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CHAPITRE VI

De la profession de la fondatrice à l'entrée dans le monastère actuel

Sommaire. — Lettre de Mgr LaRocque à Mgr Bourget. — Progrès de l'œuvre de Mère Catherine-Aurélie. — M. le curé Lecours et madame Biais. — On creuse les fondations du nouveau monastère. — Les constructions durent quatre ans. — L'état d'âme et la marche en avant dans les voies de la perfection de la fondatrice peints par ses lettres et celles de son directeur. — Mgr l'évêque de Saint-Hyacinthe (Mgr Lallocque) associe ses filles du Précieux- Sang à ses sollicitudes pastorales. — lîn bill de la législature reconnaît l'existence légale à l'institut. — Mgr l'évêque (Mgr Joseph) demande pour lui au Saint-Père Pie IX la bénédiction apostolique et autres faveurs spirituelles. — Maladie de Mgr LaRocque. — Bénédiction du pape, faveur des Quarante-Heures et de l'exposition mensuelle du saint Sacrement (23 décembre 1864). — Remerciements de la supérieure et réponse de Monseigneur.— L'action de M. l'abbé Raymond pour le bien spirituel de l'institut. — Lettre de Mère Catherine-Aurélie à " une amie crucifiée ". — Sa nièce, la " petite Marie ", est prise au monastère. — Les soucis matériels. — Démission de Mgr Joseph LaRocque comme évêque de Saint-Hyacinthe. — Mandement du 15 avril 1866 (de Mgr Joseph) confirmant l'existence canonique de l'institut. — Lettre pastorale du 3 mai 1866. — Remerciements de Mère Catherine-Aurélie à l'évêque démissionnaire. — Mgr Charles LaRocque.^ Ce qu'il dit de l'institut dans son mandement d'entrée. — Lettre de la fondatrice à une amie " aimée de Jésus ". — Lettre du 31 décembre 1866 à Mgr Joseph. — M. l'abbé Raymond écrit de Boucherville à la fondatrice. — L'entrée au nouveau monastère, présidée par Mgr Joseph (26 juin 1867).— Le blanc monastère devient la maison blanche.

ÉvÊQUE-FONDATEUR du Précicux-SaDg de Saint-Hyacinthe, Mgr LaRocque, n'oubliait pas ce qu'il devait à son ancien supérieur et vénéré collègue dans l'épiscopat, Mgr Bourget, qui avait bien voulu, en particulier, venir préparer ses filles de prédilection aux grandes cérémonies du 14 septembre 1863 et présider lui-même cette première vêture et cette première profession.

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A la veille du jour de l'an de 1864, exactement le 29 décembre, il lui écrivait : " J'ai un bonheur tout particulier, cette fois. Monseigneur, à vous écrire une lettre du jour de l'an. L'année dernière, votre santé laissait à désirer. Aujourd'hui, bénie en soit mille fois la divine bonté, l'espérance et la joie peuvent se donner carrière. Agréez donc mes vives félicitations. Votre exil se prolonge sur la terre, mais c'est une joie pour l'Église et cela vous fournira l'occasion d'ajouter de nouveaux fleurons à la couronne à laquelle vous aspirez . . . Parmi vos bienfaits de l'année qui s'achève, pourrais-je ne pas mentionner celui dont vous nous avez gratifiés en venant introduire mes chères filles du Précieux-Sang dans leur nouveau petit monastère et en concourant ainsi puissamment à me confirmer dans l'espoir, qu'il m'est si doux de nourrir, que cette petite oeuvre grandira et fera bénir le Seigneur. . . "

L'œuvre, en effet, devait grandir, et le zélé prélat en était reconnaissant à tous ceux qui l'y aidaient. Le bon M. Lecours, tout le premier, était de ceux-là. L'année précédente, les Sœurs Lrsulines de Québec, par l'entremise sans doute de madame Morin, la sœur de M. Raymond, avait consenti un prêt important de cinq cents louis pour permettre à l'œuvre du Précieux-Sang de s'installer. Mgr LaRocque s'en était ainsi expliqué dans une lettre à M. Cazeau, vicaire général de Québec : " A la prière de M. Raymond, vous avez eu l'obligeance, cher monsieur le grand- vicaire, de vous intéresser auprès de vos vénérables Ursulines afin de m'obtenir d'elles un prêt de cinq cents louis pour que je puisse commencer à établir les Sœurs du Précieux-Sang sur un pied convenable. Grâce à cet emprunt, j'ai acheté une grande maison, avec vingt arpents de terre, dans un des plus beaux sites de Saint-Hyacinthe. A la mort du père de la supérieure, le reste de la terre, environ quarante-deux arpents, me reviendra pour la même fin. . . Je suis l'acheteur, mais c'est M. Lecours, curé de Notre-Dame de Saint- Hyacinthe, qui se charge du paiement. Sans que je lui aie rien

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demandé, il s'est senti pris du zèle le plus généreux pour l'œuvre . . . Comme il faut plusieurs centaines de louis pour adapter cette maison aux exigences d'une communauté, il a dû, ne voulant pas retirer de leur placement les fonds qu'il destine aux nouvelles religieuses, recourir à un emprunt. . ." Le même jour (13 février 1863) Mgr LaRocque écrivait à la Mère Saint-Gabriel, supérieure des Ursulines : " J'ai appris, ma révérende Mère, avec une vive reconnaissance, que vous vouliez bien faire un prêt de cinq cents louis pour favoriser la nouvelle institution du Précieux-Sang, à laquelle je travaille avec la plus grande conviction que cette œuvre est dans les vues de Dieu ... La bonté que vous témoignez aux nouvelles Sœurs vous donne un titre à la plus affectueuse reconnaissance de leur part . . . Quant à moi, elle me fait bénir la Providence qui veut bien ménager à mes efforts de si bienveillantes sympathies. . . J'espère, aujourd'hui plus que jamais, voir l'œuvre couronnée de succès. Votre vénérée maison, par ses encourageantes paroles et par ses actes, n'aura pas peu contribué à ce succès. . . " Quand les Sœurs furent installées, le Livre d'or raconte que Mgr LaRocque, en finissant la visite des diverses pièces du logis, dit à celle que nous appellerons désormais Mère Catherine-Aurélie : " Si cette maison est remplie quand je mourrai, ma chère Mère, je chanterai avec joie mon nunc dimittis." Son pieux désir devait se trouver satisfait bien plus tôt qu'il ne pensait et longtemps avant qu'il ne chantât le cantique de Siméon ! Dès les années 1864 et 1865, il ne cessa pas de bénir de nouvelles aspirantes ! Les " colombes ", comme il aimait à les nommer tendrement, arrivèrent même si nombreuses au "blanc colombier" que, deux ans plus tard, on ne savait plus comment faire pour les loger toutes ! La fondatrice s'inquiétait à bon droit, et, se tournant vers l'économe modèle que la Providence lui avait donné, elle demandait à M. Lecours : " Où logerons-nous les nouvelles postulantes ? "

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Il ne fallait pas songer à augmenter les dettes. Mgr LaRocque, toujours craintif sous ce rapport, ne l'aurait pas permis. Et d'ailleurs, la plus élémentaire prudence, M. Lecours le savait bien aussi, s'y opposait certainement. Le nouveau Joseph ne désespérait pas cependant. Il était d'une rare ténacité. Il continuait à imaginer et à méditer de nouveaux projets de dévouement. Il ne devait pas être déçu. La Mère fondatrice et le prudent Mgr LaRocque allaient bientôt se réjouir avec lui. Comme toujours, la Providence veillait. Le 14 septembre 1864, juste un an après l'entrée au nouveau monastère, lisons-nous au Livre d'or, madame Mélanie de la Grave, veuve de Godefroy Biais, bourgeois de Saint-Pierre-de Montmagny, assistait, à Saint-Hyacinthe, à une cérémonie religieuse, dans le petite chapelle du Précieux-Sang. Cette vie austère, à laquelle se vouaient de jeunes personnes habituées pour la plupart dans leurs familles à jouir de toutes les aises, la toucha profondément. Elle voulut s'associer autant que possible au mérite de leurs œuvres en sacrifiant ce qui lui restait de ses biens pour la gloire du Précieux Sang. Elle avait déjà beaucoup donné à d'autres œuvres. Elle pouvait disposer encore d'une somme de quatre mille piastres. Elle les versa dans la bourse de M. Lecours. C'était en 1865. L'une des clauses de l'acte, passé par devant notaire, stipulait que la donatrice viendrait finir ses jours au monastère. On l'eût certes accueillie avec une grande joie. Dieu ne le permit pas. Retournée parmi les siens, la généreuse dame tomba malade et fut obligée de prendre le lit pour plusieurs mois. Le 9 octobre 1866, elle décédait pieusement. M. Lecours alla représenter la communauté à ses funérailles et rapporta. . . son cœur, que la regrettée bienfaitrice léguait aux Sœurs, par disposition testamentaire, pour qu'il fût inhumé sous le marchepied de l'autel de leur monastère. " La grande consolation de madame Biais, pendant sa longue maladie, dit M. Lecours à Mère Catherine- Aurélie, c'était d'apprendre, par vos lettres, que les murs du

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monastère montaient rapidement et que, à mesure qu'ils s'élevaient, votre prière, à vos sœurs et à vous, prenait des ailes plus rapides aussi pour voler vers Dieu et lui recommander son âme."

