est moins précis que le sont en général les récits populaires, qu'il est sobre en détails matériels et supprime la moralité qui, de coutume, fait le fond de la dernière strophe.

Là, nntre poète est surtout < objectif >. De même dans The Boding.Drcams :

Les Rêves qui présagenx-

Dans l'oreille de l'amant une voix saunage crie : « Dormeur, debout, lève-toi? » Une forme pale;, avçc de lourdes larmes en. ses yeux tristes, s'est dressée près de son

lit. : r . ."

« Une main qui fait signe, un -son qui gémit,, une tombe

creusée, nouvellement, dans la terre couverte d'herbes mau-.

vaiscs. — pour Celle qui dort et rêve de toL Débout! Em- ' pèche que soit le meurtre ! ».

Le fidèle rêve, inentendu, prie ; et, tristement, il se consnme

en soupirs. Et le Sommeil chante : « Dors ! il sera temps de connaître

ta douleur demain I -m

Ht la Mort chante : « Dorsl tu réemprunteras le sommeil demain I » ,'.'.■"

. Dors, amant, dors, le rêve troublant s'est enfui, û cloche trappe un coup. **«««■

Une heure nouvelle, un autre rêve * il gémit *

i™- D *?°" V- ^ eb( î Ilt ! .Ifw-W avant que le dernier rayon de lune ait pâli Sa vie rosée I »; •- , .

Une. lumière cachée, un pas voilé, une main qu'arme une **&*** près du ht de Celle qui dort et rêve de toi « Tu ne t éveilles. pas : que ïe meurtre soit ï » En vain, le fidèle rêve., prie; et, tristement, il- se consume en soupirs, . ■ :

Et le Sommeil chante.: « Dors, il sera temps de connaître ta douleur demain !» ^

Et la Mortchanto : « Dors, tu m'emprunteras le sommeil . demain . » * • .. ■

Dors, allant, dors, le rêve troublant s'est enfui. Bientôt le soleil va luire.

x *■'''"■ III

Avec Theure nouvelle, un autre fève : sut mie poitrine couleur de la neige, une rouge blessure; une, main rude qui étouffe le dernier cri ; pressé sur des lèvres rosées, un baiser de mort; sur les-d.raps, du sang; du sang sut le plancher. ..

Le meurtrier qui s enfuit par la porte. , . . Avec une tristesse lassée, elle dit, —la Voix : ^ ,- * Maintenant tu. peux dormir, en vérité, — Elle dortl»

Alors s enfuit le rêve dédaigné, la première lueur dû jo sanglante, venue;. .. :

Et le sommeil chante : « Dors, il sera temps dé connaître ta douleur demain ! ».

Et la Mort chante : « Dors,. tu m'emprunteras le sommeil

demain ï.» -,,.-.-,-.

Dors, amant, dors, le rêve troublant s'est enfui. Le meurtre est consomme T

Moins farouche «si Love in Idleness, ballade de tournure gothique, qui rappelle les lieder de Walter ■von der Vogelweide, maïs n'a pas leur délicieuse et franche naïveté* Au contraire, la poésie de Beddoës est très subtile, c'est une jonglerie de finesse pour arriver au dernier vers qui exprime pleinement TiUogique amour ..:

, JFkrvoouE âmotjiu

' - e ..-.- - ' ■■' t "-■ . ■.■■■' ' •■ " - « 5erai-je votre premier amant, Madame, serai-ïe le premier? ^ -"

- « Oh ï je tomberais devant vous, sur mon genou de ve~ lpurs*.. ... Et profondément iricHnerais-5 e m * te te rose* et contre, toi je la presserais; et je jurerais qu'il n'est rien dont mon cœur ait soif, Tien de plus qu'un baiser pressant, et rose, en la fente douce de tes lèvres !'».'."

lour.

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