CHAPITRE IX
Des premières élections régulières de 1877 aux événements de 1882
Sommaire. — Achèvement des constructions. — M. l'abbé de la Croix et l'œuvre des petits contrats. — Chapelle ** trop belle ! " — Épreuves pour la fondatrice. — Cause du refroidissement avec la maison de Montréal. — Mgr Raymond explique les choses. — Le 25e d'épiscopat de Mgr Joseph. — La part qu'y prend le Précieux-Sang. — Consolations venues à Mère Catherine-Aurélie de sa propre famille, la " petite Aurélie ". — Ses beaux sentiments pour son vieux père. — Ses multiples occupations. — Le charme de ses lettres. — Ses remerciements aux souscripteurs des " petits contrats ". — Elle encourage ses filles de Toronto. — Gêne dans les relations avec Montréal. — La confrérie du Précieux-Sang voit son siège transporté dans la chapelle des Sœurs. — Voyage à Rome de Mgr Moreau. — Mère Catherine-Aurélie lui écrit au sujet de l'approbation des constitutions. — Mgr Joseph s'occupe de la rédaction de ces règles. — Il en écrit aux Sœurs de Toronto. — Mère Catherine- Aurélie, qui se trouve là, lui répond. — Elle écrit de nouveau, à ce sujet, & Mgr Moreau, à Rome. — Pas de suites immédiates. — Mort de plusieurs Sœurs. — Vie fervente. — La gêne persiste avec Montréal. — Une détente. — L'œuvre se continue. — Le travail de rédaction de Mgr Joseph. — Mandement de Mgr Moreau approuvant les constitutions. — Réélection de Mère Catherine-Aurélie comme supérieure (12 décembre 1881). — • Elle aurait volontiers déposé le fardeau, l'une de ses lettres en témoigne.
|U monastère de Saint-Hyacinthe, Notre-Seigneur était
désormais plus convenablement logé. Il habitait, en
tout cas, une enceinte assez vaste pour y recevoir ses
amis, et, tout à côté de lui, ses pieuses adoratrices.
Mais M. l'abbé de la Croix n'avait pas fini sa besogne.
jâ chapelle et le chœur auraient bien eu besoin sans doute
d'être décorés. Cela devait venir en 1S86. Pour l'instant,
ce qui pressait le plus, vu l'accroissement constant du personnel
de religieuses et de novices — il s'élèverait, en novembre 1882,
à 47 professes, avec 4 novices et 2 postulantes, sans parler des
234 MÈRE CATHERINE-AUHÉLIE
35 religieuses des monastères de Toronto et de Montréal et de 15 défuntes — c'était l'achèvement de l'intérieur du maître-corps des bâtisses, c'est-à-dire la construction et l'aménagement des cellules, des infirmeries et des divers oflSces. M. de la Croix se multipliait sans s'épargner. Tous les dimanches et chaque fois que les circonstances s'y prêtaient, il prêchait et il quêtait à la chapelle. D'autre part, il profitait de ses nombreuses relations à Montréal, dans tout le pays, et même en France, pour insinuer aux uns et persuader aux autres que l'œuvre à laquelle il se vouait était digne de tous les encouragements et de toutes les générosités. Dieu permit que, bien souvent, ses délicates ouvertures eussent du succès. Les libéralités furent nombreuses et substantielles. Avec l'autorisation des évêques, l'entreprenant et si zélé abbé visita, dans leurs cures respectives, les prêtres amis de l'institut. Il les prévenait à l'avance de son intention d'aller les voir, indiquant le but de sa visite. La plupart, pour ne pas dire tous, annonçaient, pour le dimanche suivant, un sermon et une quête, et, à chaque endroit, M. de la Croix quêtait après avoir prêché. Les recettes provenant de cette source furent abondantes. De plus, on avait des abeilles au monastère et quelques-unes des tourières de la communauté réussissaient " admirablement " la confection du savon. Convaincu qu'il ne faut rien négliger devant les multiples exigences de constructions coûteuses et que c'est avec les petits cours d'eau que la nature alimente les grandes rivières, M. l'abbé obtint qu'on utilisât, pour ses constructions, ces modestes ressources. Mais cette double industrie fut surtout riche en promesses. Et, nous le répétons, le temps pressait.
M. de la Croix eut alors l'idée de ce qu'on a appelé les petits contrats. Ce fut, en une autre édition, l'histoire connue de l'œuf de Colomb ! Voici en quoi consistait ce projet, et bientôt cette œuvre, que Mgr Moreau avait bien voulu approuver, encourager et bénir. Le petit contrai supposait naturellement deux parties
contractantes : les Soeurs Adoratrices du Précieux-Sang d'une part et, d'autre part, leurs amis souscripteurs et bienfaiteurs. Toute personne qui s'engageait à donner trois piastres par année pendant cinq ans à l'œuvre de l'institut recevait un blanc de contrat — billet promissoire d'un nouveau genre — par lequel toutes les religieuses s'obligeaient à céder à l'intention de cette personne une part perpétuelle, c'est-à-dire pour toute leur vie jusqu'à leur entrée au ciel, de leurs prières et œuvres satisfactoires. Les contractants souscripteurs, eux, pouvaient s'acquitter tout de suite de leurs obligations, en versant quinze piastres au trésor de l'œuvre. Les religieuses, par contre, s'engageaient pour toujours. Rien de plus simple, on le voit, étant donné que, depuis longtemps, nombre d'amis et de fervents recouraient aux bons offices devant Dieu des adorai rices-expiatrice.s. Mais, comme dans l'histoire de l'œuf du grand découvreur, il fallait y penser. Et c'est M. l'abbé de la Croix qui eut ce mérite. L'œuvre fut lancée le 19 mars 1878, jour de la fête de saint Joseph, le pourvoyeur à qui on avait accoutumé de s'adresser avec tant de confiance, depuis qu'il avait " décidé " Mgr Joseph, à l'origine, à faire la fondation. C'était, cet appel nouveau à la charité, comme une semence pleine de promesses qu'on jeta, un peu partout, aux quatre vents du ciel, là où l'on espérait trouver une terre bien préparée, nous voulons dire des cœurs généreux. Et voici, d'après l'annaliste, à qui nous empruntons la substance de ce récit, ce qu'il advint de la verte semence : " Saint Joseph, lisons-nous sous sa plume quatre mois plus tard (25 juillet 1878), nous exauce vraiment au-delà de nos espérances. Déjà, nous comptons plus de quatre cents souscripteurs (ce qui assurait six mille piastres environ) à l'œuvre de nos petits contrats. Dans plusieurs localités, des zélateurs et zélatrices dévoués s'occupent à nous en chercher d'autres. Mgr de Saint-Hyacinthe, Mgr de Germanicopolis et Mgr Raymond ont voulu être nos premiers
236 MÈRE CATHERINE-AXJRÉLIE
contracteurs. A leur suite, nous trouvons les noms d'un grand nombre de messieurs du clergé des différents diocèses de la province et même des États-Unis. Plusieurs citoyens éminents nous envoient, avec leur souscription, les meilleurs témoignages d'intérêt et d'estime. On dirait que le sang de Jésus fait passer un souflSe de dévouement et de charité sur les âmes chrétiennes en notre faveur. Puisse le divin maître, en retour, les combler de ses bénédictions en exauçant les vœux de nos cœurs reconnaissants ! "(12)
Très confiant, mieux encore, moralement certain que cette initiative réussirait, M. de la Croix, dès le 18 jan^âer 1878, avait fait reprendre les travaux de l'intérieur du maître-corps et de Tachèvement du chœur des religieuses qui n'avait pas encore de stalles. Ce prêtre-artiste, qui possédait aussi le sens de l'organisation pratique, avait précédemment beaucoup voyagé dans nombre de beaux pays. Il avait visité, en Europe, quantité de monastères de moines et de moniales. Il paraissait si renseigné sur ce qui convenait qu'on lui abandonna absolument la direction des travaux. Quand tout fut terminé, à l'été de 1879, Mgr de Saint-Hyacinthe permit pour quelque temps la visite du cloître aux personnes du dehors. Le 14 septembre de cette même année, l'annaliste note, en effet, qu'au grand contentement de la communauté, Mgr Moreau a fait fermer, ce jour-là, le monastère aux nombreux visiteurs qui affluaient " depuis plus de quatre mois ".
