ELEVATION
Daas l'hermine de ton visage immaîcessibie Et dans la pourpre ensanglantée où tu souris, Gît le rêve que dès toujours a pris cour cjble Le moi vierge et. latent des pensers inàppris.
Pour l'hymen triomphal, de ïjos âmes ferventes, J'irai, meurtri par les ronces des fictions, ' Et, comme un. héros fier et que rien n* épouvante, Je serai le vainqueur des cogitations- Mais enfin parvenu vers la hauteur sereine Où plane ton royaume inaccessible, 6 Reine, M'échoira le régal de ta chère beauté, .
Et dans les nimbes du mystère où tu te cèles, Irradiée, en. un cortège d'étincelles, ;
Ma lèvre baisera ta dïve. nudité. ".
Rome, février z8p2,.
Edward Sansôt.
; ^vrier 1893;; : ;■-:■ /165
FUJEDRICH NIETZSCHE W
.^rtrtihA
.«PpùriiUQi si diirP.dit Tin jour âû diamant le char- ; "bon de cuisine.; ne soinmês-noùs pas intimement parents ? ■ '- ; ■■' ,' ' '.' > .- ■'.''■■."" ; l '\^.i ,"';'.'
» Pourquoi .■sî mous " ô mes frères, ainsi vous démandé-j^ n^êtes-vbus donc pas mes frères;.?
> Pour/quoi si mous, $ï branlants, si mollissants? . Pourquoi y a-t-il. tant de reniement dans votre coeur ? " si peu de destinée dans votre regard ?
: >. Et si vous né voulez pas . être dbs destinées, des inexorables : comment- ppurriëz-vous lin jour vaincre . avec moi? .. 'V .'. >■■■ v. ; " -\,
..'■ > Et si votre dureté ne veut pas- étinceler, ettrancber, •et inciser : comment poumez-vous un jour ; créer avec , moi? ■-.■-.
> Car le créateur est dur. Et cela doitvous sembler . "Béatitude d'empreindre votre ^main : en des siècles., ■„ comme en delà cire molle.
>r^-Beatitude d'écrire sur la volonté des millénaires, , comme sur de Taira-ih, plus dur que de Fairain^ plus' noble que rairain. Le plus dur seul est lé plus noble. .
» O mes frères, îe place au-dessus de vous cette table nouvelle : devenez durs ! » (2)
« Lorsque, Zârathustra eut atteint sa trentième année, il " quitta sa patrie et le îac de sa patrie et se retira dans les montagnes, Ici il jouit de son esprit et
dé sa solitude et ne s'en lassa point durant, dix années .> Enfin son cœur se transforma et, un matin, se levant avec l'aurore, il: descendit sëtQ vers la ville, car il
\ fij V. Mercure de France^ numéro de janvier. ; , , .
{&) Ainsi parlait Zarathustra^ . I)es' vieilles et des. nouvelles 'Tablés, 49"; Une: traduction de -ce fragment, indépendante de . celle-ci» a/été .donnée par -M. Fërnand Gregh. dans une trè£ .bonne ëtùde sur le Crépuscule des . Idoles (La Philosophie du : Marteau) publiée par le .Banqiiei de mai 1892. .
* 6 4 MERCV&E DE FRANCE
aimait les hommes et voulait leur enseigner la vérité.
Il' trouva dans la ville une grande foule, réunie surla place publique. Ilsétaieut.toûs accourus pour voir un danseur de corde, dont on avait annoncé la venue*
Et Zarathustra parla au peuple et il lui dit :
< Je vqus enseïgue le Surhumain. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté. Qu'avez-voùs fait pour le surmonter ?
» Tous les êtres jusqu'à présent ont créé quelque chose au-dessus d'eux, et vous .voulez être le reflux de ce grand flot et plutôt retourner à la bête que die surmonter l'homme. -
* Vous avez tracé le chemin du ver jusqu'à
1 homme et beaucoup est resté ver. en vous. Autrefois vous étiez singe, et maintenant encoréThomme est .davantage singe que ne l'est même le singe.
