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CHAPITRE XI

De la réélection de la fondatrice à l'approbation définitive (1887-1896)

Sommaire. — Ouverture du noviciat d'Ottawa. — Mort de M. le curé Lecours.— Le 25e de la fondatrice. — Son œuvre de 1887 à 1897. — Nomination de M. l'abbé Laflamiue comme aumônier. — Mgr Moreau et Mgr Duhamel assistent à l'inauguration du collèf^e canadien à Rome. — Ils s'occupent de l'approbation de l'institut et de ses constitutions. — Lettres de la fondatrice au cardinal Mazella et à Mgr Savelli. — Le pape Léon XIII accorde des faveurs spirituelles aux Adoratrices du Précieux-Sang. — Décret d'approbation pour cinq ans.

— Joyeux étonnement de M. Leclair, du collège canadien, et de Mgr Moreau.

— Fondation, aux Trois-Rivières, du monastère de " Getbsémani " (24 mai 1889). — Fondation, à Brooklyn, du monastère de " Bethléem " (2 décembre 1889). — La fondatrice revient de Brooklyn par Toronto et Ottawa. — Fondation, à Portland (Orégon), du monastère du " Mont Thabor " (6 janvier 1892). — Voyage et séjour de la fondatrice en Orégon (de novembre 1891 à novembre 1892). — Nouvelles faveurs spirituelles accordées par le Saint- Père à l'institut. — P.Ière Catherine-Aurélie est nommée par Rome, à titre exceptionnel, supérieure générale. — Élections du 9 décembre 1892, la fondatrice est réélue supérieure du monastère-berceau. — Le " festival " du 9 janvier 1893. — Mgr Decelles, évêque coadjuteur de Saint-Hyacinthe. — M. l'aumônier Laflamme est remplacé par M. l'abbé Dion. — La Voix du Précieux-Sang. — Lettres de la supérieure générale à ses filles (1894, 1895 et 1896). — Fondation, à Sherbrooke, du monastère de " Nazareth " (14 septembre 1895). — Fondation, à Nicolet, du monastère de " Saint-Joseph " (28 août 1896).— Décret d'approbation définitive (20 octobre 1896).— Belle lettre de Mgr Moreau.

' O^O-ux des premiers actes importants de la fondatrice |C^^ redevenue supérieure en exercice au monastère de 't}':^, Saint-Hyacinthe, ce fut la fondation d'un noviciat à Ottawa. Elle partit, le 11 mai 1SS8, pour la capitale, où Mgr l'archevêque Duhamel et ses chères filles de " Béthanie " l'attendaient. Le 20, jour de la Pentecôte, avait lieu la bénédiction du nouveau noviciat, que présida,

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naturellement, Mgr d'Ottawa. La chronique locale rapporte qu'à l'issue de la pieuse cérémonie, Mgr Duhamel, se tournant veri U fondatrice, lui dit avec un bon sourire : " Eh ! bien, ma Mère, étes-vous contente ? " Et elle de répondre : " Ah ! Monseigneur, mon cœur déborde de joie et de reconnaissance. " L'archevêque et ses assistants étant partis, la bonne Mère ajouta, à l'adresse de ses filles, avec cet à-propos qui lui était coutumier : " Voici, maintenant, une ère nouvelle qui commence pour " Béthanie." Ces petites no\'ices, ce sont des religieuses en boutons qu'il va falloir arroser du sang de Jésus pour les faire s'épanouir, à sa plus grande gloire, en roses toutes belles' et embaumées." Le 24 mai, premier anniversaire de la fondation d'Ottawa, IMgr l'archevêque, par une bien délicate attention, faisait cadeau à la petite communauté du beau calice d'or qui lui avait servi lors de sa consécration épiscopale. " Que le Précieux Sang du Sauveur, disait-il dans les quelques lignes qui accompagnaient son généreux envoi, qui jaillira de ce calice qui m'est cher et que je vous offre, baigne sans cesse vos âmes et les rende de plus en plus fertiles en fleurs et en fruits spirituels." — " Votre don, Monseigneur, lui répondit la fondatrice, est en vérité un cadeau parlant ! Non seulement il nous parle de votre charité de pasteur et de père, mais encore il nous exprime que ce que vous destinez avant tout à vos modestes adoratrices c'est le sang de Jésus, notre trésor et notre vie. Oui, Monseigneur, vos enfants de *' Béthanie " brûlent du désir d'être baignées sans cesse, ainsi que Votre Grandeur le souhaite, dans les flots vivifiants du sang de Jésus ! Oui, Monseigneur, nous aspirons toutes à produire, dans votre ville archiépiscopale, pour la gloire de Notre-Seigneur et le salut des âmes qui vous sont confiées, ces fleurs et ces fruits spirituels que vous attendez de nous..." Le 26 mai. Mère Catherine-Aurélie quittait la capitale pour revenir à Saint-Hyacinthe.

Un nouveau sacrifice et un autre deuil l'y attendaient. Le 22 juin 1888, le bon M. Lecours, l'économe fidèle, qui avait si long-

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temps veillé aux intérêts matériels de l'institut, " l'homme de briques et de mortier ", comme il s'intitulait lui-même, à qui l'institut avait dû sa première prospérité, le prêtre au cœur ardent comme celui d'un séraphin, qui était venu se préparer à la mort, à Tombre du sanctuaire du Précieux-Sang, à la maison blanche, et qui ne pensait plus qu'à suivre au ciel Mgr LaRocque et Mgr Raymond, voyait son dernier vœu exaucé et mourait pieusement dans les bras du Seigneur. Son nom devait rester cher à la communauté dont il avait été l'insigne bienfaiteur. C'était un autre lien, noué au temps de la fondation, qui se brisait, comme tout ce qui a vie sur notre pauvre terre. Plus que personne, la fondatrice souffrit de cette autre brisure. Mais, à son ordinaire, elle s'inclina sous la main de Dieu qui n'éprouve jamais que pour grandir.

Et les mois s'ajoutaient aux mois, et les années aux années. Ainsi toujours va la vie. Le 14 septembre 1888, c'était le vingtcinquième anniversaire de la profession religieuse de Mère Catherine-Aurélie, qui avait eu lieu, en effet, le 14 septembre 1863. Les fêtes de communautés sont d'ordinaire joyeuses. Nulle part au monde la joie n'est plus rayonnante. On a la conscience en paix, le cœur tranquille. De l'une à l'autre on se communique le trop plein de son âme. L'habitude du recueillement rend les récréations et les Deo Gratias plus aimables à prendre et à goûter. " Le bonheur ne se donne pas, dit un vieil aphorisme, il s'échange ! '* Or, où se trouve-t-on mieux pour échanger que dans une communauté ? Mais, à ce moment, à Saint-Hyacinthe, les deuils étaient récents. Mgr Joseph, Mgr Raymond, M. Lecours, les premiers pères et bienfaiteurs, étaient partis pour le grand voyage d'où l'on ne revient plus ! Il convenait de tempérer les manifestations de joie. " Nous sentions, écrit l'annaliste, que toute démonstration trop vive et toute pompe eussent éveillé dans le cœur de notre vénérée Mère des souvenirs pénibles. Nous voulûmes plutôt faire de ce jour un jour saint entre tous. Nous avions demandé à tous

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les prêtres amis de l'institut, aux supérieurs et aumôniers de nos monastères en particulier, de dire la messe pour notre aimée fondatrice en cet anniversaire béni. De sorte que l'offrande du calice sacré est montée vers le ciel, pour elle, ce matin, plus de cent fois, " — " Vous me donnez ainsi une fête aux célestes parfums, nous a dit notre Mère, c'est la seule qui pouvait, dans mes regrets, correspondre aux désirs de mon âme ! "

La meilleure manière d'honorer la mémoire des pères qu'elle avait perdus sur la terre et qui veillaient sur l'institut, c'était sa confiance, du haut du ciel, Mère Catherine- Aurélie estimait que ce serait toujours de se dévouer de plus en plus et de mieux en mieux à l'œuvre de sa vie qui était aussi leur œuvre. Au cours de ces dix ans de sa nouvelle supériorité à Saint-Hyacinthe, qui allaient s'écouler de décembre 1887 à décembre 1897, deux grandes préoccupations rempliraient son existence : les fondations nouvelles aux Trois-R,ivières, à Brooklyn, à Portland, à Sherbrooke et à Nicolet, et aussi la grave affaire de l'approbation des constitutions et de l'institut lui-même par la suprême autorité de Rome. A cause de leur importance, nous parlerons d'abord des démarches faites pour obtenir l'approbation du Saint-Père et du premier succès qui les couronna dès l'année 1889, et nous reviendrons ensuite à l'ordre chronologique pour raconter brièvement l'histoire des diverses fondations. Nous i>araîtrons peut-être ainsi laisser dans l'ombre la vie de l'institut à Saint-Hyacinthe même. Mais le lecteur se rappellera que, tout étant là désormais régulièrement établi et organisé, les événements s'y succédaient assez semblables à eux-mêmes, sous la direction spirituelle du bon M. Laflamrae, nommé aumônier de l'institut le 2 octobre 1888, qui se montrait, par sa piété et son zèle, le digne héritier et continuateur des regrettés Pères fondateurs, et sous la haute surveillance, toujours bienveillante et paternelle, de Mgr Moreau. D'ailleurs, il sera facile de remarquer en plus que la ruche qui essaimait

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avec une si merveilleuse fécondité, jusqu'à donner cinq essaims en dix ans, ce qui est beaucoup, pour une communauté contemplative surtout, ne pouvait manquer d'être elle-même pleine d'une vie généreuse.

Le 4 novembre 1888 avait lieu à Rome la bénédiction et l'inauguration du collège canadien. C'était là, après beaucoup d'autres, un nouveau don fait à l'Église du Canada par la compagnie de Saint- Sulpice de Montréal. Le supérieur du temps, M. Colin, au nom et du consentement de ses confrères, avait jugé opportun d'offrir à l'épiscopat de notre pays un séminaire, sis au cœur même de la ville éternelle, où des jeunes prêtres, désignés par leurs évêques, iraient parfaire, à la source même de toute vérité et de toute lumière, leurs études de philosophie, de théologie et de droit canonique, et conquérir des doctorats dans les universités romaines. Plusieurs évêques canadiens se rendirent à Rome pour la circonstance, parmi lesquels l'évêque de Saint-Hyacinthe et l'archevêque d'Ottawa. Tous les deux voulurent s'intéresser à la question si importante pour le Précieux-Sang de l'approbation des constitutions et de l'institut. Mgr Moreau s'adressa d'abord à la Congrégation des Jjvêques et Réguliers, mais on lui répondit, ainsi qu'en font foi ses lettres à la fondatrice, datées de Rome les 12 et 25 novembre 1888, que " c'était contre la pratique d'approuver un institut diocésain, sans généralat, c'est-à-dire dont chaque maison est soumise à l'Ordinaire du lieu et toutes indépendantes les unes des autres". Sur ce, Mgr Moreau quittait Rome, le 26 novembre, pour revenir au Canada. Mgr Duhamel continua les démarches en s'adressant, cette fois, à la Congrégation de la Propagande, dont notre pays dépendait à cette époque. Une lettre de ce prélat, écrite de Rome le 22 janvier 1889, adressée à la fondatrice, expose que les choses ont pris meilleure tournure, grâce à la bienveillance du cardinal Mazella, président de la commission qui s'occupe de l'examen des constitutions des insti-

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tuts qui dépendent de cette congrégation, et de l'un de ses consulteurs, Mgr Savelli. Mgr Duhamel annonçait en même temps qu'il quittait Rome le 4 février. En mars 1889, Mère Catherine- Aurélie, avec l'approbation de Mgr de Saint-Hyacinthe naturellement, écrivait, au cardinal Mazella et à Mgr Savelli, des lettres qui exposent clairement la situation, et dont il convient, à cause de cela, de consigner ici quelques extraits substantiels.

