DU « PREMIER LIVRE PASTORAL
Depuis le jour où le Mercure de France Va signalé à l'attention des lettrés, Maurice du Plessys a parcouru un glorieux chemin* C'était naguère tin personnage de légende où la malignité du monde s'exerçait à propos d'un opuscule de M. Anatole Baju; Son nom éveillait mille fables grotesques et succulentes. On savait qu'il mettait dans ses ajustements un soin féminin, qu'il àflec^ tionnait la soie et le velours, qu'il posait le pied en marchant avec Tart des suprêmes danseuses. Les jeunes gens fraîchement échappés dé province traduisaient en ; chansons Tétonnement qu'ils avaient à considérer ses p ar dessus de forme spéciale,. et les brasseries du quartier latin en résondaient longuement. Le Poète souriait de ces complaisances et de cette opinion vaine, estimant que fournir un aliment aux sarcasmes et faciliter leur tâche aux médisants . est . encore le : plus sûr moyen de parvenir. Epris de renommée , comme toutes les âmes généreuses, il était d'une com- . plexion à Taccepter même, d'une excentricité. Il se fût aisément contenté d'une gloire à la Brummel ; . mais les dieux lui gardaient une autre destinée,
il a surgi depuis des brouillards dé la légende pour resplendir d'une clarté véridïque. Il s'est inscrit à Tune des pages de l'histoire des lettres
françaises.
Au moment ou il quittait Anatole Baju, il rencontra Jean Moréas où l'attendait la même vivacité d'affection, la même fièvre apologétique, mais ce dernier commerce lui fut davantage profitable. , Son scepticisme débordant fut tôt contenu par la foi vigoureuse du Maître. Lui qui avait traversé les littératures en plaisantin, s'émut au contact de ce prêtre fervent des Muses, qui va sur terre indifférent à tout ce qui n'est pas divin. Il com-
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prit .ce qu'il y a d'injuste pour le poète à mésuser'dè ses dons. Il pressentit le sacerdoce. Toutes ses neiges de surface ne tardèrent pas à se fondre pour laisser fleurir l'ardente conviction qui couvait eu lui. On le vit secouer sa paresse. Il travailla, non plus au hasard dé sésstations dans la fumée des cabarets, mais dans l'ombre des bibliothèques, avec régularité et méthode. Il se fit traduire Homère, Sophocle. Il réapprit les textes de Virgile. On le rencontrait, la nuit T au bras de Moréas, buvant la parole attique où bourdonnaient les lumineuses abeilles. Avec sa merveilleuse finesse, il démêla tout de suite ce qu'il y avait de spécial dans cet esprit encore mêlé aux ondes impures d'un prétendu symbolisme, et, fort de quelques sympathies, il accoucha Moréas d'une religion nouvelle.
Cette idée romane/ logiquement mûrie, n T est donc pas seulement, comme d'aucuns le prétendent, née du besoin d'étonner. A l'heure ou éclata le manifeste au Figaro, les symbolistes et" les décadents se disputaient l'attention. Si dissemblables quils parussent, les uns et les. autres . étaient le produit d'une erreur commune V le Romantisme. Les décadents avaient pris aux romantiques le sens exagéré de la couleur; ils en étaient tombés au japôiiisme, au tachisme,, à Xaudition colorée. Les symbolistes avaient hérité du goût des romantiques pour le macabre et le nébuleux. Ils pataugeaient dans une incohérence barbare qui voulait être du rêve. Conduits par un abus de basses analogies, qu ils décoraient du nom pompeux de symbolisme, ils en étaient venus à traduire en un patois grossier des hallucinations alcooliques ou artificielles que Baudelaire avait du moins promues à la solennité d'un style académique.
