‹ Mercure de France, tome 7Chapitre 63 sur 86 · VINCENT VAN GOGH W · texte numérisé non relu

VINCENT VAN GOGH W

Cet artiste étrange s'est tué à Auvers-sur-Oise, le 2§ juillet 1890. Il avait pour frère Théodore van Gogh, v expert à la maison Boussod et Valadon; boulevard Montmartre. On verra, piar ce frère, la part qu'eut Vincent sur l'opinion publique, en introduisant l'impressionnisme dans la boutique d'une maison des plus , connues et des plus influentes. Mais ce que je veux dire, avant tout,, c'est, que ces deux frères ne faisaient pour ainsi dire qu 1 une idée, que Tun s'alimentait et vivait de la vie et de la pensée de l'autre, et-què quand ce dernier, le peintre, mourut,, l'autre le suivit dans la ..tombe seulement de quelques mois, sous FeïËet d'un chagrin xare et édifiant* - : ."■'■'

Pour comprendre van Gogh, et la voie en laquelle beaucoup d'artistes, non compris encore, marchent, il faut se pénétrer de ces choses : .

i° Qu'il n'est pas nécessaire d'apprendre les beaux-

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(1) Nous commentons- aujourd'hui la' publication d'une séné de lettres, et d'extraits de lettres écrites par Vincent yaVGogJt." à son ami M, Emile Bernard au cours des années 1887-1888-- . .; 1 889-1896. La Notice que jML Emile Bernard place en tête de cette précieuse, correspondance .: complète T par d'intéressants -. détails sur l'artiste et sûr l'homme, Tétude que G.-Albert. Àurier pubiia, en janvier. 1890, dans. le premier - .numéro du' Mercure de France — étude qu'il reprit, remania j augmenta, ■■ et qu'on lira dans le volume des Œuvres Posthumes suivie de la lettre qu'écrivit le peintre au critique à cette occasion. — La lettre autographe' que nous reproduisons, .en fac-simïle " pages 334^335 date de 1887, et c'est <r Arles" qu'il s'agit. Nous ,* donnerons dans nos prochaines livraisons, avec la. suite" des lettres, des croquis, et dessins inédits de Vincent van Gogh. ■ . ••■■■-'■-■■ N.D. L. "IL ■

arts dans mie école; 2 oque le Beau n'éstpas riniita- ,: £* dl ?P *W* Rréétabir, mais l'émanation de Sle . ■ : £? ™<»»tea«» dans chaque vérité nouvelle entrevue par. un tempérament. ' •■..-.

-Van Gogh n'imita m les Grecs,, ni les Romains* il savait.les aimer — ces-pèrfectïôns calmes, en dit-il -^ mais il jugea mutile dé plier son tempérament a des

•formes de Beauté, quï n'émanaient pas dé son sein et

-qm ont cessé dfêtre belles le.jour Ou elles n'ont plus SlPïf scènes ; .car le caractère essentiel du Beau,

■c estla sincérité pénétrante qu'il. revêt, c'est la pro- .

: fonde venté nouvelle qu'il contient. Cette question soulevée, trop souvent, à. été la causé de bien des er- S ?,**? tf™ grayes.discussions. Eugène Delacroix disait (Agendas). : « Y a-t-il.une maniéré spéciale, une

ff if ? M****™*™ V.°^ atteindre ce que l'on appelle . le Beau idéal? Le sentiment, du ,Beau\st>n cetteim- - : pression produite : en nous par un tableau dé Vêlas- ; ■quez,.unç estampe de Rembrandt,- une scène de Shaks-' "' • p.eare ?, Ou bien le Beau nous " est-il révélé par la vue des nez droits; dés.draperies correctes deGhrodet, , Gérard et. autres .élèves de David ? Le Silène est beau . .le Faune ejt beau. ^- La tête de Socrate dans l'antique est.plein^de caractère avec un nez épaté, un bouche lippue et- de petits yeux... ». Et le maître conclut: « Là ■ou un peintre cherchera 1 une expression, un stvle de ■ convention, il sera, tendu, il perdra, son .cachet:, là ^u il. s abandonnera franchement à ' son originalité qu il s'appelle Raphaël, Michel-Angé, Rubensou Rémi Drandt, il sera toujours- sûr dé. sa- grandeur et de sa puissance;», ' • "■., .y. ... ■. "•