> Voici, je vous enseigne le Surhumain I lèSurhumain est le sens du monde. ■ . -
» Que vôtre volonté dise : Le Surhumain est le sens du monde. \ .'
» Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre, et ne croyez pas en ceux qui vous parlent d'es- * poirs surterrestres. Ce sont des empoisonneurs, qu'ils le sachent ou non... > (i)
Puis Zarathustra dit encore : '
«. L'homme est une corde liée entre là bête et le SurJîumain, une corde sur l'atome. > :;:-'
- La grandeur de l'homme, c'est qu'il est un pont etnon un but. -.'.■>
« J'aime ceux qui ne savent vivre autrement que - pour disparaître, car ils passeront au-delà. . -
» J'aime les grands mépriseurs, puisqu'ils sont les grands adorateurs, les piliers du désir vers l'autre nve... • - , "^ - : . .'.. ■.;•■ * :
» J'aime tous ceux qui sont comme les lourdes . gouttes £ui tombent une â une du sombre image: Elles voient réclair qui vient et disparaissent en visionnaires.
» Voici, je suis un visionnaire delà foudre, une lourde goutte qui tombe du nuage, . mais cette foudre s appelle le Surhumain»** (2)
Cependant le peuple riait de ces discours et appelait à grands cris le danseur de corde; .
(r* Là préface de Zaraihustra^ page 9, [z)Ihid. 9 page 14. .
FÉVRIER r&# . Mîfy
Alors : Zaxathustra fut pris d'un immense dégoût.
: Epur la dernière lois ila parlé â des morts. Là vie est \me source de joie, mais la populace a "empoisonné toutes les fontaines. Où cesse la solitude, commence le marché, : où commence lé marché, s'élève le bruit du- prestidigitateur et le bourdonnement des mouclies
\ venimeuses. Zaratbustra est plus solitaire -au milieu des superflus que lorsqu'il avait pour confident là .--.-
solitude dû désert> \ ...
Où se réunissent les peuples et les troupeaux* ils : fondent dés Etats; « L'Etat, c'est le plus froid de ,tous ■-;
, les monstres. > . / ,'.-:-, '■ ■*.■.■««' ' ta
< L'homme commencé seulement où unit 1 Etat, .La . commence le citant de celui qui est nécessaire... : ■ > E.êgarçLe^ donc, mes frères, ne voyez-vous pas rarç-en-ciei et le pont vers ïeSurhumaïn I»
Zaxatlïustra ne veut pas être « le berger et le chien . . d ? ûn troupeau*, il ne veut parler qu'à des compagnons. -De nouveau il se retire dans la solitude, « où soufflé un air fort et rude*, v Quelques disciples viennent le : rejoindre et il leur donne ses enseignements. Il leur .':■ parle de là science, et delà vîe .: « La vie, c'est ce qui dôit1:6ujours se vaincre soi-même •„ * ; il leur ïjarle de là vertu et du peuple : * Autrefois l'esprit était Dieu, \ puis il devint homme, maintenant il est devenu peu- , .pie.»;- de la chasteté et des femmes : «Plutôt tomber ■ dans les màïns d'un assassin que dans les rêves d'une. . femme ardente » ; desamis : « Ce sel de la terre, cette r intuition du Surhumain >..'- ■■■.,..
Il leur parle dû bien et du mal que chacun doit se créer pour lui-même ; il leur parlede la pitié:
«JËélas! où donc y eut-il, dans le monde, de plus ■ ,- ' grandes foliés que chez les apitoyés .? Et qu'est-ce qui . fit plus de mal que La folie des apitoyés ? ^
> Malheur à ceux qui aiment, s'ils n'ont pas une hau- . teùr qui éçt au-dessus dé leur pitié !
> Ainsi me parla un jour le diable et il me dit : Dieu aussi a son enfer : c'est son amour' pour les hommes
» Et l'autre jour je l'entendais dire cette parole Dieu est mort; sa pitié pour les hommes atué Dieu.»(i) c ...Dieu est mort, maintenant vive le Surhumain I» : Les. discours de Zâxathustra se prolongent,- entre-
coupés de rencontrés et d'aventures. Ses disciples
( x>;Azn$i parlait Zàratkusfra, II, p. 26. ...
