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CHAPITRE I

Enfance et jeunesse d'Aurêlie Caouette, de sa naissance à sa sortie du couvent (1833-1850)

Sommaire. — Le Canada aura-t-il un jour sa sainte Catherine ? — Naissance d'Aurêlie Caouette. — Saint-Hyacinthe en 1833. — La famille Caouette. — Éducation chrétienne. — Une enfant de bénédiction. — Ses belles qualités. — Sollicitude du curé Crevier et première communion. — Conduite à l'école. — Longue maladie et faveur singulière. — Au couvent de Saint-Hyacinthe. — La vie de pensionnat. — Témoignages des maîtresses et des compagnes d'Aurêlie. — Aurélie congréganiste. — Elle n'est pas absolument parfaite. — Son directeur, M. l'abbé Raymond. — Un trait de sa vie de pensionnaire. — Interventions extraordinaires. — Comment elle répond à l'appel de Jésus. — Son désir de souffrir. — Ses amitiés humaines. — Célina Lafrance. — Mort tragique de cette jeune amie. — Aurélie personnifie dans " une pièce de couvent " sainte Catherine d'Alexandrie. — Son extraordinaire émotion. — Sa dernière année de pensionnat. — Sa sortie du couvent. — Elle cherche sa voie.

'Église proclamera-t-elle un jour qu'au Canada échoit l'honneur d'avoir eu sa sainte Catherine de Saint- Hyacinthe, comme l'Italie eut naguère sa sainte Catherine de Sienne ? L'histoife de notre petit peuple français des rives du Saint-Laurent devra-t-elle inscrire, dans ses pages officielles, après les noms vénérés de nos Marie de l'Incarnation, de nos Jeanne Mance et de nos Marguerite Bourgeoys, le nom béni de Catherine- Aurélie Caouette, la fondatrice, à Saint-Hyacinthe, en 1861, de notre institut des Sœurs(l) adoratrices du Précieux-Sang ? C'est le secret de Dieu et de l'avenir.

Dans tous les cas, nous protestons, en entreprenant d'écrire l'histoire de la vie et des œuvres de cette femme admirable, de

(1) Nous écrivons ce mot avec un grand S, parce qu'il s'agit dans ce livre d'un institut de religieuses.

notre entière soumission aux jugements de la sainte Église, comme aussi de notre parfaite confiance en la sagacité des futurs historiens de notre pays et de notre race. Mais nous tenons pour certain que celle dont nous allons entretenir nos lecteurs fut vraiment une personne extraordinaire : extraordinaire dans les voies que la Providence lui avait tracées, extraordinaire dans la façon dont elle répondit dès sa tendre enfance et jusqu'à sa mort aux grâces de choix dont elle fut visiblement comblée, extraordinaire dans sa vie et dans ses œuvres, dans sa constance, dans sa fidélité, dans sa générosité, à aimer, à réparer et à souffrir.

Elle naquit à Saint-Hyacinthe, le 11 juillet 1833, et fut baptisée le même jour sous le nom d'Aurélie, par le vicaire de la paroisse, M. l'abbé Durochers(2). Son père avait nom Joseph Caouette et sa mère s'appelait Marguerite 01i\'ier.

Saint-Hyacinthe n'était pas, sans doute, il y a 90 ans, la coquette et jolie cité qu'elle est devenue à l'heure où nous écrivons ces lignes. Mais c'était déjà un beau village, où la vie catholique et française se développait normalement. Le cadre pittoresque et attrayant que la nature lui a fait sur les bords enchanteurs de sa rivière Yamaska, parfois impétueuse, toujours rafraîchissante, n'avait pas moins qu'aujourd'hui sa grâce et ses charmes. On y était moins riche, moins à l'aise, évidemment, que de nos jours, mais on y menait une vie calme et paisible, tout aussi heureuse, sinon plus, sous la gouverne spirituelle du curé Crevier, plus tard grand-vicaire et fondateur du collège de Sainte-Marie de Monnoir, qui venait de succéder, en 1832, au fondateur du séminaire de Saint-Hyacinthe, le si méritant curé Girouard. Depuis 1811, le collège-séminaire existait, que dirigeaient ces prêtres distingués

(2) " Le onze juillet mil huit cent trente-trois, par nous, prêtre soussigné, a été baptisée Aurélie, née le même jour, du légitime mariage de Joseph Caouette, forgeron, et de Marguerite Olivier, domiciliés dans cette paroisse. Le parrain a été Joseph Deslandes et la marraine Marie-Anne Tétreau, qui, ainsi que le père présent, a déclaré ne savoir signé. Le parrain a signé avec nous.— J. Deslandes, Eus. Durochers, ptre." (Extrait des registres paroissiaux de Xotre-Dame-du- Rosaire, actuellement desservie par les Pères Dominicains.)

qui seraient bientôt Mgr Prince, Mgr Joseph LaRocque et Mgr Raymond. Les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, que remplaceraient quinze ans plus tard les Sœurs de la Présentation, avaient là un couvent depuis 1816. La paroisse était d'ailleurs très vaste en étendue et avait une assez forte population (4,500 communiants en 1817). Le village lui-même, sans être considérable, était, répétons-le, relativement important pour l'époque.

