‹ Mère Catherine AurélieChapitre 6 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Fondation et établissement de l'institut dans la maison Caouette (1861)

Sommaire. — Mgr Joseph LaRocque succède à Mgr Prince. — Hésitations du nouvel évêque. — Mort de la mère de Catherine-Aurélie. — Une vision de sang. — Le mémoire de M. Raymond. — Décision de Mgr Joseph. — Lea trois compagnes de Catherine-Aurélie. — Élizabeth Hamilton. — Sophie Raymond. — Euphrasie Caouette. — La maison de M. Caouette. — Il l'offre pour deux ans à l'œuvre qui va naître. — Les premier secours matériels. — On prépare le premier local, le " berceau ". — Pensées et sentiments de Catherine-Aurélie au moment de la fondation. — Sa lettre du jour de l'an 1861 à Mgr Joseph. — Autre lettre du 25 mars. — Ornementation de la chapelle et costume des novices. — Cérémonie du 14 septembre 1861. — Réponses de Catherine-Aurélie aux questions de l'évêque. — Discours de Mgr Joseph. — Prise d'habit. — " Mère, t'en souvient-il .' " — Catherine- Aurélie est choisie comme supérieure. — Le règlement de la communauté. — Pauvreté de la première heure. — Lettre de Mgr Bourget à Mgr Joseph. — Réflexions. — Lettre du 31 décembre 1861, que la jeune supérieure écrit à Mgr Joseph. — Un mot de Louis Veu'llot.

Mgr Prince, décédé le 5 mai 1860, succédait, le 22 juin suivant, le zélé coadjuteur de Montréal, Mgr Joseph LaRocque. " Réjouissez-vous, écrivait-on de Montréal à M. Raymond, Mgr LaRocque est nommé évêque de Saint-Hyacinthe." Cette nomination ne pouvait, en 'effet, que réjouir le dévoué grand-vicaire et tous ceux qui s'intéressaient à la future fondation du Précieux-Sang. Le nouveau chef du diocèse avait été le confident de Mgr Prince et il était depuis longtemps l'ami très intime de M. Raymond lui-même. Évêque de Cydonia et coadjuteur de Mgr Bourget depuis huit ans, il était au courant de toutes les démarches que nous avons racontées. Homme d'une ardente piété, personnellement très dévot au Précieux Sang, il n'avait pas manqué de suivre

84 MÈEE CATHERINE-AUBÉLIE

avec intérêt les événements auxquels il s'était trouvé mêlé. Les opinions de Mgr Bourget, de Mgr Prince, de M. Raymond, de M. Nercam sur la vocation de Catherine-Aurélie et sur l'opportunité de tenter par elle la fondation d'un institut d'adoratrices lui étaient familières. D'avance, il était gagné à la cause. " Ainsi pensait M. le grand-vicaire Raymond, lisons-nous dans le Livre d'or, mais ainsi ne pensait pas Mgr LaRocque."

C'est que, en effet, le nouvel évêque de Saint-Hyacinthe, à qui il avait toujours fallu imposer les charges du commandement, qui donnait lui-même comme raisons' de ses oppositions ses scrupules, ses perplexités et son défaut de fermeté, et qui n'avait accepté l'épiscopat que contraint et pour ne pas assumer la responsabilité d'un refus, ne pouvait guère, étant donné son tempérament, en devenant chef d'un diocèse, se décider tout de suite à le grever d'une œuvre nouvelle, si belle qu'elle lui parût, alors surtout que la mort de son prédécesseur, qui en avait empêché la création à peu près décidée, pouvait lui faire supposer que la Providence ne la voulait pas. Il préféra d'abord réfléchir, étudier de nouveau la question sous toutes ses faces, prendre son temps. Les contradictions ne faisaient pas non plus défaut. Plusieurs membres du clergé de Saint-Hyacinthe ne voyaient pas cette fondation d'un œil favorable. Même d'excellents esprits se demandaient ce qu'il fallait au juste penser de celle dont on voulait faire une fondatrice. Il y avait tant de choses extraordinaires qui planaient autour d'elle ! Et puis, incontestablement, une fondation nouvelle, c'est un fardeau nouveau. Le diocèse était-il prêt à le supporter ? Qui sait si le scrupuleux prélat ne craignit pas surtout de trop suivre le mouvement de son cœur gagné d'avance à la cause et pas assez celui de la prudence et de la circonspection constamment nécessaires à ceux qui gouvernent ? Toujours est-il que sa décision se faisait attendre. Le reste de l'année 1860 se passa ainsi. Sans doute, M. Raymond, que Mgr

FONDATION DE l'iNSTITUT DU PRÉCIEUX-3 ANO 86

LaRocque avait continué dans ses fonctions de grand-vicaire, en souffrait tout bas. Mais il était trop bon prêtre et trop surnaturel dans ses intentions pour ne pas attendre avec respect que son supérieur manifestât son assentiment. Il se contentait de le presser doucement en plaidant la cause qui lui était si chère.

Le 31 janvier 1861, la bonne chrétienne qu'était la mère de Catherine-Aurélie, madame Caouette, mourut. Confiante en la mission que le ciel semblait avoir départie à sa chère Aurélie, elle lui laissait, par testament, un legs de deux mille francs, soit environ quatre cent dollars, en faveur de l'œuvre projetée. M. Caouette lui-même devait bientôt ajouter à ce petit héritage une somme égale. Ce n'était pas considérable, sans doute, pour pourvoir à une fondation. Mais c'est la preuve que, éclairés probablement par les avis de M. Raymond, les pieux parents entraient saintement dans les vues surnaturelles de leur enfant de prédilection. Bien plus, d'après un récit des circonstances de la mort de madame Caouette dont l'authenticité ne peut faire de doute, il est permis de croire que la pieuse femme eut à ce moment comme une vue prophétique sur l'avenir. Peu d'instants avant d'expirer, en jetant les yeux autour d'elle, elle manifesta une grande surprise, et dit à M. Raymond, qui l'assistait : " Du sang !. . . du sang !. . . mon Père, je vois du sang partout sur les murs de ma chambre ! . . . " Ne cherchons pas d'explications savantes. Puisqu'on s'entretenait souvent autour de celle qui allait mourir du sang de Jésus et de la dévotion qui lui est due, il n'est pas invraisemblable que sa sensibilité imaginative en ait été vivement impressionnée. Il est encore plus chrétien de penser que Dieu se servit une fois de plus des sens de l'une de ses pieuses servantes pour éclairer l'avenir. Il y a des pressentiments parfois bien étonnants chez les âmes ferventes, dont, après coup, les faits ayant parlé, on peut légitimement, et sans crier au miracle, faire état. La maison où mourait madame Caouette devait avant longtemps devenir le premier

86 MÈRE CATHERINE-AUBIÈLIE

monastère du Précieux-Sang, et la chambre où elle expirait, son premier oratoire. Elle en eut, avant de mourir, la prévision ou le pressentiment. C'est là, nous semble-t-il, l'explication la plus naturelle de ce fait extraordinaire.