L'on s'était empressé, en effet, de profiter de ce don de madame Biais. Le 9 avril 1866, le terrain du futur monastère avait été béni par M. le grand-vicaire Raymond. Le même jour, on avait commencé à creuser pour les fondations. De telle sorte que, au moment de la mort de la bienfaitrice, en octobre 1866, la première aile de l'édifice était construite. " Mais, remarque mélancoliquement la chronique des annales, les quatre mille piastres de madame Biais étaient épuisées et de même toutes les autres provisions et économies du bon M. Lecours." Il fallut donc attendre, solliciter de nouvelles libéralités. Car le besoin se faisait de plus en plus pressant d'occuper cette première aile, dont l'intérieur devait auparavant être mis à point. Le dévouement extraordinairement actif et inlassable de M. Lecours y pourvut encore. L'évêché de Saint- Hyacinthe, M. le juge Morin, d'autres amis et protecteurs furent par lui convaincus. Les dons augmentèrent. Certains legs testamentaires, les dots de quelques Sœurs dont les familles étaient plus à l'aise, des emprunts faits sur les dots à venir de quelques postulantes ajoutèrent aux sommes déjà en caisse. Le résultat fut consolant et effectif. Le 26 juin 1867, les Sœurs du Précieux-Sang prenaient possession de cette première partie de leur monastère.

Pendant ces quatre années de vie au blanc monastère, qui allait par la suite s'appeler la maison blanche, si le nombre des " colombes " s'était périodiquement accru, l'esprit du cher " colombier " de Mgr LaRocque n'avait pas varié. On ne saurait mieux le constater qu'en lisant, dans les notes et les lettres de la fondatrice, quelques-unes de ses manifestations les plus directes. " C'est le sang de l'Agneau, écrit-elle le 30 janvier 1864, qui est la force du christianisme . . . C'est dans le sang eucharistique, source de lumière et de vie, que les vierges puisent cette féconde ardeur de la piété

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qui les pacifie encore et les vivifie. . . C'est là, quand elles sont appuyées sur la blanche hostie, que, pour elles, l'union des cieux commence. . . L'Eucharistie est la fontaine éternelle d'allégresse pour ceux qui la cherchent. . . La religieuse abîmée en elle (dans l'Eucharistie) y fleurira comme le lis dans la blancheur de l'innocence et elle produira des fruits de toutes les vertus . . . Jésus veut que son épouse soit un jardin clos et fermé, pour que nul de ses bons désirs n'en sorte, pour qu'aucune pensée profane n'y entre. . . Il lui offre pour cellule son cœur brûlant d'amour. . . Bienheureuse l'âme qui se sent pressée du désir de vivre de cette vie divine ! . . . Bienheureuse la religieuse qui est tourmentée de cette soif de la plus grande gloire de Dieu qui élève au-dessus de la nature !.. L'âme qui se traîne n'aime pas . . . Baisons avec tendresse la main qui nous tient sous le pressoir de la tribalation, quelle qu'elle soit. C'est la grande richesse de l'âme de beaucoup souffrir avec amour." — " Depuis de longs jours, mande-t-elle une autre fois à Mgr LaRocque (avril 1864), Jésus semble se cacher et laisser sa misérable servante aux obscurités de son esprit. . . Quand je songe à l'abondance de grâces qui pleuvent sur moi ... et quand je vois mon âme comme une terre inculte et aride si peu préparée à recevoir cette rosée céleste, oh ! comme cette idée m'afflige ! . . . A tout cela se joint le fardeau de la supériorité que je sais me convenir si peu. Je commence à croire que Dieu me laisse cette charge parce qu'elle m'est une source d'humiliations et peut me devenir, si je sais en profiter, une source de mérites ... Je passe sous silence les charmes et les délicatesses que me font éprouver ces vierges liées par une inexplicable tendresse à ma chétive personne et qui voudraient n'avoir de vie que par ma vie, pour vous dire que, dans ces mêmes instants d'un bonheur si pur, je voudrais m'anéantir à jamais dans les entrailles de la terre. . . à cause de mes défauts, de mes misères ..."

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Humilité profonde, amour de Jésus très vif, défiance d'ellemême et de ses pauvres forces, mais, en même temps, confiance en Notre-Seigneur et en ceux qui dirigent en son nom, tout Mère Catherine-Aurélie est là, dès les premiers âges de son gouvernement comme supérieure. M. Raymond y veillait d'ailleurs avec un zèle qui ne se démentait pas. Le 10 janvier 1864, il écrivait à sa dirigée : "Qu'est-ce que Jésus vous demande ? Ce qu'il a donné. De l'amour. Donnez-lui le vôtre. Aimez-le, en compatissant à ses souffrances. Aimez-le en pensant à sa grandeur pour vous en réjouir. Aimez-le, en allant lui sourire à son berceau. Aimez-le, en vous plaisant à croire à son extrême bonté envers vous, en vous regardant comme ardemment aimée de lui malgré vos misères. Aimez-le, en lui répétant de bouche et de cœur que vous l'aimez. Aimez-le, en acceptant toutes les souffrances corporelles et morales qu'il vous envoie et cependant en lui demandant une santé suflBsante pour remplir vos devoirs essentiels. Aimez-le, en travaillant à la grande, sainte et délicieuse œuvre qu'il vous a imposée : celle de le faire aimer de cœur (par) des vierges pures et humbles. Faites-le aimer d'elles, par l'amour que vous inspirerez et qui de votre âme passera dans la leur. Faites-le aimer, par les paroles brûlantes, quelque brèves qu'elles soient, que vous leur adresserez, soit en commun, soit en particulier. Faites-le aimer, en reprenant vos sœurs de leurs fautes avec charité et fermeté parce que ces fautes sont opposées à l'amour. Faites-le aimer, en maintenant autant que possible le recueillement, sans lequel ne peut avoir lieu ce qui enflamme l'amour : l'oraison. Faites-le aimer, en priant beaucoup pour ces filles chéries de votre cœur ; la grâce de l'amour viendra quand vous la demanderez pour elles . . . Faites produire souvent des actes d'amour. Ne craignez pas de paraître extravagante ... Ce n'est pas pour vous seule que Jésus vous parle ! Ce qu'il vous donne d'ardeur, il veut que vous le transmettiez aux autres. Allez souvent vous embraser aux pieds de l'Enfant Jésus, ou auprès du tabernacle, et ensuite

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répandez le feu. Ce sera par les flammes de l'amour, et pas autrement, que seront consumés les défauts qui peuvent apparaître encore dans vos filles. Encore une fois, brûlez et faites brûler ! C'est votre mission. Votre récompense au ciel dépendra de la manière dont vous l'aurez remplie." Il est difficile, croyons-nous, d'imaginer une philippique plus ardente sur l'efficacité de l'amour de Notre-Seigneur. On voit là, tracé par une main experte, le programme d'une vie vraiment fervente. M. Raymond, toujours pratique, terminait d'ailleurs son fervorino en. disant à sa pénitente: "Écrivez tout ce que vous aurez de particulier et d'intime avec Jésus, communiez demain et dormez cette nuit, je vous l'ordonne au nom de l'amour. . ."

