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CHAPITRE III

Âurêlie Caouette dans le inonde, de sa sortie du couvent à la fondation de l'Institut (1850-1861)

SouMAiBE. — Le journal d'Aurélie. — Le monde lui fait peur. — Son règlement de vie. — L'action de son directeur. — Vie régulière et pieuse. — L'attrait du divin. — Ce que Itii inspire la belle nature. — En face des épreuves. — Le charme du cœur à cœur avec Jésus. — Ses relations avec le monde. — Elle craint d'avoir offensé Dieu. — Ses souffrances physiques et morales. — Elle se demande ce qu'elle doit faire. — Mgr Prince et M. l'abbé Raymond s'occupent d'elle. — Séparation d'avec le monde. — Devoirs de société et soin des pauvres. — Pèlerinage à Bonsecours de Montréal. — Une apparition, qu'en faut-il penser ? — Dévotion d'Aurélie à saint Dominique. — Elle ajoute à son nom d'Aurélie celui de Catherine. — Témoignage que lui rend, quatorze ans plus tard, le Père Chocarne. — Elle fait vœu d'obéissance. — Ses " unions " avec Jésus, explication qu'elle en donne. — Bruits étranges au sujet de Catherine-Aurélie: on la discute. — Elle cherche toujours sa vocation.— Retraite à la Congrégation de Notre-Dame à Montréal. — M. Nercam, prêtre de Saint-Sulpice. — Parole définitive de Mgr Bourget. — Lettre de Mgr Bourget à Mgr Prince. — Perplexités de Catherine-Aurélie. — Mgr Prince décide la fondation, mais il meurt aussitôt. — " Le temps de tailler îa vigne " allait cependant venir. — Mgr Joseph LaRocque enlèverait tous les obstacles.

JURÉLIE Caouette avait 17 ans, quand, en juillet 1850, elle quitta le couvent de la Congrégation et rentra définitivement au foyer paternel. Nous avons vu, au chapitre premier, qu'elle aurait bien voulu, comme sa chère Célina, s'en aller tout de suite au ciel. Heureusement, la Providence en décida autrement. Depuis plus d'un an, elle tenait un journal, et, d'après un manuscrit de Mgr Raymond, on possède des notes extraites de ce journal, que sur son ordre, il en atteste lui-même, elle lui communiqua, qui datent d'octobre et de novembre 1849. Rien de plus étonnant, chez un enfant de 16 ou 17 ans, que la maturité d'esprit et la

sûreté de doctrine que ces pieuses communications révèlent. Certes, son âme est sensible à l'extrême, elle s'enthousiasme avec une extraordinaire vivacité et elle redit sans cesse les mêmes ardentes aspirations. Mais il semble qu'elle ne se répète pas, tant ses expressions jaillissent de source, naturelles et vivantes. Le meilleur volume à lui consacrer serait sûrement celui qui publierait tout simplement ses notes intimes et ses lettres à son directeur. En tout cas, la lecture de ces précieux manuscrits est v^raiment impressionnante, et nous ne saurions mieux faire, pour écrire ce chapitre de sa vie, qui va de 1850 à 1861, que de les suivre pas à pas, pour ainsi dire, on leur empruntant quelques-uns des pieux épanchements d'Aurélie, =oit à elle-même, soit à son directeur.

D'abord le monde lui fait peur. " Me voilà donc au milieu du monde, ô Jésus, mon bien-aimé ! ", écrit-elle au sortir même du pensionnat. " Me voilà au milieu d'un monde que vous haïssez, ô mon Dieu. Vous y aimerai-je toujours ? Oh ! quel serrement de cœur ! Quelle tristesse s'empare de mon âme ! Pieux asile, saints autels, que j'ai coulé d'heureux jours à votre ombre ! Que mon cœur a goûté de délices ! Que j'ai éprouvé de saintes émotions ! Autel sacré, table sainte, banquet divin, douce communion, heureuses larmes, sublimes enchantements, plaisirs purs, joies sereines, oh ! que je vous regrette ! A ces lieux saints, ô mon cœur, tu seras toujours attaché ! Pieuse retraite, ton souvenir seul, dans les peines de la vie, saura me consoler ! Serai-je une victime de la vanité ? Mon cœur sera-t-il flétri par le vice ? " Et ces lignes, qu'on le remarque bien, sont du mois d'août 1850, alors qu'Aurélie n'avait que 17 ans. Il nous semble, en vérité, qu'elles sont très significatives. Son cœur, se demande-t-elle, sera-t-il jamais flétri par le vice ? Voilà la grave question., dont les responsabilités l'épouvantent. Quels sentiments admirables, dans une âme de jeune fille, à cet âge où tant d'autres, heureuses d'une liberté enfin

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conquise, après laquelle elles soupiraient depuis de longues années, ne pensent qu'au monde et à ses sottes et mesquines vanités !

Douée d'une sensibilité et d'une imagination très vives, notre Aurélie a donc compris que le monde, avec ses tentations et ses séductions, est toujours plein de dangers et qu'il est par trop facile de s'y laisser prendre. Elle repasse dans son esprit les joies si pures de sa vie de pensionnat, elle se remémore les consolations qu'elle a trouvées dans la chapelle de son couvent, les bénédictions célestes qu'elle y a reçues. Il ne faut pas, jamais, que cela soit perdu par sa faute. En s'étudiant elle-même, elle constate qu'elle est jeune, vive et gaie, qu'elle est affectueuse et aimante. Or, on lui a appris qu'aimer et se voir aimé, quand on est jeune et qu'on a le cœur tendre, est sans doute un besoin profond de la nature, mais que cela constitue un vrai péril parce qu'on peut rapidement, et presque inconsciemment parfois, se laisser entraîner à ce qui ne convient pas. Il lui faut donc parer à ce danger, se prémunir contre ses attraits. Voilà pourquoi, dès sa sortie de la Congrégation, elle se compose un règlement de vie qui assurera, elle l'espère de la grâce de Dieu, sa persévérance dans le chemin de la vérité et de la vertu.

Ce règlement, il sera simple et tout à la fois assez sévère. Tout y sera prévu : ses devoirs envers Dieu, ses devoirs envers sa famille et les gens du dehors, ses devoirs envers elle-même. Il y aura place, dans le dispositif de cette règle, pour la prière et le travail, et aussi pour le repos et le délassement. Elle s'impose un lever matinal, une grande modestie dans la tenue et le vêtement, des heures de silence, des petites privations. " Je prendrai mes repas, dit-elle, en ne manquant pas de me mortifier, en prenant ce qui me plaît le moins et en fermant les yeux sur ce qui pourrait trop flatter mon goût. Pour cela la pensée des pauvres, obligés de se priver, m'aidera. Je garderai le silence le matin jusqu'à 11 heures, mais sans désobliger qui que ce soit et, si l'on

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m'adresse la parole, je répondrai avec douceur, bienveillance et modestie. Je m'attacherai à faire l'ouvrage qu'on me donnera avec une grande patience et pour l'amour de Dieu. Je m'appliquerai à tout faire à la perfection, en me disant: " C'est Dieu que je sers," Tout en conservant une certaine gaieté, je m'efforcerai de ne pas perdre de vue Dieu, le ciel, l'amour crucifié . . . . " C'est là un langage au fond très simple, mais qu'on ne saurait trop admirer. Est-ce que, en vérité, les saints et les saintes des âges de foi parlaient autrement ? N'est-ce pas, le plus souvent, eux aussi, la pensée des pauvres et des souffrants, après et avec la pensée de Dieu, qui les soutenait dans leur vie héroïque ?