Mgr LaRocque, nous l'avons dit, ne se pressait pas. Agir immédiatement lui paraissait une témérité, mais s'abstenir et définitivement refuser d'approuver le projet de fondation lui eut semblé une lâcheté. Il attendait. Mgr Bourget et M. Nercam s'étaient sans doute montrés favorables. M. Raymond répétait tranquillement que le temps d'agir était venu. Il rédigea même, vers ce temps, afin d'engager son vénérable ami à l'action, un long mémoire intitulé Motifs pour V établissement de Vinstitution en l'honneur du Précieux Sang. Mgr LaRocque, personnellement, ne demeurait pas inactif. Il préparait silencieusement les matériaux, au sens moral du mot s'il en peut avoir un, qui serviraient à la construction de l'édifice. De toute sa correspondance d'alors, en effet, et de toutes ses démarches, il ressort clairement qu'il ne demandait qu'une chose, se laisser convaincre. Dieu allait se charger de dissiper tous ses doutes, et l'année 1861 ne s'achèverait pas sans que la parole que lui avait dite Mgr Bourget à lui-même ne reçut un commencement d'exécution : " Il me paraît évident, avait prononcé le saint évêque de Montréal en s'adressant au nouvel évêque de Saint-Hyacinthe, que Dieu vous a préparé tout exprès pour fonder cette excellente œuvre d'expiation et de réparation."

Nous tenons à citer, à ce propos, le récit du Livre d'or. Il est simple et naïf comme ceux de cette légende dorée que nous ont léguée les âges où la foi était vive. Mais dans sa simplicité même, et, si l'on veut, jusque dans sa naïveté sans apprêts, il voisine à l'éloloquence. " Jugeant qu'il fallait pourtant en finir, y lisons-nous, Mgr LaRocque s'adressa à saint Joseph. Dans une prière prolongée et fervente, il lui demanda de lui obtenir, comme indice de la volonté divine, un sentiment de sainte joie et d'intime con-

FONDATION DE l'iNSTITUT DU PRÉCIEUX-SANG 87

fiance. " Je ne m'attends pas, écrit-il, que les anges viendront m'instruire des desseins du ciel. Mais si, grâce à l'intervention de saint Joseph, je sens mon cœur fort et divinement réjoui, et si j'éprouve un abandon confiant et joyeux, ces dispositions m'indiqueront assez ce que Dieu demande de moi et me décideront. . ." " Au timide, à l'irrésolu prélat, poursuit le Livre d'or, il fallait donc une manifestation directe du ciel ! Eh ! bien, soit, Notre-Seigneur lui accordera, comme à l'apôtre Thomas, de palper en quelque sorte son cœur et d'y trouver la guérison de son hésitation. Le 14 avril 1861, jour où tombait, cette année-là, la fête du patronage de saint Joseph, la prière de l'évêque était exaucée. Dans un moment rapide comme l'éclair, son âme devint radieuse. Une lumière chaude et pénétrante y remplaça les ombres. Une onction divine, faite d'énergie et de confiance, chassa toute crainte. Désormais Mgr LaRocque était décidé. Il voulait l'œuvre du Précieux-Sang et jamais ne s'affaiblirait en son âme l'intime conviction acquise à cette heure de grâce ! " On le voit, ce récit est très simple et très grand à la fois. Quelque fier penseur pourra peut-être en sourire. Il n'importe ! Le plus souvent, les desseins de Dieu et les moyens dont il use pour les faire accepter par les hommes demeurent impénétrables et mystérieux aux yeux purement humains des fiers penseurs, si bornés que nous sommes tous. En tout cas, la décision de l'évêque était prise et bien prise. C'est un fait incontestable. Le soir même, M. le grand-vicaire Raymond recevait de Mgr LaRocque l'assurance qu'une communauté d'adoratrices serait fondée le plus tôt possible, qu'elle serait établie à Saint- Hyacinthe et que Catherine-Aurélie, sa dirigée depuis douze ans, serait mise à la tête de l'œuvre.

Nous savons déjà par quelle voie douloureuse la future fondatrice en était arrivée au point où nous sommes. Si l'attrait naturel, le désir de s'y conformer, et, surtout, l'épreuve qu'il faut surmonter pour suivre l'attrait et réaliser le désir, sont les meilleurs

88 MÈEE CATHERINE-ATjHÉLIE

signes d'une vocation, Catherine- Aurélie, sûrement, avait la vocation. Seulement, elle ne pouvait, à elle toute seule, constituer une communauté. Il lui fallait des compagnes. La Providence, c'est le temps de le raconter, y avait pourvu, et déjà, depuis quelque temps, des âmes soeurs de la sienne soupiraient après l'heure où elles pourraient s'unir à elle pour honorer Notre-Seigneur dans son Précieux Sang, ou encore, selon les trois mots qui lui seraient toujours si chers, pour aimer, pour réparer et pour souffrir. Elles étaient trois : Élizabeth Hamilton, Sophie Raymond et Euphrasie Caouette. Comment, dans un pays où il n'y avait pas encore de communautés contemplatives, l'idée leur était-elle venue de s'enfermer dans un monastère pour y mener, loin du monde, une vie de silence, de prière et de mortification ? C'est ce que nous allons dire.

Élizabeth Hamilton était née en Irlande, à Londonderry, mais elle était anglaise au moins par son père. C'était une convertie — elle était venue à la vraie foi à J'âge de quinze ans — généreuse et fervente comme elles le sont toutes, d'une piété quand même intelligente et éclairée. Les circonstances l'avaient conduite à Saint- Hyacinthe, au couvent de la Présentation, qui avait remplacé, on s'en souvient, en 1858, celui de la Congrégation, et où elle enseignait la musique. Elle connut là Catherine-Aurélie, qui, tout en vivant dans le monde, chez son père, venait souvent, en qualité de pensionnaire volontaire, étudier, dans la retraite de la pieuse maison, les pratiques de la vie religieuse et se mettre plus immédiatement sous la direction de M. Raymond et de l'évêque de Saint-Hyacinthe. Elizabeth se sentit très vite attirée vers la future fondatrice. Les âmes d'élite se pénètrent et se comprennent toujours rapidement. Devenue plus tard Sœur Élizabeth-derimmaculée-Conception, elle a maintes fois rappelé que certaine confidence de son amie au sujet de son désir d'enfant d'imiter le Sauveur Jésus en portant comme lui une croix de bois — un

FONDATION DE l'iXSTITUT DU PRÉCIEUX-SANG 89

trait de l'enfance d'Aurélie dont nous avons déjà parlé — l'avait profondément touchée. Autant pourtant l'âme d'Aurélie était ardente, autant celle d'Élizabeth se manifestait réservée et distante. Cela n'empêcha pas la sympathie la plus vive de s'établir entre elles. Que de fois d'ailleurs il arrive ainsi que les extrêmes s'attirent ! xAussi, quand Catherine-Aurélie s'ouvrit à son amie, la jeune anglaise convertie, de son projet de fonder une œuvre vouée à l'expiation et à la réparation par le culte au Précieux Sang, la pria-t-elle instamment de l'accepter com.me l'une de ses compagnes. Elle devait être la première assistante de Sœur Caouette à la fondation.

Sophie Raymond était la propre nièce de M. le grand-vicaire Raj'^mond, la fille de son frère, M. Rémi Raymond, député à la chambre haute du Canada, qui avait épousé une Cartier, parente du père de la Confédération canadienne, sir Georges-Etienne Cartier, longtemps premier ministre du pays. Ainsi honorablement apparentée, nécessairement mêlée au grand monde dès ses jeunes années, d'ailleurs très distinguée pour les belles qualités de son esprit autant que pour les charmes de sa beauté, Sophie Raymond étonna grandement les milieux mondains où elle fréquentait, à Québec comme à Saint-Hyacinthe, quand elle se fit, même avant la fondation, la compagne assidue et l'émule de Catherine- Aurélie dans les pratiques de piété et de modestie singulière que nous lui connaissons. Ce fut la première en date des conquêtes de la future fondatrice. De jeune fille du monde assez répandue qu'elle était, quoique réservée toujours et digne, elle devint, pour se rapprocher d'Aurélie, une sorte de religieuse avant l'heure. C'est que, à elle aussi, l'attraction de la croix lui avait parlé à l'âme. L'ardeur qu'elle apporta à suivre cet attrait n'eut d'égale que la ferveur de sa persévérante générosité. Au moment de la fondation, elle prit en religion le nom de Sœur Sophie-de-l'Incar-

nation et se vit confier la charge de secrétaire de la petite communauté.

