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CHAPITRE II

Les principaux hommes de Dieu dans l'oeuvre de la fondation de l'institut du Précieux- Sang

Sommaire. — La Providence utilise les talents des hommes pour les œuvres de Dieu. — Les premiers " ouvriers " de la fondation du Précieux-Sang. — Mgr Joseph LaRocque. — A Saint-Hyacinthe. — A l'évêché de Montréal. — Premier voyage à Rome. — Évêque de Cydonia, de Saint-Hyacinthe et de Germanicopolis. — Mgr Raymond. — Précis de sa carrière. — Son œuvre au séminaire de Saint-Hyacinthe. — Mgr Prince. — A Nicolet et à l'évêché de Montréal. — Directeur de Saint-Hyacinthe. — Coadjuteur de Montréal puis premier évêque de Saint-Hyacinthe. — Mgr Bourget. — A Québec et à Nicolet. — Secrétaire à Montréal de Mgr Lartigue. — Coadjuteur puis évêque de Montréal. — Ampleur et fécondité de son œuvre de pasteur. — M. Nercam, prêtre de Saint-Sulpice. — Précis historique. — M. le curé Lecours. — Le " Joseph " de l'institut. — Note de M. l'abbé Saint- Pierre au sujet de M. le curé Lecours. — Les sentiments d'Aurélie Caouette à l'égard de ses bienfaiteurs et des prêtres en général.

['homme s'agite, mais Dieu le mène. Pour l'accomplissement de ses œuvres dans le monde, il est bien clair, aux yeux de tous les croyants sincères, que le Seigneur choisit qui il veut, comme il veut et quand il veut. Il a pris, à l'origine, pour former le collège apostolique et fonder son Église, douze pauvres pêcheurs ou modestes travailleurs, et il leur a donné l'assistance de son Esprit- Saint. L'on sait ce qu'ils ont fait : ils ont transformé le monde, tout simplement. Mais, dans la suite des temps, sa Providence, le plus souvent, s'est plu, pour arriver à ses fins, à utiliser les talents et les aptitudes dont sont plus particulièrement douéa quelques fils privilégiés de l'humanité. Les grands docteurs du quatrième siècle, ceux qu'on appelle à bon droit les Pères de l'Église, et leurs émules des autres âges, les Basile, les Grégoire

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et les Chrysostome, les Augustin, les Jérôme, les Bernard et les Thomas d'Aquin, étaient d'abord, du point de vue purement humain, des hommes remarquables à tous les égards. En des temps plus rapprochés du nôtre, il n'en va pas autrement. Par exemple, l'illustre lignée des papes, successeurs de Pierre, se termine en nos âges de la façon la plus brillante. De Pie IX à Pie XI, c'est-à-dire, depuis environ cent ans, nous avons eu constamment des pontifes que des qualités intellectuelles supérieures ont distingués. Et il en est ainsi, la plupart du temps, de ceux qui les assistent immédiatement. Lors du passage à Montréal, il y a trois ou quatre ans, de Mgr Ceretti, l'actuel nonce de Paris, il nous souvient d'avoir entendu Mgr Bruchési, qui était encore dans toute sa vigueur, faire cette réflexion que le clergé de la prélature romaine est comme un réservoir inépuisable d'hommes de première valeur où le Souverain Pontife trouve aisément les diplomates dont il a besoin pour le représenter partout avec une haute dignité.

Cette sorte de loi providentielle a aussi son application, les faits l'établissent, quand l'heure sonne de la fondation des instituts religieux. Si humbles et si modestes qu'ils soient, les fondateurs et les fondatrices sont, d'ordinaire, merveilleusement doués et préparés pour l'œuvre que Dieu leur assigne. La future fondatrice du Précieux-Sang, dont nous venons de raconter l'enfance et la jeunesse au chapitre précédent, avait ainsi reçu en partage les plus beaux dons, et sa formation intellectuelle et morale, dans sa pieuse famille et à l'école des filles de Marguerite Bourgeoys, nous l'avons vu, ne laissait rien à désirer. Auprès d'elle, en plus, pour la diriger, la soutenir et l'assister. Dieu voulut placer des hommes de sa droite, dont il convient, pour mieux comprendre son histoire, de faire connaître, dès maintenant, la vie, les qualités et les œuvres. Quand, ensuite, leurs noms se présenteront sous notre plume, et que nous aurons à signaler leur initiative ou leur

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activité en telle ou telle occasion, le lecteur averti saura de qui il est question sans qu'il soit nécessaire d'alourdir autrement le récit des événements que nous aurons à exposer.

Le premier en date de ces hommes de sa droite, que Notre- Seigneur préposa à la direction de la fondatrice et au soutien de l'institut naissant du Précieux-Sang, ce fut Mgr Raymond. Le plus puissant par la situation qu'il occupait et son action immédiate, ce fut Mgr Joseph LaRocque, le deuxième évêque de Saint-Hyacinthe. Mais déjà le prédécesseur de ce dernier, Mgr Prince, avait à peu près décidé la fondation quand il mourut, et c'est lui, le premier évêque de ce diocèse, qui avait, en 1859, envoyé la jeune Aurélie Caouette étudier sa vocation, à Montréal, chez les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, où elle devait si largement profiter des conseils du pieux sulpicien M. Nercam, comme aussi des lumières du grand Mgr Bourget. A ces noms vénérés, il convient de joindre, dans la liste des premiers bienfaiteurs de l'institut, celui de M. le curé Lecours, dont le zèle et la générosité assurèrent le progrès matériel de la fondation. Ce sont ces divers personnages, que, dans ce chapitre, nous voudrions présenter à nos lecteurs.

Au Précieux-Sang de Saint-Hyacinthe, et aussi dans les autres monastères nés de celui-là, on donne à Mgr Joseph LaRocque et à Mgr Raymond le titre de co-fondateurs, ou encore de Pères fondateurs. On ne les sépare jamais, croyons-nous, l'un de l'autre. De même que leur action fut une, ainsi, dans l'institut, leur souvenir est un. La question ne fut jamais tranchée, que nous sachions, de décider auquel des deux on doit davantage. Avec une discrétion touchante, on s'est toujours abstenu de marquer une gradation quelconque dans le culte qu'on garde à leurs mémoires vénérées. Cependant, par le rang qu'il tenait dans l'Église, puisqu'il était revêtu de la dignité épiscopale, Mgr LaRocque a sûrement droit

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de préséance. C'est donc de lui d'abord que nous parlerons, sans vouloir, nous non plus, établir, pour cela, aucune distinction de mérite entre les deux co-fondateurs.