La famille Caouette, comme tant d'autres de notre vieille province de Québec, était une famille de chrétiens convaincus, où la foi était sincère et les mœurs pures. On y vivait sous l'œil de Dieu. Joseph Caouette, le père, était forgeron. Habile dans son métier et consciencieux, il était connu au loin. Son honnêteté et sa probité ne faisaient de doute à personne. Il gagnait noblement, à la sueur de son front, son pain et celui de ses enfants. Marguerite Olivier, sa femme, tout en vaquant à ses devoirs de maîtresse de maison, élevait chrétiennement, le mieux qu'elle pouvait, les enfants que le bon Dieu lui donnait. La famille était nombreuse. Aurélie se trouvait la huitième(3). Pour madame Caouette, ainsi qu'il arrive pour les mères vraiment croyantes, l'attente de ses enfants s'accompagnait toujours de prières ferventes. On la vit souvent, les mois qui précédèrent la naissance d'Aurélie, faisant pieusement, dani l'église du village, l'exercice du chemin de la croix et s'entretenant intérieurement des mystères de la passion du Sauveur. L'enfant qui allait naître en devait garder une durable impression. L'hérédité n'est pas un vain mot, et l'on ne pense pas assez, parfois, à tout ce que peuvent valoir de grâces et de forces morales, pour l'enfant attendu, les prières de sa mère.

Aurélie fut élevée par ses bons parents, comme ses frères et ses sœurs, tout simplement. On remarqua bientôt qu'elle donnait

(3) Aurélie eut en tout deux sœurs et six frères : Elisabeth, Victorine, Charles, Xavier, Joseph, Êlie et deux autres morts en bas âge. Victorine (madame Benoît) eut trois de ses filles qui entrèrent au Précieux-Sang, et Élie, qui avait épousé Célina Benoît, l'amie intime d'Aurélie, donna, lui aussi, trois filles à l'institut. Seule, sa sœur Victorine était née après elle.

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des signes de piété et même d'esprit de pénitence qui n'étaient pas ordinaires. Ainsi qu'elle l'avait fait pour ses autres enfants, sa mère se préoccupait, à mesure que son intelligence s'éveillait, de nourrir et de fortifier sa petite âme de pensées et de sentiments pieux. Les doux noms de Jésus et de Marie furent les premiers qu'elle lui apprit à prononcer. L'enfant, mieux que tout autre, semblait goûter cet aliment spirituel. Les choses de Dieu lui plaisaient infiniment. Le récit de la passion, en particulier, excitait étrangement sa sensibilité ; elle en donnait des signes manifestes et évidents. Dès qu'elle eut compris, par exemple, que le vendredi est un jour de pénitence, et même aA^ant de le comprendre et comme instinctivement, elle cherchait, ce jour-là, à se priver de quelque façon. Sa dévotion envers la personne adorable de Jésus souffrant se complétait naturellement par celle qu'elle portait à la Vierge sainte, mère de Jésus, qui, avec lui et pour lui, a tant souffert. Elle aimait Notre-Dame des douleurs de tout son petit cœur, se mettait candidement sous sa protection et la priait avec ardeur. De même, elle avait un culte bien marqué pour son ange gardien. " Salut, mon bon ange, lui disait-elle chaque matin, gardez mon âme et mon corps de tous les dangers." Tout cela, sans doute, on le lui apprenait. Ces bons sentiments, on les lui inculquait. Mais ce qui étonnait et ravissait ses pieux parents, c'était la ferveur avec laquelle, encore toute petite, elle entrait dans cet esprit de religion.

Elle n'avait que 4 ans, quand son père la surprit un jour, dans le voisinage de son atelier de forge, faisant pour tout de bon, à sa manière ingénue, le chemin de la croix. S'étant emparé d'une longue pièce de bois, bien lourde pour ses forces, elle en avait chargé ses épaules, et, la traînant avec peine, elle s'avançait lentement, l'air recueilli. " Mais que fais-tu donc là, Aurélie *', dit le père, arrivant au moment où, le visage pâle et tout en sueurs, elle se relevait d'une chute, " que fais-tu là, Aurélie, et

pourquoi portes-tu un bois si pesant ? " L'enfant parut s'éveiller d'un sommeil profond, et elle expliqua : " Je suivais Jésus portant sa croix." Ce mot et plusieurs autres de même nature indiquaient déjà quelle serait sa voie. D'autres signes encore, sur lesquels nous ne voulons pas appuyer pour l'instant, manifestaient d'une façon singulière qu'Aurélie était l'objet de faveurs toutes particulières de la part de Dieu. Ses parents finirent par s'en inquiéter et ils crurent devoir s'en ouvrir à M. le curé Crevier. L'homme de Dieu répondit sans plus : " Vous avez là une enfant de bénédiction. Veillez bien sur votre trésor."