(12) L'œuvre des petits contrats a continué de subsister et d'être bénie, nous apprend, en 1911, l'auteur du Lirre d'or. Non seulement plusieurs évêques y prirent intérêt, mais le pape Pie X lui-même a bien voulu signer l'un de ces petits contrats. Le 1er mai 1905, Mgr Paul LaRocque, évêque de Sherbrooke, et cousin des deux Mgr LaRocque de Saint-Hyacinthe, présentait au pieux pontife, de regrettée mémoire, pour approbation, l'un de ses modestes billets d'affiliation à l'œuvre du Précieux-Sang ! Le pape lut le blanc du petit contrat, mais avant de le signer, il remarqua en souriant " qu'il fallait payer quelque chose ". " Quant à cela, très Saint Père, je m'en charge ", répartit Mgr de Sherbrooke. Comme de juste, à son retour au Canada, Mgr Paul LaRocque a tenu à payer la dette du pape ! L'anecdote nous a paru trop jolie pour que nous ne la rapportions pas, au moins en hors-texte. — Note de l'auteur.
Le 27 novembre 1879, eurent lieu la bénédiction du monastère et l'inaugurotion de la clôture. La cérémonie fut présidée par Mgr Raymond en l'absence de Mgr Moreau, en voyage à Rome. Le genre de style que M. de la Croix avait adopté était nouveau au Canada. " Très distingué, très imposant, lisons-nous au Livre d'or, en même temps que très élégant, ce genre fut trouvé " trop beau " par quelques-uns. On oubliait sans doute, ou on ignorait, qu'une construction tant de fois reprise et qui, chaque fois, avait dû répondre à tant de besoins divers, ne pouvait pas ne pas contenir quelques défectuosités architecturales. M. de la Croix s'était appliqué à les faire disparpître, quand il avait fallu donner de l'ensemble à l'édifice, et cela, au moyen d'arceaux plus ou moins prononcés et multipliés, soit par nécessité, soit par symétrie. Il en résulta que ces arceaux, d'un fort bel effet, parurent " trop beaux "... Mère Catherine-Aurélie, émue de ces critiques, communiquait un jour ses appréhensions à un Père Jésuite, de ses amis : " Ce n'est pas assez simple, me dit-on, c'est trop riche. . . " — " La seule richesse que je vois là, répartit le Père, c'est celle de l'intelligence et du bon goût. M. de la Croix a réalisé l'idéal d'un monastère de contemplatives. On ne sera jamais triste et on ne s'ennuiera jamais, Aurélie, dans votre monastère, et cela c'est excellent. " Une autre fois que quelqu'un des visiteurs louait " le magnifique intérieur du monastère ", la fondatrice répliqua, non sans quelque ironie : " On ne cesse pas de me dire que mes filles sont des saintes, eh ! bien, j'ai voulu les mettre toutes vivantes dans un reliquaire ! " La vérité vraie, c'est que l'excellent abbé de la Croix avait su faire beau, sans donner dans aucun luxe intempestif et en restant dans la note juste. Aussi» disons-le tout de suite, quand il partit pour d'autres cieux vers 1882, on garda, et on a depuis toujours gardé, au monastère de Saint-Hyacinthe, son souvenir et sa mémoire en bénédiction.
Dans ce " reliquaire ", comme avait dit plaisamment la fondatrice, que devenaient les " reliques vivantes ", et, dans les maisons-
238 MÈRE CATHERINE-AUBéLIE
filles de Toronto et de Notre-Dame-de-Grâce, comment se conservait " l'esprit " de l'institut ? Hélas ! sur notre pauvre terre, même chez les plus saints et les mieux intentionnés, il faut toujours qu'il y ait des ennuis et des tribulations. Il n'y a pas icibas de beau ciel sans nuage. D'une façon ou d'une autre, il faut que les épreuves viennent. De 1876 à 1882, l'institut du Précieux-Sang et sa fondatrice-supérieure en eurent leur large part. Les premiers nuages vinrent, croyons-nous, du pied de la aïontagne de Montréal et de M. Maréchal. Non pas, certes, que nous voulions, en quoi que ce soit, mettre en doute la sincérité dans le désir du bien et la pureté des intentions de ce très digne prêtre. Mais, nouj l'avons dit, il aimait à agir par ses propres moyens. Deux ans après la fondation de " son " monastère, il manifestait déjà une certaine froideur à l'endroit de la maison-mère. Le 26 février 1876, Mère Catherine-Aurélie écrivant à la supérieure de Notre-Dame-de- Grâce, après avoir pieusement insisté sur l'importance de la fidélité aux moindres points de la règle des Sœurs du Précieux-Sang, ajoute : " Votre cher père supérieur est-il malade ? J'avais compris que c'était lui qui devait vous prêcher la retraite... Vu qu'il prend une si grande part à votre œuvre, soyez assez ferventes pour obtenir de Notre-Seigneur qu'il lai fasse comprendre qu'il ferait mieux de faire quelques apparitions au monastère de Saint- Hyacinthe. Autrement, nos Pères (fondateurs) ne pourront se défendre d'être gênés et défiants avec lui . . . Si quelque chose lui a fait de la peine, pourquoi ne pas s'expliquer, ne pas le pardonner, ne pas l'oublier?... Si quelques petites humiliations lui sont venues par nous, ou à cau^e de nous, pourquoi ne pas s'en réjouir au lieu de se laisser abattre et de se cacher ? Ah ! Que je souffre de l'état actuel des choses ? " Il faut croire que la tension persista, car, deux ans plus tard, dans une lettre fort délicate, adressée au curé lui-même, tout en se réjouissant de ce que M. Maréchal veut faire du Précieux-Sang l'œuvre de sa vie, elle lui mande
expressément (28 mai 1878) : " Je savais que si des nuages avaient pu empêcher les rayons de votre charité de pénétrer aussi chauds (que jadis) jusqu'aux personnes, du moins ils n'avaient pas mis d'obstacles à ce qu'ils se répandissent sur l'œuvre ellemême ..." Et, à la fin de cette même lettre, elle disait encore : " Maintenant que le fleuve ow6/iesten pleine navigation (en ce sens qu'on y navigue de part et d'autre), je me demande s'il ne vous amènera pas plus souvent au monastère de Saint-Hyacinthe? Cela me semblerait nécessaire pour prouver l'eflîcacité de son action sur vous, soit dit sans rancune et sans malice. . ."
Il est naturel de se demander quelle était la cause prochaine ou éloignée de ce refroidissement. Le point est a«isez difficile à élucider à la distance où nous sommes de ces événements et parce qu'on en parle avec une réserve qui s'explique dans les correspondances du tempi. Les appels à l'unité de la fondatrice écrivant à ses filles de la montagne l'indiquent probablement. " Jésus veut, leur précisera-t-elle le 27 décembre 1878, que nous soyions une armée de vaillants guerriers pour combattre contre tout ce qui n'est pas l'esprit religieux ... Il veut que nous marchions en lignes serrées, appuyées les unes contre les autres par l'unité la plus parfaite . . . Il veut que nous ne formions qu'un seul corps d'armée marchant au même combat et à la même victoire, n'ayant toutes qu'un seul drapeau à notre tête et un seul mot d'ordre pour signe de ralliement. Notre étendard, vous le connaissez, mes filles, c'est la croix teinte du sang de Jésus ; notre mot d'ordre, c'est celui du sacrifice ..." On se rappelle que M. Maréchal avait affirmé, en 1874, qu'il ne voulait pas fonder une nouvelle communauté. Il nous semble que, en 1878, il avait quelque peu évolué. Mais nous aurons occasion d'y revenir. A ce premier motif de désunion, il s'en joignait d'autres. " Pour cette affaire de votre terrain, écrivait Mgr Jo.5eph, le 4 septembre 1877, à la supérieure de Notre-Dame-de-Grâce, comme pour toutes celles qui vous concernent, je me tiens, non dans
240 MÈKE CATHERINE- AURÉLIE
rindifférence, mais dans un entier dégagement personnel. Il en est de même de certaines questions qui intéressent tout Tinstitat. J'en laisse volontiers la décision à la sagesse des trois prélats (ceux de Saint-Hyacinthe, de Toronto et de Montréal) qui protègent les Sœurs du Précieux-Sang dans leurs diocèses. Mais le moment est désiré par moi, où, de leur commun consentement, l'œuvre que j'ai ébauchée sera parachevée. Le bon Dieu voudra bien me laisser voir l'exécution de ce désir avant ma mort, qui ne peut se faire longtemps attendre... Certains désaccords entre les opinions de ces évêques empêchent l'adoption finale de quelques mesures. Ainsi, Mgr Lynch est très opposé à l'adoption du bréviaire romain et l'opinion du pro-légat (Mgr Conroy), que j'ai consulté, paraît être tout à fait la même (celle de Mgr Fabre était à l'opposé) . . . Sans doute, si je consulte les apparences, d'autres dissonnances ont déjà surgi . . . De là mon désir d'une entente commune. Je l'attends en tout dégagement ..."