Tous ceux qui sont familiers avec notre histoire ecclésiastique savent qu'il y eut deux évêques LaRocque, les deux cousins, tous les deux originaires de Chambly, Mgr Joseph et Mgr Charles, qui se succédèrent sur le siège de Saint-Hyacinthe, le premier l'occupant de 1860 à 1866, le deuxième, de 1866 à 1875. Mais Mgr Joseph, démissionnaire en 1866, survécut à son successeur Mgr Charles, mort en 1875, et ne quitta ce monde, lui, qu'en 1887, à 79 ans passés. C'est du premier des deux, de Mgr Joseph, qu'il s'agit ici.

Joseph LaRocque était né à Chambly le 28 août 1808. Son enfance et sa première jeunesse, au foyer de l'une de ces familles canadiennes où les vertus chrétiennes se transmettent de génération en génération comme un héritage naturel, fut paisible et douce. Affectueux, docile et pieux, il donna, tout jeune, les meilleures espérances. Son curé, l'abbé Pierre-Marie Mignault, qui fut en charge de la belle paroisse de Chambly pendant pas moins de quarante-neuf ans, de 1817 à 1866, ne tarda pas à remarquer sa vive intelligence et ses heureuses dispositions. Joseph LaRocque et son cousin Charles, né celui-ci en 1809, furent de ceux qu'il distingua parmi les mieux doués et les plus méritants de ses enfants du catéchisme. En ce temps-là, le collège de Saint- Hyacinthe venait de naître (1811), grâce à l'initiative et à l'activité du curé Girouard, et, sur les bords de notre poétique et si bien nommé Richelieu, V Association de la Rivière-Chambly s'était formée, par un mouvement tout spontané de M. de Saint-Ours, qui se proposait, raconte Mgr Choquette(4), par une souscription annuelle, de placer au collège de Yamaska (lisez Saint-Hyacinthe) (4) Histoire du séminaire de Saini-Hyacinihe, Vol. I, p. 62.

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'* au moins vingt écoliers pour le temps de huit années consécu» tives ". C'était le désir du seigneur de Saint-Ours, exprimé da,ns son projet, que ces écoliers devraient être choisis, parmi les enfants des bons habitants des rives du Richelieu, par MM. les curés, à raison de un, de deux ou de trois par paroisse, suivant la somme fournie par chacune. Or, sur la liste des souscripteurs — que Mgr Choquette donne au complet — avec les noms de M. de Saint-Ours, de M. Debartzch, de Mgr de Québec, de M. Joseph Cartier et de plusieurs autres, on relève le nom du curé de Chambly. M. Mignault avait donc le droit de choisir et de recommander. Son choix et sa recommandation désignèrent tout d'abord les deux LaRocque, Joseph et Charles. " Le même jour, écrivait plus tard Mgr Charles, Joseph et moi, nous entrions dans la même classe. Bientôt, la lutte s'engagea entre nous dans les études et dans les jeux. La nature nous liait par le sang, le collège nous rendit intimes par une liaison amicale qui a été l'une des plus suaves jouissances de notre vie."

Au collège, Joseph se fit remarquer par son amour de l'étude, la pénétration de son intelligence et la solidité de son jugement. Émule de son cousin Charles, il fut le plus souvent son concurrent heureux. Aimé de ses maîtres et de ses condisciples, il était, notent les chroniques, tant par ses vertus que par son application, un écolier modèle. En 1829, il terminait brillamment son cours classique. Le choix de son état de vie ne l'embarrassa guère. " Comprenant l'appel divin, écrit Mgr Bernard(5), il alla sans hésitation frapper à la porte du sanctuaire, et ses supérieurs, qui connaissaient son mérite, la lui ouvrirent avec joie." En prenant la soutane, il devint, selon l'usage du temps, professeur dans la maison où il étudiait, et il enseigna les lettres tout en suivant ses cours de théologie. Il reçut la prêtrise, des mains de Mgr Lartigue,

(5) Avant d'être évêque, Mgr Bernard fut longtemps secrétaire de l'évêché, puis vicaire général. Étant secrétaire, il a écrit des notices biographiques de chacun des premiers évêques de Saint-Hyacinthe, qui se trouvent dans la collection de leurs mandements.

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le 15 mars 1835. Timide par tempérament et redoutant fort risolement et les responsabilités du ministère pastoral, il exprima à ses supérieurs le désir de rester dans l'enseignement et on l'y laissa. Il continua donc, à Saint-Hyacinthe, son travail d'éducateur, aux côtés des Prince, des Raymond et des Désaulniers. D'abord professeur, puis directeur, il fut élu le premier supérieur de la maison, quand, en 1842, Mgr Bourget érigea canoniquement en séminaire le collège de M. Girouard. L'abbé LaRocque n'avait alors que 34 ans. Cinq ans plus tard, Mgr Bourget l'appelait à l'évêché de Montréal, le faisait chanoine de sa cathédrale et l'associait à l'administration diocésaine. Le chanoine LaRocque eut à s'occuper de la rédaction des Mélanges religieux, important périodique qui se publiait sous l'inspiration de l'actif évêque de Montréal, et il fut en plus chargé de la direction spirituelle des communautés de la Providence et du Bon-Pasteur. Cinq ans encore se passèrent ainsi, pour lui, dans l'exercice d'un double ministère très absorbant. Mais son ascension n'était pas finie.

En 1851, Mgr Prince, alors coadjuteur de Montréal, fut désigné par les évêques du Bas-Canada pour aller porter à Rome les décrets du premier concile provincial de Québec. Le chanoine Joseph LaRocque l'accompagna en qualité de secrétaire. Pendant qu'ils se trouvaient dans la ville éternelle, le pape Pie IX décida a création du diocèse de Saint-Hyacinthe. Le 8 juin 1852, il nommait Mgr Prince évêque du nouveau diocèse, et, le 6 juillet suivant, il faisait du chanoine LaRocque, son secrétaire, sous le titre d'évêque de Cydonia, le coadjuteur de Montréal. Le nouvel évêque fut sacré le 28 octobre de la même année, dans l'église de Chambly, sa paroisse natale, par Mgr Bourget, avec, comme co-consécrateurs. Nos Seigneurs les évêques Phelan et Cooke, " Nous ne vous dirons point, nos très chers frères, écrivait Mgr de Montréal(6), ce qu'est pour vous et pour nou^ le nouveau coUabo-

(6) Mandement du 19 mars 1853.