-Vincent a pensé la mêjne chose,- comme tout vrai artiste le pense distinct; d'ailleurs', il n'y. a de Beau •absolu, que là ou la .forme, cessé d'exister, et ce. Beau . étant, incompatible. avec là plastique des beaux-àrts . il est. oiseux d'en discuter. L'art étant la vision- du . .'. -sublime, ; que. lui demanderons nous, sinon ' l'accora-: ; . -phssement de cette. mission! là où le- sublimé n'est : pas 1 art cesse> Or, Vincent a vu lé sublime. Etablissons ce que c'est que le sublime eh art. : Uans la vie réelle, c'estla mère qui mèurtpour sauver son enfant, c'est" .l'amour rôhgeàrit d'Eugénie . • Grandet, . çjes£ l'amitié des Pons et dis Smucke, c'est • > ??S?? d .? BalthaiarClaes pour l'absolu; en un mot.; . cest ^éroisme de là. vie: En art- c'est:tout cela et '■ c.est plus que cela encore. Lé sublime en art coin- —

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mence au-delà de l'objet réel, dans la révélation que. nous fait cet objet ; ainsï,la représentation picturale des scènes plus haut citées ne saurait, matériellement parlant, donner, dans son objectivité, la moindre idée de ce qu'est le sublime dont nous parlons. Prenons un temple égyptien, une cathédrale gothique ; là tout est sublime; nous ne îë discutons pas, noûsle sentons; là tout nous entraîne, tout nous prend, tout se fait piéV destal pour nous hisser au-dessus du monde dés ênnuis, des soucis, des affaires, dés affections t^/ranhîques

. et étroites; un souffle immense nous envahit, ces colonnes ont la majesté des grandes forêts disparues,

. mais que le Rêve nous a montrées; ces ogives, ces voûtes énormes, ces cryptes profondes ont la grâce. des branches en avril et le mystère des grottes de la mer. La nature dans son essence est ici, et ce n'est pas la matière, c'est son sublime, c'est son divin et son énorme, c'est Dieu, c'est la toute-puissance et ses vérités gigantesques. Voilà lé sublime en art: montrer une des vérités cachées dans le mystère, le colossal ou la grâce; le sublimé, cest allier le son, la couleur, le parfum pour former cet unisson : l'harmonie; c'est le don! d'analogie, d'affinité, de pénétration ;

: c'est, en un mot, le don de vision. . ' *. ' Vincent van Gogh eut ce don.

Je ne parlerai pas dès toiles qui pourraient le cer- . tifier de suite;, puisque nous en sommes à la publica-. tion de ses lettres,- c'est d'elles que je yeux parler exclusivement. Considérez simplement dans son ensemble ". le paquet que nous publions aujourd'hui, et voyez quelle préoccupation de. tout: Autant de théologie que de sociabilité. Autant de critique que de peinture» Enfin comparez ces lettres les unes aux autres, et voyez comme elles . forment bien les analogues" anneaux d'une même chaîne et cette harmonie qui naît de l'analogie^ Les jjlus grands génies: y sont sans cesse cités-. Noms de dieux, de saints, d apôtres, d& sa-. vants, de peintres,. Jésus, Rembrandt, Giotto r .Dela-r croix, etc.. Chacun de ces noms évoque un monde d'idées qui se répondent, se complètent, et, formant unisson, vous conduisent vers le sublime. — Çest le fait même de ce culte pour les génies qui prouve que van ijrogh avait cette vision suprême dont nous parlons.' ■ '