Qiie devenaient dans tout ceci les qualités distïnctives de notre race : la netteté du discours et sa belle ordonnance? Sous prétexte de nous donner du rêve écrit, on nous conduisait au galima-
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tias/le plus éhonté. Il importait de restituer à la langue française son intégrité première. Il importait de sauvegarder notre patrimoine de cetassaut furieux donné au nom de Wagner par des hordes belges, allemandes et ta rtarés: L'idée romane est donc née surtout d'un réveil de l'esprit national* Nous n'oublions pas que noiis avons été nous-, mêmes parmi les combattants de la première heure du décadisme et du symbolisme, mais nous ', n'en éprouvons aucune honte, car — il faut le dire — cette tentative a été dans ses origines bien intentionnée et même assez féconde, quand elle n'aurait eu pour résultat réactionriel que la démonstration de l'impossibilité de rendre véritablement l'art contemporain à la vie sans abjurer avec franchise le faux idéal romantique qui Ta perverti. ' . -" '"■
A l'apparition du manifeste roman, l'émoi fut yif parmi les poètes reniés. Outre que citait pour tous une « réclame > qui leur échappait, ils com-
Erirçnt qu'ils étaient irrémédiablement perdus., >es jeunes hommes se transformèrent en chiens furieux, qui avaient été réputés jnsque-là .pour ■ leur mondaine correction* Les glaces du Soleil a or et du d'ffarcouff, habituées à des images plus, tranquilles, en reflétèrent soudain mille poings férocement tendus, mille chevelures provocamment secouées. On s'explique le déchaînement dès colères. Ce manifeste surprenait les symbolistes et lés décadents au , lendemain de 1 enquête de M, Hurét,alprs que, tout enivrés du premier encens de la réclame, ils s'étaient crus installés définitivement dans la faveur publique. On venait de les proclamer novateurs, et la voix la plus autorisée d'entre toutes, abjurant le faux idéal qu'ils exploitaient, attestait qu'ils n'étaientque les continuateurs stériles d'une littérature épuisée. ■
Comme, on ne trouvait aucune objection sérieuse à opposer à ce principe romani on se replia sûr des points de détail. On plaisanta le mot d'E-
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cole, impliquant une discipline rigoureuse, un faisceau d'efforts si peu en faveur dans ces temps d'anarchie où le désordre et la confusion ont seuls
crédit. , , .1 ,
Certes, on l'a maintes fois proclame : il n v a en Art que des individus, mais ces individus, sans rien perdre de leur puissance et deleurindividualité, peuvent travailler selon un principe commun. Maurice du Plessys nous sera le meilleur argument , en prouvant qu'il n a rien perdu dé ses qualités premières de grâce et d^élegance pour s'astreindre à la formulé romane. Il y a. gagné au contraire en force et en éclat.
D'ailleurs, à part quelques objections par trop malintentionnées, comme celles par exemple, de M Henry Fouquier, qui se doublaient de toute l'importance du Figaro, .et quTil importait de rectifier sur-le-champ, il nous parut plus noble de les mépriser toutes, pour n'y répondre plus ;tard que
par des oeuvres. ■' ' V. ■
C'est pourquoi nous nous devons d insister aujourd'hui sur ce Premier Livre Pastoral, qui véritablement ouvre le feu. . •■; . .
L'auteur a rais quelque coquetterie a parfaire ce . livre en peu de mois, peut-être pour confondre ceux qui l'accusaient d'impuissance. S il y parait à quelques réminiscences décadentes, nous n en revendiquons pas moins cette œuvre pour issue de la règle romane, et c'est à juste titre que sa couverture s'orne la première de limage de : la Déesse où,, pour nous, s identifient la Pallas jrrecque et la Minerve latine;
Au sortir de la boue et des marécages de la littérature décadente, nous retrouvons dans ce livre l'air salubre et vivifiant, des purs sommets. Toutes les pages volent balayées d'un souffle vraiment épique. A rencontre de Moréas, qui est davantage un éiagiaque, Maurice du Plessys s emploie à imiter, autant qu'il est en lui, les fougueuses hardiesses de Pindare. Il s'élance, à sa suite, dans les régions du pur lyrisme,et l'audace règle seule son
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vol aventureux. Il a sorti àé$ ruines <TAlcée et de Stésichore des joyaux d'un éclat sans pareil. Son style frémit de tout 1 ? or rapporté d'explorations lointaines. Il aime les rivages délaissés; il a ramené de l'oubli les dépouilles opulentes de Rousseau le. Pindarique, et il a rendu tributaire jusqu'à notre Lebrun.
Il a retrouvé le dédain farouche du fils de l'Amazone. Il s'applaudit de se connaître. Un orgueil indomptable emporte son discours, comme ' il y paraît par ce Tombeau de Vauteur, tuméfié d'une si formidable emphase.
Ci repose Pies sys". qui d'un souffle d'athlète Entonna des buccins qui faisaient peur aux cieux . Et qui,, de l'éternel trophée ambitieux, ; A fléchi d'un poing fort l'inflexible arbalète, .
