SONGE
Longtemps après minuit, dans la grande ville, dont les faubourgs ^étaient endormis et dontle centre était en train de s'assoupir d^un sommeil, inquiet, une conclusion s'éleva. On ne sait comment se répandit \ la nouvelle qu'une grande catastrophe approchait -et"-. était sur le point d T éclatèr, une catastrophe plus terrible que Tincendie, que l'invasion, que la guerre civile, une catastrophe inouïe et inévitable- Des gens, couraient le long des rues et criaient :
— Nous les avons vus I Malheur I Malheur ï C'est la fin de tout !
Ces clameurs pénétraient dans! les salles brillantes où dansait la jeunesse, dans les hôpitaux où; à la ■ pénombre des veilleuses, le délire et Tinsomnie tourmentaient leurs victimes, dans les bouges de la. dépravation et dans la cellule de rascète r — interrompant partout les voix de la joie et de la douleur, dessoûlant les ivrognes et .ayinarit les sobres. Puis le vacarme , gagnait les chambres à coucher obscures et éveillait ceux qui dormaient. Les fenêtres s'ouvraient, le vent secouait les flammes des bougies, des visages pleins d'enxoi regardaient au dehors, des exclamations entrecoupées retentissaient. Dans les rues, pendant ce . temps, la foule croissait et courait dans une certaine direction, — là où ïè ciel bas et. nuageux se remplissait de sang et de fumée. Quelque part, letocsïii sonnait, bruyant et rapide, d'un rythme de cœurs épouvantés. De ce bouillonnement toujours plus violent s'envolaient, comme. des jaillissements, lès plaintes, arguës des femmes, les pleurs perçants des -enfants, les gémissements de ceux que lafoule écrasait, les invocations des sages. MaiSj bientôt, toutes les voix, et le grondement du tocsin, et les gémissements' et les pleurs, se mêlèrent, 1 se fondirent,, formèrent sur le- chaos ,des. corps humains un ininterrompu et indistinct chaos de
(*)■ Extrait 4e À la lumière de la conscience, pensées et rêveries sur le but de. la vie t .1 vol.', St-Pétersbourg r 1890.
sons. Et Toilà, ittie terreur affola la fouie, là vieille, l'ayeiagle terrer, qui totgotp^/inême aiix jnïnutes Ijes plus heureuses de la vie, se distille quelque part dans l'âme et est prête, à s'abattre : sur là volonté. Maintenant eUe se déchaîna^ prit^son yol, souffla en ouragan, creva les prisons, arracha les amies des mains de la garde; ouvrit les maisons d'aliénés eè délivra -leurs pâles prisonniers. Mais dans la foule frappée .de 'folie,-,... les insensés ne se . distinguaient en rien des. bien portants, les mendiants dès riches., les ■ illustres dés simples. La tertetcr, en un clin d'œil, dispersa, cdmme^de ; la poussière, toutes. lés inégalités, créées parles siè r
■ des, hormis l'inégalité de la forcé, musculaire, arracha .le masque des' usages et des conventions, 'rompit les :
Hens des lois et rendit à^
rel — aspect de bêtes, ég^e^épat impitoyables, maïs
non également fortes^ *En vïain les femmes criaient au
. secours* En vain les riches promettaient^ en échange %
. d'un mètre d'espace .pour, leurs .corps gavés, autant . d'argent quilen fallait, une Heure avant, pour acheter des dizaines, de milliers :de lieues carrées. Et dans *' les xuës bpndéés,pendaut ce témpsj à chaque minute, 1 des portes, des fenêtres ^t dés balcons se, préci-
. pliaient toujours de nouveaux torrenïs de gens, tellement que le mouvement en avant se transformait
. parfois en un douloureux amoncellement de* corps,
■ tournant àla même place. Des vieillards,', ne supportant : pas l'écrasement, rendaient l'âme; mais ; leurs cadavres^
bras tendus et têtes' affaissées, continuaient à être portés et à tourner dans le 'tourbillon des corps, vivants. Là-bas, où. tétait roùge, où c'était la fin de . tout, se poussait la fonley comme une bête aux mille pieds, garrottée et fouettéêJ ./
Et là; au milieu d'une place déjà grouillante de monde, sur ùnè hauteur ; se tenaient d'austères per- . sonnàgés en. vêtements noirs, et chacun d'eux portait de la main droite une^torche brûlante:; par moments* . âé ces torches partaient des lahgTies'dë flamme pourprée et verte, iLluminant les nuages ou; se répandant sur là piace en odeur menaçante, soufrée. Et au-devant des porteurs de torches j sur la même hauteur, se tenait une grande femme, aux yeux enflammés, aur . ; traits comme une prière d'ago,nie, attendrissants et pleins de désespoir.:. - ; '
Et, ayant considéré la femme pâle, jela reconnus. C'était elle, mon énigm'atique divinité,. ma fanatique
muse, conscience affolée démon ame malade, elle, telle que souyent elle m'apparut ces. demies armées liant ma volonté, effrayant mon inspiration, : séchant
m MaiS^t, incarnée en une figure de femme elle se 3 eh face de la. foule confuse, au-devant des Porteurs. Et voilà, étendant des mains, exsangues, la coSehce prononçaenun chuchotement rapide, sen, sibfe au loin, comme on parle dans le délire ou dans
r - a fe suis fatiguée, ô gens, je suis exténuée, je suis lasse de maladie. Toute, je suis comme • une plaie . SEtTOh 1 si je pouvais, semblablement; yous , me . tromper par le mensonge, m'enivrer.! Mais moi - . conscience de vos pensées, tous les poisons de 1 esprit ries en se e ns me rappellent **£*££££ £g .
détourner mes regards du miroir de *a venté, dans lequel je vois réfléchi le mensonge de vos cœurs. Je Sle J briser, en finir avec moi, avec vous, avec cet- Ipufsement'sans but, avec la haine.de tout ce qui est, avec la soif de. ce qui n'est pas., ; ,.,.■£ ...•
Et quand, dans la foule, eut; passé ce plaintif murmure la conscience, élevant la voix, poursuivit : . ^. Voyez-vous, deVrière moi, ces hommes pales -ja. vêtements noirs ? Ce sont les ™gj^'}P&™î%*& les plus loyaux d'entre vous. Chacun dewa fait le salrince des joies de la jeunesse, a passé des nuits , . sans Smmeii, afin d'acquérir pour , vous^ ivres et embarrassés le trésor de la.divme vérité. AUu-
longuement douloureuse ou un suicide instantané. Pour moi çt pour vous ie choisis le dernier.
Un grand cri s'éleva des milliers de. poitrines. Et la
Dans ces torches -. dernière invention f^^}^' main— se cache une force, pernicieuse, méprouvée devait laquelle ne sont rien le feu, le tremblement d| terre la peste. Quand sera levée et jetée à terre ne. fût-ce Wune seule torche, retentira un fracas intolérabfoment assoùrdissant,devant lequel la ^^ du • canon et le tonnerre céleste paraîtraient un épr murmure. Et à la snite de ce *«cas,-tOttl¥B teB ;fcm5M,. enchaînées dans là terre, dans „leau dans 1 air, se libéreront et se précipiteront en lutte 1 une- contre . l'autre. L'air se mettra^ à tournoyer en- tourbillon de