Pour respectueuse qu'elle fût des supérieurs majeurs, ces tiraillements ne laissaient pas, évidemment, que d'embarrasser et de gêner Mère Catherine-Aurélie. Nous verrons en plu.^ que cette sorte de tension devait avant longtemps s'accentuer encore, quand s'y ajouterait l'oppression de voir le souffle de l'indépendance agiter jusqu'à l'âme de quelques-unes de ses filles. En attendant, comme il arrive toujours, le bon Dieu lui accordait des consolations. C'était d'abord la constance de la bienveillance de ceux qu'elle appelait si justement " nos Pères ". Au mois de mai 1877, comme elle se trouvait en visite à Notre-Dame-de- Grâce, Mgr Raymond lui écrivait : " Je suis affligé de ce manque d'expansion que vous trouvez dans vos filles de Montréal. J'ai l'intime conviction qu'il y a chez elles, pour vous, l'affection la plus tendre, la confiance la plus entière. Mais elles interprètent mal ce qui a pu leur être dit sous le rapport de la direction. Voici comment je m'explique les choses. Mgr Fabre, frappé des abu.*»
de la direction dans quelques communautés, a voulu mettre en force un rescrit venu de Rome. . . Il est dit dans ce document, émanant de l'autorité papale, que " la manifestation de la conscience dans la direction doit se borner à la transgression publique des constitutions et au progrès dans les vertus, et cela non obligatoirement mais facultativement ". Ce sont les paroles textuelles. Il est évident, par la teneur même de ce rescrit, qu'il n'est pas interdit à une Sœur de s'ouvrir à sa supérieure sur les aridités qu'elle peut éprouver, sur la manière dont elle fait l'oraison, sur les grâces particulières qu'elle peut recevoir, et de lui demander des avis pour la pratique des vertus. Il y a là un champ encore assez large pour qu'une supérieure puisse faire beaucoup de bien à ses Sœurs. . . Je regrette l'interprétation donnée à ce qu'a pu dire Mgr l'évêque de Montréal . . . J'ai moi-même souffert de ce qu'à Notre-Dame-de-Grâce aucune des Sœurs que j'ai formées à la vie religieuse, et dirigées plus ou moins longtemps, ne m'ait demandé un entretien spirituel . . . J'ai été un peu blessé, je ne devrais peut-être pas le dire, de ce qu'on ne m'ait pas dit un mot des quatre lettres que j'ai écrites aux nouvelles professes. Néanmoins, dans mes divers voyages à Montréal, j'ai reçu tant de témoignages d'affectueuse disposition de leur part que je n'accuse nullement leur cœur d'indifférence à cette expression de mon intérêt à leur égard. Je crois que Dieu permet de temps à autre des choses de cette nature pour qu'on agisse uniquement pour sa gloire et avec un zèle parfaitement désintéressé, exempt de toute recherche de satisfaction personnelle. Je suis persuadé, ma chère fille, que, malgré la retenue dont vous pouvez avoir à vous plaindre, vous ferez avancer les Sœurs que vous visitez dans les voies spirituelles. . ." C'était là de bien bonnes lignes à lire. Mais elles font voir aussi que la fondatrice avait à souffrir.
Son autre père consolateur, Mgr Joseph, ne lui ménageait pas non plus sa sympathie. On fit, en octobre 1877, le vingt-cinquième
242 MÈRE CATHEHTNE-AtTRÉLIE
anniversaire d'épiscopat du vénéré prélat, et cette fête des noces d'argent eut lieu tout naturellement au Précieux-Sang. Dans une circulaire au clergé, datée du 1er de ce mois, Mgr Moreau avait annoncé l'événement. " Nous savons tous, écrivait-il, ce que Mgr de Germanicopolis à fait pour le diocèse. Sa vie presque toute entière s'est consumée au service de notre Eglise, et, quoique retiré aujourd'hui des affaires, il n'en continue pas moins à se dévouer à son bien et à sa prospérité, en priant dans sa solitude pour le succès de ses œuvres et en dirigeant ses instituts religieux avec un zèle qui me pénètre pour ma part de la plus vive reconnaissance. Je remercie le ciel tous les jours de m'avoir laissé pour guide et pour conseil ce pieux et savant pontife, qui voulut bien m'honorer de sa confiance lorsqu'il était chargé de l'administration de ce diocèse, et qui, aujourd'hui, m'est d'un si puissant secours dans les labeurs et les difficultés qui se rencontrent dans l'accomplissement des multiples devoirs de la charge pastorale. . . J'ai dû faire violence à la modestie du digne prélat, à son amour du silence et de la retraite, pour l'amener à consentir à figurer dans ce beau jour, mais j'ai compris que j'avais un devoir à remplir..." Comme, cette année-là, le 28 octobre, jour anniversaire du sacre de Mgr Joseph en 1852, tombait un dimanche, Mgr de Saint-Hyacinthe fixait le 25, jeudi précédent, pour la célébration du jubilé d'argent. Mgr Joseph devait assister " paré " à la grand'messe, dans la chapelle du Précieux-Sang.
Il est à peine besoin de dire que personne plus que Mère Catherine-Aurélie et ses filles n'entra avec ferveur dans le véritable esprit de cette célébration des noces d'argent épiscopales du tant vénéré fondateur. Nous n'en voulons rapporter qu'un seul témoignage. " Au milieu de ce concert de voix qui s'élèvent de toutes parts pour féliciter Votre Grandeur de ce qu'il lui est donné de voir un si beau jour, écrivait-on le 24 octobre du monastère de Notre-Dame-de-Grâce au vénérable jubilaire, nous aimons à
croire, Monseigneur, que votre cœur de père et de fondateur se plaira particulièrement à écouter celle» de vos vierges du Précieux- Sang. C'est pourquoi les absentes du cher berceau, ne formant qu'un seul cœur avecleursbien-aimées sœurs de Saint-Hyacinthe, s'unissent à elles et à leur chère mère pour vous offrir l'hommage de leurs respectueuses et filiales félicitations à l'occasion du vingt -cinquième anniversaire de v^otre si fructueux épiscopat ..." Et l'on souhaitait au jubilaire de voir le jour de ses noces d'or, ce qui l'aurait conduit en 1902, à 94 ans ! De Toronto, pareillement, les meilleurs vœux furent adressés au vénéré père et fondateur. A Saint-Hyacinthe même, on le comprend, ils ne furent pas moins ardents. La fondatrice, mieux que toute autre, connaissait la bonté de ce grand cœur, et, mieux que personne, elle s'entendait à exprimer les plus beaux sentiments. A quelque temps de là, le 11 décembre 1877, elle écrivait aux Sœurs de Notre-Dame-de- Grâce : " Quel fondateur le ciel nous a donné ! Plus tard, celles qui nous succéderont diront sans doute : " Que ne l'avons-nous vu, que ne l'avons-nous connu ! " Et il leur semblera que, si elles avaient vécu de son temps, elles auraient été plus ferventes, plus régulières, plus véritablement filles du Précieux-Sang. Nous qui avons le bonheur de le posséder, sachons en profiter et en remercier le Seigneur. . ." Et le 20 février 1880, elle écrira encore, aune religieuse, en parlant du vénéré Mgr Joseph : " Que de fois je l'ai vu se renoncer, supporter avec une patience de saint mille petites contrariétés, s'accuser de nonchalance et de tiédeur, quand il est visible que son cœur est un perpétuel foyer de sainte ferveur et d'héroïque amour. En présence de cette vertu si forte, si suave et si belle, comme je trouve la mienne pauvre !. . . Oh ! c'est bien ainsi que Jésus aime en esprit et en vérité, c'est bien ainsi que devrait l'aimer une victime fidèle et généreuse. . . Demandez pour moi le pardon et la grâce de marcher sur les traces de notre commun Père ..."