" Le livre de nos constitutions et les documents que Mgr d'Ottatawa a dû remettre entre les mains de Votre Êminence, mandet-elle au cardinal Mazella, vous ont sans doute déjà fait connaître notre humble institut, ainsi que la forme de gouvernement établie par notre fondateur, Mgr Joseph LaRocque, de si sainte mémoire. Nous aimerions à nous en tenir, autant que possible, à ce mode d'administration, surtout pour ce qui regarde les fondations dans d'autres diocèses et les moyens d'union et de conformité entre les divers monastères. Un généralat tel qu'il existe dans la plupart des congrégations religieuses nous paraîtrait peu propre à notre vie cloîtrée et contemplative. Mgr Duhamel nous a d'ailleurs écrit que Votre Êminence est d'avis " qu'il y a lieu, maintenant comme autrefois, d'approuver les communautés cloîtrées, alors même que les différentes maisons ne reconnaissent pas de supérieure générale ". J'ajouterai cependant, Êminence, que notre Père fondateur aurait désiré que la supérieure du premier monastère de l'institut eût le droit de visiter de temps à autre les diverses maisons, et c'est aussi ce que souhaiterait Mgr l'évêque de Saint-Hyacinthe. Si toutefois un généralat proprement dit devait être une condition nécessaire pour obtenir l'approbation, nous ne pourrions que l'accepter avec une soumission entière, mais ce serait en priant Votre Êminence de vouloir bien tenir compte, autant qu'il se pourrait, de nos humbles désirs et réclamations. Destinées comme nous le sommes à l'adoration et à la glorification du sang de Jésus versé pour le salut du monde, nous

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désirons ardemment, Éminence, l'inappréciable bienfait de l'approbation apostolique, étant persuadées que cette sanction de l'Église nous mettra en mesure de remplir plus efficacement le but de notre institution. Aussi sommes-nous pénétrées dès ce jour d'un sentiment de vive gratitude envers Votre Éminence qui a bien voulu se charger de promouvoir nos plus chers intérêts..."

Dans sa lettre à Mgr Savelli, elle insiste pareillement sur *' l'union sans la centralisation ", qu'elle demande pour les maisons de son institut. " D'après une lettre à nous adressée par Mgr l'archevêque d'Ottawa, écrit-elle au consulteur de la Propagande, il nous serait permis d'espérer que nos constitutions pourraient être approuvées sans qu'il y soit fait, pour ce qui regarde l'administration de la communauté, des changements trop notables, c'est-à-dire sans qu'un généralat proprement dit nous soit imposé comme condition essentielle d'approbation. Par respect pour les vues et les intentions de notre vénéré fondateur, feu Mgr Joseph LaRocque, et aussi, bien particulièrement, pour celles de l'éminent prélat qui est actuellement à la tête du diocèse de Saint-Hyacinthe, nous nous permettons d'exprimer à Votre Excellence le désir que des garanties et liens d'unité suffisants soient établis entre nos diverses maisons, mais sans cette centralisation du gouvernement et des finances qui, dans une communauté du genre de la nôtre, amènerait, ce nous semble, de nombreux inconvénients. Le chapitre ajouté aux contitutions, concernant les fondations dans d'autres diocèses et les moyens d'union entre les diverses maisons, vous fera connaître. Monseigneur, les désirs de notre fondateur et de notre évêque actuel, qui sont aussi les nôtres. Votre Excellence me permettra cependant d'ajouter que ces vénérés Seigneurs et Pères ont pensé que le droit de visiter les autres monastères de l'institut pourrait et devrait être accordé à la supérieure du monastère de Saint-

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Hyacinthe, lequel a été le berceau de cette congrégation des Sœurs Adoratrices du Précieux-Sang. . ."

Vers le temps où la fondatrice écrivait à Rome ces lettres si importantes, Rome accordait à l'institut, exactement le 24 mars, par un rescrit de Sa Sainteté Léon XIII, de précieuses faveurs spirituelles, sous forme d'indulgences, que Mgr l'évêque de Saint-Hyacinthe eut la joie de communiquer à ses filles en Dieu le 16 avril suivant : 1° Une indulgence plénière, le jour delaprise d'habit, celui de la profession et à la fin de la retraite annuelle, pour chacune des religieuses, aux conditions ordinaires de la confession, de la communion, de la visite de l'oratoire du couvent et de la prière pour la propagation de la foi et aux intentions du Souverain Pontife ; 2° Une indulgence plénière, une fois l'année, pour le pèlerinage le plus solennel au Précieux-Sang, à être gagnée par les religieuses et les pèlerins, aux conditions ordinaires ... ; 3° Une indulgence plénière, aux deux fêtes du Précieux Sang, aux conditions ordinaires ... ; 4° Une indulgence plénière pour chaque religieuse, à l'article de la mort, aux conditions de la confession et de la communion, ou si la confession et la communion sont impossibles, à l'invocation sinon de bouche au moins de cœur du saint nom de Jésus ; 5° Une indulgence partielle de 60 jours pour quelque bonne œuvre que ce soit que feront les religieuses de cet institut ; 6° Une indulgence partielle de sept ans et sept quarantaines, les jours de l'Exaltation de la Sainte Croix, de la Sainte- Catherine de Sienne et de la Sainte-Thérèse, aux conditions de la visite à l'oratoire et de la prière pour la propagation de la foi et aux intentions du Souverain Pontife. Toutes ces indulgences étaient accordées à perpétuité et applicables par voie de suffrage aux âmes du purgatoire.

C'était déjà, on le comprend, de bon augure. L'espoir était dans tous les cœurs. On ne fut pas déçu. Le 25 août, la fondatrice recevait de M. Leclair, l'un des directeurs du collège canadien de

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Rome, la bonne nouvelle, qu'il tenait de la bouche même de Mgr Savelli, que son institut était approuvé et ses constitutions également pour cinq ans. Mgr ]Moreau s'empressa de s'unir à ses pieuses enfants pour rendre grâces au ciel et l'heureuse nouvelle fut communiquée aux maisons-filles et aux amis de la communauté. Enfin, le 16 décembre 1889, l'évêque de Saint-Hyacinthe recevait de Rome, avec une belle lettre du cardinal Simeoni, préfet de la Propagande, contresignée par Mgr Persico, archevêque de ïyr et secrétaire de la même congrégation, le décret tant désiré, dont voici la teneur : " En l'année 1861 a pris naissance, dans la ville de Saint-Hyacinthe, Canada, un institut de vierges adoratrices du Très Précieux Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sous le patronage de Marie Immaculée, qui, sous des règles ou constitutions particulières, menant la vie commune et pratiquant les conseils évangéliques, travaillent à leur sanctification propre. Vouées spécialement à l'adoration continuelle du Très Précieux Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sous le patronage de la Vierge Immaculée, elles prient pour la conversion des pécheurs. Cet institut est fortement recommandé par plusieurs évêques du Canada et s'est beaucoup propagé depuis sa naissance dans plusieurs diocèses du même paj^s. C'est pourquoi, désirant promouvoir l'affermissement et le plus grand bien de l'institut, les religieuses du Précieux-Sang ont exhibé à la Sacrée Congrégation de la Propagande leurs règles ou constitutions, en demandant instamment que leur institut et leurs règles soient approuvés par l'autorité apostolique. En conséquence, ces mêmes règles ou constitutions furent remises à l'Éminentissime et Révérendissime cardinal Camille Mazella et à la commission à laquelle il préside pour la revision des constitutions et des instituts religieux, lesquels, ayant trouvé que l'institut dont il s'agit est digne de louange et recommandable, l'ont api>rouvé pour cinq ans et à titre d'essai, moyennant que certaines modifications opportunes

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soient faites à ces règles ou constitutions. Ce jugement a été soumis au Très Saint Père Léon XIII, dans l'audience du 1er septembre 1889, et Sa Sainteté l'a approuvé et confirmé. — Donné à Rome, des appartements de la Sacrée Congrégation de la Propagande, en ce jour, 24 novembre 1889. (Signé : Jean, cardinal Simeoni, préfet, et D. arch. de Tyr, secrétaire.)

En communiquant l'heureuse nouvelle, le bon M. Leclair, dans cette lettre à la fondatrice dont nous avons parlé, lui disait : " Je ne sais par quelle heureuse providence votre institut a reçu une approbation presque immédiate, tandis que d'autres plus anciens ont dû attendre si longtemps. Recevez-en mes félicitations les plus sincères." Et Mgr Moreau, en adressant le précieux décret à la communauté, quatre mois plus tard (16 décembre 1889), exprimait, lui aussi, un autre étonnement. " Je suis émerveillé, mes chères filles, disait-il, du peu de changements faits à vos constitutions. Cela prouve que votre vénérable fondateur était rempli de l'esprit de l'Église et que c'est vraiment l'Esprit-Saint qui les lui a inspirées. Rome a donc trouvé qu'elles ne pouvaient être plus parfaites, puisqu'on y a si peu ajouté . . . Maintenant, mes chères filles, que vos constitutions sont approuvées par l'Église, renouvelez-vous dans le désir d'y être bien fidèles. Ne demandez pas de dispense générale, à moins d'une nécessité absolue..." Cette approbation temporaire devait devenir définitive en 1896 (20 octobre). Nous en reparlerons en son lieu. La moins étonnée peut-être de la rapidité avec laquelle l'approbation avait été donnée et du peu de changements proposés, ce fut la fondatrice elle-même. Sa confiance avait toujours été entière en la mission de Mgr Joseph, et elle ne doutait pas que, du haut du ciel, avec Mgr Raymond et M. Lecours, il protégeait puissamment l'institut. Mais elle ne s'en réjouit pas moins de toute son âme. Elle reçut aussi avec une égale gratitude les félicitations que lui adressèrent plusieurs prélats et supérieurs ou

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supérieures d'instituts, parmi lesquels les Annales mentionnent le cardinal Taschereau, Mgr Duhamel, Mgr Gravel et plusieurs autres.