Les bons parents veillèrent donc, et M. le curé aussi. Dès son bas âge, a-t-on écrit dans le Livre d'or de l'institut, publié à l'occasion du cinquantenaire en 1911, cette enfant, qui devait entraîner tant d'âmes virginales à sa suite, eut le don de s'attirer les cœurs. Son sourire était doux et aimable, ses petites manières gracieuses et engageantes. Il y avait surtout, dans son œil bleu, si limpide et si transparent, comme un rayon qui s'épandait par toute sa personne et, plus encore que sa beauté, qui était très réelle, la rendait attrayante. Elle venait parfois à l'atelier de son père, montait sur ses genoux, pour le " désennuyer ", disait-elle, et lui tenir compagnie. Elle avait peur du péché, demandait souvent si ceci était mal, si cela était défendu. Elle s'émouvait à entendre dire que beaucoup de gens offensent le bon Dieu. Elle avait pitié des pécheurs et priait pour eux. Sa prière était de tous les jours. Quand elle n'était pas à la maison ou à la forge de son père, on était sûr, et elle n'avait encore que 5 ou 6 ans, de la trouver à l'église, pourtant assez éloignée de la maison paternelle. Elle passait là, à Notre-Dame-du-Rosaire, facilement, à genoux, des heures et des heures. En jetant un regard sur ses premières années, elle a pu écrire dans la suite " qu'elle avait eu de bonne heure le sens du divin ". On comprend que des parents, même assez frustes et peu cultivés, mais de foi sincère et vive, aient veillé avec une

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attention spéciale sur une pareille " enfant de bénédiction ** comme avait dit M. le curé Crevier.

M. le curé, avons-nous ajouté, veillait lui aussi. Sentant qu'il y avait chez la petite Aurélie des dispositions privilégiées, il la suivrait avec un intérêt spécial. Elle fréquenta bientôt les classes de l'école élémentaire avec les enfants de son âge, et elle allait, le dimanche, à l'église, comme les autres, aux leçons de catéchisme. Elle s'y distingua très vite par son application et ses succès constants. Heureux de la voir si bien répondre aux avances de Dieu et à ses propres soins, touché de sa piété angélique et jaloux de la protéger contre le vent des tempêtes qui assaille les jeunes âmes, M. le curé décida de l'admettre, à 9 ans, à la première communion. Pour le temps, alors qu'on ne communiait d'ordinaire qu'à 11 ou 12 ans, c'était une vraie faveur, dont la petite Aurélie se montra joyeuse et très reconnaissante. A Jésus qui se donnait à elle, elle voulut se donner amoureusement. Elle a témoigné maintes fois qu'elle avait goûté, en ce jour béni, dans l'intimité du cœur à cœur avec le doux maître, " combien le Seigneur est bon à ceux qui l'aiment en vérité ". De ce moment, elle eut faim et soif de Jésus dans la sainte communion. Ce devait être pour toujours. Et, si elle en eut connu la lettre, elle aurait pu dès lors prononcer le mot du Christ mourant, qui devait être toute sa vie le cri de son âme altérée de Dieu : Sitio — J'ai soif.

Jusqu'à l'âge de 12 ans environ, elle continua d'aller à l'école du village, d'y être sérieuse et appliquée, de s'y distinguer surtout par sa pureté de vie et sa piété d'ange. Toutes ses petites compagnes le remarquaient et c'était à qui jouirait davantage de son commerce aimable et de ses exemples édifiants. On se plaisait en sa compagnie. On l'aimait. Ses yeux profonds, ses beaux yeux bleus, au regard si tendre, transperçaient les cœurs et les lui attachaient. On ne savait pas, sans doute, ce qu'elle deviendrait un jour, mais on éprouvait, beaucoup de ses compagnes l'ont afiBrmé par la

suite, qu'elle ne serait pas uniquement comme les autres, que des voies extraordinaires s'ouvraient devant elle, pour tout dire d'un mot, qu'elle était déjà " une petite sainte ".

C'est vers cette époque, à l'âge de 12 ans, qu'elle fut atteinte de la petite vérole, dut s'aliter et garder la chambre de longues semaines. Est-il vrai qu'elle eut, au cours de cette maladie, la faveur d'une apparition de Jésus enfant, qu'il se laissa voir à elle corporellement et qu'il lui sourit pour l'encourager ? La tradition s'en est accréditée, bien que, nulle part, dans ses nombreux écrits, nous n'en ayons trouvé l'attestation. Ce qui est plus certain, c'est que l'esprit de Jésus fut avec elle, qu'elle se montra patiente dans l'épreuve et prit à cette occasion, ainsi qu'elle l'a affirmé plus d'une fois, la résolution " de souffrir en silence pour celui qui nous aime tant ".

Les années de l'enfance se passaient ainsi. Aurélie allait bientôt entrer, à Saint-Hyacinthe même, au couvent des Sœurs de la Congrégation. C'est à l'automne de 1845 qu'elle y entra effectivement, et son stage au pensionnat devait durer cinq ans, c'est-àdire jusqu'à l'été de 1850. Ces années de sa jeunesse étudiante ont été déjà racontées assez copieusement. Le Livre d'or dont nous avons parlé plus haut leur a consacré de belles et intéressantes pages. Le Rosaire des Pères Dominicains, au lendemain de la mort de Mère Caouette en 1905, les a aussi pieusement évoquées. De plus, nous avons dans la correspondance de la jeune Aurélie elle-même, si fournie, si naturelle et si attachante, de nombreuses réminiscences de cette heureuse et pourtant déjà crucifiante période de son existence. Ces documents sont sous nos yeux. Nous n'avons qu'à choisir, à coordonner peut-être, à élaguer parfois. Disons-le tout de suite, il y a dans la vie de la fondatrice du Précieux-Sang, surtout au temps de sa jeunesse, des faits merveilleux, que nous croyons indiscutablement fondés, sur lesquels cependant, par prudence et par respect pour les mystères

de Dieu, nous estimons de notre devoir, au moins pour l'instant, de ne pas insister longuement. Nous dirons le principal, nous rapporterons les témoignages les plus formels, mais nous laisserons au temps de faire son œuvre et à ceux qui ont grâce d'état d'apprécier ces faits extraordinaires et de les juger selon leur mérite. Il n'empêche que nous ayions en mains, pour cette période, de riches matériaux. Essayons de les fondre en un récit suivi.