244 MÊBE CATHEHINE-AURÉLIE
De sa famille aussi, de ceux qui lui étaient unis par les liens du sang, venaient à Mère Catherine-Aurélie de saintes joies. Le 10 juillet 1878, nous lisons sous la plume de l'annaliste : " L'anniversaire de naissance de notre Mère s'est passé dans la prière et dans un joyeux recueillement. . . Pour bouquet de fête, nous lui avons offert la petite Aurélie (sa nièce, sœur de la petite Marie, devenue Sœur Aurélie-de-Jésus) vêtue du costume des novices. L'enfant paraissait toute fière d'être transformée en petite Sœur et se promenait gravement, les mains sur son scapulaire . . . Notre mère s'amusa beaucoup des gentillesses de l'enfant, et nous eûmes la joie de voir que rien ne pouvait lui plaire devantage que ce bouquet vivant. . ." Et, moins d'un an après, le 26 février 1879, l'annaliste raconte : " La petite Aurélie compte aujourd'hui ses trois ans accomplis. Les supérieurs ont permis de l'admettre définitivement au monastère, pour y être élevée à l'ombre de l'autel, comme autrefois Marie au temple de Jérusalem. Mgr de Germanicopolis a voulu faire lui-même la cérémonie de sa présentation devant ses parents réunis et émus. Notre Mère et Sœur Aurélie-de-Jésus l'ont conduite à la grille du chœur ..." C'est là un détail qui paraîtra peut-être puéril, ajouterons-nous, mais qui n'en met pas moins en relief le bel esprit de foi et de simplicité religieuse dont on vivait dans l'institut et chez ceux qui, par le sang, touchaient de si près à sa fondatrice. Le vieux père de Mère Catherine-Aurélie vivait encore à cette époque. Il ne devait mourir que le 25 novembre 1883, à 82 ans. Il s'était remarié plusieurs années auparavant, et on leur avait fait, à sa digne femme et à lui-même, une place à la maison blanche, où ils menaient en paix une existence tranquille. On se souvient de quelles attentions ce bon papa avait entouré son Aurélie au temps de sa jeunesse et quelle part modeste, mais généreuse, il avait prise à l'assistance de sa fondation en 1861. Reconnaissante autant qu'affectueuse. Mère Catherine-Aurélie s'efforçait de lui
rendre ses dernières années heureuses et sanctifiantes. Étant en voyage à Toronto, elle lui écrivait le 1er mai 1880 : " Ayant un petit moment de loisir, je le saisis avec bonheur pour vous adresser quelques lignes et vous dire comme tout ce que je vois ici et tout ce que j'entends me fait penser à mon cher gros père blanc. Je ne reçois jamais une lettre de Saint-Hyacinthe sans qu'il y soit question de vous et de votre chère belle vieille . . . Dans ce mois béni de Marie, je la prie souvent de combler votre vieillesse de la paix du ciel et du plus pur bonheur que l'on puisse goûter dans cette vallée de larmes. Je pressens qu'elle va vous accorder ces grâces et vous conserver encore longtemps à la tendresse de vos enfants. " Elle lui parlait ensuite de Mère Euphrasie-de-Saint-Joseph, qui était sa nièce, de Sœur Aurélie-de-Jésus et de la petite Aurélie, qu'elle avait amenée avec elle, qui étaient ses petites-filles, entrait dans toutes sortes de détails charmants qui pouvaient l'intéresser. Elle allait même jusqu'à faire mention des beaux chevaux qu'elle voyait passer ! Elle racontait comme tout était calme, le dimanche, à Toronto. Enfin elle ajoutait : " J'ai la consolation de trouver beaucoup de bonne volonté chez mes filles et de véritables efforts pour atteindre le but de notre sainte vocation. Notre-Seigneur semble bénir la petite mission que j'ai à remplir auprès de mes généreuses vierges. J'en suis toute émue et toute reconnaissante envers l'auteur de tout bien, qui daigne me traiter si magnifiquement malgré mes profondes misères. Je vous demande, mon cher papa, de le remercier chaque jour avec moi. "
L'œuvre des petits contrats, inaugurée en 1878, avait encore multiplié les obligations de l'active fondatrice. Aux correspondances à entretenir avec les maisons de Toronto et de Notre- Dame-de-Grâce et leurs divers bienfaiteurs se joignaient celles qu'il fallait suivre avec les innombrables souscripteurs de cette œuvre nouvelle. Nous avons là, sous les yeux, d'immenses cahiers, où se lisent des centaines et des centaines de lettres, écrites par
246 MÈRE CATHEBINE-AUBÉLIE
Mère Catherine- Aurélie de 1878 à 1882. Nous ne saurions songer à les reproduire toutes, pas même à les analyser substantiellement. Il y aurait de quoi remplir tout un volume spécial. Il nous convient cependant d'en tirer au moins quelques extraits qui pourront nous édifier sur l'extraordinaire activité et les généreuses dispositions, toujours inépuisables, de notre sainte héroïne. " Oh ! si mes chères filles savaient, mon Révérend Père, écrit-elle le 27 décembre 1878, à M. Nercam, le sulpicien qui l'avait accueillie à Montréal au temps de sa jeunesse, si mes filles savaient tout le bien que vous avez fait à mon âme ! . . . Mon cœur se souvient de toat ! Il apprécie tout ! Il ressent encore la sainte influence des flammes du saint amour que vous vous êtes tant de fois efforcé d'allumer en lui . . . Rien n'a changé dans votre petite Aurélie d'autrefois. . ." — " Rien ne vous est moins nouveau, mande-telle, le 14 octobre 1878, au bon M. Lecours, alors curé de Saint- Théodore-d'Acton, que de m'entendre vous répéter mes sentiments de reconnaissance, et pourtant il me semble que vous ne pouvez voir ce que je vois, je veux dire les accroissements de notre gratitude et de notre fidèle affection, les nouveaux fleurons qui s'ajoutent chaque année à la couronne de prières offertes pour vous en retour de votre inoubliable dévouement. En fait de sentiments, comme en fait de vertus, on ne peut rester stationnaire, et voilà pourquoi nous vous aimons plus en 1878 que précédemment, voilà pourquoi aussi nous vous aimerons davantage au ciel. . ." Elle trouve souvent des expressions bien à elle, toutes vives et charmantes, pour rendre ce que son cceur éprouv-e. A Mgr Moreau, qui est en voyage à Rome, elle écrit (21 novembre 1878), parlant de Sœur Sainte-Eugénie qui va mourir de consomption : " Elle languit toujours dans l'attente du ciel, mais il me semble que son désir s'angélise et se dégage de mieux en mieux de tout alliage terrestre ..." Plus loin, dans la même lettre, elle sollicite de son évêque qu'il obtienne du Saint-Père quelques faveurs spirituelles
et elle dit gentiment : " Je laisse le tout, Monseigneur, à votre discrétion, espérant bien cependant que le bon père ne reviendra pas au milieu de ses enfants sans leur rapporter quelques bonbons comme il ne s'en trouve qu'à Rome et au ciel !" A la supérieure des Sœurs de Saint- Joseph (Saint-Hyacinthe) qui vient de voir mourir sa première religieuse, elle écrit (19 octobre 1878) : " Vous venez donc d'envoyer au ciel une première messagère. C'est un bon signe ! Courage ! La croix entraîne des bénédictions à sa suite et il faut que le grain soit mis en terre pour qu'il rapporte du fruit. " A la supérieure des Sœurs de la Présentation (Mère Saint-Marc), à l'occasion de la mort en France de la supérieure générale (Mère Saint-Maurice), elle écrit (25 avril 1878) : " Notre- Seigneur n'a pas voulu vous l'enlever, seulement il a changé ses moyens de vous être utile. Il a voulu qu'après avoir travaillé sous vos yeux à votre bonheur et à votre accroissement, elle travaille m'^intenant d'une manière secrète et invisible, mais plus puissante encore, à faire avancer votre communauté plus rapidement dans la voie des vertus et des saintes œuvres que la vénérable Mère Rivière lui a ouverte. " A la Mère Saint-Georges, des Ursulines de Québec, dont la sœur vient de mourir, elle écrit (juillet 1878) : " Avec toute mon affection et toute ma reconnaissance pour mes dignes et vénérées Mères Ursulines, j'ai promis à lady Belleau mes plus ardentes prières à vos intentions . . . Mon cœur prend une part bien large à l'affliction du vôtre . . . Mes voyages en esprit suppléent à ceux que je ne puis faire . . . J'ai du plaisir à me faire abeille pour aller butiner dans le parterre où vécut la vénérable Mère de l'Incarnation et où il y a tant de belles fleurs religieuses ..." A l'une de ses plus chères amies du monde, madame Bliss, de New York, qui souffre sur la croix de bien des peines, elle mande (juillet 1878) : " Allez, ma douce fille, vous plonger plus profondément encore dans les flots de ce Jourdain mystérieux qu'est le Précieux Sang . . . Allez demander
248 MÈEE CATHEBINE-AURÉLIE
à Marie comment on aime dans la ferveur des saints transports ; à Catherine, comment on aime par les ardeurs du zèle ; à Madeleine, comment on aime par les larmes de la pénitence ..."