D'autres préoccupations cependant, vers cette même époque, sollicitaient son zèle et c'était surtout au sujet des fondations nouvelles. Celle des Trois-Rivières se fit en 1889. Le siège épiscopal de la cité de Laviolette était alors occupé par un prélat à Pâme ardente et au grand cœur, qui a été sûrement l'un de nos grands évêques canadiens, issu, pourrait-on dire, de la pure lignée des Laval et des Plessis, vrai frère des Bourget et des Taché. C'était Mgr Laflèche. Né à Sainte-Anne (de la Pérade) le 4 septembre 1818, ordonné prêtre le 7 janvier 1844, après quelques années d'apostolat dans l'Ouest et de professorat à Nicolet, il avait été éluévêqued'Anthédonetcoadjuteur de Mgr Cooke, le 23 novembre 1866, et sacré le 25 février 1867. Évêque des Trois- Rivières le 30 avril 1870, il devait mourir le 14 juillet 1898 après vingt-huit ans d'un laborieux et fécond épiscopat. En 1888, au moment où s'engagèrent les pourparlers au sujet d'une fondation de l'œuvre du Précieux-Sang dans sa ville épiscopale, le territoire d'abord soumis à sa juridiction venait d'être divisé, il y avait à peine trois ans, en 1885. Le diocèse de Nicolet en avait été détaché et celui des Trois-Rivières avait vu, de ce fait, s'amoindrir ses ressources naturelles. D'autre part, le couvent des Ursulines, qui date de 1697, la maison des Sœurs de la Providence, établie en 1864, et d'autres institutions encore, comme celle, par exemple, du commissariat de Terre-Sainte, qui venait de naître en 1888 et était sous la direction du célèbre Père Frédéric, réclamaient aussi sa sollicitude. Le digne prélat, en conséquence, n'accepta pas sans quelques hésitations au début de charger sa ville d'une œuvre nouvelle. Mais son grand esprit de foi et l'assurance qu'il acquit bientôt que les filles de Mère Catherine-Aurélie étaient de vraies amantes de la pauvreté l'amenèrent à donner sa complète adhésion

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au pieux projet. Il s'affirma heureux de céder aux pressantes instances d'une veuve chrétienne de sa ville, madame Georges Gouin, mère d'une Sœur du Précieux-Sang, qui avait arrêté le religieux dessein de se départir de tous ses biens en faveur de l'œuvre et s'était fait un avocat zélé dans la personne d'un prêtre du séminaire diocésain, M. l'abbé Chapdeleine, qui fut, avec elle, l'âme du mouvement. Le 31 novembre 1888, sur l'invitation de Mgr Laflèche, la fondatrice se rendit aux Trois-Rivières. Elle y passa huit jours, pour s'entendre avec Monseigneur, madame Gouin et M. l'abbé Chapdeleine. Les choses allèrent si bien que, de retour à Saint-Hyacinthe, Mère Catherine-Aurélie pouvait, dès le 8 décembre, en la fête de l'Immaculée-Conception, convier celles de ses filles qui le voudraient à s'offrir pour la fondation nouvelle, et que, le 15, jour de l'octave, le choix des futures " missionnaires " était fait. Mais ce choix resta le secret du conseil jusqu'au 1er janvier 1889, alors qu'il fut communiqué à la communauté, en présence de M. le grand-vicaire Gravel, dans une touchante cérémonie. Les élues étaient : Mère Agnès-de-Jésus, supérieure (c'était la propre fille de la bienfaitrice, madame Gouin) ; Sœur Sainte-Anne, assistante ; Sœur Marie-de-la-Croix, maîtresse des novices ; Sœur Séraphine-de-Jésus, dépositaire ; Sœur Michel- Archange, secrétaire, et les Sœurs Madeleine-de-Pazzi, Marie- Saint-Bernard et Marie-de-la-Nativité. Mère Agnès-de-Jésus et Sœur Séraphine-de-Jésus étaient prises de la maison de Toronto, et Sœur Marie-Saint-Bernard, de la maison de Montréal. Toutes les autres appartenaient au monastère de Saint-Hyacinthe.

En ce même premier de l'an 1889, la fondatrice, parlant à ses filles et évoquant le souvenir du vénéré Mgr Joseph, dont le portrait avait été placé à l'endroit d'où pendant tant d'années il les avait bénies, leur dit ces paroles remarquables, que les partantes pour Trois-Rivières surtout n'ont jamais oubliées : " Il nous reste de notre regretté Père, comme d'un vase brisé, un riche parfum d«

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douces et aimables vertus, qui, je l'espère, embaumera toujours nos maisons. Que la tunique des règles et constitutions qu'il nous a laissée demeure à jamais sans couture, ô mes chères filles ! Ne la séparons pas, ne la décliirons pas, gardons-la intacte toujours, afin que toujours nous soldons dignes d'être ses enfants ! "

Pendant que les " missionnaires " se préparaient pour l'œuvre qui les attendait aux Trois-Rivières, leur supérieure nommée, Mère Agnès-de-Jésus, tomba gravement malade, à Toronto, d'un cancer à la gorge. " C'était, dit la chronique, l'ombre de la croix qui se projetait sur la fondation future ! " Elle se remit heureusement, au moins pour un temps, et l'on considéra sa guérison comme presque miraculeuse. Madame Gouin, si contente de voir lui revenir son enfant, n'en persista pas moins à tout préparer, durant la maladie de sa fille, et elle assura la fondatrice que, quand même la chère Agnès-de-Jésus serait empêchée, elle voulait toujours fonder l'œuvre dans sa ville. M. l'abbé Chapdeleine et d'autres fervents travaillaient aussi avec ardeur. Le 30 avril, l'un de ceux-là, M. le grand-vicaire Caron, disait la messe au Précieux- Sang de Saint-Hyacinthe. C'était le jour de la fête patronale de la fondatrice, la Sainte-Catherine de Sienne. On choisit, vers ce temps, de placer le futur monastère sous le vocable de " Gethsémani ". " Ce nom me plaît, écrivait Mgr Laflèche, puisqu'il rappelle le combat que Notre-Seigneur soutint, au jardin de l'agonie, contre les faiblesses et les terreurs de notre pauvre nature et contre les puissances infernales . . . J'ai la confiance que les Sœurs du Précieux-Sang me seront d'un grand secours dans cette même lutte, pour fortifier les âmes qui sont placées sous ma garde et pour les défendre contre les ruses de satan . . ." Il fut décidé que la réception à l'arrivée des Sœurs, fixée pour le 23 mai, se ferait très simplement, et cela, sur les instances surtout de Mère Agnès-de-Jésus, qui redoutait les sympathiques effusions de ses anciennes connaissances de sa ville natale. Mère Catherine-

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Aurélie, avec deux autres religieuses, accompagna ses filles fondatrices jusqu'aux Trois-Rivières, où elle séjourna cinq ou six semaines pour voir, comme elle l'avait fait, à Ottawa, Tannée d'auparavant, aux détails de Tinstallation. Mgr Moreau donna aux partantes, comme naguère à celles d'Ottawa, une belle lettre d'obédience pour Mgr l'évêque des Trois-Rivières. Le départ de Saint- Hyacinthe fut attristé par les funérailles d'une religieuse. Sœur Sainte-Claire, morte à Toronto, dont les restes avaient été transportés à la maison-mère pour l'inhumation. ** Nous voici à la veille d'adieux que nous allons faire auprès d'une tombe, prononça la fondatrice dans son allocution accoutumée. Que de choses nous disent ces restes de Tune de nos Sœurs exposés sous nos yeux ! . . . Le ciel, oui le ciel, sera le prix de nos immolations, si nous sommes généreuses jusqu'à la fin. . ." C'est ainsi qu'elle savait toujours profiter des circonstances pour émouvoir et convaincre, afin de mieux consolider la persévérance de ses enfants dans la voie du bien.

Le 23 mai 1889, la mission de " Gethsémani " partait de Saint-Hyacinthe et elle arrivait aux Trois-Rivières le soir même. Outre la Mère fondatrice et ses deux compagnes, Sœur Saint- François-Xavier et Sœur Marie-du-Calvaire, M. l'aumônier Laflamme était venu avec le pieux contingent d'adoratrices. Aux Trois-Rivières, on fit quelques visites, chez les Sœurs de la Providence à l'hôpital Saint-Joseph, à l'évêché et chee les Ursulines. Il nous est impossible de reproduire dans nos pages toutes celles, bi éloquentes en leur simplicité, du cahier de la fondation de la maison des Trois-Rivières. Retenons seulement ce joli détail. Dans son allocution à l'hôpital Saint-Joseph, M. le chanoine Caron disait, au nom des Sœurs de la Providence, aux Sœurs du Précieux-Sang : " Nos Sœurs d'ici vous souhaitent aujourd'hui la bienvenue avec une grande effusion du cœur. Ainsi que Marthe dans la maison de Lazare, elles sont occupées de beaucoup de

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soins. Mais ce sont bien vos sœurs, puisque Marthe était la sœur de Marie. Elles sont prêtes à admettre que vous avez choisi la meilleure part. Toutefois, à la différence de Marthe de Béthanie, elles ne demandent pas au divin maître de vous ordonner de leur venir en aide. Elles vont continuer leur sainte besogne sans murmurer et en se réjouissant de vous savoir, tout près d'elles, aux pieds de Jésus, écoutant sa parole et glorifiant son Précieux Sang !..." Le lendemain matin, 24 mai, deuxième anniversaire de la fondation de " Béthanie " à Ottawa, Mgr Laflèche disait la sainte messe au nouveau monastère des Trois-Rivières. La mission de ** Gethsémani " était fondée.

Celle de **Bethléem'*, à Brooklyn, près New York, ne tarda pas. Et précisément, c'est ce qui empêcha ia fondatrice de prolonger son séjour à " Gethsémani ". Elle dut revenir à Saint-Hyacinthe pour s'occuper activement de cette première fondation aux États-Unis. Ce jour même du 24 mai où se faisait l'installation de la mission des Trois-Rivières, l'évêque de Brooklyn écrivait à Mgr Moreau qu'il verrait avec bonheur les Sœurs du Précieux- Sang s'établir dans sa ville épiscopale. C'était là l'aboutissement de divers pourparlers qui étaient en cours depuis assez longtemps.