ï66 MERCVRE DE FRANCE
l'écoutent avec ferveur, mais ils ne comprennent pas ses paroles* ■ / -
Auprès âë lui se tiennent l'aigle, et le serpent, laforce et la prudence, les vieux symboles persans.
. Et c'est, d'un bout à l'autre, une longue ""Suite de -poèmes en prose, où passe un large souffLè. poétique', comme si chaque phrase avait été écrite sous Fempire " d'une inspiration supérieure Le personnage principal et une partie de la forme de Zarathnsfra sont emprun- , .tés à VAvèsta. Le style profond et allégorique fait spnger à l'enthousiasme des grands prophètes. ,' .' • -Incontestablement, avec ses- vastes .horizons et 'ses '". folles ivresses devenir, Ainsi parlait Zarathustr a est l'œuvre centrale deNietzsche. Ses coups à'œil déliante . cime et ses perspectives lointaines sont comiaàe la récompense de ceux qui se sont frayé un chemina tra- / vers les pages parfois arides des autres ouvrages de fauteur. Maintenant déjà. de fervents Nietzschéens/ commentent ce livre et l'exaltent çoimne l'évangile .d'une religion ïuture, Ici surtout, leuité par la magie ■ de laforme, il faut se* mettre, en garde contré l'entraînement d'un enthousiasme irraisonné. V
J'ai comparé plus iaût Zaraity&strak Faust. Pour*-, tant, « le titan de , Goethe oublie sa. peine au cceur d'une enfant douce, et candide. Chbses humaines } .trop hu* main es, et pour ; cela combien émouvantes ! La ùretchen de Zarathustra s'appelle* — l'Eternité; >(i) ■
Zarathustra, c'est le grand désir de Nietzsche, son idéal, l'hypertrophié de cè : qu'il porte de meilleur en lui, sa grande poussée vers l'avenir, la réincarnation .' de son moi supérieur^son ardent amour du surhumain.
« O mes frères, votre noblesse ne doit pas regarder en airière, mais au dehors I Que vous puissiez émigrer, chassés de toutes les patries.
, > Aimez ïe pays âe vos ehfanis.'i que cet amour soit votre nouvelle noblesse, l'Inconnu dans les mers lointaines I Je dis à votre voile : Sans cesse cherchez ce
pays 1' ..'■".'■ .;■;, '. . /V
,/ * Vous êtes les enfants de vos pères, réparez cela auprès de vos enfants : ainsi vous devez délivrer tout le passé ! Je place au-dessus de vous cette tablé noù 7 vefie. 3 ?> (2) '.'-■.
( 1 ) M. Ktjr.t Eisher, cité plus haut,
( a ) Ainsi parlait Zarathusira % III , Des vieilles .et dès nou- . velles Tables, 12. ' -
FEVRIER iS^::^
; Vous, ne poiivez pas deYénir.siii3^umains r ^aas yoiia pouvez être les ancêtres et les créateur^, du Surhu* matn, «.que cela soit votre meiUejarifcravaiï*,/ ■ .T " « O mes frères, le précurseur est toujours, aacrifié^ Cependant, nous sommes des précurseurs- Nous sài- . gnons tous au saint autel des , sacrifices, nous, brûlons et nous rôtissons tous en Fhqnneur des vieilles idoles.^ ftïais ainsi le veut notre qualité. J'aime ceuxqiu neveu- ; lent pas se conserver; Ceux qui font naufrage j je les aime dé tout mon cœur, car ils vont de Fautre côté;..'» > Si j'aime là mer, et tout ce qui ressemble àla mér,èt le plus encore quand fougueuse elle me. contredit : » Si je porte en moi cette joie de chercher, .cette soiE qui pousse ma voilé vers l'inconnu, si une joie de.navij : gateur est en moi : ..'; . '-.•.:: : '-\,'"^ •:'-'...• -i.