Euphrasie Caouette, cousine germaine d'Aurélie, à peu près du même âge qu'elle, qui devait s'appeler Sœur Euphrasie-de- Saint-Joseph et devenir la supérieure-fondatrice tant aimée du monastère de Toronto, était native de Saint-Hugues. Ayant reçu son éducation chez les Sœurs de la Présentation, elle pensa d'abord à entrer dans cette communauté et passa même quelques mois au noviciat. Elle était institutrice à Saint-Aimé, dont M. Lecours était alors curé, quand ses relations avec sa cousine firent s'épanouir sa vocation à l'œuvre future du Précieux-Sang. Dans les premiers temps qui suivirent la fondation, elle fut occupée aux travaux de couture qui assuraient quelques bénéfices à la communauté naissante, puis elle succéda à Sœur Elizabeth dans les fonctions de maîtresse des novices et aussi d'assistante, avant de partir, en 1869, pour Toronto.

Le père spirituel qui dirigeait ces jeunes âmes éprise de l'amour du Précieux Sang, et désireuses de se consacrer à l'œuvre de l'expiation et de la réparation par la prière et le sacrifice, était depuis longtemps désigné par la Providence. C'était M. le grandvicaire Raymond, à qui Mgr LaRocque avait enfin communiqué sa décision au soir du 14 avril 1861. Les deux co-fondateurs ne demandaient plus qu'à bénir la naissance de l'œuvre. Catherine-Aurélie et ses trois compagnes étaient prêtes à renoncer au monde auquel elles tenaient si peu. Que manquait-il encore à l'œuvre pour qu'elle vît le jour .'' Rien, semble-t-il, ou si peu de chose, mais qui a bien son importance, nous voulons dire une maison ou un logement, ou encore, si l'on veut, pour nous servir d'une expression toujours affectionnée chez les Sœurs du Précieux-Sang, à en juger par leur correspondance et les notes que nous avons sous les yeux, il manquait à l'œuvre qui allait naître un " berceau ". L'oiseau fait son nid tout seul. Les institutions humaines, aussi bien que les pauvres

FONDATION DE l'iNSTITUT DU PRÉCIEUX-SANG 91

hommes, ont, d'ordinaire, besoin d'aide. Ainsi le veut la Providence pour nous amener sans doute aux œuvres méritoires de l'assistance mutuelle. La foi nous apprend qu'avec peu de choses on peut faire de grandes choses. C'est vrai. Mais il faut un commencement à tout. D'où allait venir à Catherine-Aurélie ce premier secours matériel ? De ses parents eux-mêmes, ou, pour parler net, de son propre père. Ce serait l'une des consolations de sa vie d'avoir vu naître son institut dans la maison même de son enfance et de sa jeunesse.

M. Caouette, en effet, qui avait déjà ajouté au modeste legs que sa femme en mourant avait fait pour la fondation, nous l'avons vu plus haut, constatant que, à cause du manque de ressources, il serait impossible à son Aurélie de loger son œuvre, offrit pour deux ans sa propre maison. Mgr LaRocque et M. Raymond y virent une manifestation évidente de la volonté de Dieu et ils acceptèrent l'offre. Le berceau était trouvé ! En aucune façon, le père et la mère d'Aurélie n'avaient jamais pensé à intervenir dans la grave affaire de la vocation de leur chère enfant. Ils avaient toujours laissé aux ministres de Dieu de régler là-dessus ce qui conviendrait. On peut même affirmer sans crainte de se tromper qu'ils avaient souffert des souffrances que tant d'hésitations et de tâtonnements avaient imposées depuis dix ans et plus à la pauvre Aurélie. Mais c'est leur honneur de n'avoir rien épargné, l'heure venue, selon leurs modestes ressources, pour seconder les décisions des hommes de Dieu. Bel exemple d'esprit de foi et de sens chrétien qu'on ne saurait trop louer et assez faire connaître. Si un verre d'eau froide suffit pour acquérir un trône dans la gloire du ciel, selon la promesse de l'Évangile, que n'a pas dû valoir, pour les siècles sans fin, à celui que Catherine-Aurélie appela toujours " son cher père blanc ", la donation de sa propre maison pour l'œuvre naissante du Précieux-Sang !

Cette maison, berceau modeste, qui serait bientôt trop petite, il fallait la meubler un peu, la fournir des choses indispensables à

92 MÈRE CATHERINE- ATIRÉLIE

une communauté d'orantes ou d'adoratrices. Mgr l'évêque, M. le grand-vicaire et quelques amis dévoués se mirent à l'œuvre avec un bel ensemble. L'évêque n'hésita pas à se faire mendiant auprès de ses vénérés collègues et des prêtres de sa connaissance. L'œuvre était trop recommandable pour qu'on ne répondît pas à son appel. La chronique rapporte qu'il se permettait d'ailleurs de quêter d'une manière aussi plaisante que suggestive. A un prêtre de Montréal, très connu pour son cuite de la forme romaine des ornements d'église, il écrivait, par exemple : " Veuillez donc me dire si votre zèle pour le romam ira jusqu'à me donner un ornement vert ou violet (pour la chapelle du monastère) ou bien si, voulant me faire entendre que vous vous lavez les mains de ma fondation, vous allez vous contenter de m'offrir un manuterge ? " Nous avons déjà raconté qu'il rabroua un peu le bon M. Lecours, qui venait spontanément mettre à sa disposition pour l'œuvre sa personne et ses biens, mais il avouait dans la suite qu'il l'avait fait à contrecœur et il n'avait pas tardé du reste à lui écrire une lettre aimable pour lui dire qu'il acceptait ses services avec reconnaissance. M. Raymond, on l'imagine aisément, faisait de même. Il avait à Québec une sœur, madame Morin, la femme du juge, dont il mit largement à contribution la charité personnelle et l'influence dans la bonne société. On a gardé fidèlement, dans l'institut, le souvenir des largesses dont quelques pieuses âmes de la cité de Champlain ont voulu entourer son berceau. Dans des cœurs bien faits, ce qui est dû par reconnaissance ne se prescrit pas. Et puis, dès la première heure aussi, il y eut M. Lecours ! Mais nous en reparlerons.

Cependant M. Caouette, le père d'Aurélie, faisait préparer sa modeste maison pour qu'elle fût en état de recevoir les nouvelles religieuses. Cette maison, faite de briques, si elle était petite pour une communauté, était d'autre part fort joliment située, à un demi-mille environ de l'église Notre-Dame, sur la rive gauche de

FONDATION DE l'iNSÏITUT DU PRÉCIEUX-SANG 93

l'Yamaska. Ce site poétique, riche en aperçus pittoresques, se prêtait superbement aux douces et pieuses exigences de la vie contemplative. On l'aménagea le mieux qu'on pût. La pièce la plus convenable fut choisie comme chapelle. En arrière, se trouvait une minuscule sacristie. Du côté opposé, on avait le parloir, puis le réfectoire et la cuisine. Les deux chambres du haut prirent le nom, somptueux pour elles, de dortoir. Mais tout cela était bien étroit. Pour l'amour de Notre-Seigneur on s'en contenta, comme de tant d'autres choses incommodes d'ailleurs. On devait passer là exactement deux ans, du 14 septembre 1861 au 14 septembre 1863.