Au reste, la jeune Aurélie, se défiant de son inexpérience, tint à le faire approuver, ce règlement, par son directeur. Elle savait, en effet, que le Seigneur se plaît à assister les humbles, que c'est l'obéissance, qu'on a justement dit être l'humilité en action, qui procure aux âmes la victoire sur la superbe de l'esprit et la révolte des sens. Son directeur, nous ne l'ignorons pas, c'était M. Raymond. D'après une lettre de lui, écrite en 1869, il avait commencé à s'occuper de l'âme d'Aurélie exactement le 27 septembre 1849. Homme de science et de vertu, prêtre au zèle infatigable, chargé, au séminaire, au couvent et auprès de tous ceux et de toutes celles qui recouraient à ses lumières, de lourdes responsabilités, il se donnait, il se dévouait et se dépensait sans compter. Sa direction s'alimentait aux deux dévotions chères au cœur du bon prêtre : l'Eucharistie et la sainte Vierge. Il distingua très vite Aurélie, et il l'aima en Dieu et pour Dieu. Il la conseilla, la soutint et l'encouragea. Il la corrigea aussi, la reprit quelquefois et la réprimanda. L'incident du drame de sainte Catherine d'Alexandrie, que nous avons relaté, lui revenait souvent à la mémoire. 11 avait vu dans l'exaltation de la jeune fille, alors qu'elle personnifiait avec tant d'émotion la vierge-martyre amoureuse du sang divin, la marque d'un état d'âme particulier. Plus d'une fois.

par la suite, il avait été frappé de l'amour si vif que manifestait sa pénitente envers Jésus souffrant sur le calvaire et sur l'autel, comme aussi du désir intense qu'elle exprimait fréquemment de souffrir pour le divin maître et en union avec lui. Il s'efforça, en conséquence, de lui donner, si l'on peut dire ainsi, une direction eucharistique, en l'entretenant de l'amour que Notre-Seigneur nous montre, en effet, dans l'Eucharistie comme sur la croix, et, en particulier, dans son Précieux Sang, qui en reste pour nous, depuis le sacrifice du calvaire, le plus constant et le plus touchant témoignage.

D'autre part, Aurélie s'attacha à son directeur. Appréciant la générosité de son bon cœur et la sagesse de ses avis, elle lui voua la plus sainte des affections. " Mon Dieu, écrira-t-elle un jour, je te bénis de m'avoir donné un père qui, sans cesse, veut bien guider mes pas chancelants vers la source du vrai bonheur, et qui, toujours, veut tenir mon cœur élevé vers toi . . . Mon Dieu, bénis mon père, ton ministre ! Donne-lui l'amour brûlant du séraphin, la pureté de l'ange. Rends-lui le bien qu'il me fait . . . Fais qu'il t'aime toujours. Répands des charmes sur sa vie ... Je te bénis, ô mon Dieu, de me l'avoir donné pour ami . . , '"

On pense bien que, soutenue par un aussi sage directeur et animée d'aussi beaux sentiments, la jeune Aurélie mena dans le siècle une vie des plus régulières et des plus sanctifiantes. Debout dès 5 heures du matin, elle s'en allait à l'église, distante environ d'un demi-mille de la maison paternelle. Elle y faisait sa prière et sa méditation, entendait pieusement la messe, recevait la sainte communion aussi souvent qu'elle y était autorisée par son directeur, — les décrets de Pie X n'avaient pas alors rendu aussi facile que de nos jours l'accès à la table sainte, — prolongeait son action de grâces et restait en adoration jusque vers les 9 heures. Revenue chez ses parents, elle vaquait aux différents soins du ménage, se refusant à ce qu'on engageât une étrangère et voulant être elle-

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même la servante de la famille. Ces diverses occupations la retenaient jusque vers les 4 heures de l'après-midi. Elle reprenait alors, le plus souvent, le chemin de l'église, où elle passait encore de longues heures dans la contemplation. Les jours où, pour une raison ou pour une autre, il lui était impossible de sortir, soit le matin, soit le soir, elle se retirait à sa chambre, après en avoir obtenu la permission de sa mère, et, dans le silence et le recueillement, elle se livrait à ses chers exercices de dévotion. Suivant le programme qu'elle s'était tracé, elle trouvait, chaque jour, le moyen de se mortifier discrètement, gardait le silence aux heures du matin, se contentant de répondre avec douceur quand on lui parlait, se privait aux repas de ce qui aurait pu flatter en elle la sensualité, faisant souvent, comme elle disait, la part des pauvres, pour lesquels elle eut toujours une grande compassion. Au témoignage de l'unique sœur qui lui a survécu — sa chère Victorine — Aurélie, jeune fille, était l'aide et l'amie, parfois la conseillère, de sa mère, qu'elle affectionnait tendrement ; le repos et l'agrément de son père, qu'elle délassait, après ses heures de rude labeur, par l'enjouement et le charme de ses conversations ; les délices et la consolation de ses frères et sœurs, dont elle s'efforçait de satisfaire les moindres désirs et qu'elle ne cessa jamais d'édifier. En un mot, Aurélie, à la maison, était, si l'on peut dire, le permanent rayon de soleil qui illuminait le cercle de sa famille par son humeur toujours égale et aimable et par cet esprit de conciliation, doux et énergique tout ensemble, qui semble entrer dans les vues de chacun et ne s'impose à personne. De même, pour ses amies du dehors qui la visitaient, elle se montrait toujours avenante et aimable, ne leur laissant rien voir de ses mortifications et de ses peines, se donnant toute à toutes et faisant en sorte qu'on retrouvât constamment en elle la gaie compagne d'autrefois à l'école ou au couvent.

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Le secret de cette maîtrise de soi et de cette action sympathique sur son entourage est facile à pénétrer et à comprendre. L'attrait du divin avait envahi l'âme d'Aurélie, l'avait élevée, transformée, grandie. Rien, sans doute, en elle, n'était détruit de ce qui est ici-bas aflPection ou amitié légitime, mais tout était surnaturalisé. C'est en Dieu et pour Dieu qu'elle s'efforçait d'aimer, et c'est pourquoi ses affections étaient si pures et si profondes. De quels soins touchants, de quelles prévenances délicates n'entourait-elle pas ainsi ses parents et ses amies ! Cette tendresse, elle retendait encore à tous ceux que la Providence mettait sur le chemin de sa vie, tâchant de rendre service et d'être agréable à tous et à toutes. Bien plus, elle aimait les défunts d'affection tendre, évoquait souvent le souvenir de ses chers disparus, priait pour leurs âmes, s'imaginait les voir au ciel. " Aujourd'hui, écritelle un soir de Toussaint, l'Église présente à notre vénération tous les habitants des cieux, afin qu'il n'y en ait aucun à qui nous ne rendions un culte religieux. Là, au ciel, j'ai des amis qui en ce jour prient pour moi, surtout ma chère Célina, elle qui, pendant qu'elle était sur la terre, me permettait tant d'affection. Oh ! ma chère petite sœur, tu pries pour moi, j'espère, afin que je jouisse un jour du même bonheur que toi. Je te vois, là-haut ! Tu es au milieu des chœurs de la cour céleste, ton front est ceint d'une couronne de lis immortels. Oh ! Célina, viens allumer dans mon cœur la divine flamme qui consume le tien ! "

Tout d'ailleurs lui était prétexte à se tourner vers le Seigneur. L'on sait que, sur les rives gracieuses de l'Yamaska, la nature est riche et pittoresque, pleine de charmes et de beauté. Combien souvent l'âme poétique de l'ardente Aurélie s'en est émue ! Combien souvent elle s'est extasiée devant ces spectacles de la pure nature ! Il lui fallait le grand air des sommets, a-t-on écrit élégamment. En effet, dans les étroits sentiers où, occupé à mille futilités, le monde se traîne, elle se sentait mal à l'aise et elle étouffait.