rateur qu'il a plu à Dieu de nous accorder. Nous le blesserions au vif, si nous levions tant soit peu le voile de modestie qui couvre les heureuses qualités de l'esprit et du cœur que la nature et la grâce se sont étudiées à répandre dans son âme.Mais vous allez avoir l'occasion de vous convaincre par vouo-mêmes de sa haute sagesse et de sa rare prudence. . ." Mgr Bourget, en effet, partait à ce moment pour l'Europe, et le nouveau coadjuteur allait porter seul, pendant plusieurs mois, tout le poids de l'administration. Il devait s'y montrer digne de la confiance qu'on reposait en lui. Du reste, il en fut ainsi durant les huit années de sa coadjutorerie. Non seulement il fut, pour Mgr Bourget, le plus prévenant et le plus dévoué des auxiliaires, mais encore, à plusieurs reprises, il prêta main forte à Mgr Prince, à Saint- Hyacinthe. Il se familiarisait ainsi, sans s'en douter, avec le nouveau champ d'action où il aurait bientôt à travailler. A la mort de Mgr Prince, qui survint le 5 mai 1860, Mgr LaRocque était, en effet, appelé à recueillir sa succession (22 juin 1860). îl possession prit du siège de Saint-Hyacinthe le 3 septembre suivant. Le deuxième évêque de Saint-Hyacinthe administra le diocèse de septembre 1860 à juillet 1866, soit environ six ans. Peu de temps après son arrivée dans sa ville épiscopale, une attaque de sciatique le clouait pour de longs mois dans une chaise de malade, et l'on peut dire en toute vérité que l'acte principal de son administration fut l'acceptation des souffrances : souffrances physiques d'abord, qui lui rendaient très pénibles les visites pastorales et l'accomplissement des autres devoirs de sa charge ; souffranced morales aussi, parce que les responsabilités du commandement lui furent toujours très lourdes à supporter. " Devant un parti à prendre, écrit Mgr Bernard, il tombait dans de grandes perplexités. Si sa belle intelligence pesait à merveille les plus difficiles questions, sa conscience appréhendait toujours la décision finale." Il était loin pourtant de demeurer inactif et son administration

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a plus d'une œuvre importante à son crédit : la construction de l'Hôtel-Dieu par exemple, et surtout, la fondation du Précieux- Sang. Toutefois, sa mauvaise santé et ses continuelles perplexités l'amenèrent, après peu d'années, à demander au Saint-Père de le relever de ses fonctions. Sa démission fut acceptée en août 1865, mais il dut continuer d'administrer jusqu'au 31 juillet 1866, alors qu'il remit la gouverne à son cousin et successeur, Mgr Charles LaRocque, élu évêque de Saint-Hyacinthe le 20 mars, et sacré, à Saint-Jean-d'Iberville, où il était curé depuis vingtdeux ans (1844-1866), le 29 juillet de cette même année 1866. Mgr Joseph fut aussitôt nommé vicaire général et, le 15 janvier suivant (1867), il recevait le titre d'évêque de Germanicopolis. Il se retira bientôt chez les Sœurs du Précieux-Sang et vécut encore vingt ans, consacrant aux exercices de piété et à sa chère communauté, ainsi que nous le verrons dans la suite de cet ouvrrige, sa vaste intelligence et son grand cœur, en autant que la maladie lui laissait de forces et de répit. *' Par la finesse de son esprit, le charme de sa conversation et la noblesse de ses manières, écrit encore Mgr Bernard, il étonnait et ravissait tous ceux qui le visitaient." L'une de ses peines les plus douloureuses fut d'être souvent privé, à cause de ses infirmités, de la joie de célébrer la sainte messe. Il mourut au monastère du Précieux-Sang, le 18 novembre 1887, dans la quatre-vingtième année de son âge, la cinquante-troisième de son sacerdoce et la trente-septième de son épiscopat.

Dès leur temps de collège, condisciples d'abord, puis devenus l'un et l'autre professeurs dans la même institution, Mgr Joseph LaRocque et Mgr Raymond s'étaient étroitement unis d'amitié. " Nisus et Euryale, écrit Mgr Choquette(7), sont les figurestypes de la tendresse antique. Au récit du poète païen, ajoutez

(7) Histoire du séminaire de Saint-Hyacinthe, Vol. I, p. 253.

ce que le sentiment chrétien peut inspirer à l'âme, et vous aurez l'histoire de saint Basile et de saint Grégoire. C'est ausji, proportion gardée, celle de nos deux anciens directeurs. On ferait un beau volume de leur longue et affectueuse correspondance." Rien d'étonnant, par conséquent, qu'ils se soient ensemble dépensés à l'œuvre, si intéressante pour des âmes sacerdotales éprises d'idéal divin comme les leurs, de la fondation du Précieux-Sang. Dans ce noble travail, nous l'avons déjà dit, dès 1849, alors qu'il commença à diriger spirituellement la jeune Aurélie Caouette, encore pensionnaire à la Congrégation, M. l'abbé Raymond — il ne devint Monseigneur qu'en 1876 — avait été, c'est le moins qu'on puisse dire, l'ouvrier de la première heure. " On lui donne au Précieux-Sang, dit Mgr Choquette(8), le titre de co-fondateur, mais il me plairait d'examiner s'il ne fut pas l'artisan souverain de son éclosion et de son développement, en un mot le fondateur vrai."

Joseph-Sabin Raymond était né à Saint-Hyacinthe, le 13 mars 1810. La maison de son père se trouvait à deux pas de l'emplacement que devait occuper plus tard le premier collège de M. Girouard, là où l'on voit l'évêché et la cathédrale de nos jours. Sa mère avait nom Jeanne Cartier et appartenait à la famille qu'a illustrée sir Georges-Etienne Cartier, l'auteur, avec sir John-A. Macdonald, de la Confédération canadienne. L'une des soeurs de Joseph-Sabin épousa cet autre grand patriote que fut A.-N. Morin, ancien ministre, puis juge et l'un des codificateurs de nos lois de la province de Québec. M. Raymond était donc richement apparenté, tout comme il était de bonne souche. Il entra au collège, tout voisin de la maison paternelle, dès l'âge de 7 ans, et fut l'un des benjamins les plus chéris du fondateur, M. Girouard. Il fit naturellement dans ce collège toutes ses études françaises et latines et sa théologie. Séminariste à 16 ans, en

(8) Histoire du téminaire de Saint-Hyacinthe, Vol. I, p. 503.