Avant que d'y entrer par la pensée, et d'y assister à l'inoubliable cérémonie du 14 septembre 1861, il nous a paru particulièrement intéressant de nous demander quels étaient les sentiments de Catherine-Aurélie, à ce moment précis où le rêve de sa pieuse enfance et de son ardente jeunesse allait enfin se réaliser. Personne mieux qu'elle-même sans doute ne pouvait nous renseigner. Nous avons donc, une fois encore, cherché dans ses notes ou lettres à Mgr LaRocque, ou à M. Raymond, à nous instruire et à nous édifier. La tâche est en un sens aisée, car nous avons de gros cahiers pleins de ces confidences. Et pourtant, en un autre sens, elle est difficile, parce que le profane ne peut sans trembler un peu essayer de palper et de remuer ce mélange singulier et magnifique de récits très simples et de considérations très hautes, d'extases ou de ravissements déconcertants et d'explications naturelles et toutes naïves. Pour bien lire les lignes que nous allons citer, il convient de ne pas perdre de vue que Catherine-Aurélie, quand elle les écrivit, était encore dans le monde, s'ignorait franchement beaucoup elle-même, et, surtout, qu'elle parle des faveurs dont elle est évidemment gratifiée par obéissance.

Voici d'abord ce que son cœur aimant éprouve à l'égard de celui qui est pour elle le premier en dignité et le plus immédiat représentant de Dieu, Mgr LaRocque, alors que le prélat se montre

MERE CATHERINE-ATJRELIE

encore si hésitant, au dernier jour de décembre 1860. " Monseigneur et très vénéré Père, écrit-elle. Que bénie et heureuse soit pour vous la nouvelle année qui s'ouvre ! Puisse-t-elle s'écouler toute entière, pour vous, douce et pure comme le reflet d'un beau jour !... Puissent vos laborieux travaux, vos nombreux sacrifices, votre généreux dévouement pour les âmes devenir autant de perles précieuses qui formeront un jour votre couronne dans le ciel ! Oui, Père vénéré et respectueusement chéri de mon cœur. Dieu vous aime ! Il répandra sur votre personne sacrée ses plus larges bénédictions. Il les répandra aussi sur votre Église, sur votre cher troupeau, sur tous les actes de votre épiscopat. . . N'est-ce pas que vous boirez souvent son sang avec amour, que vous en imprégnerez votre chère âme et que vous vous efforcerez d'être le protecteur de son culte divin ? Cette conviction m© rend heureuse et me fait éprouver des transports d'une suavité inexprimable. . . Tous mes souhaits pour vous sont revêtus du sang de Jésus. Le vœu le plus ardent que je forme pour vous, c'est que vous viviez inondé du sang de Jésus ..."

Nous avons de Catherine-Aurélie une autre lettre, écrite vraisemblablement le 25 mars 1861, certainement avant la décision de Mgr LaRocque du 14 avril, que nous croyons devoir reproduire ici à peu près dans son texte intégral. Il y a là, littéralement, le reflet d'une âme, et d'une belle âme, le reflet d'une âme, ajouterons-nous, qui veut être soumise, mais qui ne craint pas de prier, de presser, de conjurer, de menacer même. Elle est longue, cette lettre, chargée, étonnante par endroits. Mais elle est évidemment sincère et confiante. Il y est encore question de l'une de ces mystérieuses communications avec Notre-Seigneur dont nous avons précédemment essayé de spécifier la nature et que, par prudence respectueuse, nous nous abstenons de juger. Mais on va voir quelle force et quelle hardiesse ces sortes de visions ou d'extases

FONDATION DE l'iNSTITUT DU PB^CIEUX-SANa 05

donnaient à cette jeune fille par ailleurs timide et volontairement obéissante jusqu'au scrupule.

" Cher ministre du Seigneur, écrit-elle donc à Mgr LaRocque. Pour l'amour de Jésus crucifié et pour remplir un devoir d'obéissance, je viens, la confusion dans l'âme, et vivement pénétrée du sentiment de mon indignité, de ma bassesse et de mon petit néant, vous redire les miséricordieuses bontés de notre Dieu d'amour envers la plus misérable et la plus ingrate de ses créatures. . . Dans la nuit du jeudi au vendredi, il me fut donné de voir mon divin Sauveur crucifié couvert de plaies et gisant dans son sang. Je vis surtout d'une manière distincte les pensées cuisantes dont s'entretenait son âme. J'ai compris que c'était pour moi qu'il endurait de si cruelles angoisses, de si effroyables souffrances. . . Ma douleur devint profonde comme la mer, le péché m'apparut dans toute sa malice. . . La voix du Bien- Aimé se fit entendre à mon âme : " Ouvrez-moi votre cœur, disait-elle, parce que partout on me rebute. . . Êtanchez ma soif brûlante, donnez-moi de l'amour, aimez-moi pour ceux qui insultent à mes douleurs, qui foulent aux pieds le sang que j'ai versé. . ." Toute hors de moimême, en voyant le Dieu fait homme comme écrasé sous le poids des opprobres, je jurai à Jésus que je voulais m'immoler avec lui, verser comme lui jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour lui gagner des âmes . . . Jésus répétait encore : " Je rejetterai ceux qui me rejettent, je me rirai de ceux qui méprisent le prix de mon sang . . . Mais ceux qui méditent ma passion et ma mort, qui s'en appliquent les mérites infinis et qui désirent partager mes angoisses, ceux-là sont mes bien-aimés, je les porte dans mon cœur, je les nourris de mon sang. . . Venez donc, Aurélie, vous désaltérer avec confiance à la source de vie . . . Mes plaies sont ouvertes pour vous recevoir. . ." J'approchai avec tremblement du Dieu trois fois saint, j'appliquai ma bouche brûlante sur son divin cœur, je bus à longs traits le sang vermeil et tout chaud . . . Mes

96 MÊRB CATHERINE-AURÉLIE

douleurs furent suspendues, mes craintes dissipées. . . Le ciel était dans mon cœur ou mon cœur était au ciel. . . Au sortir de cette vision, je me sentis dévorée d'un zèle brûlant ... La beauté d'une âme imprégnée du sang précieux excita dans mon cœur un vif désir de me dévouer énergiquem.ent au salut des âmes. C'est dans ces dispositions que, quelques heures après, je recevais la sainte communion . . . Une lumière subite éclaira en même temps mon entendement. Je vis d'une manière très distincte que j'étais appelée à travailler à la fondation d'une petite arche où viendrait s'abriter une troupe d'âmes d'élite. Je ne doutai pas des promesses de Jésus-Christ et, dans l'enthousiasme d'une reconnaissance sans égale, je répétais : " Je veux, je crois, j'espère !" — " Mais reprenait Jésus, il ne suffit pas de croire, de vouloir et d'attendre ; il faut se hâter de faire ma volonté, que je t'ai plus d'une fois manifestée." — " Seigneur, disais-je, voyez mon cœur ! Vous connaissez l'ardeur de mes désirs ! Vos ministres n'ont qu'à dire un mot et je suis à l'œuvre !" — " Eh ! bien, mets de côté le sentiment de crainte qui t'arrête. Tout en confessant ton indignité, sollicite vivement, de ma part, l'exécution de mes desseins sur toi et sur un grand nombre d'âmes. N'hésite plus à croire que je t'ai choisie pour être l'amante de mon sang, et que, par toi, il doit être connu, aimé et glorifié ! " Au moment où ces paroles sont prononcées, une figure resplendissante de lumière et de beauté m'apparaît . . . C'est un homme revêtu d'une immortelle jeunesse, qui, en me montrant ses mains, ses pieds et son côté percés, d'où s'échappaient des rayons lumineux et des torrents de sang, me dit d'une voix forte et douce ; " Je suis l'époux des vierges, la vraie voie, la vérité souveraine, la véritable vie. Suivez-moi et, à votre suite, marchera cette troupe de vierges que vous voyez !. . ." Je vis, en effet, par le regard de mon intelligence, un cortège de vierges plus blanches que le lis et plus vermeilles que la rose qui s'avançaient vers moi. Jésus les aspergeait de son sang en disant :