Mais nous n'en finirions pas, si nous voulions la suivre, ne serait-ce que pendant les douze mois d'une seule année ! Notons seulement encore quelques-uns de ses remerciements aux souscripteurs des petits contrats. Au curé de Chicoutimi, M. le grandvicaire Dominique Racine, qui va devenir évêque bientôt, elle écrit (15 juin 1878) : " Le bon Dieu, je le vois bien, a regardé l'humilité de ses petites servantes, puisqu'il daigne inspirer à plusieurs prêtres distingués d'honorer de leur nom notre liste de bienveillants souscripteurs, à la suite de ceux de nos vénérés fondateurs. Le vôtre, monsieur le grand-vicaire, nous est arrivé comme une bénédiction du ciel et un gage de succès. L'aumône d'un élu du Saint-Esprit pour la grande et redoutable fonction de l'épiscopat portera bonheur aux humbles vierges qui la reçoivent avec tant de gratitude. . ." A M. le chanoine Decelles, futur évêque de Saint-Hyacinthe, alors curé de la cathédrale de cette ville, elle parle ainji (octobre 1878) : " Vous nous avez ouvert la porte de votre charité avant même que nous allions y frapper . . . Connaissant vos œuvres nombreuses, je n'aurais pas osé, monsieur le chanoine, me joindre à la foule des importuns pour vous présenter un de nos petits contrats. Mais, puisqu'une âme trop dévouée l'a fait à ma place, et que vous lui avez accordé un si bon accueil, je ne puis refuser les dons de la Providence, et je contracte avec vous de grand cœur cet engagement spirituel qui vous fait notre bienfaiteur et notre ami et qui, de notre côté, nous rend en quelque sorte vos petites sœurs dans le sang de Jésus, lien de cette union ..." A. M. Duhamel, prêtre naguère au ministère aux États-Unis revenu à Montréal, elle s'adresse en ces termes (juin 1878) : " Je suis profondément touchée et reconnaissante, mon cher Père, de ce que votre zèle vous inspire en faveur de notre
œuvre . . . La misère des pauvres Canadiens des États-Unis m'émeut aussi beaucoup et me fait apprécier davantage ce que nous recevons de plusieurs d'entre eux ... Il me fait presque peine d'accepter même une obole de ces pauvres gens, qui ont euxmême de plus pressants besoins que nous . . . Que les trésors du cœur de Jésus s'ouvrent en leur faveur . . . '*
En juillet 1878, à la suite de circonstances sur lesquelles nous n'avons pas à insister, à cause de difficultés matérielles surtout, les Sœurs de la maison de Toronto furent un moment menacées d'avoir à quitter cette ville. Dans une longue lettre à la supérieure. Mère Euphrasie-de-Saint-Joseph, la fondatrice, exhorte ses filles à bien s'examiner et à réfléchir sur les causes cachées et intimes, qui pourraient avoir préparé cette épreuve, et en consommeraient le dénouement, si on ne se hâtait de conjurer la tempête par la prière et un redoublement de ferveur. "Vous êtes sur le chandelier, leur dit-elle, mes bien-aimées filles. Il faut que votre lumière brille autour de vous pour éclairer les pauvres égarés qui vous entourent. A Toronto, votre responsabilité est plus grande qu'ailleurs, parce que le milieu où vous vivez exige de vous une prudence plus grande et une édification qui s'exhale, pour ainsi dire, à travers les murs de votre petit monastère. Croyez-le bien, si vous édifiez véritablement, si vous savez être les gardiennes et les paratonnerres de la ville où le zèle d'un saint évêque vous a appelées. Dieu ne permettra pas que vous ayiez la honte et le châtiment d'être forcées à la quitter. . ." A quelque temps de là, elle écrit à mademoiselle Hoskin, de cette même ville, aux démarches et aux bons offices de qui les Sœurs du Précieux-Sang durent en grande partie de n'avoir pas à partir : " Que le sang divin soit votre force et votre joie tous les jours de votre vie ! Vous travaillez pour lui, vous lui offrez bien des pas et des démarches, bien des ennuis et des fatigues. Oh ! qu'il travaille en retour pour vous ! Avec sa toute-puissante intercession, qu'il enrichisse votre
250 MÈBE CATHERINE-AUBÉLIS
âme d'autant de perles et de diamants spirituels que vous consacrez d'instants à le glorifier et à aider les vierges qui l'honorent ! "
A Notre-Dame-de-Grâce aussi, il y avait, pour la fondatrice, des difficultés à surmonter et des épreuves à subir. La question de la construction d'un monastère y était à l'ordre du jour. M. le curé Napoléon Maréchal avait cessé d'être le supérieur ecclésiastique du monastère et il n'était plus davantage le directeur spirituel des Sœurs. C'est à son frère, M. Théophile, que Mgr Fabre avait confié ce dernier ministère. Mais M. le curé restait le syndic de la communauté, chargé de voir à la construction future. L'année suivante, en juin 1879, Mère du Spint-Espri*, la fondatrice de la maison, devait revenir à Saint-Hyacinthe et être remplacée par Sœur Saint-Alphonse. Mgr Fabre ne partageait pas, en tous points, les idé^s de Mgr Joseph au sujet du bréviaire à dire, de la manière d'entendre ou de faire la direction spirituelle. Tout cela amenait une certaine gêne dan.:i les relations entre Mgr Joseph, le fondateur, Mère Catherine-Aurélie, la fondatrice, et leurs filles de la montagne de Montréal. Mgr Joseph, dans sa pieuse et laborieuse retraite de la maison blanche, n'en travaillait pas moins à la rédaction des règles et couetitutions de l'institut.
Entre temps, le 6 avril 1878, Mgr Moreau avait réglé, par un décret, la translation du siège de la confrérie du Précieux-Sang — établie par Mgr Prince le 19 mars 1858 dans la chapelle du couvent des Sœurs de la Congrégation, devenu peu après celui des Sœurs de la Présentation, puis transférée par Mgr Joseph LaRocque le 14 mai 1862 à l'autel de la vierge à la cathédrale — à la chapelle des Sœurs du Précieux-Sang.
Le 2 septembre de la même année, Mgr l'évêque annonçait à son clergé et à ses fidèles qu'il partirait le 12 octobre pour Rome, où il allais, pour la première fois, remplir le devoir de la vi«!ite ad limina apostolorum et rendre ^es hommages au nouveau
pape. Sa Sainteté Léon XIII, qui avait succédé, au mois de mars précédent, au regretté pontife Pie IX. Le 21 novembre, Mère Catherine-Aarélie écrivait à Mgr de Saint-Hyacinthe une lettre, des plus respectueuses et des plus filiales, à laquelle nous avons déjà fait allusion. Après avoir prié Sa Grandeur de penser à elle et à ses filles, dans les sanctuaires fameux et aux pieds du Saint- Père, elle lui parlait naturellement de l'approbation des règles et constitutions de son institut, à la rédaction desquelles travaillait déjà depuis de.'* années Mgr de Germanicopolis. " Vous voyez de plus haut que nous. Monseigneur et \énéré Père, mandait-elle à Mgr Moreau, et vous êtes plus en état dr savoir ce qui nous manque. Oh ! suppliez Marie, forcez-la, j'ose le dire, de faire de nous ses dignes filles. Elle nous exaucera. Monseigneur, en vous exauçant ! Elle vous fera goûter la consolation de voir que vous ne vous dévouez pas en vain pour vos enfants du Précieux-Sang. Après nos intérêts proprement i^pirituels. Monseigneur, notre premier besoin est bien sans doute l'approbation de nos règles et constitutions. Aussi je me permets de recommander encore tout particulièrement cette affaire à votre zèle et à votre charité. La sanction de l'Église nous ferait sortir de l'enfance et marcher d'un pas plus rapide et plus sûr dans une voie désormais éclairée d'un rayon divin . . . Notre bon Père, Mgr de Germanicopolis, Travaille avec autant d'activité que ses infirmités le lui permettent. Mais il a besoin d'être pressé, encouragé, tant il se défie de lui-même et de ses lumières. Il est quelquefois dommage que les saints se connaissent si peu. Je serais presque tentée de souhaiter à Mgr Joseph l'amour-propre de croire au moins qu'il peut quelque chose pour la gloire de Dieu et le bien de sa petite communauté du Précieux-Sang !. . ."