Mgr Laughlin, irlandais d'origine, né à Down, en 1816, était venu jeune aux États-Unis, à Albany. Ordonné prêtre le 18 octobre 1840, il avait été consacré évêque, le 30 octobre 1853, à New York, en même temps que Mgr Bailey, d'abord évêque de Newark, puis archevêque de Baltimore, et que Mgr de Goesbriand, évêque de Burlington, par Mgr Bedini. Il y avait trente-six ans qu'il administrait son diocèse. Il devait mourir à Brooklyn, le 29 décembre 1891. C'était un ami personnel de Mgr Lynch. Dès 1882, deux Sœurs du monastère de Toronto étaient allées recueillir des aumônes à New York et à Brooklyn. Leur passage avait laissé d'excellents souvenirs. D'autre part, nous l'avons déjà vu, l'œuvre du Précieux-Sang se faisait connaître et apprécier depuis plusieurs

années aux Etats-Unis. Des vocations, et d'excellentes, avaient jailli de cette terre de l'indépendance. Une nièce de Mgr Laughlin, madame Merrick-Collins, devenue veuve, et sa propre fille, mademoiselle Collins, avaient fait profession au Précieux-Sang de Saint-Hyacintlie, le 9 mai 1888, et c'était Mgr de Brooklyn luimême qui avait reçu leurs vœux. Une amie de l'œuvre, Mlle Harper, qui avait visité Saint-Hyacinthe en 1887, s'intéressait pieusement à un projet de fondation. On avait pensé d'abord à Brooklyn même dès 1882, mais Mgr Laughlin voulait voir les régies et constitutions approuvées avant de ne rien faire. Il avait été question aussi de Xewark, dont l'évêque, Mgr Wigger, se montra sympathique, mais ne jugea pas prudent de donner tout de suite son consentement. Comment l'œuvre vivrait-elle aux États-Unis ?

La Providence, une fois de plus, y pourvut. Au mois de septembre 1888, un M. McGarry de Brooklyn et sa jeune femme, passant à Saint-Hyacinthe, firent la connaissance de Mère Catherine-Aurélie dans une circonstance assez curieuse. Ils visitaient la belle chapelle, quand madame McGarry se sentit très malade. On vint à son secours du monastère, et la connaissance se trouva faite de telle sorte que M. McGarry, qui pourtant, quoique catholique, ne "pratiquait pas", et sa femme, protestante, devinrent du coup des amis très dévoués de l'œuvre du Précieux- Sang. Nous ne pouvons entrer ici dans tous les détails des pourparlers qui furent longs. Qu'il nous suffise de dire que c'est ce M. McGarry, aidé de plusieurs autres bienfaiteurs, qui assura matériellement la fondation de Brooklyn. Les offres avantageuses que sa situation de fortune lui permit de faire à Mgr Laughlin furent acceptées.

Le 26 juillet 1889, les " missionnaires " pour Brooklyn — mission qu'on mit sous le vocable de " Bethléem " — étaient choisies. C'étaient Mère Marie-Sainte-Gertrude, supérieure ;

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Sœur Marie-du-Carmel (nièce de la fondatrice), assistante ; Sœur Marie-Berchmans, maîtresse des novices; Sœur Marie- Joseph (madame Collins, nièce de Mgr Laughlin), dépositaire ; Sœur Marguerite-Marie (une américaine), secrétaire ; et les Sœurs Catherine-de-Ricci (mademoiselle Collins, petite-nièce de Mgr Laughlin), Marie-de-l' Ange-Gardien, Marie-Saint-Jean-Baptiste et Marie-de-Jésus. Mais elles ne devaient partir pour la nouvelle mission qu'en avril 1890. Dès juillet, M. l'aumônier Laflamme s'était rendu à Brooklyn pour préparer les voies. Les constructions du futur monastère, auxquelles pourvoyait M. McGarry, furent beaucoup retardées. En novembre, il proposa à la fondatrice de louer, en attendant, " une petite maison en pierres brutes — stone house — ", dans le voisinage du monastère qu'on était à bâtir.

Entre temps, ainsi que nous l'avons raconté, de bonnes nouvelles étaient venues de Rome au sujet de l'approbation des règles et constitutions, ce qui devait mettre parfaitement à l'aise le bon Mgr Laughlin. Mère Catherine-Aurélie, qui se trouvait en no vembre à Ottawa, décida de se rendre à Brooklyn, pour voir à cette nouvelle installation. Outre la supérieure nommée, Mère Marie-Sainte-Gertrude, elle amenait avec elle les Sœurs Véronique-de-la-Passion, Marie-de-l'Ange-Gardien, Marie-Saint-Jean- Baptiste, Marie-du-Calvaire (sa compagne de voyage toujours) et bientôt Marie-de-Jésus. M. l'aumônier Laflamme accompagnait le groupe. Mgr Laughlin leur fit un accueil des plus bienveillants, M. McGarry et les autres amis de l'œuvre aussi. En particulier, les Sœurs de l'Asile des Enfants-Trouvés se multiplièrent pour leur être utiles. Mais la fameuse " maison de pierre " parut bien froide et dénuée de tout. C'était vraiment Bethléem !

On s'y installa. Le 2 décembre, on eut la joie d'avoir la première messe. Au jour de l'an, on eut l'exposition du saint Sacrement pour la nuit. En janvier, le Père Frédéyric, des Trois-Rivières, de passage

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à New York, prêcha une petite retraite aux pauvres recluses de ce Bethléem si ressemblant qu'était la stone kouse. Enfin, après de nouveaux retards, qui parurent bien longs, on annonça l'inauguration du nouveau monastère. Les " missionnaires ", qui languissaient à Saint-Hyacinthe, suivant l'expression de Mgr Moreau dans l'une de ses lettres (2 mars) à la fondatrice (demeurée tout ce temps à Brooklyn), purent partir, tristes et joyeuses tout ensemble, pour leur cher " Bethléem ", qui se trouva ne l'être plus que très peu, car le monastère construit par M. McGarry était spacieux et fort bien aménagé. Le 30 avril, jour delà Sainte- Catherine de Sienne, fête patronale de la fondatrice, une dernière messe se disait à la " crèche " de la stone house, et le vénérable Mgr Laughiin célébrait le premier sacrifice saint à l'autel du nouveau sanctuaire. Le vieil et si digne évêque parla en termes touchants, dans son allocution, de la dévotion au Précieux Sang et de son admirable apôtre, sainte Catherine de Sienne. Le sixième sanctuaire du Précieux-Sang, Brooklyn, était désormais fondé.

Mère Catherine-Au relie, pendant qu'elle peinait avec ses filles de " Bethléem ", dans la pauvre maison de pierre de Brooklyn, avait eu la joie d'apprendre que le décret d'approbation était arrivé de Rome. '* La télégramme annonçant cette grandiose nouvelle, écrivait le 16 décembre Mère Sainte-Gertrude à Saint- Hyacinthe, nous a fait chanter ici un Magnificat du cœur. Notre vénérée ISIère l'a fait suivre d'une pieuse exhortation pressant toutes ses filles de se montrer dignes des bienfaits surabondants de Dieu ..." Qu'importaient les ennuis et les sacrifices pourvu que le bon Dieu fût content et sa sainte Église avec lui !

Peu de temps après l'inauguration du monastère de Brooklyn, en mai, la fondatrice quittait la ville américaine, mais elle ne rentra pas tout de suite à Saint-Hyacinthe. Elle profita de son voyage pour visiter, à son retour, les maisons de Toronto et d'Ottawa. Le 15 juillet 1890 seulement, les Annales delà maison-

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mère jubilent ainsi : " Jour vraiment heureux pour nous, puisque, après huit mois d'absence, notre chère Mère nous est rendue ! " Ce n'était cependant pas pour longtemps, car, sans parler des visites aux monastères déjà existants, dès l'année suivante, en novembre 1891, l'infatigable fondatrice et voyageuse partait pour le lointain Portland d'Orégon, où allait se faire la septième fondation. Elle n'en devait revenir qu'au bout d'un an, en novembre

Le 30 mai 1887, l'année même de sa mort, le vénéré Mgr Joseph LaRocque, écrivant aux fondatrices de la maison d'Ottawa, leur avait dit, nous l'avons noté en son temps : " Aux membres de la nouvelle maison d'Ottawa est dévolu le grand rôle de répandre l'honneur du nom et de l'œuvre de l'institut dans les vastes pays qui s'étendent depuis cette capitale jusqu'au Mississipi et jusqu'aux Montagnes-Rocheuses ! " Le saint vieillard ne pensait pas sans doute être aussi bon prophète ! Voici que, moins de cinq ans plus tard, un essaim de sa ruche de vierges adoratricesexpiatrices allait s'envoler jusque sur les côtes du Pacifique, où les avaient déjà devancées, sous le grand souffle de Mgr Bourget, les Sœurs de Sainte-Anne, les Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie et les Sœurs de la Providence.

Un curé du diocèse de Portland, en Orégon, M. l'abbé Brosseau, qui desservait là-bas la très modeste paroisse de Gervais, à trente milles de Portland, avait une sœur religieuse au Précieux-Sang de Saint-Hyacinthe. Dans une visite qu'il fit au monastère, il fut, comme tant d'autres, conquis à la cause du Précieux-Sang, par l'attrait surtout que lui inspira la fondatrice. Son archevêque, Mgr Gross, né à Baltimore, le 12 juin 1837, était entré chez les Rédemptoristes à Annapolis, le 25 mars 1857. Prêtre le 21 mars 1863, il avait été sacré évêque de Savannah le 27 avril 1873. En 1884, il avait succédé à Mgr Sighers sur le siège archiépiscopal de Portland. M. l'abbé Brosseau lui ayant exposé ses vues au

sujet de l'œuvre du Précieux-Sang, le pieux Mgr Gross les approuva pleinement, et, le 20 septembre 1891, il écrivait de Gervais à Mère Catherine- Aurélie une lettre confiante, l'invitant à aller fonder un monastère dans son diocèse, à Gervais même, ou, préférablement, à Portland. Cette lettre trouva la fondatrice à Brooklyn, où elle était retournée, en cet automne de 1891. Les pourparlers se firent naturellement par échange de lettres. L'ofifre du zélé curé de Gervais et de son archevêque fut acceptée par le chapitre des Sœurs de Saint-Hyacinthe et par Mgr Moreau. Des " missionnaires " furent nommées qui se trouvèrent, après quelques changements, être, au moment de la fondation : Mère du Saint-Cœur-de-Marie, supérieure ; Sœur Marie-du-Crucifix, assistante ; Sœur Marie-Saint-Louis (la sœur de M. l'abbé Brosseau), maîtresse des novices ; Sœur Saint-Paul-de-la-Croix, dépositaire ; Sœur Marie-Saint-Pierre, secrétaire, et les Sœurs Marie-du-Saint-Nom-de-Jésus et Marie-de-Lorette. Enfin, le 5 novembre 1891, la fondatrice partait pour le lointain pays d'Orégon. Elle emmenait avec elle Mère du Saint-Cœur-de-Marie, supérieure de la maison d'Ottawa, qui n'était que " prêtée " à ce moment par sa maison et par son archevêque (Mgr Duhamel), et Sœur Jane, de la maison de Toronto.

