LES VENDANGES DE SODÔME
A cette aurore, la terre fumait côiixme. une cuve emplie d'un moût infernal, et ïâ vigne, située; au centre de l'immense plaine,, rutilait sous un soleil levant déjà féroce, un soleil pourpre à chevelure de braise qui faisait fermenter d'avance les grappes , énormes, dont les grains, d'une/grosseur surnaturelle^ prenaient des reflets d'yeux roulants, tout noirs jaillis de leurs orbites. Poussée du fond d'un abîme, bouillant de. bitume, cette vigne étalait ses feuillages d'or et de sang avec une abondance de monstrueuse richesse, et ses pampres fous couraient, se tordaient comme de précieux métaux en fusion autour de ses raisins qui s'entassaient à même la molle argile, l'argile blonde, terre charnelle extraordinairement rousse dégageant des par- fums de sève fraîchémêlés à de pestilentielles buées chaudes. Pareille à la bête trop féconde, qu'aucun lien ne doit entraver aux heures douloureuses dés parturitions multiples, elle se roulait sur le sol. avec d'efîrayantes convulsions,, lançant des jets furieux de guirlandes, bras implorants qui se tendaient vers le soleil, semblant à la fois souffrir et délirer, d'une joie coupable mais paradisiaque, tandis que ses moelles surchauffées débordaient d'elle en l'inondant d'une rosée de larmes épaisses. Elle mettait bas n'importe où ces prodigieux fruits d'un brun lustré, velouté ^mystérieuse éclosion du mortel bitume, le rappelantpar leur nuance charbonneuse, leur nuance de sucre satanique distillé à travers des violences de volcan. Et de certaines grappes à demi pourries, aux grains crevant en d'écarlates fentes de lèvres, coulait une liqueur abominablement douce qui grisait les abeilles
MARS r89>-
sir
i eut cruepoudree de safran, jien ne chantait: rien ne remuait ; seul uri : bourdonnement sourd dïn- " -'■ • s £ cte j .^es ■*»*& trépider la yïgne. ainsi qu'une
■ chaudière en éb.ullition.,Au mililu de cette îorâ " de rameau* 'd'or, dans -le primitif pressoir ( une ■: .
auge colossaledegranitljrùt percée d^un trou roiid Çomrue l'autel des sacrifices humains \ un lézard
;.y febuleu^ ;reyêtu d'ëçailles d'un vè*t éiinceS et ;
■-■ d^djmt;^ singulier regard d'hyacinthe, s'allongeait, .enigmatique; son ventre argenté: soulevé detemps entemps par une respiration haletante, ivie
■ luiauss^jxisqu'à mourir.-..;. - ■.;.•.,',' .. ...
Peu.à peu les nuées s'opalîserent, blanchirent ->'' < • . se depomîlèjent de leurs allures de vapeurs'S -
cen f^» se. déchirèrent, s'évanouirent en blêmissant ; pmste ciel se condensa en un unique-soleil.
1 azur pnt.Tm éclat de fèr bleui brûlant silencieul : ' sèment et versa des torrents de chaleur limpide. .
; g-eles.figniers n'amvaiètt!t. pas à faire ■ flotter de ifel ^ S ?°^ b - e i A u %^s-uhs de ces-arbres
,: chéfafs, aux feuilles digitées et velueè, W déformaient en des caprices dé .plantes mécontentes de ■'. 7.^ enlaçaient inextricablement leurs branches luisantes-recôuvertés de tràhsparentéséxcrbis- *
\ f^^S°^^^,^o^t de. bracelets d'amw , et des tiges penchées par le feu d'en haut sur ■ Je teu d : en .bas. avaient des contours souples dlnncK cents accablés. Loin,: tout h l'horizon, derrière le " " dernier bouquet d'arbustes, dominant la ligne ■ .vague.dun.mur.protégéant.uneyi'Ue,se dressait une tour, de pierres .ivoirines, d'une blancheurd ossements, une tour géante qui fuyait enspirale
; vers les çieux. profonds,-, yèrs les cieux violets chemin menant, à l'infini et que faisait fuir dàvah-' tagela spfrèd'unvol de grands oiseaux '. blancs cherchant a se poser à son sommet. :
', -Pe la tour ' lointaine sortirent' ceux de Sodotae ■•■' venant, vers là yigrie.. .:, . * . '
212 MERCVRE DJE FRANCE
Ils. étaient conduits par . un vieillard deux fois centenaire, colosse fnnèbre les. dépassant tous dé", sa tête osseuse, éperdument branlante, sans cheveux, sans dents, sur laquelle retombait le bout d une drapene de lin.. Aux angles dcsès membres ; roides s accrochait, cette draperie comme un linceul. Père,, chef et patriarche, ■ au-dessus de là troupe de sa postérité, sa tête avait l'aspect d'un astre oblong, brillant. d'une clarté lunaire. Il fai- - sait des signes à l'aide d'un, bâton, ne parlant plus ' = depuis bien longtemps. A ses côtés se pressaient • ses hls aines, hommes robustes aux larges barbes noires. L un d'eux, qui se nommait Horeb, portait, suspendu à sa ceinture de cuir fauve des. coupes scintillantes qui s'entrechoquaient mélo- .' dieusement. Ensuite venait un groupe