"Vous/ Muses !. Attestez, sincères pucelettes, -' ' Qu'un,' qui de Moréas survit le pas pieux Sonna gros .du beau soin de toujours sonner mieux : . Oui, ceci vous direz, si sa garde, vous Têtes M
Dites *cor qu'ouvrier du plus grave des stylés, ' ; Il tira de la harpe en images tranquilles .
La Terre porte -cielj potte-onde, porte-feu l
Mais ce qu'il faut surtout que l'âge â venir sache, C'est que fieffé de chiche et que repu de peu, Il porta bellement son mo non sans tache. .
Une autre fanfare, orgueilleuse sonne à chaque V vers de cette Ode à la gloire des Muses romanes dont le Mercure de France eut, en son temps* la primeur (1), et. qu'à ce titre j'estime inutile de reproduire , niais qui reste un modèle / d'éloquence.
L'éloquence est d'ailleurs Tune des vertus de. ce poète, qui s'y applique avec la conviction qu'écrire bien dans sa langue est encore la, meilleure manière de penser juste. Il a , raison; Comment la forme saurait-elle être dissoluble de l'idée ? Comment salirait -il y avoir des idées véridiques exprimées dans une langue fausse? Comment une
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(1) Tome III, page 198,
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MERCVRB DE FRANCE
langue vérïdique saurait-elle masquer TErreur ? On a déjà fait remarquer que les Parnassiens, qui passent pour d'habiles formistes diseurs de rien ,. ne sont en somme que des écoliers maladroits, et qu'on ne peut lire un sonnet de M- de Heredia, par exemple — je prends M. de Heredia parce qu'il est habituellement cité dans ces sortes de discussions— sans y rencontrer de surprenants solécismes et' de choquantes impropriétés de
termes* - . / "
La maîtrise de Maurice du Plessys éclate dans
ces fragments d'hymne à Hermès, dont il semble
la vivante incarnation :
1 t Car Hermès- est espiègle et sa barbe. est maligne Etne s'ébat jamais qu'au dam des dieux puissants. •..
N"a-t-il pas du dieu la sveltesse élégante, Tastùée industrieuse et les longues chaînes d'or de . la persuasion ? ' ' /
Tel*- aux mufles "fumeux, le farouche attelage , S'en venait, régulier, par les labours glissants, Et le fils de Maia, d'une main toute .sage, Contenait leur pied grave au chemin qui descend. Une chanson volait dans sa barbe maligne Et son cœur était doux, du labeur accompli :
■■"• Il avise soudain entre les rares -vignes ; " : Unn6ir'"bloc .qui luisait- comme un marbre poli. Ôr, c'était nne- : bète, à. mo'ins..quê • quelque roche, ■ Par l'horreur. ënUiîlé& en défi^au; ciseau v .. ... : ; . ■ ; , .. 1 "KTeût poussé quatre tont petits pieds. aax; tout croches ■ ■ Ergots; palmés d'ailléùjs comme «des .p^eds d oiseau, t Et tiré des cent plis d'une mouvante poche , Un petit hochant chef aux deux y eux en biseau. ■ v ■ . Tel le noir monstre,, énigme et. peur de la nature, :■ . Etait lourd sur le soi. dont il. semblait issu; ■ .■■■-... ; Et de plats émaux, verts pavaient son dos Oapssu ■-. ■ >. . En cent pierres, bù:clier d'-une splendeur ob scure, ' Qui'runé à Vautre. jointe en mosaïque dure,^ ;
Chancelaient de feux noirs comme un vieux boucher. ■* Le divin-conducteur, épris de l'aventure,
Va du poing rassurant ^attelage effraye, . ; . ,.-; ' Le détourne meuglant -.du .monstre éçpuyàntablei- , . ' .f. : : > Et, l'ayant, à dix tours solidement lie, .
H le fie au vieux tronc d'un chêne, mebranlabje ; Puis curieux non moins qu'ambitieux, de telle Capture, de" la bête , approché- à .pas prudents. Or la bête était comme morte et ce pendant .
'Qu*elle avait 50a gros cal allongé, d T un mortel . Coup de pointe, il la perce avec son dur trident. . Un sang blême; coula de la triple blessure ;
Les subtils petits yeux moururent, dans deux pleurs ;
Une bave funeste épouvanta les fleurs ;
Un. soupir monstrueux consacra ta chaussure, .*
Dompteur! . * ;• . v .', .. . . • ■ *.