FONDATION DE l'iNBTITUT DO PEÉCIEDX-SANQ 97

" Soyez bénies, ô vierges, qui avez été jugées dignes de marcher à la suite de l'Agneau. . . de partager ses souffrances, ses humiliations, ses abandons. . . Dans le ciel vous partagerez ma félicité. Je ferai rejaillir sur vous la gloire que me procurera le salut des pécheurs, en retour des âmes que vous enfanterez à la vie de la grâce par vos jeûnes, vos macérations et vos larmes ... Le lis de votre virginité que vous imprégnerez de mon sang chaque jour sera d'une splendeur incomparable. . . Quiconque m'imitera et se revêtira de mon sang aura la Vie en lui ! " O promesse consolante ! Jésus a donné jusqu'à la dernière goutte de son sang pour les pécheurs ! Ce sang coule encore sur nos autels ! Recueillons-le précieusement et répandons-le sur les pécheurs. . . Au nom de Jésus crucifié, que j'ai vu, que j'aime, en qui je crois, que j'ai choisi pour mon unique époux, je viens (Monseigneur) vous conjurer de ne pas plus longtemps suspendre l'exécution de la volonté de Dieu. Ne tardez plus mon bonheur ! Ne laissez pas se perdre l'ornement de gloire que l'Église recevrait de la pauvreté, de l'humilité, de la pureté et de l'amour des vierges adoratrices du Précieux Sang, filles de Marie Immaculée, sinon vous aurez à rendre compte du temps perdu et le bon Pasteur vous redemandera l'âme de sa brebis que le sang aurait sauvée !. . . Adieu ! Que le sang vous éclaire, vous embrase d'amour et de zèle ! J'éprouve une paix profonde depuis que j'écris. Mon Dieu, qu'il est doux d'obéir ! Aussi je veux obéir toujours. J'en fais le vœu. A vous maintenant de peser toutes ces choses et à moi d'exécuter promptement tous vos ordres, que je regarderai toujours comme me venant de Jésus... Pendant mon séjour à Montréal, j'ai plus de mille fois rendu mes hommages au sang de Jésus dans le sein de Marie. Je dois à cette pratique des faveurs précieuses. Aussi avais-je formé le projet de regarder la fête de l'Annonciation (jour où elle écrit, vraisemblablement, bien que nous n'ayons pas de date) comme l'une des premières fêtes des vierges du Précieux

98 MÊBE CATHERINE-AUBÉLIE

Sang. C'est ma fête !. . . Vive Marie et le sang ! — L'indigne esclave du Précieux Sang, Aurélie."

Ces vœux ardents allaient enJBn être exaucés. Nous l'avons dit, la maison de M. Caouette était prête, trois compagnes étaient trouvées et, avant tout, Mgr l'évêque était décidé. La petite arche, entrevue par Aurélie dans ses extases, au moins par l'œil de son intelligence, n'avait plus qu'à recevoir ses colombes, comme dirait Mgr LaRocque si souvent. Les jours qui précédèrent celui du 14 septembre 1861, choisi pour l'inauguration de ce premier monastère, parce que l'Église fait, ce jour-là, la fête de l'exaltation de la sainte croix, se passèrent, pour les futures religieuses, à décorer la modeste chapelle où Notre-Seigneur allait résider. Comme à la veille des noces, on s'occupa aussi de la toilette des nouvelles épouses du Christ. Un costume provisoire fut adopté avec l'autorisation de l'évêque. Il consistait tout simplement en une robe noire avec une collerette de même couleur, un gros cordon de laine rouge servant de ceinture, un voile noir marqué à l'endroit du front d'une croix rouge et un collet de toile blanche. Le 14 septembre, par un de ces gais matins d'automne où, dans la nature qui va mourir aux approches de l'hiver, tout se teinte d'or et de pourpre et semble s'épanouir dans un dernier sourire, les quatre postulantes, qui disaient adieu au monde, se trouvèrent réunies, avec quelques parents et quelques amis, dans le petit oratoire de la maison Caouette. Mgr LaRocque, assisté de M. le grand-vicaire Raymond et des abbés Moreau et Lafrance, procéda à l'installation du nouvel institut et donna le saint habit aux premières Sœurs adoratrices du Précieux-Sang : Aurélie Caouette, Élizabeth Hamilton, Sophie Raymond et Euphrasie Caouette.

Ce fut une bien expressive et bien touchante cérémonie. Le Livre d'or la relate dans tous ses détails. Ce récit trouve ici naturellement sa place. Dès 6 h. 30 du matin. Monseigneur et ses assistants d'une part, et, d'autre part, Catherine-Aurélie et ses

FONDATION DE l'iNSTITUT DU PRÉCIBUX-SANQ 99

trois compagnes, étant tous réunis, avec un petit groupe d'intimes privilégiés, dans la maison Caouette, l'institut du Précieux-Sang fut donc ofEciellement inauguré. Le chancelier de Mgr LaRocquc, M. l'abbé Moreau — qui devait être son deuxième successeur sur le siège de Saint-Hyacinthe — lut l'induit du pape Pie IX qui permettait l'érection de l'oratoire avec, bien entendu, le privilège d'y célébrer la sainte messe. Mgr l'évêque bénit ensuite la nouvelle chapelle. Enfin, Monseigneur, revêtu de la chape, s'étant assis devant l'autel, les quatre postulantes vinrent s'agenouiller à ses pieds. C'était l'heure à jamais solennelle de la naissance de l'institut. A l'avance, Mgr LaRocque avait dressé un petit questionnaire, auquel, à l'avance pareillement, Catherine- Aurélie avait, pour elle-même et pour ses compagnes, rédigé les réponses à faire. Ces questions et ces réponses nous allons les rapporter telles qu'elles ont été faites ou prononcées le 14 septembre 1861. Pour les Sœurs du Précieux-Sang, elles sont évidemment bien vénérables. C'est comme leur grande charte ou leur pacte d'alliance avec Dieu. Pour tout le monde, elles sont bien édifiantes. Elles montrent si heureusement ce que c'est que l'oblation d'une âme pour l'œuvre expiatrice et rédemptrice.

" Ma fille, disait l'évêque à Catherine-Aurélie, que demandezvous ?" — " Monseigneur, répondait l'heureuse postulante, je demande d'être victime de l'adorable volonté de Jésus crucifié et crucifiant, de m'immoler pour le salut des âmes par la pénitence et l'expiation et de consumer mes jours pour la plus grande gloire du Précieux Sang et l'honneur de Marie Immaculée."

