‹ Mère Catherine AurélieChapitre 9 sur 31 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

De l'entrée dans le monastère actuel à la fondation de Notre-Dame-de-Grâce (1867-1874)

Sommaire. — Ce qu'avait voulu M. l'abbé Raymond. — Programme de vie donné à l'institut par Mgr Joseph : fidélité, constance et générosité. — Le Sitio d'amour de la fondatrice : prier, réparer et souffrir. — Mgr Joseph prend sa retraite à la maison blanche (septembre 1869). — Progrès de l'institut de 1867 à 1869. — Projets de fondation à Toronto et à ^Montréal. — M. Lecours et l'agrandissement du monastère-berceau. — Lettre de la fondatrice à Mgr Joseph (décembre 1867). — Lettre de M. Raymond (février 1868). — Lettre de Mère Catherine-Aurélie à Mgr Joseph (décembre 1868). — La fondation de Toronto.— Visite de Mgr Lynch à Saint-Hyacinthe. — Deux Sœurs de Lorette viennent de Toronto à Saint-Hyacinthe. — Pourparlers divers. — Choix des " missionnaires " pour la fondation nouvelle. — Mgr Lynch vient lui-môme chercher ses Sœurs. — Lettre de Mgr Charles LaRocque à celles qui vont partir (29 août 1869). — Mère Catherine-Aurélie conduit ses filles à Toronto. — Visites à Montréal. — La réception à Toronto. — Lettre de M. Raymond à la fondatrice adressée ù Toronto. — Voyage de M. Raymond dans la capitale ontarionne. — Recommandations de la fondatrice, avant de les quitter, aux Sœurs de Toronto. — Appel de M. le curé Lecours aux associés de la confrérie du Précieux-Sang. — Ce qu'était cette confrérie. — Zèle des associés pour répondre à M. Lecours. — Mgr Charles LaRocque bénit la pierre angulaire des futures constructions (24 septembre 1871). — Suspension des travaux. — M. le curé Lecours quitte la cure de Saint - Hyacinthe, que prennent les Pères Dominicains venus de France (1873). — Lettre de la supérieure à ses filles de Toronto. — Elle va les visiter. — Elle est toute à toutes.

^XfC^VANT d'assister au départ des premières " colombes " qui émigrèrent du " blanc colombier " ou, selon l'autre image affectionnée de IMgr LaRocque, avant de voir

t^^i^^ " lf> ruche" du Précieux-Sang "essaimer" au loin, ^:j nous croyons utile d'invitef nos lecteurs à se recueillir ^^ avec nous un moment, et à faire comme un retour général sur tout ce que nous avons jusqu'ici raconté, pour mieux

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pénétrer et comprendre l'esprit de la fondatrice et de sa communauté. Cet esprit, nous l'avons déjà vu se manifester plus d'une fois. Mais l'heure nous paraît venue, à la lumière des faits qui précèdent, de le contempler dans toute sa grandeur et dans toute sa force d'expansion.

Dès 1860, dans le manifeste où il exposait les motifs pour V établissement de V institution en V honneur du Précieux Sang, dont nous avons parlé,M. Raymond l'avait précisé, cet esprit, en termes fort justes : *' La dévotion principale de l'Église à cette (notre) époque, écrivait-il pour décider Mgr LaRocque à faire la fondation, est au Précieux Sang et à Marie Immaculée. La communauté serait en parfaite harmonie avec les vœux de l'Église. L'oubli de Dieu et l'impureté sont les vices dominants du siècle. La communauté (projetée) a pour but d'en faire réparation. On sent, dans le pays, le besoin d'une communauté contemplative et réparatrice. La nouvelle qu'il est question d'en fonder une a été accueillie par le public avec intérêt et, de toutes parts, on demande si elle doit s'établir bientôt. L'opposition est locale et due à des causes faciles à connaître et à expliquer ..."