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1826, il alla enseigner un an à Chambly, au collège que venait d'y fonder le curé Mignault, puis il revint à la maison de Saint- Hyacinthe, qu'il ne devait plus quitter, sauf pourun séjour d'étude en Europe en 1842-1843. C'est dire qu'il a donné toute sa vie, soit plus de soixante ans de généreuse activité, à son cher collège. C'est là un bel exemple, et un exemple plutôt rare, de fidélité et de constance dans l'accomplissement d'une tâche d'ordinaire assez dure, le plus souvent ingrate et toujours pleine de lourdes responsabilités.

Tour à tour professeur de littérature et d'histoire, d'éloquence et de philosophie, préfet des études de longues années, supérieur à deux reprises de 1847 à 1853, puis de 1859 à 1883, soit en tout trente ans, M. Raymond, plus tard Mgr Raymond, a personnifié le séminaire des bords de l'Yamaska pendant au-delà d'un demisiècle. " Son nom est écrit à toutes les pages de notre histoire, écrit Mgr Choquette(9) il y tient indubitablement la première place, je pourrais dire presque toute la place. Pas une fête, pas une réunion, pas un mouvement littéraire ou religieux, où il n'apparaisse comme un facteur indispensable." Il laissait volontiers, paraît-il, au procureur de la maison les soucis de l'administration matérielle. Mais, quand il s'agissait des études ou de la défense des intérêts généraux du collège devant l'opinion, il savait se dévouer avec la générosité du soldat qui ne craint rien et la clairvoyance du général qui connaît sa tactique. Il a écrit nombre de lettres et d'articles. Sa correspondance était fort étendue. Parmi ses correspondants les plus connus, on relève, au Canada, les noms de Cartier, de Cherrier, de Chauveau, de Cauchon, des abbés Cazeau, Taschereau et Verreau, et, en Europe, ceux de Ventura, de Lacordaire, de Montalembert et de Gerbet. Ses articles de revue sont innombrables et ses sermons écrits formeraient plusieurs volumes. Sa manière est celle d'un écrivain vrai-

(9) Histoire du séminaire de Saint-Hyaeinthe, Vol. I, p. 500.

ment bien un peu prolixe et son style paraît à beaucoup trop chargé. " Il lui faut dix lignes là où d'autres se contenteraient de dix mots ! " (Mgr Choquette). Mais sa doctrine est sûre, quoique un brin libérale, sa phrase est correcte et son action, par la plume aussi bien que par la parole, fut vraiment puissante et eflScace. En juillet 1876, Mgr Raymond avait reçu les honneurs de la prélature romaine. Dès la fondaHon du diocèse, en 1852, il avait été nommé par Mgr Prince vicaire général, et il continua de l'être sous les deux évêques LaRocque et sous Mgr Moreau. Il fut fait chanoine en 1877 et devint prévôt du chapitre. Il était revenu d'Europe, en 1843, docteur en théologie et, par ailleurs, muni d'une somme considérable de renseignements de toute nature, qu'il continua d'augmenter et d'enrichir toute sa vie par sa correspondance et ses lectures. Pour tout dire d'un mot, Mgr Raymond est certainement l'une des gloires, sinon la première de toutes, de l'illustre maison de Saint-Hyacinthe.

Nous aurons l'occasion, dans la suite de cet ouvrage, de voir quelle part il a prise, avant, avec ou auprès de Mgr Joseph La- Rocque, dans l'œuvre du Précieux-Sang. Ajoutons ici seulement, pour terminer cette rapide esquisse de sa longue et belle vie de prêtre-éducateur, que c'est au monastère même du Précieux-Sang qu'il mourut subitement, à 77 ans, le dimanche 3 juillet 1887 — quelques mois avant Mgr Joseph — au moment où il se préparait précisément à dire la messe du Précieux Sang dont la fête tombait ce jour-là. Comme on était en vacances, les obsèques eurent lieu à la cathédrale et non pas au séminaire ; mais ses restes mortels furent inhumés dans la crypte de la maison qu'il avait tant aimée et si bien servie, moins son cœur qui resta, suivant son désir, au monastère du Précieux-Sang. Le 26 juin 1888, le personnel du collège, prêtres et élèves, anticipant l'anniversaire de son décès, rendait un suprême hommage à sa mémoire, en faisant chanter un service solennel. Un ancien élève, M. le curé Dupré, de Sorel,

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prononça l'oraison funèbre. Il montra, avec éloquence, comment Mgr Raymond avait été tout à la fois un apôtre de l'éducation chrétienne et un modèle de vertus sacerdotales. " Si j'en avais le pouvoir, terminait-il dans une émouvante péroraison, je descendrais vers cette tombe et je dirais à notre vénéré démnt, comme autrefois le Christ à Lazare : *' Sortez de cette demeure lugubre, revenez vers cette communauté, approchez encore une fois de ce sanctuaire . . . Approchez, comme en ces jours de distribution des prix où naguère l'allégresse brillait sur votre front . . . Approchez, auréolé de cette dignité sacerdotale qui vous fut toujours une si haute noblesse personnelle et qui rayonnera longtemps encore sur votre chère institution ..."

S'il ne fut pas, sans doute, comme ceux dont nous venons de rappeler la vie et la carrière, l'un des fondateurs de l'institut du Précieux-Sang, le premier évêque de Saint-Hyacinthe, Mgr Prince, avait cependant entrevu, comme dans un regard prophétique, si l'on ose dire ainsi, cette fondation. Le biographe des évêques de Saint-Hyacinthe (Mgr Bernard) raconte de Mgr Prince que, dans sa dernière maladie, il répétait souvent : " La dévotion au Précieux Sang, c'est mon testament en faveur de mon diocèse." Nous aurons nécessairement à parler de ce digne prélat, lorsque nous exposerons les premières démarches de la fondatrice et la naissance de son œuvre elle-même. Il convient donc qu'à son tour nous le fassions connaître à nos lecteurs.