Toujours obéissante. Mère Catherine-Aurélie s'efforçait de mettre ce beau programme à exécution. Elle aimait et elle faisait aimer, conme elle écrivait et comme elle dormait même, par obéissance. Elle faisait aimer, disons-nous, et c'est Notre-Seigneur qu'elle faisait aimer par ses filles. Le 29 avril 1864, elle écrit à Mgr LaRocque : " Monseigneur et bon Père, vos filles sont heureuses ! Elles sont plongées dans un océan de paix ! Dieu, voyez-vous, daigne sourire à leurs plus chers désir ... Il leur donne d'incessantes preuves de son amour . . . Nous sortons de la retraite pleines de force et d'énergie. . . Si de jeunes vierges ont eu jadis la force de lasser par leur constance la fureur des persécuteurs, si une Catherine de Sienne a été jusqu'à s'armer elle-même du glaive qui devait l'immoler à Dieu, ne pouvons-nous pas, nous aussi, par la vertu du bien-aimé Rédempteur, vaincre l'ennemi et souffrir le doux martyre de la vie religieuse ? " La veille de l'Ascension, elle évoque et invoque les saints qui ont suivi Jésus et vivent déjà dans la gloire : " Esprits bienheureux, amis célestes, écrit-elle, qui êtes parvenus à la gloire, enseignez-nous votre secret. Du port tranquille où vous ont conduits vos travaux et vos vertus, jetez les yeux sur nous. . . Dites-moi quand viendra le jour où ma

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belle, ma blanche, ma radieuse mère Marie m'accueillera. . . quand viendra surtout celui où mon époux blanc, mon époux de sang aussi, m'amènera dans la cité céleste . . . Vainqueurs du monde, montrez-nous vos couronnes immortelles !..." Une autre fois, la même année encore, en juin 1864, commentant le beau mot du livre des Cantiques Vamour est plus fort que la mort, elle écrit : " Jésus nous invite et nous presse d'aller étancher notre soif brûlante. Et quelle soif ? Celle de nos âmes, celle de notre amour, celle de notre bonheur. Voyons des regards de la foi Jésus dans l'hostie. Son cœur est embrasé du même feu d'amour qu'à la dernière cène. De l'autel, comme de la croix, la voix du sang crie miséricorde vers le ciel. . . Sa bouche laisse encore entendre ce cri de son âme : J'ai soif ! Il demande de l'amour, il demande des âmes. De vos mains virginales, ô épouses de l'Agneau, présentez la coupe du sang aux pécheurs. La force de son parfum les attirera. . . Sa vertu les arrachera aux pièges du siècle et de satan . . . Les gouttes précieuses qui s'en échappent seront comme des flèches de feu lancées sur leur cœur. . . Filles bien-aimées de l'époux d'amour, c'est en retrempant vos âmes dans la fontaine eucharistique que vous stimulerez votre ardeur et votre ambition de gagner des âmes à Dieu. . . Oh ! donnez, donnez sang pour sang ! L'œuvre de la réparation s'accomplira. Car Dieu est libéral dans ses faveurs, comme il est magnifique dans ses promesses. Il ne se laisse jamais vaincre en générosité. . ." De tels accents, où l'ardeur du sentiment ne compromet en rien, semble-t-il, la sûreté de la doctrine, ce qui est pour le moins étonnant chez une modeste fille qu'aucune étude de théologie n'a pourtant éclairée, de tels accents ne pouvaient pas ne pas produire, dans des âmes naturellement ferventes, comme étaient celles de ses chères filles, des fruits abondants d'amour pieux, solide et sain. Aussi croissaient-elles en ferveur tout autant qu'en nombre.

La Mère fondatrice ne laissait pas, en même temps, d'avancer dans les voies de la perfection. Elle en rend témoignage elle-même à son insu en quelque sorte, en écrivant, ainsi que lui avait ordonné M. Raymond, " tout ce qu'elle a de particulier et d'intime avec Jésus ". Le 19 juin 1864, elle écrit une longue lettre à Mgr LaRocque, dans laquelle, entre autres choses merveilleuses, nous lisons celle-ci : " Depuis quelques jours. Dieu me donne une vue très claire et très pénétrante de sa sainte présence. Il me semble qu'il est là près de moi, en moi, qu'il me regarde, qu'il scrute ma conscience, qu'il étudie mes actions. Cette conviction intime me rend extrêmement vigilante et prompte à tout ce qui est de mon devoir et de son bon plaisir. La moindre infidélité me fait mal au coeur et m'humilie, sans néanmoins me causer d'inquiétude commenaguère. ... Je conçoi ^ avec une nouvelle estime de ma chère vocation, un nouveau désir de mourir à tout, surtout à moi-même, pour avancer de plus en plus dan.s la perfection dont je suis si fort éloignée . . . Je sens un désir si véhément d'être toute à Dieu, que cela me donne l'espérance que je ne vivrai pas longtemps ici-bas . . . Si, de l'autel, comme de la croix, je pense entendre de la bouche de Jésus mourant J'ai soif I mon âme s'émeut. Avec une ardeur toute de feu je vole au-devant des sacrifices pour trouver des âmes dont Jésus à une soif si ardente . . . Tout respire la gaieté du ciel et c'est de la radieuse Eucharistie qu'elle découle. Mes filles sont comme des abeilles autour de cette ruche mystique. Elles ne respirent que le pur amour de Dieu. . . Au plus vif attrait pour la prière, elles joignent le plus grand zèle pour travailler à leur perfection. Les travaux pénibles, les petits soucis, que nécessite notre chère indigence, n'altèrent en rien leur paisible bonheur . . . Oh ! si vous saviez comme je les aime toutes et chacune en particulier et combien elles méritent d'être aimées !. . ." Dans une autre lettre, datée celle-là du 30 août, elle dit encore : " Oh ! que le prêtre est heureux d'être le canal par lequel le sang de Jésus coii,le sur les

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âmes !... Jésus a dit à Pierre : "M'aimez-vous? Eh ! bien, paissez mes brebis ! " Monseigneur et très vénéré Père, n'entendezvous pas Notre-Seigneur vous dire la même parole ? . . . Petites brebis de Jésus, vous travaillerez toujours à nous tenir dans le bercail. Si nous nous en éloignons, vous courrez après nous, comme le bon Pasteur, et quand vous nous aurez trouvées, vous nous emporterez sur vos épaules. . . Votre mission, c'est de prendre des âmes dans le filet de l'amour. . . Dieu, dans un excès de bonté, veut bien faire de nous, ses épouses, comme de Marie, d'autres prêtres qui ofïrent au ciel la victime sacrée et, en union des mérites de son sang, des sacrifices spirituels d'agréable odeur. Oh ! amour éternel au Dieu du calvaire ! Gloire au sang de la nouvelle alliance ! '*

On ne se lasse pas vraiment de citer d'aussi belles pages, si pieuses, si ardentes, mais si sûres aussi et si doctrinales. Que pourrionsnous dire qui exposerait mieux l'état d'âme de la Mère et des filles pendant cette première année de leur vie religieuse proprement dite ? L'évêque de Saint-Hyacinthe, on le comprend, se montrait tout heureux de constater chez ses enfants du Précieux-Sang de telles dispositions surnaturelles. Il les en récompensa en les associant à ses sollicitudes épiscopales. En novembre 1864, il écrivait à ses diocésains une fort belle lettre pastorale, dans laquelle il les mettait en garde contre les dangers de péché, les exhortait vivement aux pratiques de la vertu et leur annonçait une grande retraite pour la ville et la paroisse. Cette lettre, il l'envoya à la supérieure de son cher monastère, en lui mandant spécialement ce qui suit : " Lisez-la, en chapitre, à votre communauté. Elle ne vous concerne pas directement, mais indirectement, parce que vous êtes vouées à la prière, à la mortification et à la réparation . . . Enfants et adoratrices perpétuelles du Précieux Sang, filles de Marie Immaculée et amantes passionnées de la céleste pureté, voici une belle occasion de répondre à la fin de votre institut.

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Il s'agit de convertir de grands pécheurs, de réchauffer ceux qui sont tièdes, d'affermir ceux qui sont déjà fixé» dans le bien. Il s'agit de faire en sorte que le sang que Jésus-Christ a versé pour la rédemption du monde ait toute son efficacité pour purifier, pour blanchir notre ville et notre paroisse . . . Pour des cœurs qui aiment Jésus et désirent lui manifester leur amour, oh ! que l'approche de la retraite doit être chère !. . . " Le même jour, 20 novembre 1864, Mère Catherine-Aurélie répondait : " J'ai lu votre lettre à mes chères filles. Monseigneur et très vénéré Père. Cet exposé des besoins urgents de votre ville épiscopale les a enflammées d'un zèle plus ardent encore pour répondre au sanglant appel de l'amoureux Jésus. Oui, ô notre Père, avec l'aide de Marie, la réparatrice par excellence, nous ferons une sainte violence au ciel. Nous dévouons plus que jamais nos corps aux gémissements de la souffrance. . . Nous voulons, avec vous, sauver des âmes. . . Nous voulons que notre cher Jésus soit plus connu et plus aimé. . . Pour cela, que ne ferons-nous pas ? . . . Je connais les cœurs de mes filles, ils sont pleins de bonne volonté. . ."