Je né m'attarderai pas à défendre le poète du ïeproche qu on ne va pas manquer de lui adresser de pédantismé, à cause qu'il .use de l'apocope et. qu'il pave son stylé d ? archaïsmes. Ces artifices commandés par la haine de la vulgarité ne peuvent surprendre que les ignorants.
On lui reprochera aussi son retour à la fable grecque ; maïs, les religions n'étant qu'une façon de penser, il est loisible au sage d'épouser celle qui lui convient, et si lés poètes romans ont repris le mythe hellénique^ c'est que seul il fournît une matière suffisante a*x plus hardies entreprises du rêvé, c'est que seul il offre des signés assez puissants pour traduire les plus complexes «rétat^dé vie >>, c'est qu'en un mot il est seul capable d'amener T esprit à son dernier degré" d'épanouisse=* ment. EWest ici le lieu de rappeler aux neomystiques et aux kabbalistes d'aujourd'hui que cette religion, qu'ils répudient comme réfractaîre à la rêverie nébuleuseyaù «vague à l'âme >, et
principe Aè
Parlons sans périphrases. Là Ëttérature française n'a aujourd'hui qu'une œuvre à consommer, Je I
; i^aï ijciême qu'une maison d'être^ c'est de, renouer la traditipn ôlassiquev unique expression complète / et fidHe dû gerâe nàtîonaL C'est éëttë noble trà-: ; dition française, héritière d 7 AiheioLès: e.ï de Rome, : qu'il faut faire revivre et développer dans tous ses éléments. ;^ : ^' : : i ; •../■•*><;•< ■V.-ï:;. '■'■.'•. r±.i'\
;... ^'admirable Pëlerm^às£ônne de Moréas a dêià renoué fiidmiptl^.émexit; ïe^ preiïiier : chaihûn de la
. tradition- tf aïtreùsemeût rb iHptte; î/éçôle ; romane française est sortie, vtoûte .àrmiéè de cette, muse
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miraculeusement reparue ; c'est par sa voix que S perfection peut-être trop exclusive de Racine S garera des grâces de Thibaut de Campagne et delà vijmeur de Ronsard. Ainsi s effectuera cette synthPsfréservée àl^eure présenterons saurons bailleurs garder notre Parnasse . reconquis dp PyS exotique. Le poète, dans son Eloge martial des Muses retrouvées, chante:
Le blé déià florit en innombrables piques :
Plein déjà du soigneux dessein.
■ De combler de son sang tes ferventes bandes, Baccbus hâte pou* toi la fondeur des rarsms, •
Déii nouant le pampre à son grave portique Ton sTuil est fe P rme au plus fameux du Palatin^ Et ià qu'on voit seconde aux emprises belhques, n^ià la Victoire arme le zénith de ton destin ! •
■ En valu, encontae au pavois qu'une troupe gaillarde hausse,
Gueules dont tu te gausses, :,.;..
TPntendes-tu la haine faire rage «omme matins , Vo2?épm7an? tout le noir latt dont elle est. grosse,
«sur l'arène retomber 1 envie ; . .
Vois que de ton or, avide en vain, Genséricira qui convie . Le cupide Avare péregrm :
Soins vaniteux l Caution de ta vie, Minerve t'a lacé son propre gorgerm ..
Comm' pour rien doncques, aux -inébranlables moles,
Neotune charge en escadrons marins, +-*«»
Entends, <3sar ! entends ruer sonimpuissant tumulte a ton tr&ne La canaille mamelu' d'airam t ■ ■ .
. Nous acceptons avec confiance ^auguré de ces . derniers vers. L'Apollon roman, rétabli dans ses
■ arS par Moréas et sa ^gaillarde troupe », défie désormais l'outrage dés Barbares. \* Jf 1 ?* 1 ? passionné va reparaître mcessam »«*i «S^î nùrèé de ce qu'il avait pu contenir d indigne et Kdèle, et ?endu ainsi à son intégrale . et pure expression de poème classique, aue Raymond de
■ kSède se V de nous donner a f g =; phose des Fontaines et que ^e/mx Charles îlaurras nous fasse goûter bientôt le miel de ses
traités philosophiques, et l'école romane naura plus de détracteurs que ceux-là seuls, qui sont à
jamais fermés à la lumière et à la vérité.
■'.'.'- ■. Ernest RATraAxm. . .