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tandis que, loin de l'agitation et du bruit, son être se dilatait et elle vivait pleinement, parce que là se trouvait l'atmosphère qui lui convenait et qu'elle y rencontrait, plus proche, son Dieu adoré. Témoin, cette page d'une délicatesse charmante, que signerait sûrement avec orgueil plus d'un lettré consacré par les académies : " Qu'il est beau, qu'il est sublime de goûter le spectacle d'une belle nuit ! Ce ciel pur que n'obscurcit aucun nuage, ces brillantes étoiles qui ornent la voûte azurée, la lune, cette reine des nuits qui répand partout sa douce clarté, ce calme, cette paix qui règne en tous lieux inspirent une agréable mélancolie. Grand Dieu, que ce silence attendrit mon âme ! Comme il la remplit de sentiments religieux! Qu'il est ravissant de te contempler, 6 magnifique voûte céleste ! . . . Anges de la sainte Sion, esprits purs qui vivez de l'amour du Bien-Aimé et qui brûlez sans cesse des feux divins, intelligences qui toujours chantez les louanges du Tout-Puissant, suspendez un instant vos harmonieux accords ! . . . ]Mon Dieu, au haut de ton trône auguste, reçois les hommages d'une pauvre mortelle ! Je t'adore et te bénis de m'avoir fait naître dans le sein de ta sainte et sublime religion. Je te bénis d'avoir éloigné de mon cœur l'amour corrompu du siècle. Je te bénis de m'avoir fait jouir du bonheur de t'aimer. Je te bénis de m'avoir donné longtemps les joies sereines de l'un de tes asiles chéris. Mille et mille fois, je te bénis ! "

Quand les contrariétés, les épreuves et la souffrance la visitaient, et certes, il est bien sûr que son cœur de dix-sept ans si vraiment tendre fut ainsi souvent torturé, c'est encore vers les anges ou les saints du ciel qu'elle jetait ses yeux. N'est-ce pas, en effet, auprès des élus de Dieu, auprès de ceux en particulier qui nous ont aimés et que nous avons perdus, qu'instinctivement^ nous allons nous réfugier quand viennent les heures sombres ? Qui n'a senti, quelquefois dans sa vie, la pacifiante et réconfortante influence de ses chers morts ?" Oh ! Célina, s'exclamait Aurélie, quand irai-je te

rejoindre au ciel ? Peux-tu me laisser plus longtemps sur cette terre d'exil, moi qui ai toujours de la peine ? Ah ! viens, je t'en prie, viens me consoler ? Une parole, ô Célina ! "

Au-dessus des splendeurs de la nature, des consolations de l'amitié et de l'affection des proches, comme aussi des mystérieuses et réconfortantes évocations de ceux qui ne sont plus, il y a, pour l'âme croyante, en cette vie même, planant tout autour de nous, comme pour exercer sur nous une emprise providentielle et magnifique, les merveilles de la grâce, les charmes du cœur à cœur avec Notre-Seigneur, les indicibles douceurs de la communion eucharistique. Mais tous les chrétiens, même très sincères dans leur foi, ne goûtent pas sensiblement ces choses augustes. C'est le lot des privilégiés de Dieu de sentir, par exemple, dans la sainte communion, que vraiment la chair de Jésus se fond dans notre chair, que son sapg se mêle à notre sang, que son âme descend dans notre âme, que sa divinité nous pénètre. Aurélie était de ces privilégiés, et elle l'était admirablement. Son grand bonheur était de vivre aux pieds du tabernacle, mieux encore, d'être elle-même le tabernacle vivant de son Jésus. " Quand je pense, écrit-elle en août 1850, que demain j'aurai le bonheur de communier encore, je sens s'allumer dans mon cœur je ne sais quel amour. Oh ! demain, demain, je recevrai Jésus ! Ah ! Bien-Aimé, c'est trop de félicité pour une faible mortelle ! Vous allez venir dans l'âme de votre Aurélie ! Douceur incomparable, vous daignez vous unir à moi ! Comment pourrai-je reconnaître tant d'amour ? . . . " Et, sur la page suivante du journal qui reçoit ses confidences, elle ajoute : ** Quelles actions de grâces, quelles bénédictions, quel brûlant amour pour le don qui m'est fait dans l'Eucharistie ! . . . Prodige admirable, l'être infini veut bien devenir la nourriture d'une chétive mortelle !. . . Eucharistie, tu fais de moi, faible enfant, le sanctuaire d'un Dieu ! Que n'ai-je un cœur incendié d'amour !... La créature n'est pas digne, ô Jésus, de te posséder ! . . . Je te

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jure solennellement, la main sur cette croix, que, tant que je vivrai, ma consolation et mon bonheur seront de te recevoir, ô Jésus ..."

A ce moment, cependant, Aurélie ne s'était pas interdit de fréquenter quelquefois le monde, si l'on peut ainsi dénommer le cercle des relations de sa parenté avec d'excellentes familles du voisinage. Elle était jeune et de compagnie agréable. Naturellement, on la recherchait. Et puis était-ce un si grand mal de s'accorder quelques plaisirs honnêtes ? Un soir d'automne, elle revenait tard, avec ses amies et leurs frères, de l'une de ces réunions mondaines. On passait près du cimetière où dormait Célina. Soudain, dans le silence de la nuit, que troublait seul le bruit des eaux de l'Yamaska se précipitant de cascade en cascade, des pas se firent entendre et, tout de suite, dans les demi-ténèbres, une ombre surgit. C'était M. Raymond, qui revenait de prier sur les tombes. Un instant, au passage, il regarda Aurélie et elle put le voir. Ce regard la pénétra profondément. Rentrée chez elle, elle se demanda, anxieuse, si elle n'avait pas offensé le bon Dieu. " Oh ! mon âme, se dit-elle, tu as péché ! Gémis sur tes infidélités ! Oh ! péché hideux, tu me fais frémir ! Tu n'entreras plus dans mon cœur ! . . . Pourquoi, ô mon Dieu, vous ai-je offensé ? Je veux fuir désormais avec horreur ce monde que vous avez maudit et qui vous a rejeté." Il y a bien là une pointe d'exagération, nous semble-t-il. Le monde que fréquentait la famille Caouette n'était pas tellement pervers qu'il fallût l'anathématiser ainsi. Mais les âmes délicates ont de ces scrupules, qui restent pour d'autres une fière leçon. Bientôt après, Aurélie fit une retraite, sans doute au couvent de la Congrégation. En méditant sur les mystères de la passion du Sauveur, elle se reprocha ce qu'elle appelait, toujours dans cette note un peu sévère que nous venons de souligner, " son orgueil, son attachement à la terre, son ingratitude pour tant de grâces reçues,'* se proposant, pour mieux expier, de souffrir encore davantage

•i Dieu le permettait. " Mon Dieu, écrivait-elle, faites que je ne sois pas un seul jour sans souffrir. . . Oui, je veux la douleur pour témoigner de mon amour ! . . . Ou souffrir, ou mourir ! . . . Souffrir, souffrir beaucoup, et puis mourir ! " Quel langage incompréhensible aux profanes que celui des grandes âmes !