L'année 1864 allait bientôt se terminer. De toutes façons, elle avait été heureuse pour l'institut naissant. Plusieurs postulantes s'étaient présentées. On avait eu de.s prises d'habit. Des dons en argent et en nature avaient été offerts. L'institut avait été, par un Mil de la législature, " incorporé ", comme on dit chez nous, pour signifier qu'on lui avait reconnu l'existence légale. En un mot, une sympathie générale, dans laquelle s'évanouissait l'inquiétude de jadis chez plusieurs, se manifestait pour l'œuvre de la fille du forgeron Caouette. Des évoques en particulier, précieux concours toujours parce qu'il est plus que d'autres autorisé, venaient visiter Saint-Hyacinthe et son monastère de vierges rouges et blanches : Mgr Bourget, qui revint plus d'une fois en 1864; Mgr Taché, l'admirable jeune évêque de l'Ouest, enfant du collège de M. Girouard et de M. Raymond ; Mgr Lynch, alors évêque, plus tard arche-

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vêque de Toronto, chez qui le premier essaim à sortir du monastère de Saint-Hyacinthe irait bientôt se fixer. . . Oui, Mère Catherine- Aurélie pouvait légitimement se réjouir. L'œuvre promettait !

Pour la favoriser encore davantage, cette œuvre prospère, Mgr LaRocque pensa à lui obtenir un privilège spécial du Saint-Père. Dès le 7 septembre, par l'entremise du secrétaire de la Propagande, alors Mgr Capalti, il écrivait à Sa Sainteté le pape Pie IX :" Très Saint Père, — L'évêquede Saint-Hyacinthe, prosterné aux pieds de Votre Sainteté, ose lui faire connaître que les religieuses adoratrices du Précieux Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'il a instituées depuis quelques années, en se conformant aux directions de Son Éminence le cardinal Barnabo, forment déjà une communauté dont la ferveur et l'édification consolent grandement son cœur d'évêque. Elles ont pour but d'adorer tout spécialement le Précieux Sang du divin Rédempteur, de remercier Dieu sans cesse du privilège accordé à Marie d'avoir été conçue sans péché, d'aimer et d'adorer Jésus dans le très saint Sacrement de l'autel et enfin de s'offrir comme victimes expiatrices en union avec la réparation offerte par Jésus-Christ à Dieu son père. Comme moyens puissants d'encourager et de sanctifier ces vierges aimantes de Jésus et de contribuer à la sanctification de ses diocésains, l'évêque de Saint-Hyacinthe ose conjurer Votre Sainteté d'accorder sa bénédiction apostolique à la nouvelle communauté et de vouloir bien permettre que les prières des Quarante-Heures avec indulgence plénière aient lieu deux ou trois fois l'année dans la chapelle de ces religieuses. Il conjure encore Votre Sainteté de permettre l'exposition solennelle du très saint Sacrement, une fois par mois, durant un jour et une nuit, en attachant à cette exposition telle indulgence qu'il vous plaira d'accorder. . ."

La réponse à cette supplique devait venir au mois de décembre de la même année. En attendant, les rhumatismes dont souffrait Mgr LaRocque s'aggravèrent. Il écrivait, à ce sujet, à Mgr Bourget

le 24 octobre, qu'il n'avait pu, la veille, assister à l'ofiSce public, tant ses jambes le faisaient souffrir, et qu'il appréhendait d'être déjà considérablement atteint par une affection cardiaque, ajoutant que, ses infirmités devançant l'âge, sa carrière ne saurait désormais être longue. Cela toutefois ne l'empêchait pas de vaquer aux graves devoirs de l'administration épiscopale, nous l'avons constaté en rappelant sa lettre pastorale de novembre et la belle explosion de pieux sentiments qu'elle avait fait jaillir du cœur de Mère Catherine-Aurélie, La réponse qu'il reçut du Saint-Père, le 23 décembre, à sa lettre du 7 septembre ne contribua pas peu à le faire se remettre, au moins pour un temps. Il la communiqua à ses chères filles du Précieux-Sang dans les termes suivants : "Ma chère Mère, — Je me hâte de vous annoncer, pour votre joie et celle de vos filles, que je viens de recevoir de Rome un rescrit par lequel le Saint-Père accorde à votre petite communauté des faveurs précieuses. Exauçant l'humble supplique que j'avais prié le cardinalpréfet de la Propagande de déposer à ses pieds. Sa Sainteté 1 ° accorde à votre communauté la bénédiction apostolique ;2° accorde l'exposition des Quarante-Heures, deux ou trois fois l'année, dans votre chapelle, avec toutes les indulgences que les Souverains Pontifes y ont attachées ; 3 ° accorde l'exposition du très saint Sacrement, une fois par mois, durant un jour et une nuit, avec une indulgence de cent jours pour tous ceux qui viendront adorer le saint Sacrement exposé et qui prieront pour la propagation de la foi et suivant les intentions du Souverain Pontife. . . Maintenant, ma chère Mère, vous avez à vous acquitter de devoirs en rapport avec les grâces qui vous sont accordées. Pour cela, vous réunirez vos sœurs dans la salle de communauté pour leur annoncer ces joyeuses nouvelles, et, là, vous vous mettrez toutes à genoux, les mains levées vers le ciel, comme pour faire pénétrer jusqu'au plus intime de vos âmes la bénédiction que vous accorde le Saint-Père. Vous demeurerez quelques instants dans cette attitude en priant

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avec ferveur. Vous irez ensuite au chœur et vous remercierez Notre-Seigneur dans son adorable Sacrement pour le bonheur qu'il va vous donner, pour les grâces qu'il va faire pleuvoir sur VOUS ..." En effet, sitôt la lettre de Monseigneur reçue, après qu'on s'en fut saintement réjoui, on se rendit à la chapelle, on s'inclina en silence sous la main lointaine de Pie IX, qui bénissait l'institut pour la première fois et, spontanément, on entonna le Te Deum. "Jamais, pour notre part, note l'annaliste, nous n'avons été témoin d'un plus vrai et d'un plus touchant enthousiasme au sein de la communauté." Il fut tout de suite décidé, avec l'approbation de Monseigneur, que ces expositions mensuelles du saint Sacrement se feraient le premier dimanche de chaque mois et que les premières Quarante-Heures auraient lieu du 1er au 3 janvier 1865.

Mgr LaRocque, retenu par ses rhumatismes, ne put se rendre au monastère pour cette pieuse cérémonie de la première exposition du 1er au 3, et cela nous vaut encore un échange de lettres bien significatives. On était da reste au jour de l'an, l'époque des bons souhaits. Mère Catherine- Aurélie fit remettre à l'évêque malade une jolie image où se voyait un charmant petit Jésus entouré d'autant de colombes que la communauté comptait en ce moment de sujets. Il y en avait dix-neuf. En même temps, elle lui écrivait, entre autres choses : " Demain, la blanche et radieuse hostie sera exposée à notre amoureuse contemplation ! Nous lui confierons les secrets les plus sacrés de nos âmes . . . Demain, avec la blanche et timide troupe de mes vierges, après avoir purifié nos souhaits dans le feu de l'amour eucharistique, nous viendrons les déposer respectueusement dans votre cœur qui, si souvent, a battu pour nous du plus généreux dévouement . . . En vain. Père mille fois béni, vous semblez vouloir nous dérober, sous les voiles du devoir et de la modestie, les pénibles fatigues que vous vous imposez pour nous. . . Nous comprenons que c'est à vos heures laborieuses que vous retranchez les précieux moments que vous nous consacrez,