.' , » Si* jamais, mon allégresse s'écria : les,,. côtes ont . disparu ^-maintenant ma dernière chaîne'est tombée. » ^L'immensité saris bornas bouillonne, autour dé ; inoï, bien loin : scintillent le temps ; et l'espace, allons J en route ! vieux çceùf I ..-■'.' ; -->■:,• v
*."■' > O comment né . serais-je! .pas, ardent de rEtçrnité, . ardent du nuptial anneau des. anneaux, l'anneau dû- *■ .devenir?; : ■.-./.' ^ - : .-.-.•, ; \ . : ■ . .,; v v .' •; • \. -y'; ■'■>* Jamais je n'ai .trouvera femme de qui je 'voudrais., avoir des enfants, ne fût-ce cette femme, que j*aime-: car je t'aime, ô Eternité 1 .: '.
» Car Js-tf aime, o EiernïtiJ^Ui) ^; : , ■.- : .. \; La troisième partie de Zarai frustra .-;sé termine par ce merveilleux xefrain , plusieurs fois répétée,
.« De nouveau des mois et des. années ont passes sur -l'âme de Zaxal&ustra ■ >,■ il.esfc devenu vieux^ et sa tête . a blanchi;. Dans une douce .sérénité il habite, sa caverne et attend lé règne, du Surhumain qui doit
venir.-' ■ . ■■ •;.' ; -" ■;■■'■-.- -;:■-■■'.-. ^v;
.. Ainsi s'ouvre la dernière partie du poème, la tenta?tibia de Zarafkustra* «Neuf figurës,.ôù sont personnifiés:, sôùs . leurs diverses farces, les prototypes de la
.Culture européenne, élèventle cri de détresse stur leur, 'propre insuffisance j. réclament l'exaltation et l'achèvement de, leur être, ^arathustra résiste à la compaa-
Vsion envers leur douleur- et -la peine- de leur âme. Lçs
- /désespérés se. redressent: à l'aspect dé*sa dureté imp^-.
. - turbable-; spn regard, cependant, cherché des aides
(i ) Ibid:
i68 • MERCVWE T>E FRANCE-
plus héroïques, mieux doués pour accomplir sonpian :; l'anoblissement de l'humanité > (i). ;
Le triste devin s'approche de Zarathustrâ, le. dévia 1 quienseigne : « Tout est égal, rien ne vaut la:peme*lè. monde napas de sens, la science étouffe >£ on recon-, : naît les traits de Schopeiihauer ), Il dit au vieux sage : ; < N'entends-tu pas les cris et les bruissements despro-. fondeurs ? c'est L'homme supérieur qui t'appelle dans sa détresse- >
Zarathustrâ se met en route pour chercher le mailheureux. Pourtant il rencontre la misère de l'esprit et la soif de délivrance. Ce sont d'abord les deux: rois , qui passent sur son. chemin- Ils poussent un âne devant eux, ce sont des décadents : us ne sont pas. les r premiers et doivent signifier les premiers. Puis, il se . heurte au consciencieux de V esprit r couché dans un \ marécage pour étudier le cerveau de. Iasangsue, sans remarquer que les sangsues lui tirent tout le sang de sou cœur { le type de la science exacte des spécialistes ); Au détour d'un rocher, il trouve le- grand magicien\ comédien etfauxmonnayeur, celui .qui inent toujours* cTu farderais ta maladie,si tu devais te montrer à ton médecin > ( Il s'agit de Richard Wagner \ Puis suivent tour à tour : le dernier pape, hors de service ./ Vhomme laid et pitoyable ; le mendiant volontaire (Je chrétien d'aujourd'hui» ; le voyageur et son ombre, ^-r II les recueille tous et leur donne rendéz-vbus dans sa ■ caverne ; '■ - ■'■.. ,.y'- .- '
Les voilà réunis, « ces derniers restes de Dieu parmi les hommes, tous ces hommes du grand désir, du , grand dégoût, de la superfluîté ». I/erreur de- Zarathustra a été courte, ces hommes supérieurs ne sont . que décadence et transition. Il en attend « dé plus . forts, de plus hauts, Joyeux et victorieux, ils seront rectangulaires de corps et d'âine Le rire des lions doit encore venir » . Cependant il prépare- pour ses hôtes le repas du soir où il leur prêchera le Surhumain^ lé rire et la danse. * Cette couronne pour ceux qui savent rire, cette couronne de roses *RosenJiran%- Krone) à vous, ô mes frères, je jette cette couronne! . J'ai sanctifié le rire, ô hommes supérieurs, apprenez à.., rire. T » Cfc n'est pas" le large rire satisfait de
(ï) Note iiitro&active de M. Gasx (anonyme; à cette IV e partie. * ■ "
-FÉVRIER j8 9 3
l'optimisme, c'est le rare du pessimisme qri s'est vaincu lui-^iême, qui s'épanpuit au-delà des joies et des peines, ce rire cristallin et . clair, conquis au milieu des combats et des -grandes douleurs.