Aurélie, en tout cas, devait être largement exaucée. Un mot résume sa vie, mot qui, comme une longue traînée de sang, marque chacune des étapes de son existence terrestre, et c'est le mot souffrance. Elle a souffert, en effet, dans son corps d'abord. De santé frêle et délicate, elle était, dès le temps dont nous parlons, pour la douleur physique, une proie facile. Les pires tourments ne lui furent pas épargnés. Des maux d'estomac cruels et tenaces l'empêchaient souvent de prendre la moindre nourriture, ce qui rendait extrême son état de faiblesse. A la suite de l'un de ces accès, elle fut dix longs mois clouée sur son lit. Plus d'une fois^ on la pensa aux portes du tombeau ! Mais si les souffrances du corps sont dures, combien plus terribles sont les peines du cœur. Or il est affirmé par de nombreux témoins qu'Aurélie eut beaucoup à souffrir, à l'époque dont il est ici question, de la part des hommes qui la suspectaient. Elle fut critiquée par les uns, rudoyée par les autres, traitée de folle et de visionnaire par ceux-là même chez qui elle aurait dû trouver un appui. On la surveillait à tout instant, on examinait jusqu'à ses moindres démarches. Tout chez elle était discuté, passé au crible de la plus mesquine jalousie : ses habits, sa démarche, son attitude, ses visites à l'église, ses prières, ses communions. Et la pauvre petite, qui aurait voulu vivre ignorée du monde, ne pouvait que répandre devant Dieu des larmes brûlantes. " Oh ! que les hommes jugent sévèrement, disait-elle. Donnez-moi, ô mon Dieu, le courage et la force. Si je suis coupable comme on le dit, faites-le moi comprendre." Toutes ces souffrances d'ailleurs, tourments du corps ou peines du cœur, elle les acceptait avec magnanimité, pardonnant d'une âme généreuse à ceux qui

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en étaient la cause. " Comme une victime, disait-elle, je suis prête à être immolée. Au pied de la croix, mon cœur attend ! Frappez-moi, ô Jésus, vous me satisferez ! . . . Qu'elle est douce la douleur ! Je la savoure . . . Souffrir encore pour vous, ô Jésus, je le veux . . . Vous le voulez aussi, n'est-ce pas ? . . . Vous avez tant souffert pour moi, il faut bien que je souffre aussi pour vous . . . Oh ! je vous en supplie. Dieu du calvaire, donnez-moi la grâce de souffrir avec patience ! C'est toute ma consolation dans mon exil . . . ôtez-moi tout ce que vous voudrez, mais laissez-moi la croix ! " Et, qu'on ne le perde pas de vue, c'est une jeune fille de dix-huit ans qui parle ainsi ! Vraiment, pour certaines âmes de choix, les appels de Dieu sont parfois bien étranges, et, s'ils sont pour elles irrésistibles, ils restent pour nous bien mystérieux.

Cette altérée d'amour et de souffrances avait évidemment surtout soif de Dieu. Si Notre-Seigneur la voulait toute à lui, elle aussi désirait l'approcher et le posséder le mieux possible. Mais, se demande ici opportunément le Livre d'or, comment Jésus et son aimante amie étancheraient-ils cette soif mutuelle ? Dans quelle solitude Aurélie irait-elle s'enfermer pour pouvoir plus sûrement, du fond de son âme, verser à boire au divin ami, comme une autre Samaritaine, et, en même temps, se désaltérer ellemême à la source d'eau vive qui jaillit de son divin et sacré cœur ? En d'autres termes, quelle était sa vocation, que devait-elle faire ? La question, on s'en souvient, ne devait recevoir sa réponse définitive que beaucoup plus tard. En attendant, et pour plusieurs années encore, Aurélie continuerait, à la maison paternelle, le genre de vie dont nous venons d'esquisser les grandes lignes.

En 1852, Mgr Prince, coadjuteur de Montréal depuis 1845, devenait, ainsi que nous l'avons vu au chapitre précédent, le premier évêque du diocèse de Saint-Hyacinthe qui se créait. Il fut bientôt mis complètement au courant — il l'était déjà en partie — des choses pour le moins assez extraordinaires qui con-

cernaient la pénitente de son ami M. Raymond, dont il avait fait son grand-vicaire en prenant possession de son siège. Les deux hommes de Dieu, tout naturellement, se concertèrent au sujet de l'avenir de la jeune Aurélie Caouette. " Ils étaient bien convaincus tous les deux, lisons-nous dans le Livre d'or, que Notre-Seigneur appelait cette âme d'élite vers les sommets et que seul l'état religieux répondait à ses aspirations. Mais, quand Mgr Prince proposait à la jeune fille l'une ou l'autre des ferventes communautés de notre pays, elle répondait : " Si vous le voulez, j'irai, Monseigneur, mais sans attrait pour les œuvres qu'on y pratique." Et quand, dans l'intimité de leurs pieux rapports, M. le grand-vicaire Raymond, insistant, lui disait : " N'aimeriez-vous pas, Aurélie, à vous consacrer à l'instruction des jeunes filles, de la formation de qui dépend en partie l'avenir du pays ? " elle répondait : " Oui, mon Père, j'aime la jeunesse et je serais heureuse de lui être utile, mais je n'ai de l'attrait que pour Jésus crucifié et pour les âmes qu'il a rachetées au prix de son sang." Une autre fois, alors que la pénitente faisait connaître à son directeur les misères de tout genre qu'on recommandait à ses prières, M. Raymond lui disait encore : " Vous aimez Jésus crucifié, Aurélie ; n'aimeriezvous pas à consacrer votre vie à soulager ses membres souffrants ? Touchée au vif, elle répondit en pleurant : " Je serais heureuse, mon Père, d'être appelée à secourir tous les genres de souffrances, mais mon attrait spécial est de oindre les plaies de Jésus avec le baume de l'amour et de recueillir le sang qui en découle pour le répandre sur les âmes, car Jésus a encore soif non de recevoir niai^ de donner." Et toujours c'était des réponses analogues, indices d'une vocation bien spéciale.

A quelque temps de là, pour rompre davantage avec le monde, elle résolut, du consentement de son directeur, de s'abstenir de plus en plus d'en fréquenter la société et aussi, comme elle disait, d'en dépouiller les livrées. " Je n'entrerai dans les affaires des

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autres, écrit-elle, qu'avec le plus grand ménagement et seulement quand la charité m'en fera une obligation. . . Si je constate que quelqu'un a commis une faute et que je ne sois pas capable de le reprendre, je me bornerai au zèle silencieux, j'irai pleurer devant mon crucifix, j'implorerai le médecin céleste de porter remède au blessé." Elle se priva en conséquence de toute réunion mondaine et voulut adopter des vêtements plus simples que ceux qu'elle portait j\isque-là. Sa mère s'y opposa d'abord, craignant qu'elle se singularisât outre mesure ; mais elle céda bientôt aux pressantes sollicitations d'Aurélie. Celle-ci remplaça alors ses toilettes aux fraîches couleurs par un costume rigoureusement noir, un manteau et un chapeau convenables, mais des plus modestes, comme n'en portaient guère les jeunes filles de sa condition. Et on la vit, désormais, passer ainsi par les rues, en se rendant à l'église par exemple, les yeux baissés, dans une mise des moins compliquées et toute unie. Ce changement excita la curiosité maligne des cancannières du village — il y en a toujours un peu partout — qui ne se privèrent pas de la ridiculiser et de se moquer d'elle. Aurélie n'en avait cure. " Qu'on me laisse donc tranquille," disait-elle, ou encore " Plaisirs du monde, beautés fragiles de la terre, vous n'êtes rien à mes yeux et je vous méprise."

Cependant, si elle fuyait ainsi le monde et se détachait de sa société, après en avoir dépouillé les livrées, elle ne manquait à aucun devoir de convenance, faisait les visites nécessaires et recevait avec douceur et amabilité celles qu'on lui rendait. Surtout, elle recevait et voyait les pauvres et les souffrants avec un joyeux empressement. Par exemple, on a raconté ce fait. Un jour qu'elle se trouvait seule à la maison, sa mère étant sortie et son père travaillant à deux pas dans sa boutique de forge, un pauvre mendiant, vieillard de quatre-vingts ans, se présente à la porte, le corps à demi nu et couvert de plaies. Aurélie l'accueille avec bonté, le fait entrer et s'approcher du feu, lui offre de laver ses

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plaies, et, comme il paraît très fatigué, après lui avoir donné à manger, elle lui prépare un bon lit et l'invite à s'y reposer, en attendant qu'elle demande peu après, parce que le temps est mauvais au dehors, et obtienne de son père que le pauvre vieux passe la nuit sous le toit qu'elle lui rend si hospitalier.