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tantôt pour nous consoler et nous guérir de nos misères spirituelles, tantôt pour nous enseigner les vertus; qui doivent nous aider à gravir la montagne du calvaire, où, nouveaux Moïses, nous voulons tenir sans cesse nos mains et nos cœur élevés vers le ciel pour attirer sur la terre ingrate les bénédictions du sang régénérateur de Jésus. . ." Le 1er janvier 1865, Mgr LaRocque lui écrivait en retour : " L'image de Jésus à son berceau, entouré de dix-neuf colombes voltigeantes, dont il caresse l'une entre ses mains et sur son coeur, a attiré mon attention. Cette scène gracieuse a réjoui mon âme . . . Oh ! comme je me plais à me représenter les petites recluses contemplatives du blanc monastère comme autant de colombes ! La colombe, c'est si simple, si candide, si pur, si aimant . . . Soit que vous regardiez Jésus présent au milieu de vous par son incarnation, soit que vous le contempliez dans sa présence eucharistique aujourd'hui exposée aux tendresses de votre amour, il vous est doux de voltiger autour de lui et de le caresser des caresses du cœur . . . Oh ! oui, mystiques amantes de votre mystique époux, comme des colombes, voltigez, battez des ailes ! Ravissez par vos caresses ce Jésus tant affiigé par d'autres. . . Caché sous le voile de l'hostie, il vous aime donc beaucoup puisqu'il voudra désormais, pour jouir de vous de plus prè-, sortir de son palais d'amour pendant dix-huit jours et dix-huit nuits chaque année . . . C'est le bon moment ! Demandez, demandez ! Jésus est la sagesse des vierges, la science des contemplatives. Jésus est le soleil de justice, l'astre qui illumine et qui féconde les âmes . . . Demandez la science et la sagesse des vierges ! Demandez les lumières qui éclairent les voies de la sainteté ! Demandez la divine fécondité qui puisse vous faire produire tous les fruits de vertus de votre sublime état ! Demandez toutes les grâce'^ du saint état religieux ! Demandez en particulier celle que vous appelle à pratiquer le choix privilégié que Jésus a fait de vous pour être les adoratrices de son sang, ses amantes eucharis-

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tiques . . . des réparatrices ! Belle nuit, radieuse comme le plus beau jour, je ne jouirai de vous que de loin. Mais je sais quelle rosée de grâces, de joies et de jouissances, vous allez répandre sur mes chères enfants ! Je vous remercie ! Je suis heureux ! Bénies soj'ez toutes ! Votre père dévoué. . ."

M. Raymond, d'autre part, se félicitait de grand cœur de ces faveurs spirituelles obtenues pour ses chères dirigées, faveurs auxquelles on était peut-être alors moins habitué que de nos jours. Il suivait toujours ses filles avec une sérieuse et délicate attention. Dans une lettre de lui à Mère Catherine-Aurélie, datée du 21 avril 1865, un jour où il n'avait pu, par suite d'une indisposition, se rendre au monastère, nous lisons : " La solitude me plait. Je me sens des dispositions à me faire chartreux ! Mais non !. . . J'entends des voix d'âmes qui me réclament. Il me faut travailler pour elles, leur donner le pain de la parole sacrée, leur tendre la main qui dirige et les abreuver du sang dont je suis le dispensateur. Oui, mais que ces devoirs sont graves ! Qu'ils exigent en moi de vertus dont je sens l'absence en mon âme ! On prie, on souffre pour moi, voilà ce qui me rassure. Merci, ma chère fille. — Je prie notre bien-aimé Seigneur de vous diriger et de vous consoler, en ces jours, d'une manière spéciale. C'est surtout quand les autres secours manquent qu'on a droit à celui de Dieu . . On en sent mieux alors toute la merveilleuse et miséricordieuse efiicacité. . ." Le zélé directeur, après ces explications de circonstance, passe soudain, selon son habitude, à des considérations élevées sur l'amour de Jésus pour les âmes, manifesté spécialement en son dernier soupir. Il nous semble bien rester dans le sujet de notre récit en les reproduisant. Elles montrent exactement quel était l'esprit dans lequel M. Raymond, aussi bien que Mgr LaRocque, entretenait les religieuses. Elles font toucher du doigt, pour ainsi dire, la vraie vie qu'elles menaient sous l'oeil de Dieu. M. Raymond écrit donc : " Voici 3 heures ! C'est l'heure

de l'amour suprême ! A cette heure, celui qui aime était sur la croix, toutes les douleurs étaient en lui, son corps n'était qu'une plaie, son âme était noyée dans un océan d'amertume. Pouvait-il souflfrir quelque chose de plus pour les âmes qui sont l'objet de son amour? Non. Tout a été consommé ! Il vient de dire à son père : " Pourquoi m'avez-vous abandonné .'* " Il remet son âme entre ses mains. C'est tout à la fois l'extrémitc de l'amour envers son père et l'extrémité de l'amour envers les hommes. Il n'a plus qu'à pencher la tête et à exhaler le dernier soupir ... Ce dernier soupir, c'est le plus ardent que le cœur de Jésus ait poussé pour nous. Approchons-nous de sa tête sacrée pour le recueillir, pour sentir toute sa force et toute sa tendresse, pour que, passant en nous, il nous anime de toute la vie que Jésus perd en le rendant . . . Nous aussi, nous rendrons le dernier soupir. Puisse-t-il être immédiatement suivi du premier tressaillement du ciel ! Notre dévotion au dernier soupir de Jésus pourrait bien nous mériter cette faveur. Je ne développe pas cette idée. Présentez-la à vos filles. Faites-leur recueillir ce dernier soupir sur la croix . . . Souvenez-vous toujours qu'avec la confiance on obtient tout . . . Que Marie passe et repasse dans toutes les parties de son monastère ! Qu'elle y laisse une odeur de ses parfums qui attire ses filles à elle ! Cherchez-la, ma chère Mère, vous la rencontrerez, elle vous bénira, et vous lui direz un mot de celui qui voudrait l'aimer malgré son indignité ..."

Dans ces appels à l'amour de Jésus et de son Précieux Sang, plus virils peut-être sous la plume de M. Raymond et plus tendres sous celle de Mgr LaRocque, mais toujour.s si fervents et si ardents, il y a sans doute une terminologie qui, pour sûre qu'elle soit du point de vue doctrinal, ne laisse pas que d'étonner un peu par son ardeur même. Mais les saints parlaient-ils autrement dans l'intimité du cœur à cœur avec les âmes d'élite que la Providence confiait à leur direction ? Ce langage, en tout cas, en même tempa

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qu'il l'enchantait, faisait pieusement s'élever la jeune Mère Catherine-Aurélie dans l'amour du sang, comme elle disait, c'està-dire de Jésus souffrant et mourant pour nous. Ses lettres aux deux co-fondateurs, ses notes intimes, toute sa correspondance» si fournie que nous désespérons de pouvoir lui rendre justice, tout le montre jusqu'à l'évidence même. Voici, comme unique exemple, quelques extraits d'une lettre écrite vraisemblement en mars 1865, à l'une de se.= connaissances du monde, qu'elle appelle " sa chère amie crucifiée " : " La bien petite distance qui nous sépare serait bientôt franchie par celle qui peut sans présomption se dire votre amie la plus dévouée et la plus a+tachée, si mon cher cloître n'opposait à ce drsir une barrière infranchissable. . . Vous ledir^is-je, ma chère amie, parmi les faveurs que vous a départies l'amoureuse main de notre unique tout, la plus précieuse à mes yeux, c'est cet enchaînement successif de croix, d'immolations, d'obstacles à vos plus chers désirs, qui ont marqué tous les jours de votre vie . . . Vous avez voulu être à lui, devenir son épouse ? Il a réalisé vos désirs, mais d'une autre manière ... Il s'est uni à vous, non pas par la douce et austère solitude du cloître et par les délices du Thabor, mais en vous conduisant sur le sommet sanglant du Golgotha, en vous couchant sur le lit douloureux de la croix... Que pouviez-vous désirer de mieux? Combien vos espérances doivent être fortes et douces ! . . . Le ciel, le ciel, c'est là seulement que le cœur trouvera le repos qu'il cherche vainement dans l'exil, le bonheur après lequel il soupire jour et nuit, enfin son plein ravis-^ement . . ."

En 1865, le 30 avril, jour de la fête de sainte Catherine de Sienne, l'annaliste note un fait charmant dans la vie de la jeune communauté : " Un odorant et bien gracieux bouquet de fête est présenté à notre Mère, en la personne de sa petite nièce, Marie Benoit, aimable enfant de six ans, que Monseigneur voue, le jour même, à la sainte Vierge et qu'il admet définitivement au

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monastère." A celle qui s'immolait pour lui, Notre-Seigneur ne refusait^pas toute joie sensible.