Voilà donc, en 1845,|^Aurélie Caouette, à 12 ans, pensionnaire, au couvent de Saint-Hyacinthe, chez les filles de Marguerite Bourgeoys. La vie de pensionnat, sans doute, comme tout ce qui est de ce pauvre monde, a ses ennuis et ses inconvénients. Elle a aussi ses attraits et ses avantages. Le pensionnat chrétien a cet avantage sur l'école externe qu'à l'enseignement de la religion il ajoute la pratique de ses exercices. La science ne suflSt pas, en effet, à la formation du jeune homme ou de la jeune fille. L'être humain est esprit et cœur, et le cœur a besoin d'éducation autant que l'esprit. Or, seule, la religion est capable de former le cœur, parce que, seule, elle donne les vraies notions du beau et du bien, parce que, seule, elle s'entend à façonner un caractère. L'enseignement de la religion lui-même ne saurait d'ailleurs suffire à cette noble besogne, il faut y joindre la pratique constante des actes religieux et pieux. Et, plus cette pratique est répétée consciencieusement, plus et mieux se forme le caractère. D'où il suit que c'est une large part du devoir des parents de veiller à ce que les notions reçues à l'école ne restent pas à l'état de lettre morte chez leurs enfants. Mais ils ne peuvent pas toujours y voir par euxmêmes, absorbés qu'ils sont par les occupations qu'impose le souci de gagner le pain quotidien. A ceux-là le pensionnat offre une précieuse ressource, car au pensionnat tout enseigne : la pratique après la leçon, l'exemple après le précepte. Sincèrement chrétiens, les parents d'Aurélie Caouette, sans peut-être s'en rendre compte explicitement, étaient pénétrés de cette doctrine. On avait

l'avantage, à Saint-Hyacinthe, de posséder un couvent des Sœurs de la Congrégation. Ils y conduisirent leur chère " enfant de bénédiction ".

Ce qu'Aurélie fut au pensionnat, d'après les qualités de l'esprit et du cœur et d'après les habitudes de piété que nous lui connaissons déjà, il est facile de le deviner. D'ailleurs, les témoignages abondent. Ceux que nous ont laissés ses maîtresses et ses compagnes de classe sont unanimes à nous montrer en elle le modèle de l'application, de la modestie, de la charité fraternelle. D'autres pouvaient être mieux douées d'aptitudes intellectuelles, son attention soutenue et sérieuse lui valut d'être comptée quand même parmi les plus brillantes. La perte de temps lui était odieuse. Elle n'en voulait pas pour elle-même, elle la regrettait chez les autres. " Sur le ton de l'amitié, écrit une ancienne (madame R.-B. Dufort), elle nous reprochait de perdre notre temps à l'étude." Toujours calme, égale à elle-même, et, en même temps, gaie et empressée, elle était recherchée de ses compagnes. Toutes voulaient jouir de sa conversation aimable et spirituelle. " Pendant tout le cours de ses études, lisons-nous dans le Livre d'or, elle fut signalée à l'attention des élèves comme un modèle de simplicité, de douceur, de bonnes manières, de vraie piété et de vertu entraînante. Sa modestie, sa franche gaieté et sa propension à rendre service la faisaient aimer de toutes. La riante amabilité était sa vertu d'éclat, celle dont elle revêtait toutes les autres et qui la fit tellement chérir qu'elle ne connut jamais ni rivale ni envieuse. On lui savait gré d'être la préférée de toutes, parce que, sans doute, elle était la préférée de chacune." — "Douée d'une intelligence très vive, a-t-on écrit dans le Rosaire, Aurélie occupa bientôt le premier rang parmi les élèves du pensionnat. Sa franche gaieté, son attention à rendre service, et à le faire aimablement, firent oublier ses succès, et, chose assez rare, ces petits cœurs de jeunea filles, où la jalousie germe si facilement, n'eurent que de l'affection

pour ia nouvelle venue. On remarquait en elle une grande modestie. Rien n'était guindé, ni affecté, dans sa personne et son maintien. Elle avait une horreur instinctive pour tout ce qui peut exciter l'attention."