Au mois d'août 1853, comme Aurélie était très souffrante et très faible, sa mère la pressa de faire un pèlerinage au sanctuaire de Notre-Dame de Bonsecours à Montrai, afin d'obtenir sa guérison. Pour leur être agréable, à elle et à toute sa famille, la jeune fille se rendit au célèbre et vénéré sanctuaire et elle demanda à Jésus par l'intercession de Marie de lui redonner la santé. Mais sa prière, dont on trouve le texte dans ses notes de journal, fut conditionnelle. " Seigneur, supplia-t-elle, si je dois vivre dans l'innocence et dans l'amour, si je dois faire du bien à mes semblables, si toujours vous voulez me donner une petite part de vos souffrances, je vous prie, par Marie, de vous rendre au désir de mes parents ... Je sacrifierai pour le moment le bonheur du ciel." Disons tout de suite qu'elle fut au moins partiellement exaucée. De plus, en outre de cette faveur d'ordre temporel, elle reçut au cours de ce pieux voyage, une grâce d'un autre ordre. Voici comment elle le raconte à son directeur : " Ce fut pendant cette union eucharistique — à la suite de sa communion à Bonsecours — que Marie, l'auguste mère de Jésus, daigna me parler. Ce serait entreprendre quelque chose au-dessus de mes forces que de m'essayer à décrire les impressions, les sentiments et les sensations que l'on éprouve à la vue de Marie. Je demande pardon à Dieu, et à vous, mon Père, si j'ose dire que moi, indigne pécheresse, j'ai vu Marie. Mon imagination y a sans doute contribué. Dans tous les cas, je veux être obéissante. Je crus donc voir, dans un ravissement qu'alors je regardai comme divin, la Vierge bienheureuse dans la gloire. Elle était revêtue d'un vêtement d'une blancheur éblouissante et environnée d'une gloire si grande que

MERE CATHERINE-ATjRELIE

je n'en saurais donner la plus petite description. Elle paraissait se tenir debout devant son fils Jésus et semblait prier avec une ardeur si vive, un si touchant intérêt, que je goûtais un grand bonheur à la voir ainsi, bonheur que pour le comprendre il faut sentir, jouissance qu'on ne saurait imaginer que bien faiblement. Il me fut donné de la contempler ainsi quelques instants. Après quoi» j'ai cru entendre très distinctement ces paroles : " Ma fille, sois sans crainte. Pourvu que tu sois simple comme la colombe et que tu t'appliques avec une aveugle obéissance aux ordres de ton guide spirituel, tu verras ta demande exaucée, ta pureté intacte, ta modestie à l'abri de toute épreuve." Elle sembla aussi m'engager à la communion fréquente, pour dédommager Jésus-Hostie de l'oubli d'un grand nombre de ses enfants."

Que faut-il penser de cette apparition ? Etait-ce pure imagination ou bien réalité ? Nous n'en savons rien. Mais il y a ceci de tout à fait remarquable. Très modestement, la pénitente raconte à son directeur, uniquement pour lui obéir, ce qu'eUe a cru voir, ce qu'elle a cru entendre. Elle en demande pardon et elle met le fait au compte de son imagination qui a dû, dit-elle, y contribuer. Les visionnaires, nous semble-t-il, ont accoutumé d'affirmer avec plus de jactance. C'est le moins que nous puissions dire. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'Aurélie revint de Bonsecours plus déterminée que jamais à aimer Jésus et à souffrir pour lui. C'est le 24 août qu'elle avait fait ce pèlerinage. Le 19 septembre, dans une lettre à M. Raymond, elle écrit : *' Le sang de Jésus, mon époux bien-aimé, occupe sans cesse mon esprit et mon cœur. Il faut toujours reporter toutes nos affections vers le Précieux Sang." Puis, sans transition, elle ajoute : " Je n'aspire qu'à entrer dans l'ordre pénitent (tiers-ordre) de saint Dominique. Mon Dieu, si cela vous est agréable, faites-le connaître à mon père (M. Raymond). Je veux, moi, ce qu'il voudra. Ma volonté est dans la sienne.

C'est par son commandement, ô mon Dieu, que je veux aller à vous."

C'est la première fois que nous trouvons, sous la plume d'Aurélie» une allusion à l'ordre de saint Dominique ; mais il nous paraît probable qu'il en était question entre M. Raymond et sa dirigée depuis les premiers moments de leurs pieuses relations. Le supérieur du séminaire de Saint-Hyacinthe était, en effet, un fervent admirateur de ce grand ordre. Au cours de son voyage en Europe» en 1842, il avait fait un long détour pour rencontrer, à Nancy, le célèbre Père Lacordaire. Il était resté en correspondance avec lui. Il l'admirait et il admirait son ordre. Il avait mêm.e songé un instant à se faire dominicain. De concert avec le premier évêque de Saint-Hyacinthe, il avajt, en tout cas, puissamment contribué à jeter la semence dominicaine dans le sol fécond du Canada. Quelques années après son retour d'Europe, il revêtait lui-même, des mains de son évêque, l'habit de tertiaire, et, dès lors, sa grande ambition fut de recruter des membres à cette sainte milice de la pénitence. Quoi de plus naturel, par conséquent, qu'il voulût y agréger, dès qu'il la connut, sa vertueuse pénitente. Aurélie entra magnifiquement dans ses vues. Pendant que le pieux directeur était en pourparlers avec le Père Lacordaire pour se munir des pouvoirs requis, dans l'été de 1854, la jeune dirigée, au jour de la fête de saint Hyacinthe, eut une nouvelle vision, dont, à cette date même, elle rend ainsi compte à M. Raymond : " Moi, Aurélie, servante de Jésus-Christ, je vous écris par obéissance dans son Précieux Sang. Je dis donc, abîmée dans le sentiment de mon indignité, et je crois réellement, que j'ai vu ceci : une croix, extrêmement grande, et qui me paraissait toute en feu, m'est apparue, et, à cette croix, était suspendue une grande couronne formée d'étoiles d'une clarté éblouissante, sous laquelle semblait s'incliner avec une humilité touchante et un profond respect saint Dominique luimême revêtu des livrées de son ordre. Il paraissait plein de

majesté. Sans annoncer une joie extraordinaire, sa figure cependant laissait entrevoir un calme divin, un contentement céleste. Des flots de lumière l'entouraient et répandaient une merveilleuse clarté. Tandis que je contemplais avec un charme ravissant cette apparition si douce à mon cœur, je vis saint Dominique élever noblement sa main et faire le signe auguste de la croix. De cette croix s'échappaient des rayons. A l'instant, la vision disparut. Et moi, je m'anéantis, je rendis grâce au Dieu tout bon, tout miséricordieux, me trouvant pleine d'une douce espérance. . ." C'était, avons-nous dit, en la fête de saint Hyacinthe, le 17 août. Deux jours plus tard, le 19, M. Raymond recevait la lettre du Père Lacordaire qui lui donnait toutes les facultés voulues pour admettre sa pénitente dans le tiers-ordre dominicain, et il l'y agrégea effectivement le 30 août, jour de la fête de sainte Rose de Lima, en lui donnant en religion le nom de la grande sainte dominicaine, apôtre et théologienne du Précieux Sang, Catherine de Sienne, Ce nom de Catherine était déjà cher à Aurélia, elle l'avait plus d'une fois préajouté à son prénom. Mais, de ce moment, elle ne signa plus jamais que Catherine-Aurélie.