Le voyage était long. On ne devait arriver à Portland que le 14 novembre. La recommandation de Mgr Duhamel valut aux voyageuses un traitement de faveur de la part des officiers du chemin de fer Pacifique-Canadien. Les grands spectacles de la riche nature, qui se déroulaient sous ses yeux, furent pour la fondatrice de beaux sujets de méditation : " Nous essayons, écrit Mère du Saint-Cœur-de-Marie, de suivre notre Mère dans les hautes contemplations que lui donnent l'occasion de faire, les montagnes qui pleurent, les rochers escarpés et les eaux calmes et silencieuses des lacs . . " M. l'abbé Brosseau attendait la Mère fondatrice et ses compagnes à la gare de Portland. Il les conduisit chez les

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Sœurs du Bon-Pasteur, où elles reçurent le plus cordial accueil. Mgr l'archevêque Gross se montra aussi très sympathique. Mais les charges de la construction de sa cathédrale ne lui permettaient pas de faire quoi que ce soit pour assister matériellement la fondation. Dans ces circonstances, Mère Catherine-Aurélie, ainsi rendue en Orégon, pensa à établir plutôt deux " missions ", l'une à Gervais et l'autre à Portland. Finalement, elle décida de s'installer à Gervais, dans la maison même de M. le curé Brosseau, qui était un ancien couvent de Bénédictins. Le 23 décembre, Mgr Moreau, suivant son habitude, donnait aux " missionnaires '* désignées une belle lettre d'obédience, et le 28, répondant à l'appel de leur vénérée Mère, sept Sœurs du Précieux-Sang partaient de Saint-Hyacinthe pour la côte du Pacifique. A Winnipeg, on vint les chercher à la gare, et elles eurent le bonheur d'être reçues par Mgr Taché à l'archevêché de Saint-Boniface. M. l'abbé Brosseau vint au-devant des voyageuses à Seattle. En passant à Portland, elles furent cordialement reçues chez les Sœurs de Jésus-Marie. Le 5 janvier 1892, elles étaient accueillies à la porte de l'église de Gervais par la Mère fondatrice et par Mère du Saint-Cœur-de-Marie, qui allait être leur supérieure mais ne le savait pas encore.

Tant que la fondatrice restait avec ses filles, elle pouvait ellemême, on le comprend aisément, remplir les fonctions de supérieure. Il en fut ainsi, pendant un an, à Gervais d'abord, puis à Portland, ou plutôt près de Portland, au Mont Thabor, où l'on se transporta l'été suivant. On donna à la mission de Gervais le beau nom de " Nazareth ", et elle fut inaugurée le 6 janvier. Mais ce n'est que le 2 février qu'il fut possible de s'astreindre complètement aux observances de la règle. Le 18, Mgr Gross, ayant terminé la visite pastorale de son diocèse, put se rendre à Gervais, auprès de ses nouvelles filles. Membre de la congrégation des Rédemptoristes, le digne prélat, en vrai fils de saint Alphonse de

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Liguori, était profondément pieux. Il se montra des plus heureux de posséder une communauté de contemplatives. " Nous avons tant besoin de prières ", disait-il ! Et, à ses collègues, les évêques de la province d'Orégon, il avait répété : " Quelle bénédiction c'est pour nous tous que cette fondation ! " Tout en permettant l'installation à Gervais, Mgr Gross exprimait nettement le désir d'avoir une mission plus rapprochée de sa ville épiscopale. Il proposa bientôt à M. Brosseau, " qu'il avait nommé son grand-vicaire, disait-il aimablement, pour les Sœurs du Précieux-Sang ", de lui donner une situation près de Portland même, où il amènerait les Sœurs avec lui. On choisit alors de s'établir, à cinq milles de Portland, à Montavilla, sur une colline appelée "Mont-Thabor." Démarches, quêtes, travaux de construction s'enchevêtrèrent. Il fallut, en conséquence, quitter Gervais. Le 20 juin, M. le curé Brosseau annonçait son départ et celui des Sœurs. Le 28 août, on s'installait au " Mont Thabor ", un nom vraiment trop beau pour qu'il ne fût pas conservé. L'on comprend quels labeurs et quelles fatigues toutes ces démarches et tous ces changements occasionnaient à la fondatrice. Le lendemain de son arrivée à Montavilla, elle eut une crise cardiaque qui la priva de connaissance pendant deux heures et fit croire qu'elle était à l'agonie. Par bonheur, ce ne fut qu'une alerte, mais combien douloureuse ! La fondatrice avait aussi, à voir prospérer son œuvre, de bien douces consolations. Mgr Gross présida lui-même à l'inauguration de *' Mont Thabor " et fit un éloquent sermon sur la passion du Christ.

Tout près d'un an s'était écoulé depuis le départ de Mère Catherine-Aurélie de Saint-Hyacinthe. On la pressait de revenir, car les élections générales devaient avoir lieu en décembre 1892. La première supérieure nommée pour la mission d'Orégon ne pouvant s'y rendre, la fondatrice décida d'y laisser sa compagne de voyage, Mère du Saint-Cœur-de-Marie. Mais celle-ci était

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déjà supérieure d'Ottawa. Mgr Duhamel et la maison de " Béthanie " firens généreusement leur sacrifice : " Comment refuser à une Mère bien-aimée, télégraphièrent les Sœurs d'Ottawa ? Vous nous demandez notre supérieure pour la gloire du Précieux Sang ? Que ce sang divin nous donne la grâce et bénisse notre sacrifice ! " Le 14 septembre, un jour de la sainte croix, Mère Catherine- Aurélie donnait à ses filles du " Mont Thabor " de Montavilla, comme première supérieure, Mère du Saint-Cœurde-Marie. Et, le 27 octobre, elle quittait les côtes du Pacifique. M. le curé Brosseau, Sœur de l'Immaculée-Conception et Sœur Bernadette, qu'elle avait fait venir là-bas au mois de mai précédent, l'accompagnaient pour ce voyage de retour. Le 2 novembre 1892, les Annales de Saint-Hyacinthe disent : " Notre Mère chérie est au milieu de nous. Béni soit l'instant qui la ramène à ses filles ! "

Pendant que Mère Catherine-Aurélie se trouvait ainsi en voyage (huit mois en 1889-1890 et un an 1891-1892), c'est son assistante. Sœur Marie-de-l'Assomption, qui gouvernait, avec l'assistance du conseil, la maison de Saint-Hyacinthe. Le zélé et prudent évêque qu'était Mgr Moreau les suivait toujours d'un œil attentif et bienveillant. En mars 1891, il demandait et obtenait du Saint- Père la faveur de gagner une indulgence plénière, quatre fois par année, aux mois et jours fixés par l'Ordinaire, " par les religieuses qui, toutes les nuits de chacun de ces mois, réciteraient l'office divin devant le saint Sacrement et feraient de pieuses prières ", avec, en plus, une indulgence de cent jours pour chacun de ces exercices. L'induit, accordé à perpétuité, est daté du 15 mars et fut communiqué de l'évêché de Saint-Hyacinthe le 2 avril.

Un an plus tard, en mars 1892, pendant que la fondatrice était en Orégon, Mgr l'évêque adressait au Saint-Siège une autre demande, par l'entremise du cardinal Ledochowski, successeur du cardinal Simeoni à la préfecture de la Propagande. Comme il est

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dans les usages du Siège Apostolique de conférer des titres honorifiques à ceux qui servent bien l'Église, expliquait Monseigneur à Son Êminence (21 mars 1892), il désirait demander au pape de décerner par bref le titre de supérieure générale à la fondatrice et première supérieure du Précieux-Sang. Mgr Moreau rappelait ensuite que l'institut existait depuis trente ans, qu'il avait obtenu, deux ans plus tôt, un décret laudatif, qu'il opérait beaucoup de bien, par la maison-mère et par ses six maisons-filles déjà fondées. Il faisait remarquer en plus que toutes ces fondations étaient l'œuvre de la Mère Catherine-Aurélie, que constamment on lui demandait de les visiter et que les évêques des divers diocèses étaient les plus empressés à réclamer ces visites. "Par conséquent, ajoutaitil, la fondatrice et supérieure n'est presque jamais à Saint-Hyacinthe et il conviendrait de nommer une supérieure locale, tout en conservant la supériorité à celle que toutes vénèrent comme une mère." Mais ce titre de supérieure générale comportant le droit de visiter les autres monastères, l'évêque demandait qu'il ne fut accordé, exceptionnellement, qu'à la fondatrice elle-même, et non aux futures supérieures de la maison-mère. La supplique au pape Léon XIII, plus courte, disait substantiellement la même chose. La réponse du Saint-Père fut consolante autant qu'explicite. Il convient de la reproduire ici intégralement. La voici.

" De l'audience de Sa Sainteté, le 10 avril 1892. — Sur relation faite par moi, soussigné, secrétaire de la Sacrée Congrégation de la Propagande de la foi, vu ce qui a été exposé et le témoignage très honorable, donné à la révérende Mère Catherine-Aurélie-du- Précieux-Sang, par le révérendissime Père et Seigneur Louis- Zéphirin, évêque de Saint-Hyacinthe, notre Très Saint-Père Léon XIII, par la divine Providence pape, a bienveillamment accordé au dit Seigneur évêque toutes les facultés opportunes et nécessaires pour décorer la dite révérende Mère Catherine-Auréliedu-Précieux-Sang avec tous les honneurs, droits et privilèges

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attachés à la charge des supérieures générales des communautés religieuses. — Donné à Rome . . . Ignace, arch. de Damiette, secrétaire de la Congrégation de la Propagande."

Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'importance de ce document. C'était la reconnaissance, par la plus haute autorité qui soit au monde, sur demande expresse de l'autorité dont elle dépendait, des mérites de la fondatrice et aussi comme une invitation, à elle faite par la sainte Église, de continuer ses bienfaisants labeurs. Elle ignorait d'ailleurs la faveur exceptionnelle dont elle devenait ainsi l'objet, et, naturellement, Mgr de Saint-Hyacinthe attendit son retour d'Orégon pour la lui communiquer officiellement. Elle rentrait, nous l'avons vu, à son monastère, après un an d'absence, le 2 novembre 1892. Le 23, Mgr Moreau proclama cette heureuse nouvelle, devant toute la communauté, en annonçant aussi les élections régulières pour le 9 décembre suivant.

Ces élections du 9 décembre 1892, faites sous la présidence de Mgr Moreau, assisté par M. le grand-vicaire Gravel et M. l'aumônier Laflamme, donnèrent le résultat suivant : Mère Catherine- Aurélie, supérieure ; Sœur Marie-du-Saint-Esprit, assistante ; Sœur Marie- Jeanne-de-Chantal, maîtresse des novices ; Sœur Marie-Sainte-Ursule, dépositaire; et les Sœurs Aimée-de-Marie, Louise-de-la-Sainte-Croix et Marie-de-l'Assomption, conseillères.