Avant tout et pardessus tout, la " nouvelle venue " au pensionnat de Saint-Hyacinthe était une enfant pieuse, d'une piété vive et sincère, communicative et entraînante. Entrée bientôt dans la congrégation des enfants de Marie, elle ne tarda pas à en devenir la présidente par le libre choix de ses compagnes. En cette qualité, elle avait le devoir, charge onéreuse autant que délicate, de veiller sur les autres et de les avertir de leurs manquements. Elle n'y fit pas défaut, à ce que rapporte une ancienne (madame Dufort). Mais elle se donnait à cette tâche avec une charité si vraie et un tact si parfait qu'elle ne laissait prise à aucun ressentiment. On l'admirait, on l'aimait, on l'enviait dans le bon sens du mot. On apercevait très vite que, dans ses exercices pieux, à la sainte communion, à la visite au saint sacrement, au chemin de la croix, partout, elle était sincère et vraie, et que, en tout cela, elle mettait pleinement son âme. Ce n'était pas pour elle, évidemment, banale affaire de routine, pas même simple obéissance aux directions reçues. C'était sa foi qui dictait tous ces actes de religion à son cœur, et son cœur répondait en y mettant tout son amour. Il était visible à tous qu'elle aimait le bon Dieu même sensiblement. Aussi l'impression qu'elle produisait sur celles qui la voyaient à l'œuvre était-elle des plus profondes. " Quand je la voyais prendre la direction de la chapelle, écrit encore madame Dufort, je m'empressais de l'y suivre pour m'édifier à son recueillement." — " Je ne priais pas, ajoute-t-elle avec une simplicité charmante, je la dévorais du regard et je n'avais qu'une pensée : Oh ! si je pouvais être comme elle / " — " Ses études, note encore le Livre d'or, furent certainement couronnées de succès ; mais ce succès eut été plus complet sans l'irrésistible attrait qui la portait,

à l'exemple de saint Ignace de Loyola, à aller si souvent conjuguer ht verbe aimer au pied du tabernacle." Réserve exquise s'il en est, et combien délicatement exprimée !

Est-ce à dire que notre jeune Aurélie fut absolument parfaite ? Non. Elle avait, comme tous les humains, ses mauvaises inclinations, en particulier un penchant à abonder dans son sens et à s'obstiner dans ses idées personnelles qui lui attira parfois des remontrances justifiées de la part de ses supérieures. Mais elle ne; poussa jamais cependant jusqu'à l'opiniâtreté. C'était plutôt une tendance naturelle, qui ne s'affirmait que jusqu'au moment où on lui montrait son erreur Toutefois, elle était bien, cette tendance, dans son tempérament. Nous verrons plus tard son directeur de conscience la lui reprocher assez vivement.

Son directeur, c'était déjà, à cette époque, M. l'abbé Raymond, plus tard Mgr Raymond, qui devait être son confesseur et son directeur pendant près de quarante ans. Élu très jeune (en 1847) supérieur du séminaire de Saint-Hyacinthe, ce prêtre éminent s'était vu en plus confier la charge de la direction spirituelle du couvent de la Congrégation, qu'il garda de longues années. Aurélie se trouva tout naturellement placée sous sa tutelle. Il devait être avec Mgr Joseph LaRocque l'un des co-fondateurs du Précieux-Sang en 1861. Lui et sa pénitente Aurélie ont échangé, durant près d'un demi-siècle, une correspondance qui est pour l'histoire une mine précieuse. Avec M. Raymond, Sœur Euphrasie, maîtresse du pensionnat, paraît avoir été la meilleure confidente de la jeune élève de 1845 à 1850. Sous l'influence de l'action bienfaisante de ces deux âmes d'élite, Aurélie fit de rapides progrès dans la vertu. Dieu, semble-t-il, parlait à son cœur par leurs voix, et elle-même s'appliquait à profiter de leurs avis, comme aussi à être fidèle aux inspirations de la grâce du Saint-Esprit. Dieu lui parla-t-il autrement encore ? Fut-elle favorisée, voulonsnous dire, en ses jeunes années, de révélations directes ? Questions

délicates, auxquelles il est difficile de répondre nettement par un oui ou par un non ! Voici pourtant un fait, qui date de sa première année de pensionnat, qu'il ne nous est pas possible de passer sous silence. Un jour on avait dans sa classe à faire une composition. Elle s'était mise à l'oeuvre avec se^ compagnes. Mais comme disent parfois les écoliers, et les écolières, " ça ne marchait pas ". Elle était distraite, tourmentée intérieurement. Après un certain temps d'efforts infructueux, elle vint timidement demander à sa maîtresse la permission de se retirer à la chapelle. "Je ne peux pas, se plaignit-elle, faire ma composition." — '* Mais pourquoi? '* demanda Sœur Euphrasie. L'enfant ne répondit d'abord que par ses larmes, puis, pressée, elle jfinit par dire : "Je ne peux pas penser à autre chose qu'à ce que Jésus m'a dit ce matin à la communion." Était-ce simplement émotion passagère, élan d'un cœur sensible qui s'illusionne, ou bien Notre-Seigneur lui avait-il réellement parlé ? Nous ne croyons pas qu'elle soit plus tard revenue sur cet incident et, ni Sœur Euphrasie, ni M. Raymond, à qui celle-ci adressa son élève, n'en ont jamais, que nous sachions, donné une explication quelconque.