Quatorze ans plus tard, en 1868, l'historien de Lacordaire, le Père Chocarne, passait au Canada et visitait Saint-Hyacinthe, qu'il dénomma un coin de terre tout dominicain, bien que les Dominicains n'y fussent pas encore, et il avait l'occasion de connaître la fondatrice du Précieux-Sang. " Je ne vous raconterai pas, écrivait-il à un de ses correspondants, ce qui m'a été dit des vertus de cette Mère supérieure et des grâces extraordinaires dont elle est favorisée, d'abord parce qu'on ne saurait entourer cette sorte de dons de trop de discrétion, surtout du vivant des personnes, et ensuite parce que je n'ai nulle envie de me faire un mauvais parti avec cette vraie amie du bon Dieu." Nous comprenons parfaitement ce sentiment. Nous aussi, nous sentons le besoin de ne parler de ces visions et de ces extases de notre héroïne

qu'avec une extrême réserve et en nous bornant à citer ses propres paroles, laissant à de plus compétents de les apprécier et de les juger.

Cependant, la grande aflFairo de la vocation d'Aurélie ne se décidait pas, et elle continuait de vivre dans le monde. Mais on peut sans crainte affirmer qu'elle y vivait comme si elle n'y était pas, n'ayant plus en quelque sorte de volonté à elle. Le 15 août 1855, en la fête de l'Assomption de la Vierge, elle raconte qu'elle a fait vœu d'obéissance à son directeur : " Pour obéir à l'impulsion de la grâce, pour témoigner à mon Dieu un amour plus ardent et plus pur, pour m'immoler enfin et me lier plus parfaitement au divin époux, j'ai fait vœu, le jour de l'Assomption de Marie, ma glorieuse et bonne mère, de passer mes jours dans l'obéissance. Le crucifix sur mon cœur, ayant Jésus et Marie pour témoins, voici ce que j'ai fait. Je me suis dépouillée de toute ma volonté, pour la soumettre en toutes choses, grandes et petites, faciles et difficiles, temporelles et spirituelles ... Je me suis engagée à ne jamais dire ni de si ni de mais à mon confesseur, mais à toujours exécuter promptement et ponctuellement ses ordres, ses avis, même ses simples conseils. . ." Elle obéissait donc, et c'est à cette obéissance précisément que nous devons tant de révélations de choses extraordinaires qu'elle aurait voulu garder pour elle seule. Nous manquerions à notre devoir d'historien sincère si nous n'en relations pas encore quelques-unes, dont elle fut gratifiée vers ce temps, et qui achèvent de nous la montrer sous son vrai jour de privilégiée de la grâce divine. Nous prenons un peu au hasard parmi ses innombrables communications à M. Raymond.

Le 1er avril 1856, elle écrit : " Je fus pendant cette communion favorisée d'une manière bien douce. Il me semblait que c'était le fruit d'une aveugle obéissance. Je sentis tout le poids de l'affliction que causent au cœur de Jésus mes craintes et mes défiances chimériques. J'acquis de plus l'assurance que je glorifierais plus

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Dieu par mes souffrances que par n'importe quelle œuvre de miséricorde. . . Au sortir de cette union, j'étais si éprise d'amour que j'étais comme hors de moi-même . . . Étant en oraison, je fus élevée au-dessus de moi-même et je vis Jésus non seulement des yeux de l'âme mais aussi des yeux du corps. . ." Le 18 mai de la même année, elle parle d'une autre manifestation sensible de la grâce dont elle avait eu l'impression le dimanche précédent, jour de la Pentecôte : " Tout ce que je vous ai dit, mon Père, de l'union de dimanche s'est passé intérieurement. Cependant, soit imagination, soit réalité, j'ai ressenti l'effet du feu qui consumait mon âme. Je n'ai rien vu ni rien entendu de particulier, mais j'ai bien senti et bien goûté. Oh ! grâce que je ne puis définir ! " L'année suivante, le 13 février, elle précise en quoi consistent ces unions dont elle entretient si souvent son directeur : " En général, l'union que j'éprouve avec mon Dieu commence par un ravissement soudain de mon esprit. Alors mon âme, plongée dans la contemplation des mystères divins, qu'elle pénètre par la lumière de sa foi et de son amour, éprouve une effusion si forte de l'amour divin qu'elle se voit remplie d'une joie inénarrable et qui absorbe toutes ses facultés. Elle aime et ne peut exprimer son amour. Elle sent, elle voit, elle entend son Dieu, et cependant elle est muette et inactive, elle n'a ni parole, ni mouvement. Seulement, je dirai qu'elle jouit d'un bonheur qui ne peut se rendre. Elle participe à la félicité des cieux ! Ce que Dieu me communique dans ces visions si intimes est inexprimable. Il relève mon intelligence obscurcie, il m'instruit et me console ! Lors donc que je suis ainsi élevée, unie, absorbée en mon Dieu, que mon âme semble être éclairée par la présence de l'être incréé et transformée en lui, il n'est plus en mon pouvoir d'agir, et, par un effet de cette absorption de tout mon intérieur, il arrive quelquefois qu'à l'extérieur je n'entends, ni ne vois, ni ne sens aucune douleur. La joie que j'éprouve dans cette union est si grande, si forte, que je crois n'y pouvoir

survivre. Cette union est si étroite qu'il me paraît impossible de m'en pouvoir séparer."

Peut-être quelque lecteur, en ces récits de faits extraordinaires que nous relevons dans les communications d'Aurélie à son directeur, sera-t-il tenté de ne voir que des illusions et des imaginations, ou même des impostures et des folies, comme ceux dont parle l'auteur de la Vie de la séraphique vierge de Lucques, Gemma Galgani, le digne Père Germain de Saint-Stanislas. " Révêches en présence des phénomènes surnaturels, écrit cet auteur, beaucoup de nos jours sont enclins à les confondre avec les forces inconnues et illimitées de la matière, avec la suggestion, le magnétisme, l'influence hystérique et autres. . . Mais si les ennemis de l'Église en se disant incrédules sont logiques, les catholiques le sont-ils, eux pour qui, de par leur foi, le surnaturel ne saurait souffrir aucun doute ? Eh quoi ! vous croyez que le Seigneur a épousé la nature humaine, qu'il a donné aux hommes la meilleure preuve d'amour en mourant pour eux, et il vous répugnerait d'admettre que ce même Dieu se communique à des âmes angéliques par des dons de grâces extraordinaires ? " Nous ne saurions mieux dire et nous sommes heureux de pouvoir appuyer notre insuflSsance sur l'autorité d'un homme de Dieu. Au fond tout se résume, pour la jeune Aurélie, aussi bien que pour la petite Gemma de Lucques, en deux mots : " Il n'y a rien d'impossible à Dieu ! "

Si discrète qu'elle fût, la pénitente de M. Raymond ne pouvait pourtant pas empêcher que quelque chose de sa sainteté et des faveurs singulières dont elle était l'objet de la part de Dieu ne transpirât au dehors. D'autant plus qu'à son insu peut-être d'autres signes, et des signes très sensibles dont elle avait honte au lieu de s'en glorifier, se manifestaient aux yeux de chair de beaucoup de gens. " Les bruits les plus étranges, a-t-on raconté dans le Rosaire, circulaient, en ce temps-là, sur le compte d'Aurélie. On parlait de miracles. Les uns avaient vu sa langue se couvrir

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d'un sang vermeil au moment de la communion, les autres avaient constaté que ses vêtements, à certains jours, changeaient de couleur et devenaient tantôt blancs comme la neige, tantôt rouges comme du sang. Les commérages allaient bon train. La ville, et bientôt toute la province, se divisa en partisans ou en adversaires de la jeune fille. Les uns voyaient dans ces faits des signes extraordinaires de sainteté et criaient au miracle. D'autres parlaient de supercherie et criaient au scandale." Même dans le clergé, même au séminaire de Saint-Hyacinthe, pouvons-nous ajouter d'après les témoignages les plus dignes de foi, on était très divisé et on discutait parfois avec vivacité sur le cas d'Aurélie. M. Raymond lui-même, qui croyait certes à la sincérité de sa pénitente, qui avait longuement étudié ses goûts et ses tendances, et qui était sûrement un homme de science et de jugement autant qu'un homme de vertu, bien qu'un peu porté au mysticisme, ne laissait pas que d'être embarrassé et perplexe au sujet de la vocation d'Aurélie. Que fallait-il faire de cette enfant extraordinaire ? Comment et où la diriger ?