Encore -une fois, après une dernière faiblesse de ses
'• hôtes, Zarathustra essaie de leur porter la guérison
•de sa grande paix et de son altière béatitude. Alors
- sélèvç dans le silence le mystique chant de minuit \
- le chant des somnambules, cojoameiité et paraphrasé
par le/ vieux sage, puis repris à la ronde! . r
Le v voici,. il est. presque intraduisible.
c O homme, prends garde!
> Que dit minuit profond ? ;
» Je donnais, je dormais,—/ .
> D'un profond sommeil je ifee suis éveillé : — .. , > Lé monde est profond,
;> Et plus piofond que ne pensait lie jour..
> Profonde est sa douleur —
» La joie — plus profonde encore que la peiné : ■■■> La douleur dît : Passe et finis I . . "».Màïs toute joie cherche l'Eternité. .— . ■ : ■ > ; — Veut la profonde Eternité !»....
; Et Zarathustra. abandonne ses hôtes. II a surmonté ; àa dernière défaillance, sa pitié pour les hommes supé- .-; rieurs, les plus malheureux: lia reconnulesigne annonciateur du grand midi, du lumineux avenir. Il quitte sa caverne « ardent etfdrtxomme le soleil du matin, .qui vient des. sombres nuages £. ;.
Le livre se ferme sur cet énigmatiqué' espoir- . :
A considérer dans . son ensemble l'œuvre de Nietzi sche,. on est .frappé tout^Tabord de- la masse d'idées condensée, en quelques volumes, amassée en relativement peu de temps parce cervëau;;d'une constante activité fébrile, de. ce travail de cyclope, accompli . à^nne. main légère, comme s'il lui en coûtait peu de t répandre ainsi le superflu v [i> .V.
Sôus la finesse des. phrases, soûs la grâce des aphorismes, pourtant, quelle profondeur de pensées,
( 1 ) Dans lespace de trois -mois ( automne 1888 ) furent écrits ; le premier livre de la Dépréciation de fouies les va- •ff?.». 1 ? 1 qiiatriéme partie àeZaratJiustra et l& Cr 'pùscule des Idoles. ■ - '..■■'■'.' .■■".' ■ f
170 ; MEfeèVRE DE FRANCE
quel abîme' de réflexions ! $ïées durant ; de longues t courses à pied, au milieu des paysages . sauvages de FEngadine ou sous un pur ciel d'Italie, hâtivement notées au retour ^ dictées, à des femmes le plus souvent, pendant les hivers deJRome, de Turin, de ÎNiçe, . les pages de ses livres,' soigneusement réunies, une fois qu il les avait publiées, n'intérèssâientplus le. phi- ' losophe. -
Il posséda, pàr-dessûs tout, la faculté de vivre ses idées. Il s'en bharge comme d'une, destinée, se laisse dominer par elles , elles rébranlent jusqu'au plus profond de lui-mêjne, puis il les /abandonne, comme on se sépare d'une destinée yécue^ « Une chose qui s r est éçlaircie cesse de nous regarder ^ (i) t a-t-il dit une 1 ois,éf c'est pourquoi il s'efforced 1 obscurcir toujours à nouveau les mêmes problèmes, pour ppuvoir .. les reprendre et les transformer toujours à nouveau-.ïl est «frappé de ses propres pensées,- comme d'un événement,' comme d'un coup dé foudre* > (1) Dans leurs fluctuations incessantes, elles le tiennent tout entier, quoique seulement motivées parles émotions de son tempérament. « Sa vie spirituelle dépend -exclusive-' *ment de sa vie affective: > ( 1) Où le pousse son instinct, son esprit se répandà foison. Derrière chacune . de ses phrases on sent palpiter sa vie intense, aussi son œuvre a t-elle, comme une vie de héros^ quelque- . chose de morcelé, de décousu, dé parfois contradictoire. Perrière sa joie apparente,, on -pressent les gouffres béants : de terribles souffrances. Et sà : souffrance même, lui est motif, dé pensée* Il semblé être sous le coup de ses idées eomme de ses maux physiques, il en tombe malade il en guérit'.