Vers le même temps, exactement le 11 décembre 1878, Mgr Joseph, écrivant à la supérieure de Toronto, avait l'occasion d'exposer fort nettement où il en était rendu dans cette rédaction
des règles et constitutions. Cette lettre importante est à citer presqu'au complet. " Devant envoyer les constitutions de l'institut à Mgr de Saint-Hyacinthe durant son séjour à Rome, disait-il, j'ai voulu m'éclairer, avant de les rédiger définitivement, auprès de Mgr de Toronto et de Mgr de Montréal, comme aussi auprès de votre communauté et de celle de Notre-Dame-de-Grâce. Il n'y a pas eu unité, tant s'en faut, entre la manière de voir de Mgr Lynch et celle de Mgr Fabre sur des points qai me paraissent des plus importants ! Vous avez répondu que vous accepteriez ce qui serait proposé à Rome par Saint-Hyacinthe. Nos chères Sœurs de Notre-Dame-de-Grâce ont réclamé l'adoption du bréviaire romain, la clôture entière, et, en fait de rapports avec la maison-fondatrice, l'équivalent d'une indépendance complète. Si, sur ce dernier point, le fond de leur désir est enveloppé dans la forme, je ne puis que le discerner clairement à l'aide des lettres de Mgr Fabre qui, lui, se décide nettement pour l'entière indépendance, accompagnée des seuls liens d'amitié et d'union fraternelle. En conséquence, j'ai dû tâcher d'obtenir que Rome nous mette d'accord. Sur la question de l'oflBce divin, je propose un bréviaire spécial, en rapport avec la fin de votre institut et moins long que le bréviaire romain. Pour la clôture, j'adopte en principe la clôture active et passive, (mais) avec la faculté laissée aux évêques de juger quand elle sera possible et opportune pour leurs maisons respectives . . . Quant aux rapports des autres maisons avec les maisons-fondatrices, soit de Saint-Hyacinthe, soit d'ailleurs, je ne propose d'autres liens de dépendance que ceux qui seront établis par les constitutions une fois approuvées et celui de l'observation uniforme des mêmes règles et coutumes dans tout l'institut. Rome seule pourra changer ou modifier ces constitutions et les chapitres des différentes maisons pourront seuls changer ou modifier par une entente commune les règles et coutumes. A l'aide de ces provisions, si elles reçoivent l'appro-
bation du Saint-Siège, il est à espérer que les principaux dangers et inconvénients de l'indépendance complète seront évités et que l'institut conservera son unité et son esprit. Pour parer aux autres inconvénients, les évêques, au nom du ciel et de la sainte Église, prêteront leur constante et éclairée surveillance, personnellement ou par leurs délégués (supérieurs et directeurs spirituels) . . . Ainsi sont conçues, ma chère Mère, en substance, les constitutions touchant les troio points les plus embarrassants. Que va faire Rome par la Sacrée Congrégation ? Ce que le Saint-Esprit lui inspirera, ayons-en la confiance. En conséquence, invoquons cet Esprit de sainteté, de sagesse et de lumière. Maintenant, il me reste à faire l'important travail de la revision des règles. Je pèserai beaucoup les observations qui m'ont été faites ou qui me seront faites à l'avenir. Priez avec moi et pour moi. " Enfin» en post-scriptum, le digne évêque-fondateur ajoutait à l'adresse de la supérieure de Toronto : " Il va sans dire, ma chère Mère, que la nouvelle constitution que je viens d'esquisser ne modifiera pas vos relations avec nous jusqu'à ce que vous soyez plus mûres pour la complète indépendance. "
C'est Mère Catherine- Aurélie qui, se trouvant alors en visite à Toronto, répondit, le 22 décembre 1878, à Mgr Joseph, au nom de ses filles de Toronto et de toute la communauté. " Nous bénissons et remercions Dieu, Monseigneur, écrivait-elle, de vous avoir pour fondateur et pour père. Chaque jour, nous demandons que le sang de Jésus, pour la gloire duquel vous vous livrez depuis longtemps à un travail aussi fatigant que celui de la rédaction de nos constitutions et de nos règles, soit lui-même votre récompense. Qu'il soit aussi. Monseigneur et digne Père, votre consolation dans les peines que vous éprouvez, votre lumière et votre force dans les difficultés et les embarras que vous rencontrez pour asseoir l'avenir de notre chère communauté, afin que par les mérites infinis de ce sang précieux vous ayez bientôt la joie de
254 MÈRE CATHEBINE-ATTRéLIE
voir votre institut du Précieux-Sang béni et approuvé par la sainte Eglise !. . . Nous avons aimé et admiré. Monseigneur, la manière sage et prudente rvec laquelle vous avez rédigé nos dernières règles et constitutions. Nous aurions accepté et nous accepterons encore, si c'est la volonté de Dieu et le désir de nos fondateurs, la récitation du bréviaire romain. Mais ce serait là pour nous, certainement, une tâche difficile à remplir... Celui que vous proposez (l'office du Précieux Sang), Monseigneur, paraît facile à toutes indistinctement. Pour la clôture, nous l'aimerons et la désirons, et j'espère qu'avant bien des années nous pourrons nous y conformer. . . Quant à la constitu^on qui détermine les rapports qui doivent exister entre nos différentes maisons, il me semble que ce que vous proposez est de nature à contenter tout le monde. Vous le savez, très vénéré Père, nous n'avons jamai-, demandé ni dé^siré l'indépendance, vu les inconvénients qui pourraient en ré-ulter. Mais si Rome approuve les constitutions telles qu'elles sont maintenant dressées, nous en serons tout à fait satisfaites. Car vous avez prévu ces dangers et vous avez trouvé les moyens de nous en prémunir. Si, une fois approuvées par le Saint-Siège, les constitutions étaient susceptibles d'être changées au gré des religieuses, je trouverais pénible qu'elles ne donnassent pas à nos vénérés fondateurs un droit spécial de surveillance sur toutes les maisons et plus d'autorité qu'aux autres supérieurs. Mais, comme ce qui sera réglé et approuvé maintenant doit aussi subsister pour l'avenir et que, de plus, nous devons être cloîtrées et placées sous la vigilante surveillance des évêques et des directeurs spirituels, il nous semble que les rapports que vous établissez dans la dernière constitution sont suffisants pour enlever toute crainte et toute appréhension de part et d'autre. Du reste, tant que Dieu nous fera la grâce de laisser ici-bas nos vénérés et chers fondateurs, nous serons toujours heureuses, aussi longtemps qu'il (que cela) nous sera
permis, de nous laisser guider par leurs sages et éclairés conseils, comme nous le serons aussi de recevoir leurs remarques et même leurs réprimandes, s'ils les jugent nécessaires. Nous voulons être, Monseigneur et bon Père, envers vous, ce que nous avons toujours été, des enfants dévouées, reconnaissantes, respectueuses et finalement attachées. . ."
Le 5 janvier 1879, la fondatrice revient sur ce sujet de Vindêpendance des maisons-filles, dans une longue lettre adressée, à Rome, à Mgr Moreau. Elle entre dans nombre de détails, explique que Mgr Joseph n'a peut-être pas parfaitement saisi ce que veulent les évêques, que Mgr de Toronto ne demande pas la séparation et que Mgr de Montréal ne paraît pas opposé à un généralat, que surtout les Sœurs de Toronto et de Notre-Dame-de-Grâce ont parlé quelquefois d'une façon équivoque, qui a pu faire croire qu'elles voulaient l'indépendance, mais que, d'un autre côté, elles tiennent à l'unité entre les maisons plutôt qu'à l'union fraternelle que propose Mgr Joseph. *' Pour moi. Monseigneur, dit-elle, je vous confie que la séparation complète m'épouvante pour l'avenir. C'est peut-être, il est vrai, la plus simple manière de nous délivrer de toute sollicitude à l'égard des autres maisons . . . Mais que deviendra l'esprit de l'institut ? " Plus loin elle ajoute : " Si, faute d'unité ou de moyens de préservation, l'une de nos maisons venait à tomber dans une sorte de décadence, quel discrédit ce serait pour l'ordre tout entier?. . ." D'ailleurs, elle se soumet à ce que Mgr de Saint-Hyacinthe et les Congrégations de Rome décideront.
Ce projet d'approbation des constitutions par Rome n'eut pas de suites immédiates. Le 14 février 1879, la fondatrice, au cours d'une lettre à la supérieure de Notre-Dame-de-Grâce (Mère du Saint-Esprit), s'en explique ainsi : "Je recevais hier la cinquième lettre que veut bien m'adresser Mgr Moreau depuis son départ pour Rome . . . Pour plusieurs raisons. Sa Grandeur juge à propos d'attendre à l'année prochaine pour demander l'approbation.
256 MÈRE CATHERINE-ATJBÉLIE
malgré l'encouragement flatteur que Sa Sainteté Léon XIII a bien voulu lui donner. . . Il aurait fallu un séjour de plusieurs mois à Rome pour permettre à Monseigneur de terminer cette affaire si importante et d'où dépend l'avenir de notre institut . . . ** Disons d'un mot, nous réservant d'y revenir plus tard, en son temps, que cette approbation romaine devait être donnée, pour cinq ans, le 24 novembre 1889, puis définitivement, le 20 octobre
Plusieurs Sœurs étaient mortes au monastère de Saint-Hyacinthe, au cours de cette année 1878 : Sœur Sainte-Rose-de-Lima, Sœur Saint-Jean-Berchmans et Sœur Sainte-Eugénie. Il fut décidé qu'à l'avenir on annoncerait ces décès par circulaire. Dans les trois monastères, la vie se continuait pieuse et fervente. Ces divergences de vue et ces petits tiraillements, auxquels nous avons peut-être donné trop d'importance, mais qu'il fallait bien faire connaître, puisque ce furent là pour toutes, et principalement pour la fondatrice, de vraies occasions de souffrances et de mérites, allaient sans doute se continuer. Mais ce serait une injustice et une fausseté de ne voir que cela dans l'histoire que nous racontons. Répétons-le, la vie était fervente dans les trois communautés, en particulier dans celle de Saint-Hyacinthe. Parfois, quand Mère Catherine-Aurélie revenait sur le passé, elle se délectait à louer et à bénir Dieu avec de vifs transports de reconnaissance. Elle en avait sûrement le droit. Le 25 mars 1879, elle écrit à son amie, madame Bliss, de New York : " Pour moi, cette fête de l'Annonciation est une jouissance d'intimes et délicieux sou\enirs. C'est, pour ainsi dire, le jour où ma communauté a été conçue dans mon cœur (1858) pour naître trois ans après ! Bénissez Dieu avec moi, chère Catherine, et priez avec moi pour que l'avenir réponde aux desseins de la Providence. . . Je voudrais, avant de mourir, voir une armée compacte d'âmes aimantes et fidèles jurer leur amour au sang de Jésus et s'enrôler sous ses étendards pour attirer
DES :éLBCTION8 DE 1877 AUX ÉVÉNEMENTS DE 1882 257
à leur tour d'autres âmes à son culte..." Au mois d'octobre précédent (6 oct. 1878), elle écrivait à la même : " Notre église de Notre-Dame possède une statue de la Vierge du rosaire, qui m'attirait, dès mon enfance, par un charme irrésistible. C'est à ses pieds, me semble-t-il, que j'ai reçu les premières intuitions de ma destinée, que j'ai senti naître en moi les premiers germes de vocation à la vie religieuse et contemplative." Ces souvenirs, on sent qu'elle les évoque avec une joie pieuse. Et, pareillement, quand, écrivant à l'une ou l'autre des Sœurs plus jeunes, elle parle des vertus et des mérites de .ses trois premières compagnes, on éprouve que son cœur est tout au bonheur. Le bon Dieu, d'ordinaire, se plaît à balancer les choses dans nos infirmes destinées humaines. Ce sont encore les saintes âmes qui sont les plus heureuses sur terre, car, même quand elles ont à souffrir, elles savent mieux que d'autres où se trouve la vraie consolation.