" C'est une voie nouvelle, ma fille, continuait l'évêque, que celle où vous voulez entrer, non pas à la vérité dans l'Église universelle mais dans cette portion de l'Église où Dieu vous a fait naître. Quel motif avez-vous donc de croire que le SeigneuT vous appelle à un genre de vie qui rencontrera sans doute beaucoup de censeurs ?" — " Il est vrai, Monseigneur, reprenait

100 MÈRE CATHERINE- AURÈLIK

Aurélie, que les sentiers par lesquels je veux marcher sont rudes et étranges. Mais, pressée par la voix du Seigneur et le puissant attrait de compatir à ses souffrances, j'ai voulu, dès mon enfance, me consacrer comme vierge à son service. Depuis longtemps déjà, j'ai cherché un genre de vie qui pût satisfaire pleinement les dispositions et les vœux de mon cœur, sans qu'aucun ait pu réaliser ce que j'ambitionnais. Aujourd'hui, cet attrait est plus énergique que jamais. Vu mes propres besoins, ceux de notre sainte mère l'Église et ceux de toutes les âmes, les aspirations de mon cœur tendent irrésistiblement au genre de vie que je demande à embrasser."

" Avez-vous pris les moyens, objectait l'évêque, de ne pas vous laisser égarer dans de vaines et dangereuses illusions ?" — " Monseigneur, protestait ardemment la postulante, le cerf altéré ne cherche pas avec plus d'activité les eaux de la fontaine que moi, pauvre esclave de Jésus, je n'ai cherché à connaître la vérité. J'ai tâché de suivre sans cesse la voie de l'obéissance. J'ai soumis toutes mes inclinations au jugement de mon directeur, à celui des autres guides spirituels à qui j'ai reçu l'ordre d'ouvrir ma conscience et aussi aux lumières et à l'autorité de ceux qui sont chargés de me diriger au nom de l'Église. Je me suis abandonnée aux flots du sang divin avec une amoureuse confiance ! Voilà ce qui me fait croire que je ne suis point dans une voie fausse."

" Mais, ma fille, ajoutait encore l'évêque, n'êtes-vous pas épouvantée à la vue du lourd fardeau dont vous prétendez charger vos épaules ? Comment, avec votre iaiblesse et votre insuffisance, pourrez-vous bien suivre la vocation à laquelle vous aspirez ? " — " M'appuyant uniquement sur la miséricordieuse bonté, répondait humblement la modeste Aurélie, je courbe mes épaules sous le fardeau qu'il m'impose. J'embrasse avec joie, confiance et courage les mille sacrifices et immolations que nécessite l'état de perfection que je veux suivre. Considérant mon indignité, mon extrême

FONDATION DE l'iNSTITUT DU PRÉCIEUX-SANG 101

bassesse et mon peu de fermeté, j'attends tout de Jésus pour qui je quitte tout et j'espère qu'il m'accordera la grâce de correspondre à la sainte vocation à laquelle il semble me destiner."

" Et vous, mes filles, dit ensuite Mgr l'évêque aux trois compagnes d'Aurélie, que demandez-vous ? " — " Monseigneur, répondirent-elles, en se servant des paroles qu'avait écrites encore Aurélie, nous demandons de nous joindre, malgré notre indignité, à celle qui vient de faire entendre l'expression de ses sentiments. Nous voulons consacrer notre vie au culte du Précieux Sang et de Marie Immaculée. Nous voulons expier nos fautes et nous faire victimes pour le salut des âmes. Nous désirons monter au calvaire et nous associer aux souffrances de Jésus mort pour nous, ayant toute confiance que, puisqu'il nous a appelées, il nous soutiendra, et que notre bonne mère Marie prendra soin de nous comme de filles qui veulent lui être spécialem.ent dévouées."

L'entrée dans la vie religieuse, c'est une double donation, la donation d'une âme à Dieu et aussi la donation de Dieu lui-même à l'âme qui s'offre à lui. A lire ces expressions si pleines d'humilité confiante et d'évidente sincérité que la fondatrice du Précieux- Sang avait elle-même rédigées, on éprouve parfaitement, nous semble-t-il, que la donation qu'elle faisait de sa personne et de sa vie était moins un sacrifice qu'une joie. Il y avait si longtemps qu'elle désirait d'un grand désir, suivant l'expression desiderio desideravi de nos saintes lettres, de se donner à la vie contemplative, et ses compagnes avec elle et comme elle, que ce jour et cette heure de leur première oblation leur étaient surtout un jour et une heure de bonheur et d'indicible allégresse. Au reste, pour toute âme fervente, il n'en saurait être autrement. Quand on aime vraiment, on fait tout avec joie.

Avant d'entonner l'hymne à l'Esprit-Saint, de bénir les pauvres habits que porteraient ses filles et de commencer la messe au cours de laquelle il les leur remettrait, Mgr LaRocque voulut leur

ouvrir son cœur de père et leur parler affectueusement. Après soixante ans écoulés, et en considérant ce qu'est devenu aujourd'hui l'institut qui naissait alors si modestement, on ne saurait lire ce discours du premier fondateur de l'œuvre sans une vive émotion. Ah ! que les voies de Dieu sont prodigieuses toujours !

" Puisque telles sont vos dispositions, mes chères filles, disait donc le bon et digne évêque, j'acquiesce à votre demande avec la confiance que Jésus et son Immaculée Mère daignent l'avoir pour agréable. Mais, tout en vous encourageant à suivre la voie où vous demandez d'entrer, parce que j'estime que vos désirs sont assez ardents et que votre attente a été assez longue pour que le Seigneur en soit touché, je n'en vois pas moins le besoin de me rassurer et de me fortifier moi-même en me rappelant la parole des saints livres : Dieu choisit ce qui est faible parmi le monde pour confondre ce qui est fort — Infirma mundi elegit Deus ut fortia quoque confundat. De mon côté, je suis dépourvu de richesses et dénué de ces puissantes ressources qu'un évêque peut trouver dans une opulente cité, et vous, mes chères filles, faibles et timides vierges, vous n'êtes que de bien fragiles instruments pour opérer une œuvre dont la gravité serait propre à déconcerter les simples forces humaines. Toutefois, Dieu, qui se plaît à confondre la force par la faiblesse, se plaît aussi à faire trouver, aux vierges qui se donnent à lui, des ressources dans le dénûment même auquel elles se condamnent et de la puissance dans leur petitesse et leur humilité."

Mgr LaRocque rappela alors la parabole si connue du grain de sénevé et il en fit l'application à l'œuvre qui commençait. Il montra que, comme le christianisme lui-même, établi par douze pauvres pêcheurs, l'institut naissant, s'il s'appuyait sur Dieu seul, croîtrait sûrement pour l'honneur de l'Église et le bien des âmes. " Si votre œuvre, disait-il, est, comme je l'espère, selon le bon plaisir de Dieu, même en se servant d'aussi frêles instruments que vous il saura la faire réussir. Quand il voulut terrasser

FONDATION DE l'iNSTITUT DU PRÉCIETJX-SANG 103

le paganisme et régénérer le monde, qu'opposa-t-il à leur corruption et à leurs désordres ? La simplicité de l'Évangile et la folie de la croix ! Or, le paganisme vaincu et la croix exaltée par tout l'univers ont prouvé que la folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes. La doctrine de la croix est devenue le sel du monde et l'a guéri de sa corruption. Lumière des hommes, elle a dissipé les ténèbres où ils étaient plongés."