Sans la vision" du sublime, disais-je, il n'y a -pas d artiste —-et cela est évident : car si l'art- ne contient

aucune de. ces grandes qualités qui font l'homme digne de Dieu, s'il rfest qu'un langage trivial et plat, d'où, vient que ce que l'intelligence humaine a de plus noble est venu „ saris cesse lui demander appui pour démontrer clairement, à l'enfantin cerveau des peuples, les vérités que.le$ plus solides raisons ne pouvaient

. ..lui imprimer^ nifaire comprendre ? Ah ! c'est que l'art . fait sentir, et sentir c'est plus . que comprendre, peut- ■être ! ■ ''■ *'.*.." '- - ;

. . / En effet, faire comprendre c'est établir par une suite logique de raisonnements qu'un fait est devenu possible,, s'est passé; et cela, en disant comment et pour-

quoi il s'est ainsi passé; mais dans la grande question de la divinité, par exemple,, il est aussi impossible de, prouver. Dieu, que. de le nier. Voilà où l'art fait partie 4u domaine sublime, car lui seul peut faire .sentir ce E)ieu, que nulle parole ni raison ne peuvent faire comprendre. Pour éprouver , l'effet de ceci, regardez les œuvres des Primitifs. Nul mieux qu'eux n'a exprimé . ce qu'est le. Dieu qu'ils aimaient, et nulle dèmonstra- . tion ne le prouvera plus -que les élans .d'amour d'Augustin , que lès transports de sainte Catherine de Gênes, et de sainte -Thérèse écrivant sa vie dans des prières. Enfin remontez, encore plus loin, regardez les imagés des dieux grées, les stèles! égyptiennes; les idoles des sauvages; iie passëz-vdus pas par ces sensations successives : sympathie,, frayeur, horreur, admiration, déterminant les sentiments : crainte, amour j attache- '. ment?. L'art a doue, e^riiné la divinité, et, lui seul ayant pu le faire, il est devenu le langage divin, ce qui. explique lé. peu dé, valeur de ses autres tentatives, fart n'est donc pas la représentation de ce qui est, mais de Féternelle vérité cachée sous là formé. chân- . géante des>bjéts et des êtresy des mondes et des dieux.

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Voici maintenant les notes que je' reçois dé M. Bonger,: un très sincère admirateur et un ancien ami de: Vincent, qui fut peut-être un des premiers: à deviner, au milieu de la méconnaissance générale, le g-énie du peintre.. .'-..- .-. \ / . -. - .

« Vincent van Gogh est né le 30 mars 1853, à Groot- Zundert (Hollande) ; — il est mort à Auvers-sur-Oïse le 29 juillet;i89o. Elevé à la. campagney, aimant les plantes, les bêtes ; profondément religieux, d'une foi

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simple, voyant Dieu partout. Commence Ta vie pra^tique chez Goupil, à La Haye, après. dans la même, maison à Londres, et en 1872 à Paris. Quitte au bout d'une année, ne pouvant se faire aux exigences du commerce, se révolté contre tout. Retour en Hollande pour très peu de temps. S^enva à Londres où il gagne sa vie comme maître, d'école — temps -.tries difficile. . Les questions théologiques le préoccupent. Souffre de la discorde née des préceptes de l'Evangile etdu Christianisme tel qu'il est pratiqué généralement. Se ré^ soud â. faire des Etudes théologiques et à se faire pasteur à sa manière. Se * sent apôtre. : En 1877, est à Amsterdam où il suit les cours de théologie, ne les achève pas. S'en va dans le Borfnàge (Belgique) prêcher chez les mineurs. * . .

» Quoique ayant toujours dessiné et modelé, ce.n'est . qu'après 1882 qu'il commence à s'occuper exclusive- ; ment de peinture, et va à latelier, àLa Haye, jusqu'en . 1884* Fait un court séjour à Dreuthe (nord de la Hollande), puis à.Nunen,où habitent, ses parents; enfin travaille à Anvers, et vient à Paris au commencement de 1886. »■ : . ■