A mesure qu'il va, ses pensées deviennent toujours plus vivantes, plus personnelles, elles se mêlent et se confondent à sa vie affective, elles Tentràinent jusqu'aux frontières du visionnaire, au sacrifice de lui- , même, à sa propre apothéose. « L'antinomie de ses instincts provoque cette scission du moi qui lui permet d'adorer une partie de soi comme un autre être^ mais comme un être supérieur : Zarathustra. > (2 ),Cruel 7 lemerit blessé de ses propres mains, il connaît" la volupté de s'offrir eh sacrifice à son propre mo*<
(i\ Rapporté par Mme Lojj Ândhéas-Salomé (2) Mme Lou Andeeas-Sajuomé, citée plus -haut
.EBVMÉIC 1803 ;: in!
. , Peut-être que seul. ce. qu'il y. à de profondément ha* 7 . main en Nietzsche devrait nous intéresser dans sou*; -œuvre. Dégagée d* sa personnalité, elle tombe, dans, le néant. « Si même mes paroles avaient mille fois = raison, dit quelque jpaftZarathustra, avec mes. paroles vous auriez toujours .tort ! 2. Mais si Ton rétablit les * rapports entré. l'homme et l'œuvre, entre. cette vie de constant sacrifice et de renoncement et le vertigineux édifiée ..qu'elle, a laissé, illuminés .l'un par ï autre;/ r quelle impression de; merveilleuse ■: clarté s'impose au lecteur I « La valeur des écrits de Nietzsche se trouve : ■ . là où sa prodigieuse personnalité parle, à la përsonnâ- . lité^ Le puissant effet que ses monologues aphorisma- ^ques ne cesseront . pas de: produire à son" origine dans la contrainte diabolique, dont il sait pousser/le -lecteur as 'interroger soi-même... dans la contrainte -dé se laisser ébranlerpar des événements psychiques, comme lui ».•■.-■... .. .
',.■* On- tend à faire, croire que l'intérêt -essentiel du phi- ; " lpsophé réside dans sa, polémique contre la morale gltruiste. Comme psychologue, et comme moraliste, immoràliste\ Jdïraifra, sa. valeur est .certainement in- .
l'oeil sur sa entière par 'du sacrifice'
vertu ^essentiellement chrétienne.; ? . ; J '.'- .,' " ' . 5 Pour- progresser dans la; connaissance, il incisait sans cesse sa propre chair, .acte de Fascjète par excel- . lence>(j). On se rappelle les passages significatifs de Zarathustra,: où il glorifie la: mort dés précurseurs, et lui-même \s'est jeté, avec les joies du 'martyre* dans , les bras delà mort spirituelle— de .là :• folié..