Enfin, s'adressant directement aux postulantes et leur affirmant que la sainte folie de la croix se retrouve avec sa puissance et sa merveilleuse sagesse pour chaque âme qui se donne sincèrement à la vie religieuse, Mgr l'évêque leur dit encore : " Vous allea désormais, mes chères filles, mettre vos délices dans la prière, dans la méditation et dans la pénitence. La vertu des anges va être votre passion. Jeux, dissipation, luxe, vanité, vous allez estimer tout cela comme de la boue et de la fange. C'est bien là la folie de la croix ! Mais, par cette sainte folie, quelle sagesse vous pouvez inspirer à bien des âmes ! Quelle salutaire influence vous pouvez exercer sur la société en infiltrant dans les cœurs les vertus dont vous serez vous-mêmes animées ! La piété engendre la piété et les cœurs qui sont à Dieu attirent à Dieu d'autres cœurs. . . Comme des fleurs plantées dans le jardin de l'époux céleste, vous répandrez autour de vous ce parfum que l'Écriture appelle la bonne odeur de Jésus-Christ. . . Vous exercerez un ministère tout intérieur, le ministère de l'amour. . . Vous remplirez un apostolat, celui de la prière et du sacrifice . . . Cachées aux yeux du monde, vous ferez descendre sur lui, pour le purifier et le sanctifier, les mérites du sang de Jésus-Christ. . . Courage donc !... En aimant, en priant, en souffrant, vous remplirez une belle, utile et bien sublime fonction . . . Courage ! . . . Comptez sur le centuple promis dès cette vie aux âmes qui se donnent complètement à Dieu en attendant la gloire et les délices du ciel I **

MEEE CATHERINE-AURELIB

Ému par sa propre parole et par les grandes choses qui s'accomplissaient par son ministère, le pieux prélat entonna ensuite le Veni Creator, bénit les saints habits, qu'il devait bientôt remettre aux heureuses postulantes, et la messe, source sans cesse renouvelée du Précieux Sang, dite par lui-même, commença.

Quels moments, dans l'histoire et pour la vie de l'institut du Précieux-Sang, que ceux que nous venons de raconter ! Quelle scène, pour les yeux des adoratrices d'alors et d'aujourd'hui, que celle qui se déroula ainsi, dans la modeste maison du forgeron Caouette, le 14 septembre 1861 ! Trente ans plus tard, l'une des filles de Mère Caouette, qui avait reçu du ciel le don de s'exprimer dans la langue des dieux, évoquait cette scène et ces heureux moments. Nous ne résistons pas au plaisir de citer ici quelquesuns de ses beaux vers :

Mère, t'en souvient-il ? C'était un jour d'automne Où l'Église exaltait la croix du Rédempteur ; Les anges descendaient, et ta sainte patronne, Catherine, était là pour te nommer sa sœur. . .

Trois vierges t'entouraient et te disaient " ma mère ",

Elles avaient compris ton siiio d'amour. . .

Un pontife sacré vous montrait le calvaire

Et vous disait : " Enfants, voilà votre séjour ! "

Et la croix de Jésus rayonnait, triomphante !

Ses grands bras ombrageaient quatre beaux lis en fleurs,

En épanchant sur eux une onde bienfaisante. . .

Ces flots étaient du sang ! Ces lis étaient des cœurs !

L'institut du Précieux-Sang était donc inauguré, la première prise d'habit était faite. Mais la prise d'habit définitive et la première profession, celle de la fondatrice, n'auraient lieu que deux ans plus tard. En attendant, il fallait tout de même un règlement et un organisme disciplinaire à la nouvelle communauté. En d'autres termes, il lui fallait une autorité reconnue et un ordre de vie déterminé. L'élection d'une supérieure ne fut pas longue à faire et il n'y eut pas besoin de scrutin secret. " Quand elles se virent seules, dit le Livre d'or, dans le petit cénacle que l'encens

FONDATION DE L'iNSTITUT DD PRÉCIEUX-SANG 105

embaumait encore, les quatre fondatrices s'étreignirent mutuellement dans un tendre baiser, puis, les trois compagnes de Sœur Catherine-Aurélie, agenouillées à ses pieds et la remerciant de leur bonheur, la nommèrent d'une commune voix leur " petite mère " et lui promirent, non sans verser des larmes d'émotion, la fidélité, la constance et la générosité." Le dimanche suivant, Mgr l'évêque de Saint-Hyacinthe confirmait de son autorité épiscopale et complétait cette élection spontanée en nommant officiellement Sœur Catherine-Aurélie supérieure. Sœur Élizabeth assistante et Sœur Sophie secrétaire. Quant au règlement de vie, Mgr l'évêque, qui l'avait lui-même fixé, le remit aux nouvelles religieuses immédiatement après la cérémonie du 14 septembre. En voici les grandes lignes. Lever à 5 h., oraison d'une heure, messe à 6 h. 30, déjeuner à 7 h., travail, petites-heures à 8 h. 30, travail, examen à 11 h. 45, dîner à midi, avec lecture, récréation jusqu'à 1 h. 30, vêpres puis travail, à 3 h. exercice en l'honneur de la passion et matines et laudes, à 6 h. 30 chapelet, lecture spirituelle, chapelet du Précieux-Sang (le jeudi) ou de Notre-Dame des Sept Douleurs (le vendredi), à 8 h. prière, oraison d'une heure, coucher. . .

La chronique nous apprend que lorsqu'elles prirent connaissance de ce règlement, aussitôt que leurs parents et amis se furent retirés à l'issue de la cérém.onie du 14, ces assoiffées de souffrances réparatrices en furent médiocrement satisfaites. Elles le dirent naïvement à Monseigneur, lui exprimant le désir d'avoir quelque chose de plus ! " Comment, protestaient-elles pieusement, pas un seul petit jeûne ? " — " Peut-être, mes chères filles, repartit Monseigneur, jeûnerez-vous plus souvent que vous n'en aurez la dévotion. . . Laissons à Dieu de régler cette question lui-même." Comme pour lui donner immédiatement raison, quand le moment vint de déjeuner, " puisque Monseigneur et le règlement le voulaient ", vers les 11 heures de ce matin du 14 septembre, elles

106 MÈRE CATHEBINE-ATJRÉLIB

constatèrent qu'elles n'avaient que de l'eau chaude sur le poêle. On avait oublié de se munir de provisions ! " Nous en fûmes extrêmement peinées, écrira plus tard Sœur Euphrasie (Mère Euphrasie-de-Saint- Joseph), à raison de la présence de deux Sœurs Grises qui avaient passé une partie de la nuit à nous aider à préparer l'autel et tout ce qu'il fallait pour la cérémonie." Sœur Catherine-x\uréiie ayant fait part de son embarras à son père M. Caouette, l'excellent homme y pourvut de grand cœur. Mais il ne put lui-même leur fournir comme pièce de résistance qu'un morceau de lard froid. Cela restait bien dans la note de mortification voulue.