plus jeune composé de ceux, que dirigeait. Phaleg, un -géant presque nu, sans poil, d'une chair unie comme un marbre veiné de rose, avec-une barbé d'un roux brutal : celui-là portait sur sa tête une pyramide de corbeilles d^osier oùl'onavait mis des gâteaux de froment. A une distance respectueuse, les adolescents se jouaient, vêtus de robescdurtes ■ de ceintures ornées de broderies bizarres, et ils ' rejetaient leurs abondantes chevelures en arrièreleurs chevelures blondes comme des toisons dé temmes. Le plus beau d'entre eux, un enfant à la bouche pourprée, aux prunelles violettes, d'une •.couleur dérobée au mystère dès horizons, s'àppe- : -lait bmeus, et naïvement il avaitfestonné de fleurs son étroite jupe de peau d'agneau. Quand il entra dans la vigne, des abeilles, se détachant des grappes, butinèrent sur son épaulé, des abeilles qui, le prenant pour un rayon de miel, tant il était blond, essayèrent de puiser en sachair vierge, sans .lui faire de mal. -. .
Après avoir chanté un hymne d'allégresse les vendangeurs commencèrentà emphr lès corbëiUes. Les âmes, d un mouvement lent, toujours le même, cueillaient les raisins lourds; les .plus jeunes se précipitaient, yoracçs, avec . des . cris. Un ■
MARS:"i893 ; ,.;/'' . : ai?
.moment, le vieillard, assis air rebord de Fange
\ de gfanit, se ; .levait,, .étendait son: bâton, et
tous arrivaient en. foule pour vider les corbeilles
pleines ; pm$ le vieillard Se rasseyait, hochant le
. front, et la troupe repartait emportantlescorbeiUes
... yides^ Les uns s'éclaboussaient malgré eux les
jambes de jus vermeil, les autres volontairement
; se barbpuillaïent la poitrine, Siçéus piétinait
v ^rageusement la vendante, y mêlant des poignées'
: ?, e f? s ^ s sauvages. Vers midi, tous étant fatigués . . ils- s endormirent côte à côte, aux genoux du père,-
'- et le vieux patriarche, demeuré sur le bord de la cuve, en sa pose immobile de statue, paraissait, devant ces plantureux mâles- ruisselants de viiu .1 imagé souveraine de l'éternelle mort: : :
Alprs^ du plus fttochàin bouquet de figuiers sur^ |rt 5 à pas furtifs, une créature étrange : une femme, Elle était mince, "pâle,. nue, et si rousse, tellement .duyetée,. qu'elle semblait revêtue d'un lin imma- ; cùlé. brodé de fils d?6r ; son front.se détachait de lazur du. ciel, net et poli comme une lame 4e
, ; glaive éblouissant; ses cheveiixbalàyaiént la terra em rarnenant autour des feuilles jaunies qui clique* taxent; ses talons ronds, d'une rondeur de pêche,
. posaient à peine sur le sol, et elle marchait en saù-
: -.-tait avec des allures d'animal gai ; maïs les deux boutons de ses seins étaient noirs, d'un noir brûle quifaisait peur. Elle s'approcha de Sinéùs endo^, mangea d'abord tous les raisins de sa cor-, beille, qu'il avait oublié dé vider ; et, les grappes dévorées, bestialement; elle ; se coucha près de fui, . rampaut comme une. couleuvre. Bientôt Penfant: se ré veilla, ayant, senti que des doigts impurs s'ap-; propriaient ses chairs ; il eut un gémissement
. lamentable, seleva, repoussa la femme, ëtàsescris éplprés répondirent les rugissements de fureur de tous ses frères. Le vieillard se dressa, étendit spn bâton ; contre, l'intruse comme s'il avait pu v ; Qir ; de.sës yeux de mort. Tous entourèrent la", femme. .C'était, une, dé tés rôdeuses d'amour que;
. les sages de Sodômë venaient de chasser de leur
si 4 MERCVRE DE FRANCE
vdle. Dans une juste et formidable colère, des nommes de Dieu s étaient réunis pour se débarrasser de ces démentes, qu'une fringale défassions mauvaises hantait du crépuscule, à l'aurore-. Se condamnant virilement à une chasteté de plusieurs années pour ne pas donner le meilleur de leurs forces, durant le temps des récoltes, à ces gouffres- de voluptés qu'étaient les filles de '■ bodome ne gardant que les mèresen gésine et les vieilles, ils avaient répudié jusqu'à leurs épouses, jusqua leurs sœurs. Et elles étaient' sorées des carrefours, avaient fui des rues, meurtries de coups, les seins déchirés, sans vêtement. On les avait poursuivies, comme des chiennes. Lancées à travers le désert, elles S'étaient ruées vers Oomorrhe a travers les sables brûlants. Beaucoup étaient mortes dans la fournaise de la plaine Quelques-unes vivaient exi pillant lés vignobles' Pourtant aucune de ces maudites ne.se repentait" car leur.eorps fouetté de désirs insensés/jouissait
arlnt n™? dn - s6l « 1 -« t Possédait un se£e aussi ardent que les. secrets dessous de la terre.