Plus d'un an avant d'écrire le mandement du 15 avril 1866, par lequel, nous l'avons dit, il confirmait de son autorité d'évêque l'existence religieuse de la communauté,Mgr LaRocque, dans une longue lettre, écrite à Mère Catherine-Aurélie de l'Hôtel-Dieu de Saint-Hyacinthe et datée du 8 janvier 1865, avai^, lui aussi, déterminé ce qu'il entendait et voulait des Sœurs du Précieux- Sang. En trois mots, mots bénis, qui ont constitué depuis comme le premier motto de l'institut, fidélité, constance et générosité, il av^ait tracé tout un programme de vie à ses chères filles. " Être victime avec le sanglant Jésus, ainsi que vous vous exprimez, ma chère fille, écrivait-il, c'est un incomparable bonheur. Lasoufîrance, en effet, c'est la chaîne d'amour qui unit à Dieu. Que les religieuses du Précieux-Sang aiment les souffrances et sachent le doux

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secret d'unir tous leurs sacrifices à ceux du roi des martyrs, qu'elles aiment à être nourries des mets du calvaire et à attacher leurs lèvres à la coupe a mère des eaux de la passion de Jésus, qu'elles soupirent même pour obtenir l'objet de leurs désirs, leur Mère en tête, je n'y mets pas d'obstacle. Mais je ne me sens nullement inspiré de pousser les Sœurs à aggraver leurs pénitences et macérations corporelles..." Non, c'est l'esprit intérieur que le docte et prudent prélat voulait avant tout inculquer à ses enfants. Il y insiste longuement pour arriver enfin à tout condenser dans les trois mots que nous avons énoncés : " Fidélité, constance et générosité, écrit-il, oh ! que ces trois mots ont brillé souvent comme un phare lumineux aux yeux des âmes religieuses et le.s ont guidées sûrement ! . . . Fixez les yeux de votre foi sur ces trois mots, marchez à la lumière qui en jaillit, elle vous fera aborder au port de la sainteté. — La fidélité enfante l'amour et l'amour fait descendre Jésus avec mille faveurs dans le cœur qui aime. Faites en sorte que vos chères filles soient fidèles et que, pour cela, elles se montrent attentives à la grâce chaque fois qu'elle leur adressera son langage intérieur et secret, dix fois, vingt fois par jour . . . Cette docilité les remplira de mérites et c'est par elle qu'elles deviendront non seulement parfaites mais saintes. Elles ne courront pas, elles voleront dans la voie du ciel. Elles feront la joie du cœur de Jésus ! — Que vos filles soient constantes aussi. L'âme doit surmonter bien des obstacles avant qu'elle ne soit unie à Jésus par une chaîne indissoluble . . . C'est par les diflScultés rencontrées avec courage et par les sacrifices endurés avec une volonté ferme que vos filles prouveront leur amour à Jésus. . . La vie spirituelle même la plus fervente a ses épreuves et ses chagrins. Jésus se dérobe quelquefois aux plus ardentes aspirations de l'amour, et, comme l'amante des Cantiques, l'âme gémit ... Et puis, il y a la mauvaise nature, il y a satan . . . Dites à vos filles qu'elles persévèrent dans la constance. — A la fidélité

et à la constance, qu'elles joignent enfin la générosité. La générosité, c'est à proprement parler la chaîne d'or qui unira au cœur de Jésus leurs coeurs de vierges. Par elle, elles s'attacheront à lui de façon que rien ne pourra les en détacher, ni les mépris, ni les peines, ni les souffrances. L'amante généreuse veut faire de grandes choses pour le Bien-Aimé. Elle donne tout sans rien réserver, et elle croit encore n'avoir rien donné. Oh ! comme Jésus enlace dans les étreintes de sa tendresse l'âme ainsi généreuse ! Comme il la presse, comme il la serre sur son cœur ! Il l'introduit dans ses celliers et l'enivre du vin de son amour. Il lui ouvre son cœur et lui en livre les trésors. Il lui dévoile ses amabilités. Il l'enchante de ses beautés. — Bonne Mère, quelles joies et quelles délices pour vous, dans la solitude de votre blanc monastère, si, comme je le désire et je l'e.-ipère, vos chères filles se montrent des vierges fidèles, constantes et généreuses ! "