D'une façon générale cependant, la jeune Aurélie d'alors est revenue sur ces interventions extraordinaires dans ses diverses communications à son directeur ou dans ses entretiens avec ses sœurs en religion. " Élève du pensionnat, écrit-elle (28 mars 1856), et alors que j'étais encore enfant, Jésus parlait souvent à mon âme. Il la pénétrait d'une onction sainte. Il répandait dans mon esprit une lumière divine, qui, en me faisant découvrir les grands bienfaits renfermés dans le service et l'amour de Dieu, me dégoûta absolument de tout (le reste). A mes yeux, tout devint insipide : liberté, plaisirs du monde, amour humain, liens les plus chers de la nature ... Je désirais dans le secret de mon âme, si je puis ainsi m'exprimer, l'instant de tout sacrifier pour avoir tout, pour avoir cet unique objet de mes vœux, pour être enfin

à Jésus seul." Il n'y a pas là, sans doute, d'affirmation précise qu'elle ait eu avec Notre-Seigneur des entretiens directs, des conversations autres que celles qu'il a accoutumé d'avoir avec les âmes qui lui sont dévouées par les seules inspirations du cœur à cœur. Mais c'est déjà beaucoup, et cela peut-être laisse entendre plus.

Cet appel de Jésus, elle y répondait, et, tout ensemble, ce désir de Jésus, elle l'alimentait, si l'on ose ainsi dire, à la table sainte, dans ses communions. " Seigneur, soupirait-elle, vous savez ce que mon cœur désire le plus ardemment : c'est de m'unir souvent, très souvent, à vous, dans l'Eucharistie." — "Seigneur, disait-elle encore, daignez m'accorder la grâce que je vous demande instamment : d'aller bientôt vous aimer éternellement dans le ciel.*' Ces lignes sont de 1849. Elle n'avait que 16 ans, et elle voulait mourir, elle qui, dans la suite, devait avoir tant peur de la mort ! A plusieurs reprises, au cours des dernières années de sa vie de pensionnaire, en 1848 et en 1849, on retrouve, dans ses notes, ce désir de s'unir à Jésus, par l'Eucharistie dans le temps, et, par la mort, dans la suprême béatitude. Si Dieu voulait toute à lui cette âme de vierge, il paraît aussi bien évident que l'âme d'Aurélie Caouette, encore jeune fille, se voulait toute à Dieu.

Ce désir d'être toute à Dieu se manifestait encore chez la jeune pensionnaire de la Congrégation d'une autre façon : elle voulait souffrir. La souffrance, ici-bas, l'expérience l'établit tous les jours, est la rançon de l'amour. Plus on aime et plus on souffre. Et, de même, plus on souffre pour quelqu'un et plus on l'aime. Personne, par exemple, n'a jamais douté de l'amour d'une mère pour son enfant, parce que tout le monde sait que nul ne souffre jamais plus qu'une femme pour le fruit de ses entrailles. Cette loi générale de notre infirme nature, Notre-Seigneur n'a pas dédaigné de l'expérimenter et de la vivre lui-même dans sa passion et dans sa mort. C'est pour nous donner le plus grand témoignage d'amour qui

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se puisse donner — majorem caritatem nemo habet — qu'il a voulu souffrir et mourir pour nous. Plus encore, ce grand mystère d'amour de sa survivance eucharistique qui remplit le monde, il a voulu qu'il s'accomplisse par un sacrifice qui n'est rien autre que celui du calvaire continué à travers les temps. D'autre part, et par une juste conséquence, c'est la doctrine de tous les saints que, pour aimer vraiment Dieu, i' faut savoir et vouloir souffrir pour lui : savoir et vouloir d'abord tout au moins accepter les inévitables épreuves que la vie apporte, savoir et vouloir ensuite aller au-devant de la souffrance en se mortifiant soi-même, c'est-à-dire en se faisant mourir un peu tous les jours.

Cette doctrine très haute, mais si vraie, alors même que le pieux et docte M. Raymond ne la lui aurait pas enseignée, il nous semble bien que la jeune Aurélie l'eût devinée et comprise comme d'instinct. D'elle-même, elle aspirait à souffrir tout autant qu'elle aspirait à aimer, et, au fond de son âme ardente, les deux aspirations se confondaient en une seule. Que de témoignages nous pourrions, à ce sujet, extraire de ses notes personnelles et aussi des avis motivés et précis que nous retrouvons, à son adresse, dans les précieux manuscrits (tout un volume de lettres aux lignes serrées et presqu'indéchiffrables) de M. Raymond ! " Faitesmoi la grâce que je souffre, ô mon doux Sauveur, écrit-elle. Envoyez-moi des maladies et des peines, tout ce qu'il vous plaira. Je suis prête à tout sacrifier pour vous prouver combien je vous aime et combien je désire que vous soyez aimé." — " Mais, ajoute-telle humblement, faites-moi la grâce, ô non doux Sauveur, de souffrir avec patience et avec un grand amour."

Cet amour profond autant qu'éclairé, qui faisait qu'elle ne se contentait pas de suivre Jésus sur le Thabor, mais qu'elle le recherchait jusqu'au calvaire, ne fermait pourtant pas le cœur d'Aurélie aux légitimes affections de la terre. Il en va au reste d'ordinaire ainsi. Les vrais amis de Jésus ont toujours le cœur

largement ouvert aux meilleures amitiés d'ici-bas. Si, en effet, le premier commandement c'est d'aimer Dieu de toute son âme, le deuxième, en tout semblable au premier, c'est d'aimer le prochain comme soi-même. En somme, n'est-ce pas là toute la loi nouvelle ? Aurélie aimait donc, en Dieu et pour Dieu, surnaturalisant ainsi autant qu'il était en elle ses attraits et ses sentiments naturels, tous ceux qui lui étaient bons : ses pieux parents, ses dévouées maîtresses et ses chères compagnes de couvent.