Décorée du titre de supérieure générale par le Saint-Père, réélue supérieure de la maison-mère par ses propres filles, plus que jamais entourée et honorée de la confiance de ses supérieurs et de ses enfants, et, pareillement, de la considération publique, la zélée fondatrice continuait sa tâche. L'année 1893 s'ouvrait, par conséquent, pour l'institut sous d'heureux auspices. Le 9 janvier eut lieu ce qu'on appela le ** festival " en l'honneur de la très aimée Mère fondatrice. " Mgr de Saint-Hyacinthe, racontent les Annales, voulut bien, ce matin, nous dire la sainte messe et consacrer ainsi par sa présence notre joie filiale. La salle de

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communauté avait été artistement parée et ornée. Monseigneur se fit donner une couronne et la posa sur la tête de notre Mère en lui disant qu'elle devait la garder tout le jour. Plusieurs morceaux de chants de circonstance, où il était question des origines de l'institut et des diverses fondations qui en sont issues, furent joyeusement exécutés par nos choristes. Pour cette occasion, unique dans notre histoire, Mgr l'évêque avait levé la clôture en faveur de la chère madame Benoît, la propre sœur de notre bien-aimée Mère générale." On se rappelle que madame Benoît avait déjà donné deux de ses filles à l'institut : la petite Marie» Sœur Aurélie-de- Jésus, qui avait fait profession à Notre-Damede-Grâce en 1874, et la petite Aurélie, qui venait de faire profession, à Toronto, le 8 septembre 1892, sous le nom de Sœur Marie- Immaculée. Une troisième, Gabrielle, devait entrer plus tard et s'appeler Sœur Catherine-d'Alexandrie. Si quelqu'un méritait une faveur à pareil jour, c'était bien. Monseigneur en avait jugé ainsi, celle que la fondatrice appela toujours sa chère Victorine ! Le 11 juillet suivant, au soixantième anniversaire de la supérieure générale et fondatrice, née le 11 juillet 1833, on eut comme une réplique de l'heureux "festival" du 9 janvier. Mais nous ne saurions insister sur toutes ces belles démonstrations de filial respect. C'étaient d'heureux moments sans doute. Ils passaient vite, selon l'ordinaire des choses humçaines, et le labeur et les sollicitudes continuaient à prendre surtout la grande part de la vie de la vénérée Mère.

Cette année 1893, où l'on fêta ainsi le soixantième anniversaire de la supérieure générale du Précieux-Sang, fut marquée pour le diocèse par l'important événement de la nomination d'un évêquecoadjuteur de Mgr Moreau. Le 14 janvier, en effet, le pape Léon XIII nommait le curé de Sorel, M. le chanoine Maxime Decelles, évêque de Druzipara et coadjuteur de Saint-Hyacinthe avec droit à la succession. De 1875 à 1880, il avait été curé de la

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cathédrale, et nous avons eu l'occasion de voir déjà que l'institut comptait dans la personne de ce prêtre distingué un ami dévoué. Mgr Decelles fut sacré le 9 mars. Il devait devenir évêque de Saint-Hj^acinthe, à la mort de Mgr Moreau, en 1901.

A la fin d'avril 1894, M. l'abbé Laflamme fut nommé curé à Saint-Hilaire et il fut remplacé dans ses fonctions au Précieux- Sang par M. l'abbé Dion, qui devait être aumônier jusqu'en 1904.

C'est en 1894 aussi que se fonda La Voix du Précieux-Sang. L'annaliste note ainsi l'événement, à la date du 2 avril : " La présence au milieu de nous, depuis quelques semaines, de mademoiselle Félicité Angers, si avantageusement connue dans le monde des lettres sous le pseudonyme de Laure Conan, a fait surgir une pensée hardie, celle de travailler à l'extension du culte du Précieux Sang par la publication d'une revue pieuse . . . dont Laure Conan serait la directrice en chef. Notre Mère, qui tenterait l'impossible pour la glorification du sang divin, a approuvé l'idée. Monseigneur, après avoir examiné la question et imposé certaines conditions, a accordé son consentement et béni l'œuvre... C'est le jour de l'Annonciation — qui tombe cette année le 2 avril — le grand et beau jour où le sang de Marie devint le sang de Jésus, que nous avons choisi pour l'inauguration de cette œuvre à l'intérieur du cloître, et ce sera le jour de la Sainte-Catherine de Sienne (30 avril), première patronne de notre institut, que La Voix du Précieux-Sang se manifestera au public." Cette revue mensuelle, disons-le tout de suite, parut pendant quatre ans, d'avril 1894 à mars 1898. Que de bonnes et pieuses pages elle a mises sous les yeux de ses lecteurs ! Nous avons pu en compulser à loisir la collection, réunie en deux jolis volumes d'environ 450 pages chacun. C'est un vrai trésor de hautes pensées et de pieux souvenirs d'histoire. Nul doute que cette publication contribua puissamment à faire connaître encore davantage l'institut et la dévo-

MEEE CATHEHINE-AURELIE

tion qui en est la raison d'être. " Mais, lisons-nous dans la dernière livraison parue, l'expérience a démontré que, à la longue, les travaux que les Sœurs devaient s'imposer pour la rédaction et l'administration étaient peu compatibles avec leur genre de vie et d'activité." La Voix cessa donc de se faire entendre. Elle avait cependant, croyons-nous, produit sa somme de bien. On l'entendait, ou on la lisait, avec édification. Nous ne pouvons nous empêcher de dire, en écrivant ces lignes, que, pour notre part, nous avons regretté sa disparition. A Rome et à Paris, elle nous apportait, en ce temps-là, un souffle pieux, et si canadien, qui faisait du bien à l'âme !

Plus chères encore, sans doute, au cœur de ses filles, étaient les pages que l'aimante Mère leur adressait elle-même à diverses époques. Aux grandes fêtes de l'institut, en décembre de chaque année, pour ne pas parler ici des lettres particulières, si nombreuses, écrites à l'une ou l'autre, elle leur écrivait des lettres collectives, qui rappellent, révérence gardée, les plus belles circulaires d'évêque. Nous avons sous les yeux celles de l'époque où nous sommes arrivé, soit de décembre 1894, de décembre 1895 et de décembre 1896. Nous ne résistons pas au plaisir d'en citer quelques extraits. Ils projetteront, nous semble-t-il, sur la suite des événements que nous racontons, comme une lumière spéciale. " La vierge épouse du Christ, écrit-elle en décembre 1894, doit s'élever au plus haut degré de pureté, puisqu'elle a avec Jésus des rapports si étroits, si intimes, puisqu'elle vit sous son toit sacré, s'asseoit à sa table, mange sa chair et boit son sang. . . Ah ! la ravissante existence ! Seule l'union des bienheureux avec Dieu dans l'éternelle patrie peut surpasser celle-là. . . Mais pour être pures comme des anges, il faut que vous soyiez détachées de tout, humbles, mortifiées et crucifiées, que vous vous laviez jusqu'à sept fois dans la piscine du Précieux Sang, que vous vous purifiiez constamment dans les eaux amères de la pénitence . . . Cette tâche

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est difficile à la nature, mais elle est facile quand on vit avec Jésus, quand on contemple sa crèche, sa vie pauvre, sa passion douloureuse, sa mort, son triomphe, son règne glorieux au ciel et sa vie cachée dans l'Eucharistie . . . Oui, la tâche est facile, si l'on recueille avec soin les grâces qui découlent par torrents de son calice sacré et de son tabernacle saint. Comme des cerfs altérés, buvons-les . . . Puis, remplies de l'énergie du sang divin, allons à la conquête des âmes, que satan veut ravir à ce Jésus qui, de l'autel comme de la croix, fait encore entendre son mystérieux Sitio ..." — " Oh ! qu'il est beau, qu'il est délectable, le Verbe enfant, écrit-elle à la Noël de 1895. Ne partagez-vous pas, mes chères filles, ma sainte envie de lui préparer, cette année, une crèche vraiment royale ? N'avez-vous pas en mains de l'or, de l'encens et de la myrrhe ? Creusez au fond de votre âme ... Si vous n'y trouvez pas tout d'abord de l'or, vous y trouverez certainement de l'encens bien parfumé ainsi que de la myrrhe la plus exquise. Votre vie n'est-elle pas une louange perpétuelle, un encens d'agréable odeur, à la gloire du sang que le Verbe enfant nous apporte dans ses veines ? Votre corps, fatigué par un travail laborieux, affligé, épuisé même, par les amertumes de la pénitence, ne fournit-il pas une myrrhe choisie ? . . . Plus encore, pouvez-vous désirer un or plus pur et plus brillant que celui de la charité qui vous presse de donner votre vie goutte à goutte pour sauver des âmes ?" — " Que pouvons-nous faire, demande-t-elle un an plus tard (décembre 1896) — au moment où le décret d'approbation finale des règles et constitutions, dont nous parlerons bientôt, vient d'arriver de Rome — pour notre auguste mère l'Église ? " Et elle répond : " Nous pouvons expier, nous pouvons prier ! " Êcoutons-la encore : " Il est bien vrai que Jésus-Christ a promis la permanence à son Église . . . Mais il lui a prédit aussi des épreuves . . . Depuis quelques années, elle est couronnée d'épines et revêtue du manteau dérisoire, son sceptre ne semble plus

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qu'un roseau . . . Mes chères filles, comme l'auguste Marie, comme les saintes femmes, nous devons compatir aux maux de l'Église, pleurer avec elle, nous revêtir de ses douleurs, les imprimer dans nos âmes comme aux jours de la passion l'image de Jésus sur le voile de Véronique. A l'instar du Cyrénéen, nous devons aider l'Église à porter la longue et pesante croix dont l'a chargée un usurpateur sacrilège ... Et puis, il faut prier. Celles d'entre vous qui ont connu notre béni fondateur savent quelle dévotion il avait pour l'Église. . . Réfléchissez sur le dogme de la communion des saints. Vous verrez que chaque bonne action accomplie en état de grâce entre dans le trésor de l'Église pour l'enrichir, ainsi que tous ses membres, de la vie du Christ. C'est comme un courant électrique qui, sans quitter son centre, atteint en même temps les points les plus reculés (de l'espace). Prions donc et agissons, mes chères filles, pendant toute cette année 1897 ..." En rappelant ces pieuses exhortations, écrites d'une plume si sûre et si facile, on n'a vraiment qu'un regret, c'est de ne pouvoir pas tout citer.

En 1895 eut lieu la fondation de Sherbrooke et, en 1896, celle de Nicolet. Comme les six maisons-filles précédentes de Toronto» de Notre-Dame-de-Grâce, d'Ottawa, des Trois-Rivières, de Brooklyn et d'Orégon, celles-ci furent surtout l'œuvre de Mère Catherine-Aurélie, manifestement aidée, pour chacune, par d'admirables circonstances providentielles. Racontons-les, au moins brièvement, toutes les deux.