Jean-Charles Prince était né à Saint-Grégoire de Nicolet le 13 février 1804, d'une honorable famille où, comme dans celles des LaRocque et des Raymond, les vertus chrétiennes étaient à la base même de tous les actes de la vie quotidienne. Il étudia à Nicolet et fit, lui aussi, un cours solide et brillant. A 18 ans, en 1822, il prenait la soutane, et à 22 ans, le 23 septembre 1826, il était ordonné prêtre. " Simultanément élève de théologie et professeur

de lettres humaines, écrit encore Mgr Bernard, il exerça ses talents et son zèle d'abord à Nicolet, puis à Saint-Hyacinthe." Aussitôt après son ordination, il fut appelé à l'évêché de Montréal, où, étant secrétaire de l'évêque, il se vit confier la direction et l'enseignement des jeunes ecclésiastiques qui suivaient là leur cours de théologie. Il leur fut pendant quatre ans un directeur et un professeur magnifiquement dévoué. A cette époque, le zèle devait suppléer à bien des choses, et l'on ne saurait trop admirer ces tout jeunes prêtres-professeurs, comme il y en eut tant, à peine plus âgés que leurs propres élèves, qui devaient enseigner et apprendre tout ensemble, et qui, à force d'application, ont pu suffire à l'écrasante besogne. Mgr Prince n'avait encore que 27 ans, lorsque, en 1831, il fut placé, par Mgr Lartigue, à la tête du collège de Saint- Hyacinthe. Il n'arrivait pas, sans doute, en pays inconnu. Il avait déjà respiré l'atmosphère de la maison et il y était fort estimé. Mais la tâche était rude. Mgr Choquette raconte qu'à ce moment l'institution (10) de M. Girouard traversait une crise fâcheuse et que la direction de M. Prince ne contribua pas peu à lui donner " cette uniformité de sentiments et cette homogénéité d'aspirations " qui ont fait plus tard sa force et sa grandeur et lui ont valu tant de sympathies. Le succès le plus complet récompensa l'esprit de prévoyance et la constance au labeur de M. l'abbé Prince dans son directorat, lequel devait durer neuf ans.

Le 19 avril 1840, Mgr Lartigue mourait, et son coadjuteur, Mgr Bourget, devenait évêque de Montréal. Le nouveau chef du diocèse dut songer à augmenter le personnel de l'évêché. Il appela à ses côtés le directeur de Saint-Hyacinthe, et, l'année suivante, en 1841, à la fondation du chapitre de sa cathédrale, il lui donna un camail de chanoine. Ses neuf ans passés à la direction du collège avaient heureusement préparé le nouveau chanoine au maniement des hommes et à la conduite des œuvres. Sous l'inspiration de

(10) Histoire du séminaire de Saint-Hyacinthe, Vol. I, p. 125.

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son évêque, il fonda les Mélanges religieux, auxquels M. LaRocque, nous l'avons vu, et plusieurs autres prêtres de talent devaient dans la suite collaborer, qui constitueraient, jusqu'en 1852, l'organe officieux de l'évêché et qui seraient un excellent véhicule d'idées saines et fortes. Le chanoine Prince eut à s'occuper aussi très activement des communautés, alors naissantes à Montréal, de la Providence et du Bon-Pasteur. C'est également lui qui alla établir, à la demande de Mgr Gaulin, les Sœurs de la Congrégation à Kingston. Mais ce n'était pas encore assez. L'autorité jugea qu'il pouvait faire plus. Le 5 juillet 1844, le pape Grégoire XVI nommait le chanoine Prince coadjuteur de Mgr de Montréal avec le titre d'évêque de Martyropolis. Il avait 40 ans. Il fut sacré à Montréal, par Mgr Bourget, en même temps que Mgr Blanchet, le futur archevêque d'Orégon, le 25 juillet 1845. Le diocèse couvrait alors un vaste territoire, où l'on trouve aujourd'hui, en plus de celui de Montréal,pas moins de neuf évêchés : Ottawa,Saint- Hyacinthe, Sherbrooke, Valleyfield, Pembroke Joliette, Mont-Laurier, Haileybury et Hearst ou Ontario-Nord. Les courses à faire, pour l'évêque et son coadjuteur, étaient fréquentes et longues. Les rapides chemins de fer n'existaient pas encore, et il n'y avait pas d'autos, pas même de " diligences " ! C'était souvent une rude corvée. Ajoutons qu'au cours des voyages à Rome de Mgr Bourget, en 1846 et en 1847, Mgr Prince dut voir seul à tous les détails de l'administration. En 1848, comme pour mettre un sceau crucifiant à ce labeur si chargé, la Providence voulut que Mgr Prince assistât, avec Mgr Bour^^'et lui-même et plusieurs prêtres héroïques, les pestiférés irlandais, qui depuis. . . et qu'il fût lui-même atteint du typhus, dont il ne se releva, si l'on en croit la chronique, que par une visible protection du ciel.

Ainsi que nous avons eu l'occasion de le raconter précédemment, en 1851, Mgr Prince, avec le chanoine Joseph LaRocque comme secrétaire, partait pour Rome, où il était chargé d'aller

porter au Saint-Père les actes du premier concile provincial de Québec, et, le 8 juin 1852, Pie IX, en érigeant le nouveau diocèse de Saint-Hyacinthe, faisait de l'actif coadjuteur de Montréal son premier évêque. Sur ce nouveau théâtre, pendant les huit ans que dura son administration, Mgr Prince a fourni un travail considérable. La ville de Saint-Hyacinthe, en particulier, lui doit une grande partie de sa prospérité. La plupart de ses institutions font remonter jusqu'à lui leurs origines, notamment le beau couvent des Sœurs de la Présentation, qu'il avait fait venir de Bourg- Saint-Andéol (diocèse de Viviers, France) à Sainte-Marie de Monnoir en 1853, et qu'il " transféra " à Saint-Hyacinthe en 1858. L'ancien collège de M. Girouard, qu'il avait transformé en évêché — l'institution s'étant transportée là où elle est aujourd'hui — ayant été incendié en 1854, Mgr Prince vit à la construction de la chapelle-cathédrale qui devait servir au culte pendant vingt-six ans. Il assura, en plus, à Sherbrooke et à Sorel l'avantage d'avoir des couvents des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame. Entre temps, il fondait un peu partout des paroisses et des missions en grand nombre. Enfin, il établit, à la prière de M. Raymond, croyons-nous, et pour répondre à l'appel de Pie IX qui l'avait recommandée au monde entier, en 1850, à son retour de l'exil de Gaëte, la dévotion au Précieux Sang dans tout son diocèse, et il se disposait, semble-t-il, à fonder l'institut de ce nom, quand il mourut, encore jeune, à 56 ans, le 5 mai 1860, des suites, a-t-on dit, du mal dont le terrible typhus avait laissé dans sa constitution les germes douloureusement actifs.