Cependant, Mère Catherine-Aurélie, si elle tâchait de monter de perfection en perfection, s'occupait aussi, dans la mesure nécessaire, des intérêts matériels de son institut. Nous avons déjà relevé dans l'une de ses lettres que, d'une façon générale, elle " s'en occupait fort peu " et se fiait surtout à l'active bienveillance du bon M. Lecours. Toutefois, elle savait, même en cette matière, se plier au devoir. A l'époque où nous sommes arrivé d?»ns notre récit, nos lecteurs se rappellent que la question de la donation de madame Biais, dont nous avons parlé au début de ce chapitre, était en cours. Dans une lettre à Mgr LaRocque, en date du 20 septembre 1865, Mère Catherine-Aurélie s'en explique ainsi : "Déjà, Monseigneur, on vous a parlé, au sujet de madame Biais, de son pieux dévouement et de ses projets. Je présume que vous seriez aise de connaître ce que j'en pense ? En deux mots, je vous dirai que, aveuglément confiante en la divine Providence, qui tient toujours sa main ouverte poiir les enfants du Précieux-Sang, je ne fais nulle difficulté d'accepter les mille louis offerts pour entreprendre une aile qui coûtera quinze cents, en n'exigeant rien autre chose de la donatrice. Elle ne cesse de me répéter qu'elle se contentera de peu et qu'elle a un cœur de mère. Ceci veut dire sans doute, que, sans s'engager à payer pension, elle n'hrsiterait pas au besoin à nous passer les deiiiers dont, pour de très justes raisons, elle ne veut pas se dessaisir maintenant ... Ce n'est qu'après avoir con.iulté Jésus et fait prier mes petits anges que je me décide à vous demander de conclure sans crainte cette affaire qui tournera à la gloire du sang. C'est aujourd'hui mercredi. Depuis le matin, trente-quatre piastres nous ont été données. Vive notre bon père saint Joseph !..." Un mois plus tard, le 20 octobre, la supérieure parle encore de temporel à l'évêque : " Veuillez me pardonner, Monseigneur, cette

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nouvelle importunité. Mais une enfant sans son père n'e^t pas capable de grand'chose. C'est encore ;ui sujet de notre iemvorel que je me permets de venir vous consulter. Comme l'état de souffrance actuel de madame Biais la met dans l'impossibilité de pourvoir elle-même à l'emprunt des cinq cents loiiis requis, et que je ne vois guère de moyen de nous les procurer, il ne m'en coûte rait nullement, Monseigneur, avec votre approbation, de retirer, de chez MM. C. . . et R. . ., les p?tits capitaux que nous 3vons là, pour les remettre à M. le curé. Cette affaire ne pourrait certainement pis tourner à notre détriment, ne dût-elle avoir d'autre avantage que celui de favoriser les pions de dévouement du généreux bienfaiteur que nous avon.-. dans le digne INI. Lecours . . . Ce serait une marque de confiance dont il nous garderait un reconnaissant souvenir. N'a-t-il pas besoin d'être encouragé ? L'évêché de Québec serait disposé à donner un transport aux ]MM. du séminaire de Saint-Hyacinthe pour f?ire remettre ànotre monastère l'intérêt des cinq cents louis qui lui ont été prêtés . . . On dit généralement, Monseigneur, qu'on ne peut faire deux choses à la fois. Dans cet instant, je puis vous ceruifîer le contraire. Aurélie est à son bureau occupée à traiter avec vous d'affaires matérielles, mais son cœur est en même temps absorbé en son Jésus souffrant..."

A ce m.oment, Mgr Joseph LaRocque était démissionnaire. Ses infirmités précoces s'ajoutant à la crainte qu'il avait toujours eue des hautes responsabilités l'avaient amené à demander respectueusement au Saint-Siège de le relever de ses fonctions. Rome avait accepté sa démission comme évêque de Saint-Hyacinthe le 17 août 1865, mais en lui enjoignant de continuer son administration jusqu'à la prise de possession du successeur que l'Eglise lui donnerait. Nos lecteurs savent déjà que ce successeur, élu le 20 mars et sacré le 29 juillet 1866, ce devait être son cousin, Mgr Charles LaRocque, qui prendrait possession le 31 juillet de la

même année. Il faut se rappeler ces faits pour bien lire ce que Mgr Joseph, ainsi qu'on allait dire bientôt, écrivait à Mère Catherine-Aurélie en réponse à la lettre du 20 septembre 1865, dont nous avons, plus haut, cité un substantiel extrait : " Révérende et chère Mère, lui mandait-il le 22 septembre., je vous écris quelques lignes en réponse à votre bonne lettre d'avant-hier. Vous pouvez vous abandonner entre les bras de la Providence» sans craindre les résultats de ma démission, soit pour vous, soit pour vos chères compagnes . . . Votre petite communauté ne sera privée ni des bienfaits de mon successeur, ni de mes soins, si Dieu juge bon de me laisser assez de santé pour vous les consacrer comme j'en ai le désir et l'espoir. . . Vous allez passer contrat aujourd'hui avec votre bonne et maternelle madame Biais. J'espère que les anges vont assister aux conventions pour rapporter au ciel que vous n'avez qu'un seul et unique désir : accomplir la sainte volonté. De tout mon coeur, je bénis votre transaction. Remerciez bien pour moi cette chère bonne mère, que le ciel vient de vous donner. Le monastère sera pour elle, je l'espère, un séjour de bonheur dans l'affection et avec l'affection de vous toutes ... Le rhumatisme ne me laisse pas encore la liberté de quitter tout à fait le lit. . . "' Nous avons déjà dit que madame Biais ne devait jamais venir vivre au monastère et qu'elle devait mourir en octobre 1866. Mais on ne tarda pas, M. Lecours surtout, à mettre à profit sa générosité, et, à sa mort, nous l'avons également noté, la première aile de l'édifice était debout.

En 1866, comme en 1865, les échanges de lettres et de beaux sentiments se continuent. Le 15 avril, un fait important se produit. L'évêque-fondateur, qui va bientôt quitter l'administration, écrit un mandement pour confirmer l'existence de la communauté. Après avoir rappelé que c'est le 15 avril 1861, en la fête du patronage de saint Joseph, qu'éclairé par les lumières d'en haut il s'est décidé à fonder l'institut, qui a pris effectivement naissance le

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14 septembre 1861 et dont les origines furent si modestes, et avoir insisté sur le bonheur de la vie contemplative, sur les avantages propres aux Sœurs du Précieux-Sang, sur les grâces qui découlent de cette bénie dévotion, sur la glorification de Marie conçue sans péché et enfin sur ce qu'il appelle bellement le ministère de la réparation et de l'expiation, le pieux prélat arrête le dispositif suivant : " 1** Nous renouvelons et confirmons définitivement, autant que nous y autorise notre charge épiscopale, l'existence religieuse dont les Sœurs du Précieux-Sang ont joui, sous notre protection et avec notre encouragement, depuis le 14 septembre 1861, et nous offrons cette naissante communauté au divin Sauveur des âmes en témoignage du désir que nous nourrissons de voir son sang précieux être l'objet de la reconnaissance, de l'amour et des profondes adorations qui lui sont dues. 2° Nous voulons que ces religieuses soient spécialement vouées à la vie contemplative et s'y livrent en commun à des œuvres de piété, de charité et de miséricorde y ayant rapport. 3° Outre le but qui leur est commun avec toutes les religieuses contemplatives, elles auront pour fins spéciales : a) de rendre mille et mille amoureux hommages au sang adorable du Dieu fait homme qui a été répandu pour le salut du genre humain; b) de glorifier et honorer tout particulièrement la Vierge Marie, immaculée dans sa conception ; c) d'adorer assidûment Jésus dans le sacrement de l'autel; (f) de se dévouer comme victimes, si Dieu les accepte, et d'offrir continuellement au Seigneur les mérites du sang de Jésus-Christ pour obtenir la conversion des pécheurs. 4" Les principales fêtes de l'institut seront la fête du très Précieux Sang de Jésus-Christ qui se célèbre le premier dimanche de juillet, la fête de l'Immaculée Conception de la sainte Vierge, la fête de sainte Catherine de Sienne et la fête de sainte Thérèse ..." Quinze jours plus tard, le 3 mai, jour de l'invention de la sainte croix, Mgr Joseph LaRocque adressait en plus une lettre pastorale à ses chères filles

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du Précieux-Sang. La terre natale des religieuses du Précieux- Sang, y disait-il, c'est la région sacrée du Golgotha. C'est là, au pied de la croix, que se trouve pour elles la vraie patrie, parce que c'est là que se trouvent tous leurs souvenirs de famille et tous leurs titres de noblesse. C'est là, par conséquent, que doivent aller les pensées de leur esprit et les sentiments de leur cœur. Puis, l'évêque précisait qu'il se proposait de mettre sous peu la dernière m.ain aux règles et constitutions de la communauté, que d'ailleurs il ne faisait, ajoutait-il modestement, que compiler, " en les extrayant des codes de perfection qui ont subi l'épreuve des siècles et servi au progrès spirituel de tant d'âmes saintes ". Tout en se réjouissant des libéralités dont la com-munauté ét'^it l'objet de la part de nombreux bienfaiteurs, il recommandait en finissant l'esprit de pauvreté et ordonnait des mesures pratiques pour qu'une sage éronomie réglât toujours l'administration matérielle de l'institut.