Au mois de juin 1879, Mère du Saint-Esprit, malade, fut rappelée à Saint-Hyacinthe et Mère Saint-Alphonse la remplaça à Notre-Dame-de-Grâce. En adressant à la nouvelle supérieure de ses filles de la montagne ses félicitations et ses vœux, et dans plusieurs lettres subséquentes, la fondatrice ne cache pas qu'elle supporte avec peine la gêne qui existe dans les relations de la maison-mère avec celle de Montréal. " Ma chère Saint-Alphonse, écrit-elle (6 juin), je voudrais pouvoir être pour vous cette amie dont vous semblez tant désirer l'union avec votre chère âme. Mais n'y a-t-il pas de pénibles causes qui m'en rendent indigne ? On m'a accusée, chez vous, depuis longtemps, de m'être autrefois si gravement opposée au bien de plusieurs de mes filles, de les avoir dirigées et maintenues tyranniquement, illusoirement, dans une voie si fausse, qu'elles se croient forcées en conscience de rétracter leur passé. . . D'aussi sérieuses inculpations ne pouvaient guère manquer d'inspirer un manque total de confiance à certains supérieurs . . . Aussi, ma chère Mère, je sens si fortement tout cela
258 MÈBE CATHERINE-AURÉLIE
que je suis inclinée à me retirer au dedans de moi-même . . . En dépit de tout, je garde dans mon cœur les vœux les plus tendres et les plus sincères pour le bonheur de vous toutes et en particulier pour celui des nouvelles élues ..." En effet, Mère Catherine- Aurélie ne se désintéresse pas de ses filles qui paraissent s'éloigner d'elle. Le 19 août, elle écrit une lettre affectueuse à l'une d'entre elles. Sœur Saint-François-Xavier, qui s'occupait, à Notre-Dame-de-Grâce, à peindre des emblèmes du Précieux Sang. Comme ce n'est pas là un oflBce régulier, elle ne saurait lui donner, dit-elle, " un directoire spécial ", mais elle l'engage suavement à bien sanctifier ce travail d'art. Une autre fois, dans la même année, elle "rompt un long silence ", pour écrire à Mère Saint-Alphonse comme elle est heureuse d'une récente démarche de M. Maréchal qui lui a demandé d' "oublier un regret table passé. . ." — " Puisque, ajoutet-elle, selon toute apparence, l'approbation de nos saintes règles va établir entre nous des liens indissolubles et faire de nos trois maisons, et de toutes celles qui pourraient naître encore, un même arbre, se nourrissant de la même sève et portant les mêmes fruits, n'est-il pas temps de nous rapprocher sous notre cher et glorieux étendard du Précieux Sang ? . . . Monseigneur, notre doux père (Mgr Joseph), laisse de nouveau épancher sur vous, bien-aimées enfants, une bénédiction que son cœur a retenue longtemps avec une véritable angoisse et de mortelles inquiétudes..." Le 12 janvier 1880, dans une lettre qui couvrirait au moins une douzaine de pages comme celle-ci, adressée encore à Mère Saint-Alphonse, elle revient sur ce pénible sujet des relations trop tendues, avec une tendresse d'expression et un souci si évident de gagner la confiance de ses enfants, qu'on ne saurait ne pas percevoir, sous la plume pourtant très ferme de la supérieure, l'incomparable bonté du cœur de la mère : " Vous devez le sentir vous-même, chère fille, il n'y a plus entre nous cette ouverture de cœur et cette confiance, dit-elle, qui vont simplement et librement, sans
DES ÉliBCTIONS DE 1877 AUX ÉVÉNEMENTS DE 1882 259
crainte ni arrière-pensée. On aurait dit parfois qu'à Notre-Damede-Grâce on se défiait de Saint-Hyacinthe et qu'on redoutait son intervention au lieu de la désirer comme une lumière et un secours ... Je ne veux pas parler ici de la direction spirituelle et intérieure. Ce point est laissé à la prudence de votre directeur, à votre propre inspiration, selon l'esprit de nos saintes règles et les intentions de notre si sage fondateur. Mais que de choses extérieures se passent dans une communauté, soit pour l'attrister, soit pour la réjouir, pour l'inquiéter ou calmer ses inquiétudes ! Combien de fois, depuis trois ou quatre ans, n'a-t-il pas été versé de larmes intimes et amères dans votre pauvre petit monastère ? Avez-vous jamais demandé à Monseigneur ou à moi d'en essuyer une seule ? Craigniez- vous la rigueur de nos mains ou la dureté de nos cœurs ? Ces cœurs ne vous avaient-ils pas toujours été ouverts, quand vous aviez voulu y prendre la place que vous aviez droit d'y occuper ? . . . " En post-scriptum, l'humble mère fondatrice ajoutait ces quelques mots qui en disent long sur son esprit d'abnégation : " Pour compléter ma pensée, je dirai encore que, si j'étais un obstacle à la parfaite entente et la cause des petites tempêtes que nous subissons, je consentirais volontiers à être traitée comme Jonas. En attendant, prions beaucoup et aimons-nous. "
Ces touchants appels furent entendus, au moins partiellement. Les pieuses et aimantes filles de Notre-Dame-de-Grâce d'ailleurs, si elles n'eussent pas eu à respecter une direction locale, que, peutêtre — il faut tout dire — des intérêts supérieurs commandaient, n'auraient fait que suivre leur véritable attrait en étant plus communicatives avec la maison-mère. Leurs lettres et leurs protestations de filial respect et d'affectueuse vénération en témoignent. Aussi, une détente se fi^-elle bientôt sentir. On l'aperçoit très-bien dans les lettres que Mgr Joseph écrit par la suite à Mère Saint-Alphonse. " Les (derniers) rapports entre la maison d'ici et la vôtre, dit-il dans celle du 1er mars 1880, ont grande-
260 MÈRE CATHEBINE-AURIÊLIE
ment rassuré un espoir que j'avais vivement caressé autrefois, mais qui s'était graduellement presque éteint, je veux dire l'espoir de voir toutes les maisons de notre cher institut indissolublement unies entre elles. L'idée de la désunion, à laquelle pourtant j'avais fini par presque me résigner, était tout à fait antipathique aux vues que j'avais nourries en me prêtant à la fondation. Mon apparente déception va donc cesser. La divine Providence semble aujourd'hui prendre en mains la cause de notre unité et le grand saint Joseph, notre puissant et bien-aimé patron, va daigner nous continuer durant son mois sa bienveillante protection . . . Comment ne nourrirais-je pas cet espoir, quand je lis la lettre que vous adressait le 21 janvier, votre protecteur, conseiller et ami, M, Maréchal ... 11 vous a dit sur l'union des choses si explicites, si fortement conçues et exprimées, qu'elles vont, je vous l'assure, au-delà de mes prétentions. . . J'y vois les conditions de l'unité de notre institut, qui doivent sûrement la garantir et la perpétuer à jamais. Reconnaissance à lui pour de tels sentiments et convictions ! Amour au Précieux Sang !" — " A présent, écrit encore Mgr Joseph à la même Mère Saint-Alphonse vers la mi-avril, pour réaliser cette commune volonté (de l'union), deux choses restent à faire. La première, c'est de travailler, dans le plus grand désir de la sanctification de nos religieuses présentes et futures, à adopter de sages règles, en complétant celles qui m'ont déjà coûté bien des fatigues. La seconde, c'est d'aviser à quelques moyens efficaces de protéger ce- règles contre l'esprit particulier des personnes et des lieux, et aussi contre l'humaine nature de celles qui auront à les pratiquer... Dans la même maison, il faut fréquemment ramener toutes choses à la stabilité dans l'ordre. De même, si un institut se compose de plusieurs maisons, il sera désirable de les accorder ensemble de temps à autre, pour qu'elles offrent toujours le bel idéal de l'harmonie primitive . . . Son succès dépendra surtout, d'abord, d'un esprit d'indomptable et de religieux attachement (de toutes les maisons) àla communauté ..."