Mgr Bourget a eu, lui aussi, son mot à dire dans l'affaire de la vocation d'Aurélie Caouette et, par conséquent, dans l'œuvre du Précieux-Sang. Nous nous reprocherions de ne pas rappeler ici, au moins brièvement, ce qu'a été cet admirable évêque, à qui

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Mgr Prince, Mgr LaRocque, Mgr Raymond, Saint-Hyacinthe et son séminaire doivent tant. Cela nous est relativement facile. Ne pouvant écrire en quelques lignes une Vie complète de Mgr Bourget, nous nous contenterons de reproduire en partie ce que nous avions l'honneur de dire naguère, dans V Histoire des Sœurs de Sainte-Anne, publiée en juillet 1922. Notons toutefois auparavant que nous avons conscience, en parlant de Mgr Bourget après avoir parlé des prélats dont il a été jusqu'ici question, d'intervertir en un sens l'ordre qu'il conviendrait de suivre. Devant l'histoire, le grand évêque de Montréal doit passer avajit ceux qui furent d'abord ses auxiliaires et dont il resta toujours le modèle et comme le père en Dieu. Mais nous traitons dans ces pages de l'œuvre du Précieux-Sang et de sa fondatrice. Or, ce n'est, en fait, qu'incidemment, quoique très fructueusement, que Mgr Bourget eut à s'en occuper. Cela, croyons-nous, suffit à tout expliquer.

Ignace Bourget était né à Lévis, en face de Québec, le 30 octobre 1799. Il avait fait ses études classiques au séminaire de la bonne ville de Champlain, où il passa également deux ans comme ecclésiastique, étudiant et enseignant en même temps, selon l'usage de l'époque. On le retrouve ensuite au séminaire de Nicolet, où il reçoit le sous-diaconat, le 21 mai 1821. Nommé bientôt, par Mgr Plessis, secrétaire de Mgr Lartigue, l'évêque de Telmesse coadjuteur de Québec en résidence à Montréal, il reçut le diaconat le 23 novembre 1821, et la prêtrise, le 30 novembre 1822, à l'Hôtel- Dieu de cette dernière ville. En 1836, au moment où Mgr Lartigue devenait le premier évêque de Montréal, M. Bourget était fait vicaire général. L'année suivante, le 10 mars 1837, le pape Grégoire XVI le nommait coadjuteur de Montréal, avec le titre d'évêque de Telmesse, qu'avait porté Mgr Lartigue. Il fut sacré le 25 juillet de la même année. Enfin, le 19 avril 1840, à la mort de Mgr Lartigue, il lui succédait sur le siège de Montréal. Il avait juste 40 ans. Pendant trente-six ans, de 1840 à 1876, Mgr Bourget

administra son diocèse, au milieu de bien des conflits, avec une prudence remarquable et une vue sûrement prodigieuse des intérêts religieux et nationaux des fils de sa race dans l'avenir. Démissionnaire le 11 mai 1876, et nommé archevêque de Martianapolis, il vécut encore neuf ans, à la maison de retraite de Saint- Janvier au Sault-au-Récollet, et y mourut, plein de jours et de mérites, à 86 ans, le 5 juin 1885.

Nous ne saurions songer à entrer ici dans tous les détails de cette longue et belle vie d'évêque qui devra s'écrire un jour. Mais il convient, pensons-nous, au sujet que nous traitons de faire remarquer que l'un de ses plus puissants moyens d'action fut de s'assurer, pour les œuvres d'éducation et de charité, le concours de nombreuses communautés religieuses d'hommes et de femmes, qu'il fit venir de France, ou qu'il créa du propre sang des nôtres. Oblats, Jésuites, Pères de Sainte-Croix, Clercs de Saint- Viateur et Frères des Écoles chrétiennes, Sœurs du Sacré-Cœur, de la Providence, des Saints Noms de Jésus et de Marie, du Bon-Pasteur, de Sainte-Croix, de Miséricorde et de Sainte-Anne, voilà autant d'instituts ou d'institutions qui, à Montréal, lui durent la vie entre 1840 et 1850. Sur le moment, les sages selon le monde, et quelques autres, ont pu croire que tant de fondations, en dix ans, aux côtés des importantes maisons de Saint-Sulpice, de l'Hôtel-Dieu, de la Congrégation et des Sœurs Grises, qui existaient déjà, c'était vraiment du luxe, et que le zélé prélat se montrait bien hardi, voire même téméraire. " Qu'on se détrompe, écrivions-nous naguère(l 1), il convient de le proclamer aujourd'hui, maintenant que les faits ont parlé et que l'hiatoire est en train de s'écrire, Mgr Bourget, qui fut si grand par sa piété et par son action, le fut peut-être encore plus par sa^prévision des vrais intérêts de l'avenir. Ces communautés qu'il a fait venir de France ou qu'il a fondées, sans nuire à celles qui|existaient déjà, bien

(11) Hùioire dtt Saurs d$ Sainte-Anne, p. 5.

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mieux» en les aidant pour l'œuvre commune, ont fait de Montréal la pépinière où, pour toutes les œuvres d'assistance et d'éducation du continent nord-américain, on vient, depuis soixantequinze ans, chercher des plants vigoureux et féconds. Auprès de nos curés et de nos missionnaires, ce sont nos modestes et dévouées petites Sœurs canadiennes, quels que soient d'ailleurs leurs noms, qui ont jeté, depuis le règne du grand évêque, et qui jettent encore, de l'Atlantique au Pacifique, et des régions arctiques au golfe du Mexique, partout, en bonne terre, aux quatre vents du ciel, la fière semence de la foi au Christ par le verbe de France ! "

C'est auprès de cet illustre évêque que, à l'heure où elle cherchait sa voie, la jeune Aurélie Caouette, sur les conseils de Mgr Prince et de Mgr Raymond, viendrait demander des lumières, et c'est lui qui, cette fois encore, comme il l'a fait pour tant d'autres durant sa longue et féconde carrière épisopale, prononcerait, ainsi que nous le verrons, la parole définitive qui trancherait tous les doutes.