En ce même jour du 3 mai, Mère Catherine-Aurélie remerciait Monseigneur, et pour son mandement, et pour sa lettre pastorale. " Plus que jamais, lui écrivait-elle, nous sentons le besoin de faire de la région sacrée du calvaire notre patrie. Plus que jamais, nous sommes avides de planter notre tente pour toujours sur le roc de cette montagne sainte qu'a empourprée le sang de Jésus. Partout ailleurs, comme vous nous le dites, Monseigneur, nous ne trouverions que déceptions et amertumes, nos cœurs resteraient vides et a,ltérés, car ils ne pourraient recueillir la douce rosée du sang qui fait leur nourriture et leur vie. . . Puissions-nous, Monseigneur, correspondre aux desseins miséricordieux du Seigneur et devenir, par les grâces divines que vous faites descendre sur nous avec tant de profusion, des âmes véritablement contemplatives et réparatrices !. . ."

Le 31 juillet 1S6G, Mgr Charles LaRocque prenait possession du siège épiscopal de Saint-Hyacinthe. Il convient de rappeler ici

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les principaux faits de sa carrière. Nous savons déjà que, comme son cousin et prédécesseur, il était né à Chambly (15 novembre 1809) et qu'il avait étudié, lui aussi, à Saint-Hyacinthe, où, suivant l'usage du temps, il avait enseigné trois ans, tout en faisant sa théologie. Ordonné prêtre à Montréal, par Mgr Lartigue, le 29 juillet 1832, après quatre ans de vicariat, il avait été curé à Saint-Pie (1836-1840), à l'Acadie (1840-1844), puis, pendant vingt-deux ans (1844-1866), à Saint-Jean-d'Iberville. Élu pour succéder à Mgr Joseph, le 20 mars 1866, il avait été sacré, à Saint-Jean, le 29 juillet suivant (1866), par Mgr Baillargeon, assisté de Mgr Bourget et de Mgr Guigues. Deux jours plus tard, le 31, il prenait possession, à Saint-Hyacinthe. Mais, disons-le tout de suite, à l'automne de 1868, au bout de deux ans, pour parer aux difficultés financières que traversait son diocèse (l'évêché avait une dette de onze mille louis, soit de cinquante-cinq mille piastres environ), en s'assurant quelques revenus et en dégrevant d'autant le budget de sa mense épiscopale,s'étant pour cela muni de l'autorisation du Saint-Siège, il quittait l'évêché, y laissant son chancelier, M. l'abbé Moreau, chargé de l'expédition des affaires courantes, et prenait la cure de Belœil, où il s'en alla résider. " Pénétré du sentiment de ses obligations, écrivait plus tard le biographe des premiers évêques de Saint-Hyacinthe (Mgr Bernard), Mgr Charles, muni de l'approbation du Souverain Pontife, s'immola sans bruit et prit le chemin de l'exil. Pendant sept ans, il vécut loin de Saint-Hyacinthe, centre de ses pensées et foyer naturel de ses occupations, se soumettant à tous les inconvénients de l'absence, aux voyages, à la multiplicité des correspondances. Ce sacrifice méritait de devenir fructueux." Il le fut en effet. Mais cela nous explique aussi qu'il n'intervint que rarement dans la direction et les affaires de l'œuvre du Précieux- Sang. Dès la première heure, du reste, il se reposa volontiers, pour

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ce soin, sur la prudence et le zèle de son vénéré prédécesseur, Mgr Joseph.

Pasteur diligent de tout le bercail que l'Église lui confiait, il ne pouvait cependant se désintéresser complètement de cette déjà florissante et si fervente communauté de vierges rouges et blanches, vouées à la contemplation et à la réparation. Dans son mandement d'entrée, daté du 1er août 1866, il tint à leur rendre, comme aux Sœurs de l'Hôtel-Dieu et comme aux Sœurs de la Présentation, qu'il trouvait aussi dans sa ville épiscopale, un délicat hommage : " Elles s'immolent nuit et jour, disait Sa Grandeur en parlant des Sœurs du Précieux-Sang, dans les exercices d*une mortification et d'une prière continuelles. Ce sont des âmes généreuses, des colombes gémissantes, qui ont, comme saint Paul (Col. I, 24), le courage de se réjouir dans les souffrances de toutes sortes qu'elles s'imposent pour accomplir en leur chair innocente de vierges pures ce qui reste à souffrir à Jésus-Christ pour son corps mystique, l'Église. . . Qui ne sait que le champ de cette sainte Église, quelque bien cultivé qu'il puisse être par le travail apostolique, n'est cependant fécond qu'à proportion qu'il est plus abondamment arrosé par les larmes de la prière et de la pénitence . . . Après les labeurs de ses prêtres, rien ne vient aussi efficacement en aide à un évêque, pour procurer le salut des âmes, que ces prières et ces sacrifices qui s'élèvent sans cesse vers le trône de Dieu du fond de ces retraites de Tinnocence et de la pureté virginales ..."

Ainsi bénie et appréciée par Mgr Charles aussi bien que par Mgr Joseph, l'œuvre du Précieux-Sang continuait de prospérer. Cette prospérité. Mère Catherine-Aurélie s'efforçait de la mériter, à elle-même et à ses filles, en pratiquant l'amour vrai de la croix et du sang de Jésus et en le prêchant, cet amour, à toutes les âmes qui, d'une façon ou d'une autre, avaient recours à son intercession auprès de Notre-Seigneur. " Chère aimée de Jésus,

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écrivait-elle, le 2 octobre 1866, à une amie grandement éprouvée, semblables à des fleurs teintes du sang de la victime du calvaire, les souffrances semblent éclore constamment sous vos pas. Mais n'est-ce pas la volonté du divin époux qui veut qu'il en soit ainsi ? N'est-ce pas Jésus qui embaume votre existence de cette myrrhe amère de la douleur ? . . . Depuis que je vous sais attachée à la croix, je me suis souvent transportée par le souvenir près de vous, chère amie, et plus d'une fois vous avez dû entendre à l'oreille du cœur mille choses que m'inspirait ma tendre affection. J'aime à vous répéter que j'ai chargé mon ange gardien de veiller à votre chevet, de vous fortifier, de vous consoler, comme je l'aurais fait moi-même, et beaucoup mieux que moi, si j'avais pu aller vous voir. Dans ce moment où je vous parle, mon âme va chercher la vôtre pour la plonger, avec vos infirmités, vos souffrances et vos désirs, dans le bain embrasé du sang de Jésus. Ensemble, petite victime, enivrons-nous de ce vin généreux qui rendait les saints tout haletants de la soif de souffrir et de s'immoler pour la gloire de notre Dieu d'amour."

On touchait à 1867. C'étr»it le 26 juin de cette année-là que l'on prendrait possession de cette aile nouvelle du monastère, à la construction de laquelle M. Lecours s'était si largement dépensé. Les travaux se poursuivaient activement. D'autre part, les " colombes " se faisaient de plus en plus nombreuses au '* blanc colombier ". Dans sa lettre du jour de l'an à Mgr Joseph LaRocque, qui n'était plus évêque de Saint-Hyacinthe et allait bientôt (le 15 janvier) être nommé évêque titulaire de Germanicopolis, Mère Catherine-Aurélie écrivait, le 31 décembre 1866 : " Il y a six ans. Monseigneur et digne Père, j'allais seule, au début de l'année, vous offrir, pour bouquet du jour, les faibles tiges que vous cultiviez dans le terrain si peu fertile de mon pauvre cœur. . . Celui dont la richesse supplée à mon indigence a regardé la bassesse de sa servante et il a permis qu'autour de ces faibles

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tiges soient venues se grouper bien des petites fleurs qui, grâce à la céleste pluie dont vous les abreuvez sans cesse, croissent, à la gloire de l'Agneau, pour votre bonheur et pour le mien . . . Que d'inquiétudes peut-être l'avenir ne vous cause-t-il pas à notre sujet ! Que de nuits sans sommeil ne passez-vous pas en songeant à notre jeunesse et à notre inexpérience ! . . . Ne craignez rien, trop bon Père, vos enfants répètent avec saint Paul qu'elles peuvent tout en celui qui les fortifie. Oui, nous serons fidèles à l'époux de sang! Nous lui garderons notre foi jusqu'à l'abandon de Gethsémani et jusqu'à l'obscurité du Golgotha ! Initiées par vous aux secrets du combat, nous soutiendrons la lutte. Nous persévérerons dans l'amour de l'abjection et du mépris. Vous nous avez appris. Monseigneur, à aimer le^ fleurs cachées de la croix et à en parer nos âmes. Dociles à votre voix, nous chercherons, heureuses filles, à les cueillir sur les traces de notre sanglant époux. Mai^, nos désirs sont-ils vrais et nos actions et nos œuvres les confirment-elles ? Vous connaissez notre fragilité. . ."