A Sherbrooke, depuis l'automne de 1893, c'était Mgr Paul LaRocque, un cousin par son père des évêques LaRocque de Saint-Hyacinthe, qui occupait le siège épiscopal, établi en 1874, et dont Mgr Antoine Racine avait été le premier titulaire. Né à Marieville le 27 octobre 1846, ordonné prêtre, après ses études à Sainte-Thérèse et à Saint-Hyacinthe, le 9 mai 1869, à Montréal, par Mgr Charles, Mgr Paul LaRocque, après une dizaine d'années

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de mission à Key West en Floride et un séjour d'étude à Rome, avait été curé de Saint-Hyacinthe de 1884 à 1893. Au moment de son élection au siège de Sherbrooke, il était aussi le confesseur extraordinaire des Sœurs du Précieux-Sang. En prenant congé d'elles, évêque-élu, en octobre 1893, il leur avait dit aimablement, avec les mots de nos saints livres : " Je m'en vais vous préparer une place ! " Le 30 novembre, il était sacré, dans sa cathédrale, par Mgr l'archevêque Fabre. Il n'oublia pas les filles priviligiées de son vénéré et regretté cousin Mgr Joseph. Les circonstances lui vinrent bientôt en aide. Pendant qu'il se trouvait à Rome, dans l'hiver de 1895, l'un des citoyens les plus en vue des Cantons de l'Est, M. l'avocat et député Chicoyne, premier maire canadienfrançais de Sherbrooke, écrivain et journaliste d'un beau talent, qui a laissé le souvenir d'un homme public parfaitement droit et intègre, vint un jour offrir à la fondatrice du Précieux-Sang une riche propriété, qu'il possédait à Sherbrooke, pour y établir un monastère. M. Chicoyne était un ancien élève de Saint- Hyacinthe et il avait épousé une demoiselle Perrault, de cette ville, la cousine issue de germain de la secrétaire de Mère Catherine- Aurélie, Sœur Aimée-de-Marie(13). Son offre généreuse fit naître de beaux espoirs. Quand Mgr de Sherbrooke fut de retour de Rome, M. Chicoyne renouvela sa proposition par écrit (23 juin 1895). Le jour même, Mgr LaRocque communiquait la bonne nouvelle à Mgr Moreau. Le 25, le chapitre de la communauté acceptait. Le 28, Mgr de Saint-Hyacinthe faisait part de cette décision à son collègue de Sherbrooke. Notons au passage que cette propriété de M. Chicoyne, sise à proximité de l'évêché et du séminaire, et qui est aujourd'hui englobée dans les vastes

(13) L'auteur de ce livre demande la permission de noter ici que ces MM. Perrault, l'un le père de Sœur Aimée-de- Marie, et l'autre le père de madame Chiroyne, étaient les frères de sa grand'mère, Aglaée Perreault, femme de Jean- Olivier Leulerc, mère et père de sa propre mère, Caroline Leclerc, dame Elie Auclair. — Note de l'auteur.

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constructions de la maison-mère des Petites-Sœurs de la Sainte- Famille, était alors évaluée à dix mille piastres. Mais le don de M. Chicoyne n'était pas fait sans conditions, et ce fut la source plus tard de sérieuses difficultés.

Quoi qu'il en soit, le 3 juillet, les " missionnaires " pour Sherbrooke étaient nommées. C'étaient : Mère Marie-Sainte-Ursule, supérieure ; Sœur Aimée-de-Marie (cousine de madame Chicoyne), assistante ; Sœur Marie-Saint-David, maîtresse des novices ; et les Sœurs Marie-du-Crucifix, Marie-de-la-Miséricorde, Hélènede-la-Croix, Saint-Antoine-de-Padoue, Sainte-Justine et Sainte- Rose-de-Viterbe. Le 9 juillet, la fondatrice partait pour Sherbrooke, avec les Sœurs Aimée-de-Marie et Marie-des-Cinq-Plaies, Les arrangements faits, elle revint à Saint-Hyacinthe le 19 juillet. Le 14 septembre, trente-quatrième anniversaire de la fondation du Précieux-Sang, fut choisi pour l'inauguration du monastère qui naissait au cœur de la ville-reine des Cantons de l'Est. Quelques jours auparavant, la fondatrice repartit pour Sherbrooke afin de voir aux derniers préparatifs. Elle amenait avec elle Mère Euphrasie-de-Saint-Joseph, l'une de ses trois compagnes de fondation, revenue depuis peu de Toronto pour raison de santé, "Ct les Sœurs Marie-des-Cinq-Plaies et Marie-Immaculée (sa nièce la petite Aurélie). On avait décidé, avec l'approbation de Mgr LaRocque, de reprendre le beau nom donné naguère à la première maison d'Orégon, à Gervais, devenue le " Thabor " de Montavilla, et le nouveau monastère fut placé sous le vocable de " Nazareth ". Le 14 septembre, eut lieu, sous la présidence de Mgr de Sherbrooke, l'inauguration de ce monastère de " Nazareth " dans la maison Chicoyne.

En recevant les Sœurs du Précieux-Sang qui lui arrivaient de Saint-Hyacinthe, le 13 septembre au soir, Mgr Paul LaRocque, au cours d'une impressionnante cérémonie à la cathédrale, leur parla avec une particulière affection. Nos cloches et nos orgues,

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comme nos figures, leur disait-il à peu près, sont toutes à la joie î Nous vous accueillons avec bonheur ! C'est que, mes chères Sœurs, en ce moment où nous vous voyons venir parmi nous, nos cœurs sont remplis des plus douces espérances, parce que vous venez nous aider à prier et à nous sanctifier. Reconnaissance en soit à jamais rendue à votre fondateur, Mgr Joseph LaRocque, à votre père, Mgr Moreau, à votre fondatrice, " qui a sacrifié sa vie au développement de l'œuvre. . ." Le lendemain de l'inauguration, au matin du 15, la messe fut dite à ** Nazareth " par le frère de la supérieure. Mère Marie-Sainte-Ursule, M. l'abbé Jourdain, curé de Manville, et, le soir, l'aumônier du monastère de Saint-Hyacinthe, qui avait accompagné ses filles fondatrices de " Nazareth ", M. l'abbé Dion, chantait le premier salut du saint Sacrement. Mgr LaRocque désigna comme aumônier du nouveau monastère M. l'abbé Lefebvre, directeur de son séminaire, devenu plus tard supérieur, aujourd'hui Mgr Lefebvre, toujours supérieur et en plus vicaire général du diocèse. Dans sa première allocution à ses filles de "Nazareth", le nouvel aumônier, qui leur devait être si dévoué pendant tant d'années, montra qu'il comprenait admirablement l'esprit de la communauté. " Je croirais vous faire injure, leur dit-il, en vous souhaitant des biens matériels ... Je vous souhaite plutôt d'être fidèles à Jésus, de désirer la croix et les souffrances ..." Rien, on le devine aisément, ne pouvait davantage donner satisfaction à l'âme ardente de Mère Catherine-Aurélie, qui venait d'assister à la huitième fondation de l'œuvre de sa vie. Le 17 octobre, l'infatigable fondatrice retournait à Saint-Hyacinthe. Les sacrifices ne devaient pas manquer à Sherbrooke comme ailleurs. Les secrets desseins de Dieu voulurent que les premiers vinssent du premier bienfaiteur lui-même. Nous n'avons pas à insister ici, puisque ce n'est pas l'histoire de " Nazareth " que nous racontons. Qu'il nous suffise de dire que, pour remplir les conditions de la donation Chicoyne, telles que le donateur les entendit.

les Sœurs durent contracter des dettes trop lourdes pour leur modeste budget. Deux ans plus tard, le 14 octobre 1897, elles allaient prendre logis dans une maison appartenant au séminaire, et, enfin, le 24 mai 1898, elles s'installaient, en un fort bel endroit de la ville, dans l'ancienne maison du juge Hall. En souvenir de tous ces déplacements, Mgr LaRocque mit la chapelle de " Nazareth " sous le vocable de Notre-Dame de Lorette, qui rappelle, comme l'on sait, les voyages de la sainte maison de Nazareth.

La fondatrice était à peine de retour à la maison-mère qu'elle devait eu repartir pour Brooklyn, avec Mère Euphrasie-de-Saint- Joseph et Sœur Marie-des-Cinq-Plaies. Il y avait là encore des affaires à régler. Elle revint le 22 novembre. Nous avons rappelé déjà, en évoquant ses belles exhortations de chaque fin d'année, dans quels nobles et pieux sentiments elle continuait à entretenir ses filles du *' berceau " et d'ailleurs. Venons-en tout de suite à la neuvième fondation, celle de Nicolet.

Mgr Elphège Gravel, premier évêque de Nicolet depuis l'été de 1885 (élu le 10 juillet, sacré à Rome le 2 août), avait été, lui aussi, comme Mgr Paul LaRocque, mais avant lui, de 1880 à 1885, curé de Saint-Hyacinthe. Né à Saint- Antoine-sur-Richelieu, le 12 octobre 1858, il avait fait également une partie de ses études à Saint-Hyacinthe, connaissait et estimait de longue date l'institut du Précieux-Sang. Il en désirait, depuis qu'il était évêque, c'est-àdire depuis 1885, une fondation dans sa ville épiscopale. A l'occasion de la fondation d'Ottawa en 1887, il s'en était ouvert dans une lettre à Mère Catherine- Aurélie. Mais jusqu'en 1896, d'autres préoccupations sollicitèrent son zèle, la reconstruction de sa cathédrale, par exemple, dont les assises menaçaient ruine. Cette année-là, l'activité d'un prêtre de son séminaire, M. l'abbé Manseau, qui avait plusieurs parentes dans l'institut, remit la question à l'ordre du jour. Le 27 février 1896, l'évêque de Nicolet demandait oflSciellement l'établissement d'un monastère dans sa

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ville. La fondatrice pensa tout de suite à choisir la supérieure de Toronto, Mère Saint-Stanislas, dont la famille était, croyons-nous, nicolétaine, pour la mettre à la tête de la nouvelle fondation. Elle partit donc pour Toronto avec l'ancienne supérieure de cette maison, Mère Euphrasie-de-Saint-Joseph, afin de voir à arranger les choses. Mgr Walsh, qui avait succédé à Mgr Lynch en 1889, lui accorda toute liberté, et ses filles torontoniennes de " Mount Olivet " firent généreusement le sacrifice de leur Mère supérieure. Le 6 mars, le chapitre de Saint-Hyacinthe acceptait, en conséquence, la fondation de Nicolet. Un moment elle parut cependant compromise, par suite d'un malentendu, entre Mgr Gravel et l'institut, au sujet des responsabilités financières. Mais le nuage se dissipa. Le 11 avril, l'évêque de Nicolet acceptait par lettre les conditions qu'on lui avait soumises.