Les tribulations inhérentes à toute direction de société humaine, et dont, on vient de le voir, la fondatrice du Précieux-Sang et son premier conseiller, Mgr Joseph, avaient leur large part, n'empêchaient pas Mère Catherine-Aurélie de poursuivre son œuvre d'adoration et d'expiation pour le salut des âmes et le bien de la sainte Église. Dans une lettre du 30 décembre 1880, qu'elle adresse à Mère Saint-Alphonse, et qui fut évidemment écrite pour toutes ses filles, nous relevons ces paroles qui ont trait aux événements de France et aux fameux décrets de proscription contre les religieux : " Vierges, mes filles, souhaitons bien à Jésus que son Église soit triomphante, que ses ennemis soient terrassés par la vertu de son sang divin, que ses prêtres, ses religieux et ses religieuses ne soient plus persécutés et chassés de leurs demeures, que l'esprit chrétien reprenne sa place dans la société et que les âmes comprennent enfin qu'elles sont créées pour autre chose que pour les jouissances matérielles ..." Elle ne cesse pas, au reste, d'entretenir ses filles dans l'esprit de vraie piété et de pure abnégation : " Votre adoration mensuelle en présence du tabernacle fermé, écrit-elle à celles de Notre-Dame-de-Grâce (23 janvier 1881), me touche et me réjouit beaucoup. . . Vous ne voyez que la blanche enveloppe, mais lui, l'aimant et aimé Jésus, vous bénit et jouit de vos adorations et de vos amours. Cette pratique doit lui être des plus agréables, d'autant plus qu'elle est marquée du sceau du sacrifice. Soyez vous-mêmes des ostensoirs, mes bienaimées enfants, faites-lui un trône triomphal de chacun de vos cœurs et, là, dites-lui de parler aux âmes et de les attirer à lui par vos prières, vos souffrances et vos exemples. . ."
Mgr de Germanicopolis continuait, de son côté, à élaborer la rédaction des constitutions et des règles. D'après l'une de ses lettres (21 septembre 1881), on voit que, constatant le désir de Mgr Fabre " de s'en tenir à ses droits d'Ordinaire ", il les revise et complète, s'efforçant, dit-il, " de les laisser substantiellement les
mêmes, en les améliorant à l'aide des meilleures sources ". " Ces constitutions, écrit le vénéré fondateur — et ces paroles sont bien remarquables — universellement acceptées, et invariablement observées, offriraient sans doute quelque garantie d'unité. Mais elles n'ont pas par elles-mêmes le pouvoir de se faire accepter, ni de se protéger contre les changements et modifications. Si on ne s'éclaire pas à la lumière de l'histoire des instituts religieux, on anticipera un sort à déplorer peut-être pour notre propre petit institut ... Je vais me hâter de remettre entre les mains de Mgr de Saint-Hyacinthe mes constitutions revisées. Ce Seigneur évêque s'entendra avec ceux de Toronto et de Montréal, si cette mesure est jugée nécessaire, et j'attendrai, en hâte, l'accord de leurs manières de voir pour mettre le tout à l'impression. Le bon Dieu fera ce qu'il ne me sera pas donné de faire. "
Moins d'un mois plus tard, le 15 octobre 1881, Mgr Moreau adressait à ses chères filles un mandement " pour approuver les constitutions des religieuses adoratrices du Précieux-Sang de Saint-Hyacinthe ". Mgr l'évêque, après avoir rappelé la fondation de l'institut le 14 septembre 1861, son institution canonique le 15 avril 1866 et le fait que Mgr Joseph LaRocque, en cette même année 1866, avait dû, à cause de ses graves infirmités, descendre du siège épiscopal de Saint-Hyacinthe, continuait en disant que ce qui avait été une perte pour le diocèse avait été un avantage et un gain pour la communauté, puisque, au lieu de se donner à un repos mérité, Mgr Joseph s'était voué tout entier à l'achèvement de sa chère œuvre du Précieux-Sang, " en lui donnant ses soins paternels les plus assidus et en élaborant les constitutions et les règles avec la plus grande prudence et sagesse". " Ce précieux travail, disait Mgr Moreau, fruit de quinze années de sérieuses méditations, et dans lequel le vénéré prélat a voulu s'aider des lumières et du dévouement de Mgr Raymond, qui préparait depuis longtemps l'âme privilégiée dont s'est servâ le
Seigneur pour votre fondation . . . nous veïions avec bonheur vous le présenter, nos très chères filles, étant bien convaincu que vous l'accueillerez avec la joie la plus vive et la reconnaissance la plus sincère pour les prélats qui l'ont accompli. " Mgr l'évêque notait ensuite que ces règles restaient substantiellement celles qui avaient été suivies depuis le commencement de l'institut, " moins certains points très peu nombreux sur lesquels l'expérience a (avait) démontré qu'il était mieux d'apporter quelques modifications ". " L'objet de notre présent mandement, terminait Monseigneur, n'est donc pas de vous imposer de nouvelles règles auxquelles vous seriez étrangères, mais de reconnaître et d'approuver celles qui viennent d'être élaborées avec un soin tout minutieux et une rare sagesse par Mgr l'évêque de Germanicopolis, et dont, avec un vrai bonheur, nous avons pris une connaissance approfondie et toute spéciale.*' Suivait le dispositif réglant: 1° que ces constitutions seraient désormais suivies par les religieuses du diocèse: 2° qu'on n'y dérogerait pas sans l'assentiment de l'Ordinaire; 3° qu'elles seraient au plus tôt imprimées ... et ici, Mgr Moreau disait : " En tête de ces constitutions seront insérés le mandement d'institution canonique de l'institut, le SHio de la révérende Mère fondatrice, et, à la suite, le présent mandement d'approbation des susdites constitutions." Cette approbation épiscopale des constitutions constituait, on le comprend, un notable progrès dans la vie de l'institut. Après celles du 14 septembre 1861 et du 15 avril 1866, la date du 15 octobre 1881 devait faire époque dans son histoire.
A deux mois de là, le 13 décembre 1881, nous lisons au livre des Annales : " Notre bien-aimée Mère fondatrice a été réélue supérieure. Les Sœurs électrices étaient, cette fois, au nombre de 28. Sa Grandeur Mgr Moreau, accompagné de Mgr de Germanicopolis et de Mgr Raymond, l'a bénie et a confirmé son autorité. L'allégresse est générale et les actions de grâce s'élèvent incessam-
ment vers le sang rédempteur. A la vérité, nous n'avions conçu aucune crainte sérieuse. Car, comment nous aurait-il été possible de choisir pour diriger la petite barque du Précieux-Sang une autre main que celle que Jésus a désignée lui-même par des signes si évidents ? "
Il nous paraît permis de croire que la fondatrice, cependant, dans les circonstances cù elle se voyait, aurait volontiers déposé le fardeau de l'autorité. En tout cas, le 21 décembre, elle écrit ellemême à la supérieure de Notre-Dame-de-Grâce, Mère Saint- Alphonse : " J'avais espéré un moment, dans toute la sincérité de mon âme, que mon ancienne et chère vie de contemplation et de solitude me serait rendue. Je me réjouissais à la pensée qu'il allait m'être permis de m'enrichir du mérite et de la gloire de l'obéissance. Mais, puisque Jésus crucifié me veut encore au sommet du calvaire, j'accepte le sacrifice et veux me dévouer corps et âme au bonheur et à la sanctification des vierges dont je suis encore la mère. Vous n'êtes pas la partie la moins chère de mon troupeau, bien-aimées enfants de la montagne de Marie, et, quoique je ne vous couvre pas immédiatement de mes ailes comme ma famille de Saint-Hyacinthe, mon cœur sait bien vous atteindre pour se donner à chacune de vous toutes et vous promettre l'amour, la fidélité, le dévouement infatigable d'une v^raie mère selon la grâce . . .
Hélas ! comme il arrive si souvent dans la vie des plus saints et des plus saintes, ces ailes de mère devaient être forcées bientôt de se replier en partie pour un temps et le grand cœur de Mère Catherine- Aurélie aurait encore à souffrir !