C'est en 1887 quëjel'ai connù,dans la petite chapelle ardente qu'est la boutique èupapa, Tanguy, 9,rue Claudel, J'ai dit ailleurs {Hommes a ^Aujourd'hui) l'étonnante surprise que fut ce front étrange et la visite qu'il me fit faire à son atelier, rue Lepic. Cétaient,au troisième, dans un appartement dominant Paris et habité aussi par Théodore, une collection de tableaux assez bons de l'Ecole romantique, puis beaucoup <te çré- ; pons japonais, des dessins chinois , des gravures d* après Millet, Il y avait un gros meuble hollandais dont les tiroirs étaient pleins déboules de laines enchevêtrées, . mariées, unies dans les .accords "les plus inattendus; puis il y avait aussi dans, ce gros meuble des dessins, . des peintures, des croquis, de Vincent cette fois. Des vues de Hollande surtout mè frappèrent : cela était: net, précis, nerveux et plein de style, et ces étonnants visages de travailleurs aux nez énormes, aux bouches lippues, aux airs niais et féroces, dont les f Mangeurs de pommes de terre », une effroyable toile, furent le dénouement. .

Vincent lisait beaucoup; Huysinans et Zola, parmi les' contemporains, l'avaient fortement impressionné.. Dans l'un, une mâle force l'attifait, et dans l'autre, . une causticité aigre, un coup de fouet bien cinglé sur

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. des types vrais, car toujours il eut le faux en horreur;

Chose étrange j les œuvres plus spîritualistês lé:re-

qùéraient peu," et des jeunes poètes, de Baudelaire

.même, il ne disait rien bu n'avait qu'un sourire. J'ai plus tard compris cela quand il m'écrivit qu'il n'y avait d'art que dans ce qui. est sain. Je n T âi jamais crû, ; jpornme lui, que Baudelaire fût malsain; ' . ''*•".

E.es; contradictions les plus bizarres se rencontraient' souvent- dans cet -esprit- travaillé et Chercheur;. il ai-

. inait les peintures de.Ziem' par exemple : cette Vemsè à la crème et au bleu de blanchisseuse, qui. se prélasse

■ depuis .quelque vingt, ans à ïà façade des pâtissiers de la rue Laf&tte. avait des. . charmes pour lui ; Q-pré^ tendait que c'était là de la couleur de coloriste ; plus ■ tard il. en Revint, c'est ainsi que je le' trouvai un jour'.-. .-■■ en -grande conversation avec Ziem lui même, .devant ■ une maison dont. les balcons étaient soutenus-par des; " ; . crocodiles..... .- . ".- \ ■■■•, '. \ - : ;

Très homme du monde, le peintre célèbre parlait de Delacroix, il racontait un toast porté, par les parti- .

.sans du grand, Romantique, en-plein, dîner officiel. Cela, .-■' fera un pçu comprendre, - comme je le. compris moi -, même, pourquoi Vincent aimait Ziem :: —7 : il avait connu Eugène Delacroix.», et lutte pourluï. ,'•'

C'était -Je plus noble caractère d'homme qu- on puisse rencontrer, franc, ouvert, vif au possible; avec une certaine pointe de malice drôle ; excellent ami, inexorable juge, dépourvu de tout égoïsme et de toute ambition,, comme; le prouvent ses lettres si simples, où. .-; il est aussi bien lui-même que darig ses innombrables toiles-/. . . % / ' ■■.■ ; '"' " - ., ; :. ;'" ,

. Nou& avons donc perdu le plus solide dés amis en : même temps que le plus artiste d'entre nous quand, par un beau soleil de juillet, il alla derrière le château;

- d'Auvërs sç déshabiller de la vie; Quelque déchirante \ que soit cette vérité, il faut bien la dire, et la lettre où il est question de la vie plate et de la vie. ronde ne sera pas sans éclairer un peu sur ce qui a pu dé-, èider Vincent à en venir là.- N'à-t-il pas eu-la curiosité

■ ; .d*autre. chose?... ; ' ,/ ■■' ; .■:

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Il faut finir cette notice trop courte, et trop longue pourtant. Je crois, avoir tout dit pour ce qui est du . peintre.- Les lettres écrites au frère Théo prouveront:

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