Les premières bases de l'œuvre du Précieux-Sang se trouvaient ainsi au moins provisoirement assises. Mgr LaRocque, s'il avait longtemps hésité, pouvait maintenant se tenir pour assuré, puisqu'il était bien convaincu qu'elle était voulue de Dieu, que l'institution prospérerait. Il fut encouragé dans cette consolante pensée par la belle et si expressive lettre que lui écrivit, à quelques semaines de là, exactement le 22 octobre, le vénéré Mgr Bourget, à qui il avait rendu compte de tout ce qui s'était passé, à la maison Caouette devenue monastère, le 14 septembre. " Votre lettre du 18 courant, très cher Seigneur, lui écrivait Mgr de Montréal, qui me donne le détail de la touchante cérémonie du 14 septembre dernier, remplit mon cœur d'émotions bien vives et me confirme dans la pensée que c'est vraiment Dieu qui est l'auteur de l'œuvre du Précieux-Sang. . . Je me réjouis du fond de mon cœur, en voyant ces nouvelles colombes se plonger dans le sang adorable du Sauveur afin de se faire victimes d'expiation pour les péchés du monde dans ces temps mauvais. . . Il faut bien augurer de cette œuvre naissante, puisque déjà elle a rencontré tant de contradictions. Les sombres rumeurs qui peuvent circuler contre le sort futur de la nouvelle communauté ne signifient rien. . . Les personnes qui les font courir dans le monde ne connaissent pas ce

FONDATION DE l'inSTITUT DU PRÉCIEUX-SANG 107

qui a été fait pour s'assurer si cette œuvre d'expiation était bien voulue de Dieu, ou, si elles savent quelque chose, elles n'ont pas mission ou autorité pour en juger sainement. Pour ma part, je crois que la divine Providence vous a préparé de longue main, ainsi que M. Raymond, pour faire planer bien haut les âmes contemplatives de ce nouvel institut. Il est temps, ce me semble, que notre jeune pays qui, jusqu'ici, n'a eu à l'œuvre que des Marthes, ait aussi ses Madeleines dans le désert de la sainte Beaume ! Le jour où des âmes généreuses (qui sont des nôtres) commencent à s'élever dans les sublimes régions de la contemplation doit nous paraître à tous un jour heureux. Nous devons le saluer avec bonheur. Pour moi, je n'ai point d'expressions qui me satisfassent pour dire ce que mon cœur ressent quand je songe que Notre-Seigneur se donne ici comme ailleurs de chastes épouses qui n'auront d'autre chose à penser et à faire que de souffrir en l'aimant. Votre Saint-Hyacinthe est le lieu privilégié que le Seigneur a choisi pour être le berceau de la vie cachée qu'il veut mener chez nous dans ses humbles servantes. Je m'en réjouis de tout mon cœur et je ne cesserai de former des vœux pour qu'il achève ce qu'il a commencé avec tant de bonté. Je serai trop heureux de pouvoir contribuer en quelque manière au développement d'une œuvre si sainte. En attendant, je réclame avec instance l'avantage de participer aux ferventes prières et aux gros sacrifices qui vont se faire dans ce nouveau port du salut."

L'on comprend aisément quel réconfort cette lettre du grand évêque, à qui Montréal et la vie religieuse canadienne doivent devant l'histoire tant de gratitude, dut apporter à Mgr LaRocque, au pieux M. Raymond, à Sœur Catherine-Aurélie et à ses trois compagnes. Dieu leur eût -il envoyé un ange, comme à Tobie, pour les guider ou pour les assurer qu'ils et qu'elles étaient dans la bonne voie, que les uns et les autres, nous semble-t-il, n'en auraient pas été plus persuadés, plus convaincus et plus certains. Mgr Bourget,

MERE CATHERIN E-ATJRELIE

Tadmirable homme de Dieu qui administrait Montréal depuis vingt ans et à qui le diocèse de Saint-Hyacinthe devait la vie, l'évêque à l'œil pénétrant qui avait fait venir de France ou fait jaillir du sol fécond de notre terroir canadien tant et de si utiles communautés, Mgr Bourget se réjouissait de voir ces nouvelles colombes se plonger dans le sang adorable ! Il estimait qu'il fallait bien augurer d'un institut qui naissait au milieu des contradictions ! Aux nombreuses Marthes que nous avions déjà, il proclamait que c'était le temps de joindre des Madeleines ! — Il disait des Madeleines et non pas des Maries à dessein sans doute, pour bien marquer le caractère d'expiatrices qu'il voyait chez les Sœurs de l'institut naissant. — Il félicitait Saint-Hyacinthe d'avoir été choisi pour être le berceau de cette autre vie cachée que Jésus vivrait dans ses modestes servantes ! Que pouvait-on, en vérité, chez les nouvelles religieuses et chez leurs vénérables et respectés amis, Mgr LaRocque et M. Raymond, désirer ou souhaiter de plus réconfortant et de plus consolant ?

Dans l'âme ardente de Sœur Catherine-Aurélie en particulier, les sentiments de la plus profonde reconnaissance s'alliaient à ceux de sa foi et de son culte envers le Sang Précieux de Jésus. A la fin de cette année 1861, où elle avait vu enfin ces pieux projets aboutir et le rêve de son enfance et de sa jeunesse se réaliser, elle écrivait à Mgr LaRocque, qui s'était montré si bon père, et avait été, avec M. Raymond, l'instrument dont Dieu s'était servi pour l'amener à ses fins, une nouvelle lettre, que nous ne saurions ne pas reproduire dans son texte, tant elle exprime justement ce que l'on est en droit de conclure des événements que nous avons racontés dans ce chapitre.

" Monseigneur et bien cher Père, disait-elle, le 31 décembre 1861, dans cette lettre datée du Couvent du Précieux- Sang. Que les mille bénédictions de l'amoureux époux des âmes tombent sur la vôtre et l'enrichissent de ses plus précieux trésors ! Soyez mille

rONDATRICE DE l'iNSTITUT DU PRÉCIEUX-SANG 109

et mille fois béni par l'effusion du sang du bien-aimé Jésus de la crèche ! Soyez béni encore par Marie la vierge-mère ! Qu'elle vous inonde de ses flots de pureté ! Bénie aussi soit l'œuvre sainte que vous avez entreprise pour sa gloire ! Après avoir pressé Jésus par une ardente supplication de vous submerger dans l'océan de l'amour, laissez vos petites enfants vous redire le trop plein de leur bonheur. Vous avez comblé votre intérêt pour nous en réalisant notre plus cher désir. Vous nous avez donné tout à la fois le calvaire et le cénacle. Le céleste amant se fait notre perpétuel gardien. O que de félicité dans notre humble solitude ! . . . Et c'est à vous, ô notre bienfaiteur par excellence, que cette faveur est due ! Si votre bonheur n'égalait pas le nôtre, nous n'hésiterions pas à l'acheter par mille sacrifices. Nous croyons cependant avoir trouvé le secret de l'augmenter. N'est-ce pas, bon Père, que, plus nous aimerons Jésus, plus nous serons humbles et pures, et plus aussi votre cœur sera saintement réjoui ? Daignez donc agréer, avec nos sentiments et nos vœux, l'assurance de notre aveugle soumission et du désir que nous avons de correspondre entièrement à vos soins si paternels et aux vues de Dieu sur nous . . , "

" L'homme n'est grand qu'à genoux, a dit Louis Veuillot. Là, ses chaînes tombent et il lui pousse des ailes. Le pharisien priait debout ; le publicain, prosterné, se préparait à prendre son vol." En lisant les notes ardentes, mais si humbles, par lesquelles la fondatrice du Précieux-Sang, dès le début de son œuvre, communiquait ses sentiments aux représentants de Dieu qui en avaient protégé la naissance, on se prend à évoquer le souvenir de cette belle et forte leçon de l'Êv^angile que le grand publiciste chrétien mettait d'un mot heureux en si pleine valeur. Oui, vraiment, comme le publicain, les adoratrices de Saint-Hyacinthe se tenaient à genoux et prosternées, et c'est pour cela qu'il leur poussait des ailes et qu'elles se préparaient à prendre leur vol. Elles savaient qu'elles ne pouvaient rien par elles-mêmes, et c'est pourquoi la

110 MÈRE CATHERINE- AUKÉLIE

force de Dieu serait avec elles. Elles étaient grandes déjà, sans s'en douter certainement, parce qu'elles étaient et parce qu'elles restaient à genoux ! Et c'est pourcela que les effusions du Précieux Sang allaient magnifiquement féconder l'institut qui naissait par elles.

Page 1