Aurélie aussi était inquiète. En avril 1857, elle est en retraite au couvent de la Congrégation, à Saint-Hyacinthe croyons-nous, et elle écrit : " Je suis venue ici par obéissance à Mgr Prince et pour trouver la vérité que je cherche avec avidité depuis bien longtemps. Je suis convaincue que, par la miséricorde de Dieu, je suis appelée à la vie religieuse. J'ai eu de l'attrait tantôt pour une communauté, tantôt pour une autre, mais jamais au point de faire une démarche positive. Ce n'est pas par défaut d'estime ou d'affection pour nos inappréciables communautés, non. . . J'ai mis de côté mon point de vue propre dans cette décision . . . Mais ce ne sont pas les traces de Jésus montant au ciel que je veux suivre, ce sont celles qu'il a laissées ensanglantées sur le chemin du calvaire . . . '*

On arriva ainsi à l'année 1859. Au mois de mai de cette année, Mgr Prince et M. Raymond décidèrent d'envoyer Catherine- Aurélie faire une retraite au couvent de la Congrégation de Notre-Dame à Montréal et de la confier, là, à la sollicitude avisée du pieux M. Nercam, prêtre de Saint-Sulpice. Le docte sulpicien examina les dispositions de la jeune fille. Il se vit tout de suite en présence d'un cas bien spécial. Il lui proposa d'abord l'entrée au noviciat de l'Hôtel-Dieu, et il fit venir Aurélie à l'hôpital naguère fondé par Jeanne Mance, pour y passer les trois derniers jours de sa retraite. Ce n'était pas cela qu'il fallait. Finalement, M. Nercam conclut que sa nouvelle dirigée était destinée au cloître, mais ne put spécifier dans quel institut elle devait entrer, et il la renvoya à Saint-Hyacinthe. Le 27 mai, il rendait ainsi compte de sa mission à Mgr Prince : " J'avoue, Monseigneur, que je ne suis guère capable de diriger une âme comme celle-là et de prononcer sur sa vocation. Néanmoins, il me semble qu'elle doit entrer en religion parce qu'elle a, au plus haut degré, toutes les marques de la vocation religieuse et que, quoi qu'on fasse, cet attrait revient toujours. Je suis porté à croire qu'elle a une vocation spéciale pour propager la dévotion au Précieux Sang. Ce second attrait est en elle aussi vif que le premier. Mais il me semble que son séjour dans une communauté ne serait pas un obstacle aux desseins particuliers que Notre-Seigneur peut avoir sur elle. Dieu ferait connaître ses desseins et les exécuterait peutêtre mieux dans une communauté religieuse que dans le monde. Enfin, Monseigneur, je vous dirai que l'ensemble de ses attraits me porterait à croire qu'une communauté cloîtrée conviendrait mieux que toute autre pour cultiver une âme aussi éminente."

Au mois de juillet suivant, toujours sur l'avis de Mgr Prince et de M. Raymond, Catherine-Aurélie revint à Montréal pour se mettre de nouveau sous la direction de M. Nercam. A ce moment, le vénérable sulpicien devait s'absenter, pour aller peut-être

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prêcher quelque retraite au clergé, ministère qu'il exerça souvent. Il ne put accorder à la pieuse fille qu'un court entretien et lui conseilla de s'adresser, pendant son absence, à Mgr Bourget, à Mgr Joseph LaRocque, alors coadjuteur, au supérieur du séminaire, M. Bayle, et à Mère Saint-Bernard, la distinguée supérieure de la Congrégation du temps. Naturellement, Catherine-Aurélie se donna bien garde de ne pas suivre ces avis. Ce deuxième séjourna Montréal ne devait pourtant encore rien éclaircir. M. Nercam, toutefois, persistait dans ses vues et, avant de partir de Montréal, il avait pris le temps d'écrire à Mgr Prince qu'il était toujours d'avis que " Mlle Caouette ferait bien d'aller, dans un noviciat quelconque, suivre la voie simple et commune de l'obéissance, en attendant humblement et simplement l'exécution des desseins de Dieu sur elle ".

Une troisième fois, au cours de cet été, en août, Mgr Prince, voulant sans doute arriver à une solution, renvoya la pauvre Aurélie, toujours indécise, à la Congrégation de Montréal, mais pour y demander, cette fois, son entrée au noviciat. " Elle était écrasée, dit le Livre d'or, mais elle obéit." Cependant, avant de l'admettre au noviciat. Mère Saint-Bernard, qui l'aimait beaucoup, lui conseilla de revoir Mgr Bourget, ce que d'ailleurs Mgr Prince avait aussi prescrit. L'heure tant attendue allait enfin sonner. Le grand évêque Bourget, qui avait, semble-t-il, le don de lire dans les âmes, comme il avait celui de pénétrer l'avenir, soumit une fois de plus Catherine-Aurélie à un minutieux examen. Puis, il la fit entrer dans son oratoire privé, et là, en présence du saint Sacrement, après avoir prié avec elle, il prononça ce que nous croyons pouvoir appeler la parole définitive : " Mon enfant, si j'étais l'évêque de Saint-Hyacinthe, je vous dirais: " Allez- vousen dans une petite chaumière bien solitaire et fondez une communauté d'adoratrices du Précieux Sang, filles de Marie Immaculée."— " Je ne saurais exprimer, dira plus tard la fondatrice, la

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dilatation de mon cœur quand j'entendis Mgr Bourget me parler ainsi. En un instant, je passai d'une profonde tristesse à une vive allégresse. Tout mon être exultait. Tout chantait en moi: " Vive le sang de Jésus ! Amour à Marie Immaculée ! " J'étais maintenant convaincue que Notre-Seigneur me voulait là."

Le 11 août 1859, Mgr Bourget écrivait à Mgr Prince une lettre dont voici les passages substantiels : " Une demoiselle, que Votre Grandeur a adressée à la Congrégation, est venue me consulter sur sa vocation. . . Ne considérant que son attrait et nullement les grâces extraordinaires dont il paraît qu'elle est favorisée, dont elle ne m'a dit mot et sur lesquelles je ne lui ai fait aucune question, parce que cela ne faisait rien à l'afFaire de sa vocation, je crois que Notre-Seigneur l'appelle à fonder une communauté nouvelle spécialement consacrée au service des corps et des âmes par la dévotion au Sang Précieux de Jésus-Christ et à rimmaculée Conception de sa glorieuse mère... Ce qui m'a surtout engagé à lui donner cette décision, c'a été la disposition d'esprit dans laquelle je l'ai trouvée par rapport à l'état de vie auquel elle était appelée. Car son attrait marqué est pour une communauté consacrée au Précieux Sang, et il ne lui venait pas en pensée qu'elle pourrait bien être appelée à la fonder. Elle désirait ardemment que d'autres fussent inspirées de faire une institution qui, selon elle, doit beaucoup contribuer à la sanctification des âmes. Elle ressemblait un peu en cela à la bienheureuse Vierge, qui désirait ardemment l'incarnation du Verbe divin, mais qui n'eut jamais la pensée qu'elle pourrait bien être sa mère. Je n'ai rien aperçu d'extraordinaire dans sa personne, sinon une joie pure et modeste, qui fait briller sur sa figure le bonheur dont son cœur est sans doute inondé ... Je remarquai aussi un mouvement sensible et de vives impressions sur sa figure, lorsque j'eus l'occasion de la faire parler de son attrait principal pour le Précieux Sang et l'Immaculée Conception ..."