Le 30 avril, les " missionnaires " pour Nicolet étaient nommées. C'étaient : Mère Saint-Stanislas, supérieure ; Sœur Marie-des- Cinq-Plaies, assistante ; Sœur Marie-de-la-Croix (de la maison des Trois-Rivières), maîtresse des novices ; et les Sœurs Marie-dela-Rédemption, Marie-de-l'Eucharistie, Agnès-de-Jésus, Marie- Angela et Marie-Louise. Le 11 mai, la fondatrice se rendait à Nicolet avec Mère Saint-Stanislas et Sœur Marie-des-Cinq-Plaies. Elle furent reçues chez les Sœurs Grises, dont la supérieure. Mère Youville, avait déjà vécu au couvent des Sœurs Grises de Saint- Hyacinthe. Le 18 mai. Mère Catherine-Aurélie revenait à la maison-mère, en passant par Trois-Rivières, d'où elle emmena Sœur Marie-de-la-Croix. Elle avait laissé à Nicolet Mère Saint- Stanislas, qui devait y surveiller les travaux à effectuer pour transformer l'ancienne maison des Sœurs Grises en monastère du Précieux-Sang. Le 26 août, la fondatrice repartait pour Nicolet. Cette fois, toutes les " missionnaires " de la fondation nouvelle se rendaient avec elle dans la ville de Mgr Gravel. Le 27, elles assistèrent à une messe solennelle à la cathédrale, que chanta

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M. l'abbé Proulx, du séminaire (plus tard Mgr Proulx), nommé aumônier du monastère, et au cours de laquelle Mgr l'évêque, du haut de son trône, leur souhaita la bienvenue. Selon son habitude, Mgr Moreau avait donné aux partantes une belle lettre d'obédience. En les accueillant comme ses filles, Mgr Gravel, dans cette cérémonie de la cathédrale, après avoir rappelé que Nicolet devait sa prospérité à son beau collège classique (fondé en 1803) et à l'établissement du diocèse (en 1885), assura que sa ville " recevait un nouvel éclat par la fondation de cet institut voué à la prière et à la pénitence ". Le 28 août, en la fête de saint Augustin, Mgr l'évêque, qui avait béni la veille le nouveau monastère, célébrait la messe pour son inauguration. Il avait été décidé que la maison serait placée sous la protection spéciale de saint Joseph. La petite chapelle, à la décoration de laquelle Sœur Véronique-dela-Passion, assistée de Sœur Marie-de-la-Croix, avait longuement travaillé avec son pinceau d'artiste, fut trouvée fort jolie. M. l'abbé Dion, aumônier de la maison-mère, suivant la tradition maintenant établie, avait accompagné les " missionnaires " jusqu'à Nicolet, et, le 28, il dit la messe, après Monseigneur, à l'autel du nouveau sanctuaire. Mère Catherine-Aurélie, après bien des soucis et des fatigues, voyait ainsi le neuvième calvaire de son œuvre élevé à la gloire de Jésus. " Saint-Joseph " du Précieux- Sang de Nicolet était fondé.

La fondatrice passa six semaines avec ses filles de Nicolet et ne rentra à Saint-Hyacinthe que le 9 octobre. Sa présence, on le comprend aisément, là comme dans les fondations précédentes, fut des plus utiles et des plus précieuses aux Sœurs qui s'installaient. Outre qu'elle voyait à tout pour les arrangements matériels, elle continuait sa chère mission d'apôtre en adressant à ses enfants les plus solides et les plus ardentes exhortations. Le bon et si pieux aumônier que Mgr Gravel avait donné au nouveau monastère, M. l'abbé Proulx, se prodiguait pour son avancement

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temporel et spirituel. L'inauguration du noviciat avait été fixée au 29 septembre et Mgr Moreau devait venir la présider. Mais il en fut empêché, et c'est M. l'abbé Proulx qui le remplaça. Cinq postulantes se présentaient, ce jour-là, pour l'oblation sainte. ** C'est votre bouquet de fête ", dit aimablement la fondatrice à M. l'aumônier, dont c'était en effet l'anniversaire. Le digne prêtre fit une touchante allocution. *' Que votre vocation est belle, disait-il, de consacrer vos vies au culte de ce sang qui nous a valu à tous la rédemption ! La sainte Eucharistie, voilà votre vie, à vous, religieuses du Précieux-Sang . . . Oh ! il n'y a que l'amour qui pouvait inventer ce remède à toutes les douleurs . . . Venez vous reposer tour à tour auprès du Dieu du calvaire et de l'eucharistie . . . Petites vierges, qui quittez vos pères et vos mères, vos frères et vos sœurs, consolez-vous ! Vous retrouvez sous ce toit des mères au cœur d'or, des sœurs qui vous aimeront ... et aussi un père aimant qui n'a rien tant à cœur que de vous conduire là où il n'y aura plus de séparation ..." Tout le monde à Nicolet d'ailleurs, celui des fidèles comme celui du clergé et des communautés, voulut se montrer accueillant aux vierges adoratricescxpiatrices. Le cahier de fondation de ce monastère raconte à ce sujet les traits les plus touchants. Tant qu'elle fut là, Mère Catherine-Aurélie, en particulier, fut l'objet, comme partout, des attentions et de la vénération de tous. Nous avons dit qu'elle rentra à Saint-Hyacinthe, après que tout fut bien établi dans la régularité au monastère et au noviciat de " Saint-Joseph ", le 9 octobre. Parmi les dernières paroles qu'elle adressa à ses filles, en s'éloignant d'elles, et que nous lisons aux archives nicolétaines, nous trouvons celles-ci : " Mes chères enfants, — En quittant l'asile béni du berceau de votre vie religieuse, vous n'aviez pas d'autre but que de continuer ici à vous immoler ! Donc, à l'œuvre ! C'est là le secret de votre bonheur ! "

En cette fin de l'année 1896, un autre bonheur, bien grand celui-là aussi, attendait Mère Catherine-Aurélie et son institut.

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Depuis l'obtention du décret laudatif de l'institut et de ses constitutions le 24 novembre 1889, Mgr Moreau et d'autres puissants amis du Précieux-Sang, parmi lesquels il convient de mentionner Mgr Duhamel, Mgr Gravel et Mgr Decelles (qui fit le voyage de Rome dans l'hiver de 1895-1896), n'étaient pas demeurés inactifs. Le décret de 1889 était pour cinq ans. On avait lieu d'espérer maintenant l'approbation définitive et on renouvela auprès des autorités romaines de respectueuses sollicitations. La réjîonse, tant désirée, arriva à Saint-Hyacinthe le 3 novembre 1896. Ce jour-là, précisément, le coadjuteur de Mgr Moreau, Mgr Decelles, commençait la visite pastorale au monastère. Parlant aux Sœurs, il leur dit : " Pendant cette visite, comme il est de mon devoir de le faire, je vous interrogerai sur votre fidélité à observer et à aimer vos règles et constitutions, auxquelles vous devez être d'autant plus attachées qu'elles portent maintenant le sceau de saint Pierre ..." Surprise des religieuses, qui se manifesta par autant de regards interrogateurs ! " Mais, oui, continua souriant Mgr de Druzipara, ce matin nous arrivait à l'évêché le décret approbatif." Quelle joie ce fut pour toutes les filles et surtout pour la généreuse et si dévouée Mère ! Le décret romain, daté du 20 octobre, fut, dès le lendemain, officiellement communiqué à la communauté, qui en écouta la lecture, toutes se tenant debout, comme pour celle du saint Évangile, avec une émotion qu'on devine. Il se lisait ainsi :

" Les religieuses adoratrices du Très Précieux-Sang de Notre- Seigneur Jésus-Christ sous la protection de Marie Immaculée — dont la maison principale se trouve à Saint-Hyacinthe en Canada — ont obtenu, en 1889, que, pour une période de cinq ans et par mode d'essai, le Saint-Siège revêtit leurs constitutions d'une première approbation. Ces cinq années heureusement écoulées, elles sollicitèrent avec les plus vives instances, de la Sacrée Congrégation de la Propagande, l'approbation définitive de ces

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mêmes constitutions. — La commission spéciale instituée par cette Congrégation, sous la présidence de l'Éminentissime et Révérendissime Père et Seigneur cardinal Camille Mazella, pour l'approbation des constitutions des nouveaux instituts a donc soumis à un nouvel et mûr examen les constitutions susdites, et — vu particulièrement les lettres de recommandation des Ordinaires des diocèses où les dites religieuses sont établies — les a jugées dignes d'être définitivement approuvées, en y insérant quelques changements signalés dans la copie ci-jointe. — Puis, en audience du 20 octobre 1896, l'archevêque soussigné de Larisse, secrétaire de cette Sacrée Congrégation, a soumis le jugement de la dite commission à Notre Très Saint Père Léon XIII, pape par la divine Providence, et, Sa Sainteté, ratifiant de tous les points ce jugement, a daigné approuver d'une manière définitive les constitutions susdites et a commandé d'en publier le présent décret. — Donné à Rome, du palais de la Sacrée Congrégation de la Propagande de la foi, le 20e jour d'octobre 1896 (L. f S.) — (signé) M. card. Ledochowski, préfet, (contresigné) A. arch. de Larisse» secret."

En communiquant ce béni décret à la fondatrice, Mgr de Saint- Hyacinthe lui écrivit cette belle lettre, qui en constitue le plus juste comme le plus autorisé des commentaires : " Ma chère fille, — En procurant à votre cher institut l'inestimable bienfait de l'approbation apostolique de ses constitutions, je n'ai fait que remplir un devoir imposé à tout évêque qui veut sincèrement le bien des âmes et la solidité de ses institutions diocésaines. Avec la Mère fondatrice et ses bien-aimées filles des neuf sanctuaires élevés à l'honneur du Sang divin, je me réjouis de tout cœur du sceau sacré qui vient d'être conféré à votre communauté, et je suis tout reconnaissant au ciel du succès qu'il a bien voulu donner aux mesures prises en vue d'amener ce providentiel événement. Vos vénérés fondateurs, qui vous aiment au ciel bien plus qu'ils

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ne vous ont aimées sur la terre, ont, il n'y a pas à en douter, mis la main à l'œuvre et obtenu de la divine bonté que la fondation de leur cœur fut assise sur des bases inébranlables. Qu'ils soient bénis et remerciés à jamais d'avoir appuyé leur belle et sainte œuvre sur le roc immuable de Pierre ! . . . Vous êtes maintenant les filles du Saint-Siège ! Reposez-vous avec calme et confiance dans les bras de notre divine mère la sainte Église. Appliquezvous à devenir un de ses joyaux les plus brillants et les plus purs ..."

Nous ne saurions mieux terminer ce chapitre que par ces belles paroles. Ajoutons seulement d'un mot que, de partout, les lettres de félicitations affluèrent, et que, dans les neuf sanctuaires du Précieux-Sang, où il y avait maintenant pas loin de 280 religieuses, on chanta le plus sincère et le plus vibrant des Te Deum.

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