Jamais; il ne put se dégager entièrement de son fonds de Christianisme., .hérédité d'une longue filiation reli^- . gieuse. Toute sa vie: il lutta avec, une fureur sauvage ; contre: ce qui, peut-être-, lui tenait le plus à cœur r et il : créa le Surhumain,. puisque, malgré, tout,. il avait be-V soin d'adorer quelque chose , 1\ arrache violemment lès attaches qui le lient à Wagner, le.poursuit.de sa haine . et de son mépris,mais il ne peut s'empêcher. de,l'aimer ., r quand, même, deTaimer jusqu'à verser des larmes aux '; endroits où jadis ils avaient vécu ensemble des heures
(i) M; Servais, déjà cité. 77
inoubliables ( i ). Il ne peut répéter assez souvent sa mésestime à l'égard de lafemme,et sa nature féminine l'attire vers la femme ; il vit. entouré de -femmes, rien que de fëmmes^et, cruelle ironie I son œuvre est le plus" intimement comprise — par une femme.
c: N'est-ce pas ta piété elle-même qui t'empêche de croire en Dieu? Et ta grande probité te "conduira encore par delà lé bien et le mal >, insinue le dernier pape aux discours de Zarathûstra: Sa propre piété a éloigné . Nietzsche de. nos mesquines religions actuelles: Né à une autre époque, au sombre moyen-âge, à rapproche de la Renaissance, quel austère fondateur d'ordre réligîeux, quel puissant artiste au rêve mystique, aurait pu devenir ce moderne antéchrist
rendu aveugle aux côtés lumineux de cette TïoctrineT
Nietzsche abhorre le peuple et ne cesse pas de l'accabler de "ses invectives. I/a- t-il seulement connu ? Ce qu'il injurie sous le nom de peuple, de populace, dé canaille. c est cette désespérante classe moyenne, la platitude bourgeoise, repue et satisfaite. Il faut avoir vu les citoyens de l'Allemagne actuelle, à leurs réunions politiques, à leurs banquets nationaux, à leurs fêtes populaires— l'épanouissement complet de la bête du trou-peau,alors on comprendraNietzsche.S il avait approché lespauvres, les faibles, les parias, les martyrs du travail, . le vrai peuple, peut-être aurait-il deviné quelle force féconde pour l'avenir sommeille encore en lui. Et peutêtre qu'il aurait eu pour ces humbles la véritable pitié, la pitié des Forts, des « doux géants». ,
J'ai parlé derAntéchristtoutàl'heure.Lèrapprochement était inévitable. Si Ton se souvient que Nietzsche lui-même préparait un Antéchrist, et si Ton connaît les évocations poétiques de Ù. Jules Bois, les épopées initiatiques de M : Jhouney, ne retrouve-t-on pas, dans une autre mesure, des analogies bien caractéristiques ?
Il reste Une dernière question : que vaudra, pour 1 avenir, 1 œuvre de Nietzsche? Le philosophe répond lui-même: .
« Vous ne vous cherchiez pas encore lorsque vous m avez trouvé... maintenant^ vous dîs-jè. perdez-moi et cherchez vous vous-même... .„> .
(i) Episode rapporté par Mme Lou AMnàéis-S^AxoMB.
,- ' Nietzsche est un grand déblayeui, iïbalaie les voies, il ouvre de vastes perspectives. À d'autres d ? édifier des .œuvres durables. «: Ceci est mon chemin, fait-il dire à ; Zarathùstra, où donc est le vôtre ? Ainsi je réponds à Ceux qui me demandent le chemin.* "': Zarafhustra fourmille de passages où,, dans, sa langue de symboles, le grand solitaire -nargue ses futurs disciples et ses imitateurs de. l'avenir J
Les canes Nietqsckean ï ( 1 ) sont nombreux aéjà maintenant. Pour eux, lés phrases dû maître sont paroles: d-évangile, et de leur admiration irraisonnée as vou- ' .\ .. dràient masquer leur stérilité et leur sécheresse d^àme,
Nietzsche aimait à parler de Bonaparte comme d'un génit t de puissance 7 d\m homme complet, d'un cri-
ainsi Niétesche restera^ dans révolution des idées^ comme lin phénomène unique. Cette . comparaison . ïera sans doute sourire» *Mais qui donc s'aviseriait de., vivre 5 selon Napoléon > ? •'!'■,. ;
' Henki Albert.
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LE SYMBOLISME v