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Mgr Prince, on l'imagine facilement, accueillit avec une grande joie, et comme lui venant du ciel, cette décision du pieux et saint évêque Bourget, et il se hâta de la communiquer à M. Raymond qui, lui aussi, en fut ravi. Tout n'était pas fini cependant et deux ans devaient encore s'écouler avant la fondation. Mais peu à peu la lumière se faisait. Catherine-Aurélie n'entra donc pas au noviciat de la Congrégation. Elle prolongea quand même son séjour sous le toit de Mère Saint-Bernard et de ses filles jusqu'à la mi-septembre, et elle revit plus d'une fois Mgr Bourget et M. Nercam. A l'exemple de l'évêque de Montréal, et peut-être sous son inspiration, le digne sulpicien se convainquit, lui aussi, de plus en plus, que la vierge de Saint-Hyacinthe avait une vocation spéciale. Le 12 septembre, il écrivait à Mgr Prince une longue lettre dans laquelle, entre autres choses, il disait : "Je crois qu'en effet elle est appelée à fonder un institut qui manque au Canada, un institut purement contemplatif, que, depuis longtemps, je désirais moi-même et beaucoup d'autres avec moi. Je suis même convaincu que le temps est arrivé d'exécuter ce dessein et que Notre-Seigneur a déjà préparé les pierres vives de ce nouvel édifice. Je vois très bien pourquoi cette bonne âme ne pouvait rien trouver dans les maisons actuellement existantes qui pût la satisfaire. Il lui faut une réunion de personnes très ferventes, uniquement appliquées à la contemplation et à la prière et aussi un institut dont le but soit d'honorer l'Immaculée Conception de la sainte Vierge par le Précieux Sang, les deux grandes dévotions destinées à retremper et à régénérer les âmes dans notre siècle. . . Si Notre-Seigneur me le fait bien voir, je pourrai entrer dans plus de détails, soit sur cette bonne fille, soit sur les moyens d'exécuter au plus tôt l'œuvre qu'elle a conçue. J'en ai causé avec Mgr de Montréal et aussi avec Mgr LaRocque. Leurs idées s'accordent parfaitement avec celles que je vous ai exprimées : preuve nouvelle que les moments sont venus et que Dieu bénira tout.

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malgré les obstacles de tout genre qu'une œuvre si inutile aux yeux de la prudence humaine pourra rencontrer. . ."

Les obstacles, en effet, ne devaient pas manquer, et, si les nuages se dissipaient, la pleine lumière ne brillait pas encore. La " bonne fille ", ainsi que l'appelait M. Nercam, avait désormais, semble-t-il, devant les yeux, un but bien arrêté. Mais par quels moyens y arriverait-elle ? Le 18 septembre 1859, nous trouvons sous sa plume ces lignes significatives : " Souffrirai-je en vain ces accablements du cœur, ces désolantes obscurités de l'esprit, ces affreuses ténèbres de l'âme ? Seigneur, sont-ce là les traits de votre saint amour crucifié que je ressens ? Voulez-vous m'immoler avec vous pour les pécheurs ? Est-ce vous qui me donnez ces souffrances, cette faim et cette soif inaltérables des âmes, ces désirs véhéments de voir enfin votre Précieux Sang connu et glorifié ? . . . "

Si, pour Mgr Prince aussi, le but à atteindre était maintenant net et clair, le digne évêque ne se pressait pas, La précipitation, il le savait, ne convient pas aux œuvres qui durent : non in commotione Dominus. Il attendait, sans doute, des circonstances favorables. Ce fut la maladie qui vint, et une maladie fatale, suite de son attaque de typhus de 1848, qui devait l'emporter le 5 mai 1860. Il est absolument sûr cependant que le pieux prélat était bien décidé à établir dans son diocèse l'œuvre à laquelle la jeune Catherine-Aurélie, de l'avis de Mgr Bourget et de M. Nercam, était prédestinée. Longtemps auparavant, dans une visite qu'il avait faite, lors de son voyage à Rome en 1852, sur le mont Quirinal, à un monastère de Sacramentines, il avait eu la pensée de doter sa ville épiscopale d'une institution semblable. Quand, précédemment, l'appel de Pie IX, retour de Gaëte, s'était fait entendre au monde, Mgr Prince y avait pieusement prêté l'oreille. Plus encore, le 14 septembre 1859, il informait M. Raymond qu'il avait décidé de fonder une communauté contemplative en I l'honneur du même Précieux Sang, et, le 13 avril 1860, il écrivait à

Mgr Baillargeon, administrateur du diocèse de Québec, afin de solliciter ses prières et son concours pour le succès du futur institut : " Croyant reconnaître depuis longtemps, disait-il, que la Providence veut, dans mon diocèse, une communauté de religieuses ayant pour but de rendre un culte au Précieux Sang de Jésus et à la pureté immaculée de Marie, et voulant correspondre aux desseins de la miséricorde divine et faire couler une source de grâces abondantes sur mon diocèse et sur tout le pays, je me propose d'établir cette institution aussi prochainement que possible si les circonstances me le permettent ..." Enfin, pendant sa dernière maladie, il avait chargé M. Raymond d'aller bénir en son nom la chambre que Catherine-Aurélie occupait dans la maison de son père, et, ayant mandé la jeune fille auprès de lui, il lui manifesta que sa volonté était qu'elle considérât cette pièce comme son oratoire, son cloître et sa cellule, jusqu'à ce qu'il lui fût possible d'ouvrir une maison régulière d'adoratrices du Précieux Sang, filles de Marie Immaculée. Mais avec sa mort, survenue, avons-nous dit, le 5 mai 1860, et bien qu'il laissât la dévotion au Précieux Sang en héritage à son diocèse, les choses se trouvèrent naturellement retardées.

Un vénérable prêtre, alors étudiant au séminaire, écrit qu'on apprit avec admiration, dans toute la ville, que la fille du forgeron Caouette, confinée dans sa chambre, attendait l'heure de la Providence pour fonder une communauté d'adoratrices. " Tous les survivants de cette époque, ajoute-t-il, se rappellent bien cette chambre, au coin sud-est de la maison, dont les rideaux étaient sans cesse rabattus. C'était un lieu mystérieux. On s'y rendait avec un sentiment de vénération. On passait devant et on repassait en disant à mi-voix " C'est là qu'est la sainte ! ", car le peuple la qualifiait ainsi.

La sainte, elle, souffrait comme une simple mortelle. A l'une de ses amies, elle écrivait, vers cette époque: "Le temps de tailler

la vigne est venu, le Seigneur va retrancher ce qui s'oppose à ses desseins de miséricorde. Priez pour que je connaisse la sainte volonté de Dieu et que j'aie la force de l'accomplir. Je suis prête à tout. Comme le cerf altéré soupire après les fontaines d'eau vive, ainsi mon âme soupire après la volonté de Jésus."

Cette volonté allait, en effet, se manifester de façon visible et tangible pour tous. Depuis dix ans bientôt passés, Catherine- Aurélie et son pieux directeur M. Raymond l'attendaient. L'homme de Dieu, qui enlèverait tous les obstacles, mais non sans avoir lui aussi d'abord longuement hésité, le successeur de Mgr Prince, Mgr Joseph LaRocque, allait venir. La fondation allait se faire. Mais il faudrait encore et toujours souffrir ! C'est la loi proclamée par le divin maître : " Celui qui veut venir après moi, dit-il, doit d'abord se renoncer et prendre la croix — Qui vult post me venir e, abneget semetipsum et tollat crucem."

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