Parmi ces dernières, il y eut Célina, cette Célina dont le nom par la suite devait si souvent se glisser sous sa plume. Célina Lafrance, élève du même couvent de la Congrégation, était la protégée de l'un de ses oncles, curé d'une paroisse des environs de Saint-Hyacinthe. C'était, d'après les chroniques du temps, une âme d'élite, douée, elle aussi, des plus belles qualités de l'esprit et du cœur, en un mot une jeune fille accomplie. Ange de pureté, comme Aurélie, Célina vivait sur la terre en rêvant du ciel. Les deux compagnes s'attachèrent très vite, si tôt qu'elles se connurent, l'une à l'autre, par une de ces affections très pures qui sont la gloire de notre sainte religion comme elles en sont le fruit, qui n'ont rien de trop sensible, et qui sont tout le contraire de ces dangereuses amitiés particulières, si justement redoutées dans les pensionnats, précisément parce que ce sont les âmes et non les sens qu'elles rapprochent et unissent. Ces deux enfants s'aimèrent, voulons-nous dire, sous l'œil de Dieu, à la façon des anges. Elles s'encourageaient l'une l'autre à progresser dans la vertu, s'excitaient mutuellement à l'amour de Notre-Seigneur et donnaient à leurs compagnes par le spectacle même de leur amitié le plus bel exemple d'édification.

Ce bonheur ne devait durer, comme la fraîcheur des roses, que l'espace de quelques matins. Il arriva que Célina partit soudainement pour le ciel dans des circonstances plutôt extraordinaires. Elle mourut le jour même où elle terminait ses études, à la sortie

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de 1849, au moment par conséquent où elle allait quitter définitivement le pensionnat et entrer dans le monde. Ce monde, pourtant bien inoffensif dans son milieu, mais qui a toujours ses dangers, il faut dire qu'elle en avait grande peur. C'est pourquoi elle avait ardemment prié Dieu de lui épargner d'y aller vivre et s'était même persuadée qu'elle serait exaucée, à ce point que, plus d'une fois, au cours de sa dernière année, elle avait donné à M. Raymond et à son amie Aurélie l'assurance qu'elle mourrait avant les vacances. " Elle ne voulait pas, disait-elle, s'exposer à ternir la blancheur de son âme au contact des méchants." Mais elle jouissait d'une santé si florissante que, jusqu'au jour de la sortie, rien n'aurait pu humainement faire prévoir que son étrange souhait se réaliserait. Ce jour même de la distribution des prix, ayant été choisie en sa qualité de finissante pour prononcer l'allocution publique ainsi dite des adieux au pensionnat, elle s'acquitta de sa mission d'honneur avec un si remarquable brio que personne sûrement n'eut imaginé que cette enfant pleine de vie ne rentrerait pas le soir à son foyer, où plutôt à celui de son oncle le curé où elle était attendue. Or, ce soir-là, précisément, le digne prêtre, qui avait assisté à la séance du couvent, prévint sa nièce que, retenu à Saint-Hyacinthe, il ne pourrait l'emmener chez lui que le lendemain et qu'elle devait passer la nuit au pensionnat. Cette nuit même, voilà que, tout à coup, Célina est atteinte d'un mal subit. Une hémorrhagie se déclare, que rien ne peut arrêter. On court au médecin. On va chercher M. Raymond au séminaire. L'un et l'autre se rendent en toute hâte auprès de la jeune fille, qu'ils trouvent baignant dans son sang. L'homme de l'art est impuissant et le prêtre ne songe qu'à consoler en parlant de Dieu. Mais Célina prévient son directeur et lui dit, souriante : ** Dieu m'a exaucée ! Je ne sortirai d'ici que pour aller au ciel ! " Le lendemain, la pure enfant était exposée, morte, dans les mêmes vêtements blancs et sur le même théâtre, avec lesquels et sur lequel

elle avait, la veille, brillé de tout l'éclat de ses talents, de sa beauté et de sa jeunesse. On imagine l'émoi produit par cette mort rapide ! Aurélie, en particulier, en fut toute bouleversée.

D'autant plus qu'une autre cause l'avait, ce même jour, prédisposée aux émotions vives. A cette séance de distribution des prix, qui devait avoir pour sa chère Célina une issue si tragique, Aurélie avait rempli le principal rôle dans un drame qu'avait composé M. Raymond pour la circonstance : Le martyre de sainte Catherine. Elle personnifiait l'héroïque vierge d'Alexandrie, sœur de celle de Sienne. Elle le fit à la perfection, en y mettant toute son âme- Nous nous persuadons aisément, par ce que nous savons d'elle déjà, que ce rôle lui allait à merveille. Elle l'avait longuement étudié, exercé et répété, avec infiniment d'attrait. Mais devant le public, en pleine séance, elle fut saisie d'une émotion toute spéciale. Son jeu devint si naturel et si vivant, qu'on eût dit qu'elle incarnait vraiment sainte Catherine, et qu'elle-même, au moment de répéter pour la centième fois l'ardente exclamation qui était comme le résumé et le cœur de toute la pièce, elle s'arrêta interdite, suspendant l'action quelques secondes, pour prononcer enfin, rayonnante, avec une ferveur indicible, au nom de la sainte : " Je sens en moi toute l'énergie du sang divin ! C'est un sang généreux qui n'aspire qu'à se répandre ! " De cet instant, elle î'aflirmera plus tard à ses filles en Dieu, et son directeur, M. Raymond, l'attestera plus d'une fois, date son admirable dévotion au Précieux Sang.