Or, voici qu'une de ces chiennes affirmait de
enfant 6 ! 8 rPP é tits d'homme en s'attaquantà un entant qui lui ressemblait.
Qui es-tu ? lui demanda Horeb, — Je suis Saraï !
Sinéus se.yo.Uait la face dans son coudé replié — Q ue veux-tu ? dit PhâW. ■■.'"'
— J'ai soif r. fa ■•■■:■ , •■
ret^A W f Yait ! oif i Ils se consultèrent du- If?wV m t! e " r pèire ' farouc M leva son bâtonnet chacun se baissa pour se saisir d'une pierre. -■ .
L^W^ 6 ' ce /? leil . de P^u Monde, étendit en ? omme de ux rayonnements.
mu?' d '^ n accent - si aigu qu'ils reculèrent :• : — Malheur a vous ! .'....•
•"^'Sn*-' J e te reconnais^ dit Horeb, tu m'aè dépouille, une Om t, d e.^p lus . beltes ^ 0ppesci4 .
SÏ5 :
— Et moi; dît Phaleg, tu m ? as conyîé au péché le jour du Seigneur:! ■".. */ :
. — • Moi, cria ' Siriéus» -,' des- larmfes au bord des . paupières,] e ne te connais point, n T ayàhtpas voulu . te connaître ! \ :
- Le vieillard laissa, tomber son bâ ton. - -r.Qu'ellè soit lapidée ! rugirent-ils tous. / :; .La femme n'eut . pas le temps de : fuir. Trente : pierres. volèrent sur elle. ■ ; i ;
Ses seins éclatèrent \én gerbes rouges, et son front se couronna- de bandelettes de. pourpre. Bondissajnt, se tordatit^ elle brouillait ses cheveux avec lespamprë.s: qui là tenaient prisonnière ; puis ' elle se fitpetite,. toute. petite, rampa, humblement serpentine, se glissa dans la cuyè où fermentait le \ , moût, et, ramenant sûr elle; des monceaux de grappes écrasées, elle demeura inerte, augmentant le sang du raisin de toùtle yinexquis de ses. veinès.Çomme elle agonisait encore, ils descendirent : " > dansTauge et la- foulèrent aux pieds, tandis que, / jaillissaient, des ; prodigieuses^ graines ; noires à. reflets d'yëux roulants, /un regard de suprême ../■". malédiction. ■ ; ■'. ,.-. -:\.\ : :.
Au soir, ayant terminé saintement leur tache; \les : vendangeurs se partagèrent les. gâteaux de ; fr6paent b remplirenjt leur, coupe; Dédaigneux de retirer le cadavre, tous ivres '.déjà; plus grisés par la tuerie que parla yendange, ils burent, en blas-" phémant la femme, l'horrible liqtterur empoisonnée d'amour, et cette nuit ménie, pendant que retentissaient au. loin des hurlements de bêtes:inconnues, que l'atmosphère se saturait d'une odeur de soufre, que la tour géante prenait des pâleurs de squelette: sous la morne clarté de la ' lune/ ceux , de Sodoïne commirent^ pour. la première fois, le : : péché., contre nature en les bras de leur jeune - . frère Sinéus, dont l'épaule douce avait là saveur ;
du mieL' . T /'..
: .. > '•*'>" "'. Rachilde.-. '.-..
»*.. . MERCVREDiB -.FRANCE
INSCBIPTION FUNERAIRE