En même temps que Mgr Bourget, un vénérable prêtre de Saint-Sulpice, M. Nercam, de l'église de Notre-Dame de Montréal, devait aussi avoir à s'occuper de l'importante affaire de la vocation de la future fondatrice. L'on sait que les Sulpiciens partagent avec M. de Maisonneuve l'honneur d'avoir été les fondateurs de Montréal — qu'ils appelaient, eux, Ville-Marie — et qu'ils en sont restés, depuis maintenant bientôt trois cents ans, les constants bienfaiteurs. Pendant longtemps, la compagnie s'est surtout recrutée en France et l'on est en droit d'affirmer que, par Saint-Sulpice, la France a donné à Montréal, de M. de Queylué et de M. Paillon à M. Colin et à M. Lecoq, des prêtres de haute valeur. D'ailleurs, le prêtre français, on le proclame volontiers à Rome même, et on le reconnaît partout, est le premier mission-

naire du monde. A Montréal, aux œuvres de la formation du clergé et du ministère paroissial lesSulpiciens ont toujours joint la direction spirituelle des communautés. La présence d'un évêque en résidence dans la ville depuis 1821 et la création du diocèse en 1836 avaient peut-être, en un sens, restreint quelque peu la sphère d'action qui leur était jadis assignée sous la juridiction de l'évêque de Québec, dont leur supérieur avait accoutumé d'être le grand-vicaire pour la région de Montréal. Mais ils continuaient, notamment à l'Hôtel-Dieu, à la Congrégation et chez les Sœurs Grises, qui relevaient d'eux depuis tant d'années, d'être de» aviseurs spirituels estimés et écoutés. Né à Barsac, dans la Gitonde, en France, le 29 avril 1814, et ordonné prêtre au grand séminaire de Bordeaux, où il avait étudié, le 29 décembre 1840, M. André Nercam, entré à Saint-Sulpice la même année, avait, pendant quelque temps, enseigné la théologie à Paris et à Viviers. En 1846, il avait été désigné pour Montréal, où il arriva le 21 novembre, jour de la fête de la Présentation de Marie. Il fut d'abord professeur de philosophie, puis directeur, au collège de Montréal, de 1846 à 1854. Il passa ensuite au saint ministère à Notre-Dame — l'unique paroisse de toute la ville jusqu'en 1866 — et s'occupa spécialement, en vaquant aux autres fonctions pastorales, de la direction des communautés, le reste de sa vie. Il devait mourir, à 75 ans, le 22 janvier 1890. Prêtre remarquablement instruit et de solide vertu, M. Nercam jouissait à bon droit d'une haute réputation comme directeur de conscience. Il prêcha, pour le clergé et dans les communautés, nombre de retraites. " Dans toutes les maisons religieuses qu'il a dirigées, écrivait à sa mort le supérieur du temps à Paris (M. Icard), on conserve le meilleur souvenir de la sainteté de sa direction, de son zèle attentif à tous les besoins des âmes et de l'esprit paternel avec lequel il les suivait aussi longtemps et aussi loin qu'il était possible et utile." De son côté, la Semaine religieuse de Montréal, dans «a livraison

du 25 janvier 1890, disait : " M. Nercam laisse le souvenir d'un théologien distingué, d'un prédicateur rempli d'onction, d'un directeur éclairé, et, par-dessus tout, d'un saint prêtre."

Les instituts religieux ont besoin, tout comme les simples individus, de pourvoir aux exigences de leur vie matérielle. Parmi plusieurs autres bienfaiteurs du Précieux-Sang de Saint- Hyacinthe, un prêtre au cœur généreux, M. le curé Edouard Lecours, a contribué, avec un zèle tout particulier, à son établissement et à sa prospérité dans l'ordre temporel. Nous n'hésitons pas, bien que cela puisse paraître osé à certains égards, à rapprocher son nom de ceux des fondateurs eux-mêmes, en donnant ici une rapide esquisse de sa vie et de sa carrière. H a été le pourvoyeur et comme le père nourricier de l'institut à ses débuts. A ce titre d'économe prudent, avisé et fidèle, n'est-il pas un peu de la famille, tout comme saint Joseph l'était de la sainte famille de Nazareth ?

M. Edouard Lecours était né le 31 juillet 1808, d'une honnête famille de laboureurs, à Saint-Antoine-sur-Richelieu, le pays des Cartier, des Perrault et des Gravel. Après ses études aux séminaires de Saint-Hyacinthe et de Montréal, il avait été ordonné prêtre, par Mgr Lartigue, le 25 octobre 1835. Destiné par ses supérieurs au ministère pastoral, il fut nommé vicaire, successivement, à Berthier (1835-1836), à Saint-Denis (1836-1837) et à Boucherville (1837-1840). Devenu curé, il occupa, successivement encore, les cures de Lachenaie (1840-1842), des Cèdres (1842-1843), de Longue-Pointe (1843-1845), de Châteauguay (1845-1847), del'Ile-du- Pas (1847-1848), et enfin de Saint-Aimé, où il passa treize ans (1848-1861). ^C'est là que nous le trouverons lors de ses premières largesses à l'institut naissant du Précieux-Sang. L'une des trois compagnes de fondation d'Aurélie Caouette, sa cousine Euphrasie Caouette, en religion Sœur Euphrasie-de-Saint-Joseph,

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était précisément institutrice à Saint-Aimé, quand elle rejoignit la fondatrice à Saint-Hyacinthe en 1861. C'est par elle, vraisemblablement, que le curé Lecours connut l'œuvre à laquelle il devait apporter un concours si puissant et si efficace. Lui-même d'ailleurs, en 1861, il était appelé, par Mgr Joseph LaRocque, à la cure de Notre-Dame, à Saint-Hyacinthe, où il passa douze ans (1861-1873). C'est alors surtout qu'il se dévoua pour l'œuvre du Précieux-Sang. En 1873, Mgr Charles LaRocque ayant décidé de confier la cure de Notre-Dame aux Pères Dominicains, qui lui arrivaient de France, nomma M, Lecours à celle de Sainte- Rosalie. M. Lecours ne fut là que deux ans (1873-1875). Il se retira ensuite du saint ministère et prit sa retraite, d'abord à Belœil (1875-1876), puis à Saint-Hyacinthe, au Précieux-Sang (1876-1877). En 1877, il acceptait de nouveau la charge pastorale et allait prendre la cure de Saint-Théodore-d'Acton, qu'il garda cinq ans (1877-1882). Enfin, en 1882, il se retirait définitivement à Saint-Hyacinthe, encore au Précieux-Sang, où il mourut le 22 juin 1888.