Une année encore, après cette mémorable distribution des prix de 1849, Aurélie continua ses études à la Congrégation. L'image de ;a douce Célina la suivait partout. Elle se fixait dans son esprit, par un jeu du rapprochement des idées que les circonstances que nous venons de dire expliquent, tout près des grandes figures de la vierge d'Alexandrie et de celle de Sienne. Il nous plaît ainsi souvent d'associer à ceux des héros et des saints les souvenirs des personnes

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que nous avons aimées. Les modèles à imiter se font de la sorte plus sensibles. C'étaient là d'heureuses impressions, qui aidaient Aurélie à croître en vertus et en sagesse à mesure qu'elle avançait en âge et qu'elle progressait dans ses classes. Qu'elle eut à travailler et à souffrir pour atteindre à ce bel idéal, cela ne saurait faire de doute. Mais l'amour et la souffrance se tiennent, avons-nous dit. Ubi amatur non laboratur, affirme le livre de l'Imitation — A celui qui aime, le labeur devient facile. Et Aurélie aspirait tant à aimer, pleinement et tout bellement ! On n'a qu'à lire, pour s'en convaincre, ses propres notes, écrites au cours de ses deux dernières années de pensionnat, ou les avis que lui adressait alors M. Raymond. Mieux encore, il faut lire les notes et les avis tout ensemble, car ils se complètent et s'expliquent. On pourrait trouver, a-t-on remarqué, que les notes de la jeune fille accusent parfois une sorte d'ennui et quelque découragement ; mais les réflexions du directeur font voir que tout cela n'était que manifestation de surface et que, au fond, l'âme d' Aurélie n'avait qu'une peine, celle de n'être pas parfaite, ne craignait qu'une chose, le péché.

Enfin, avec l'été de 1850, arriva le jour de la dernière sortie et du retour définitif à la maison paternelle. Comme Célina, Aurélie aurait bien voulu s'en aller au ciel tout de suite. La Providence avait d'autres vues et ne le permit pas. Il nous convient sûrement d'en bénir Dieu. Quoi qu'il en soit, si l'heure des adieux au pensionnat lui parut un peu triste, elle ne la trouva pas sans courage. Ses notes, à ce sujet, sont bien significatives. Elle regrette d'avoir à quitter " cet asile d'innocence, où elle a goûté le bonheur d'une vie paisible, embellie par les charmes de la vertu de tant de jeunes vierges " ; elle déplore d'avoir à vivre désormais, et pour longtemps peut-être, '* au milieu du monde des vanités et des faux plaisirs " ; elle s'exhorte enfin, ou plutôt elle exhorte " son cœur, si faible, à ne pas se laisser tromper par les voiles d'une douceur apparente et à ne pas se laisser entraîner sous la bannière du

démon " ; mais elle s'encourage aussi, en s'appuyant sur Dieu, sur l'amour de Jésus, sur la souffrance acceptée en union avec celle du bon maître : " Je suis faite pour le ciel, écrit-elle, je veux le gagner par la souffrance . . . Ou souffrir ou mourir, aimer, aimer toujours ..."

Il restait à Aurélie à chercher sa voie, à trouver sa vocation. Pour nombre de jeunes filles la tâche est aisée. Il semble qu'elle» s'orienteiit, sans difficulté aucune, les unes vers la vie religieuse, les autres vers le monde. L'attrait, les aptitudes, les circonstances de famille, tout contribue à les diriger et à les fixer, sans qu'elles soient obligées de beaucoup chercher, là où Dieu les veut. Le directeur de conscience n'a lui-même, pour ainsi dire, qu'à laisser faire. Tel ne devait pas être le cas de la future fondatrice du Précieux-Sang. L'histoire de sa vocation, ou, si l'on veut, des manifestations diverses par lesquelles Dieu la conduisit à ses fins, ne couvre pas moins de dix ou onze ans de sa vie — de 1850 à 1861 — et constitue certainement l'une des plus troublantes qui se puissent imaginer. Des hommes éminemment distingués, Mgr Raymond, Mgr Joseph LaRocque, Mgr Prince, M. l'abbé Nercam, prêtre de Saint-Sulpice, et même Mgr Bourget, allaient être mêlés à cette grave affaire. De bien des façons, la pauvre fille du forgeron Caouette serait balottée dans cette recherche de sa voie, comme elle devait l'être plus tard dans l'œuvre de la fondation de sa communauté. Les desseins de Dieu nous demeurent toujours impénétrables. Le diflScile, souvent, ce n'est pas de faire son devoir, c'est de savoir où il est.

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