Il est bien remarquable que, dans l'ardeur de ses pieux épanchements. Mère Catherine-Aurélie, pourtant si visiblement favorisée du ciel, n'oublie jamais de parler de sa bassesse et de sa fragilité. Et l'on éprouve, à la lire, qu'elle est évidemment sincère. Ses excellents directeurs ne se lassaient pas d'ailleurs de l'entretenir dans ces pensées d'humilité. Une victime expiatrice, en effet, ne saurait ne pas être humble d'abord. M. Raymond, à la mort de madame Biais (Q octobre 1866), écrivant de Boucherville, où il prêchait une retraite, mandait à sa dirigée : " Je viens d'apprendre la mort de votre chère bienfaitrice, madame Biais. Sa générosité et ses longues souffrances ont dû la faire accueillir favorablem.ent de celui au sang duquel elle a offert un hommage qui a été une expression bien forte de son désir de le voir glorifier. Vous n'épargnez sans doute pour elle ni prières ni offrandes de vos mortifications ..." A la fin de 1866, il lui écrivait encore :

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" La soufiFrance est pénible, mais elle est un motif de confiance . . . Elle vous assure que vous êtes dans la voie de la vérité, que Jésus est bien réellement votre époux. . . Elle est comme le cachet de la prédilection de Dieu à votre égard. Elle supplée à votre indignité personnelle. Rien ne ravit le cœur de Jésus et ne le dispose à mettre sa puissance au service de sa bonté comme une souffrance supportée par amour pour lui. On montre par là qu'on apprécie ce qu'il a tant aimé, sa chère croix..." Et enfin, au début de 1867, nous trouvons encore sous la plume du zélé directeur, à l'adresse de Mère Catherine-Aurélie, ces ferventes exhortations: "Demandez avec instance dans vos prières que partout, surtout dans notre contrée si catholique, on croit à la passion de Jésus et à l'Eucharistie, pour que l'on aime ce Dieu qui nous a donné de si grands et si touchants témoignages d'amour. Imitez votre chère sœur et patronne, sainte Catherine de Sienne, si dévorée de zèle pour l'Église, qui offrait toutes ses souffrances pour qu'elle remportât la victoire sur ses ennemis. Oui demandez, demandez avec instance, que le sang divin soit toujours l'objet d'une foi vive et d'un culte ptein de dévotion ..."

Ce culte plein de dévotion et cette foi vive au Précieux Sang, on allait pouvoir s'y consacrer plus à l'aise dans le nouveau monastère. On y entra le 26 juin 1867, nous l'avons déjà dit. C'était, cette année-là, le jour de l'octave de la Fête-Dieu. La cérémonie fut longue et fort expressive. Elle fut présidée, au nom de Mgr Charles, évêque de Saint-Hyacinthe, par Mgr Joseph, qui prêcha également l'allocution de circonstance. Il y eut d'abord la bénédiction des nouvelles pièces d'habitation du monastère, puis procession du très saint Sacrement et troisièmement procession des saintes reliques qu'on avait le bonheur de posséder. C'est à la suite de Notre-Seigneur et en compagnie de ses saints qu'on voulait ainsi prendre possession du nouveau logis qui avait coûté tant de sollicitudes à M. Lecours et qu'on devait surtout

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à la générosité de madame Biais. Détail touchant, dont nous noui;^ reprocherions de ne pas faire mention, on avait, pour l'occasion, placé dans le nouveau local, sur une pyramide tendue de noir, la cassette qui contenait le cœur de la principale bienfaitrice, qu'elle avait légué, on s'en souvient, au monastère. " Nous avions voulu, écrit l'annaliste, en exposant, dans la partie terminée du monastère, ce cœur qui s'était montré si libéral à notre égard, donner à notre regrettée madame Biais un témoignage de reconnaissance et la rendre, autant que nous le pouvions, témoin de notre bonheur."

Le vénéré prélat célébrant voulut bien, ainsi que nous avons dit, expliquer au début de la cérémonie, avec cette abondance d'expressions qui était dans sa manière, tout ce qui allait se passer. " La cérémonie que nous allons accomplir, mes chères filles, dit-il aux religieuses, est tout à fait dans l'esprit de la religion qui veut que l'on bénisse tout ce qui est bon et utile, dans le but de nous rappeler que toutes les choses viennent de Dieu et que l'on doit en user pour sa gloire. La bonté du Seigneur a bien voulu mettre à votre usage une nouvelle maison. Nous allons la bénir au nom de la religion. . . Bénir, c'est unir la créature au créateur, la rapprocher de Dieu, appeler sur elle les secours et les faveurs de la grâce. Bénir, c'est donc faire un acte saint et sanctifiant. En bénissant votre nouvelle demeure, nous allons y appeler Dieu et en chasser satan . . . Vous devrez conserver à cette maison, désormais vénérable, toute sa sainteté en évitant d'y commettre des fautes. Puisque l'Église invite les anges à habiter dans vos murs, vous devrez vous efforcer d'être les émules des anges . . , Pénétrées de l'attention que met la religion à rendre saint votre monastère, vous allez en prendre occasion pour vous remémorer que vous devez être saintes vous-mêmes, vous qui êtes les épouses du Dieu de toute sainteté, les tabernacles de l'Esprit-Saint, des hosties vivantes... Il y aura trois parties

DE LA PROFESSION A l' ENTRÉE DANS LE MONASTÈRfl 169

dans cette cérémonie : la bénédiction du nouveau local, la procession du saint Sacrement et celle des reliques des saints. La première vous engage à vous plonger dans une prière pieuse et vive pour obtenir la grâce de faire toujours un saint usage du nouvel abri qui vous est donné. La deuxième vous indique que Notre-Seigneur prend possession de cet abri en même temps que vous ; vous allez donc l'établir, par une volonté joyeuse et dévouée, le roi de cette maison de vierges, vous proposant à l'avenir de vous considérer chez lui, dans sa maison ... La troisième partie enfin de la cérémonie vous montre que vous introduisez avec vous dans votre nouvel a=ile vos meilleurs amis, vos protecteurs célestes. . ."

La bénédiction de l'aile nouvelle et les deux processions se firent ainsi qu'il avait été prévu. A la fin, après avoir, à l'issue de la bénédiction du saint Sacrement, fait aussi vénérer les pieuses reliques et béni de nouveau l'assistance avec celle de la vraie croix, Mgr Joseph ajouta quelques mots de circonstance. Il en profita pour évoquer à nouveau le souvenir de madame Biais et faire l'éloge de la générosité chrétienne. La chronique conclut quelque part que le bon M. Lecours, ce jour-là, en contemplant la joie de tous, fut lui-même très heureux. Disons, nous, qu'il l'avait bien gagné !

Avec cette date du 26 juin 1867, et l'entrée dans l'aile nouvelle, se clôt la première période de la vie de la communauté — après les deux années passées à la maison Caouette — dans cette bénie maison qu'on avait appelée jusque-là le blanc monastère et qu'on allait dénommer maintenant la maison blanche. Lés Sœurs allaient en effet habiter surtout l'aile nouvelle, et le blanc monastère n'étriit plus un monastère. Temporairement, mais pour plusieurs années encore, la chapelle de la maison blanche resterait la chapelle de la communauté. Toutefois, on le constate, le " colombier " s'élargissait, ou encore, la " ruche " prenait de l'a m-

pleur. Or, voilà que, bientôt, la " ruche " devrait essaimer et le " colombier " voir partir de ses " colombes ". La maison-mère du Précieux-Sang, voulons-nous dire, aurait bientôt des maisonsfilles.

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