M. le curé Lecours était un prêtre humble et modeste, actif et entreprenant, tenace surtout et énergique dans ses entreprises. Nous le verrons bientôt à l'œuvre au Précieux-Sang, et nous serons édifiés. Qu'il nous suffise, pour l'instant, de dire que son zèle ne connut jamais d'autres limites que celles de l'obéissance à ses supérieurs. On vient de constater qu'il changea souvent de poste. Comme question de fait, ses évêques n'avaient qu'à dire un mot, il était toujours prêt. Comme le bon serviteur de l'Evangile, quand on lui disait " Viens ", il venait ; " Va ", il allait. Par exemple, quitter Saint-Hyacinthe, en 1873, pour faire place aux Dominicains, c'était sûrement un dur sacrifice. Il n'hésita pas une minute. Il fut pour le Précieux-Sang de Saint-Hyacinthe, dès la naissance de l'œuvre, une vraie Providence. Mais il le fut en tout respect pour les autorités constituées. Le Livre d'or

raconte comment, aJors qu'il était encore curé de Saint-Aimé, s'étant senti inspiré de contribuer à l'établissement qu'on projetait, il s'en vint un jour spontanément offrir, dans ce but, sa personne et ses revenus à Mgr LaRocque. Celui-ci, voulant sans doute le soumettre à une épreuve, le reçut plutôt froidement. " Votre personne ne vous appartient pas, lui dit-il, elle est à l'Église ; quant à votre bourse, je l'accepterai, si le projet réussit." M. Lecours ne répliqua rien et s'en retourna comme il était venu. Mais il n'en persévéra pas moins dans ses généreuses dispositions. Nous aurons occasion de constater que Mgr LaRocque fut heureux, l'heure venue, de les utiliser, et jusqu'où et comment elles furent avantageuses à l'institut naissant. Toute la carrière du curé Lecours se résume d'un mot : il fut bienfaisant. Au reste, c'est un fait avéré que cet excellent prêtre, qui s'intitulait volontiers " un homme de briques et de mortier ", parce qu'il s'occupait surtout à bâtir des édifices matériels, était pourtant, de l'aveu de tous, un véritable saint.

Même quand il fut parti de Saint-Hyacinthe en 1873, M. Lecours ne se désintéressa pas sans doute de l'œuvre du Précieux- Sang. Il revint d'ailleurs au monastère, d'abord en 1876, puis définitivement en 1882, pour y mourir en 1888. On nous a fait la confiance, au moment où nous écrivions cette vie de la fondatrice du Précieux-Sang, de nous communiquer quelques bonnes feuilles d'un livre en préparation, l'Histoire de Saint- Aiméy où l'auteur, M. l'abbé Saint-Pierre, ancien curé de cette paroisse et l'un des successeurs de M. Lecours, fait de lui un juste éloge. On voit dans la chapelle du monastère du Précieux-Sang, écrit-il en substance en terminant sa notice, un tableau du peintre Rousseau, où apparaissent les pierres tombales des deux cofondateurs. En lettres bien visibles, on y lit ces deux inscriptions ; Mgr Joseph LaRocque, fondateur — 18 novembre 1887 et Mgr J.-S. Raymond, co-fondateur — 3 juillet 1887. On a appendu, au-

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dessous de ces pierres tombales, la petite croix de plomb qui a reposé, à la mort de M. Lecours en 1888, sur son cerceuil. Elle porte, elle aussi, son inscription, mais en lettres beaucoup moins visibles que les deux autres. En s'approchant tout près, on y lit ce qui suit : A la mémoire bénie du révérend Edouard Lecours . . . Il fut un prêtre selon le cœur de Dieu, un zélateur de la dévotion au Précieux Sang, un ami et bienfaiteur des institutions religieuses, un vrai père des âmes . . . Qu'il repose en paix I A l'évocation de ce souvenir touchant, M. l'abbé Saint-Pierre ajoute ce commentaire : " Toute sa vie, M. Lecours a été un humble. Il était petit et se tenait dans l'ombre. Il se taisait, parlant plus à Dieu qu'aux hommes. Très humble aussi est sa place sur le monument dont nous parlons. Mais il est bien à sa place à la base du tableau ! M. Lecours, en effet, a fourni la base de ce bel édifice qu'est le monastère du Précieux-Sang, où il se fait tant de prières et d'expiations." L'idée fut magnifique de joindre ainsi dans la mort M. Lecours aux deux co-fondateurs. Le commentaire de M. l'abbé Saint-Pierre n'est pas moins juste.

Mgr LaRocque et Mgr Raymond, Mgr Prince, Mgr Bourget et M. Nercam, puis, dans l'ordre temporel, M. le curé Lecours, voilà donc quels furent les hommes de sa droite que le Seigneur se choisit pour assurer la fondation de l'œuvre d'Aurélie Caouette à Saint-Hyacinthe. La pieuse fondatrice leur voua, dès ces premiers temps, et leur garda toujours, la plus respectueuse et la plus reconnaissante des affections. Son ardent amour pour le Précieux Sang la portait d'ailleurs tout naturellement à vénérer les prêtres de Dieu, ces lieutenants du Christ — locumtenens Christi — , comme dit Saint Paul, qui consacrent tous les jours le sang divin sur la table de nos autels. Elle en parle souvent, dans ses notes, avec une large effusion. Nous ne saurions mieux, nous semble-t-il, clore ce chapitre, où nous venons de rappeler la vie et la carrière

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des ministres du Seigneur qui lui furent les plus dévoués et les plus chers, qu'en citant, comme exemples de ses pieux sentiments envers le sacerdoce, quelques courts extraits de ces notes, pour nous si précieuses.

Au cours du mois de septembre de l'année 1854, M. Raymond prêchait la retraite du clergé de Saint-Hyacinthe. Aurélie n'avait alors que 21 ans et elle vivait encore dans le monde, chez son père. Mais elle correspondait déjà avec M. Raymond depuis sa sortie du couvent. Elle lui écrivait : " Le prêtre ! Oh ! que sa vocation est sublime, que sa dignité est éminente ! Lui qui chaque jour se plonge dans le sang de l'Agneau, qu'il doit être pur, qu'il doit être saint ! . . . Mon Père, plus je considère le prêtre, plus je sens mon esprit ému en moi-même . . . Oui, je bénis Dieu des grâces dont il rend son prêtre dépositaire ; mais, en même temps, je frémis en songeant au compte qu'il aura à rendre... Le prêtre a trop fait pour moi pour que je l'oublie ! Par lui, j'ai reçu trop de grâces ! Par son ministère, j'ai éprouvé trop de vives joies et de douces félicités ! "

Quatorze ans plus tard, devenue fondatrice et religieuse depuis sept ans, à la veille du jour de l'an 1868, elle présentait ainsi ses bons souhaits à Mgr Joseph LaRocque : " Monseigneur et très doux Père, — Quand les bienfaits reçus sont de tous les jours et de tous les instants; quand, surtout, ils sont accordés avec ce désintéressement et cette charité qui en doublent le prix et le mérite, je sens qu'il ne faut rien moins qu'une reconnaissance sans bornes pour les reconnaître dignement."

Et nous pourrions aisément multiplier presque à l'infini ces témoignages. Tels furent constamment les sentiments d' Aurélie pour les ministres du sanctuaire. Toujours, elle voulut les entourer de respect et de vénération, de gratitude et de reconnaissance, d'affection vraie et d'amour pur et saint.

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