A cet appel magnifique du père de leurs âmes. Mère Catherine- Aurélie, pour ses filles et pour elle-même, avait déjà répondu par son admirable Sitio d'amour. Cette longue et belle prière exclamative, bien connue de tous les fervents du Précieux-Sang, surtout de toutes les religieuses qui lui sont consacrées, on ne sait pas exactement quand elle fut composée par la fondatrice. Son texte même indique, puisqu'elle y parle de ses chères filles, que c'est après la fondation de 1S61. La tradition des anciennes veut, en tout cas, que ce soit dans les premières années, probablement la toute première, de l'existence de l'institut. Ce Sitio de Mère Catherine-Aurélie qui, aux trois mots du vénéré fondateur, fidélité, constance et générosité, répond par ces trois autres, prier, réparer et souffrir, lesquels constituent comme le second motto de l'institut, pouvons-nous nous risquer à l'analyser? L'auteur du Livre d'or nous prévient aimablement qu'on l'a déjà vainement tenté et que, à l'époque de l'approbation des constitutions, Rome n'y a rien changé et a voulu qu'on l'imprime à la suite du formu-

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laire des saintes règles, tout simplement. Osons quand même essayer d'en extraire la moelle pour on faire mieux saisir et comprendre l'esprit, cet esprit du Précieux-Sang, que M. Raymond et Mgr LaRocque viennent déjà de nous mettre en quelque sorte sous les yeux et dont ils nous ont fait comme toucher du doigt l'ardeur et la vigueur.

Sitio — J'ai soif ! C'est là, on le soit, l'une des sept paroles de Jésus mourant pour le salut du monde. Or, c'est à cette parole que, la fondatrice va nous le montrer avec une élégante tendresse, l'institut du Précieux-Sang a la mission de correspondre. " Le mystérieux Sitio, que le divin crucifié a fait entendre du haut de la croix, écrit-elle textuellement, a trouvé un écho dans mon cœur. Je l'ai médité, je l'ai goûté, je l'ai compris. Et, à mon tour, je me suis écrié, dans un ardent transport : J'ai soif! Dans la vive ardeur qui me presse, je voudrais être d'aimant pour attirer tous les cœurs, afin de les donner à Jésus-Christ. Mais, n'étant que ce que je suis, un vil néant, je me tourne vers celui qui est tout et je le conjure, au nom de son sang et de son amour, de subjuguer lui-même tous les cœurs... Je lui demande cette grâce surtout pour les timides vierges qui, comme moi, ont entendu le cri de l'Agneau immolé : J'ai soif . . . Jésus est altéré d'amour. Je voudrais des cœurs qui lui rendissent amour pour amour, qui le dédommageassent de l'abandon, de l'indifférence et de l'impiété des pécheurs . . . des cœurs qui s'unissent, pour prier, réparer et souffrir, à celui de la victime sainte qui sut tant aimer, tant obéir, tant souffrir, pour le bonheur et le salut des âmes..." Le Sitio se continue par une vive exhortation aux " élues de la souffrance " à réparer, par la solitude, par la prière, par le sacrifice. A l'exemple de sainte Catherine de Sienne, les vierges réparatrices doivent verger le baume de la prière sur les blessures de l'Église. Vient ensuite l'invitation de bien répondre à la vocation que Jésus a faite à ces "petites vierges", "hosties vivantes

choisies entre mille"... "Venez, venez, leur dit-elle, vous reposer sous les rameaux empourprés de l'arbre de la croix, vous y nourrir de ses fruits, vous y dérober aux poursuites de l'ennemi du salut. . ." Pour cela, évidemment, il leur faudra se maintenir dans de saintes dispositions. Elles devront donc n'oublier jamais qu'elles sont consacrées à Dieu comme victimes réparatrices, qu'il leur convient que les anges et les hommes les voient toujours au sommet de la sainte montagne tenant en leurs mains le calice du salut, qu'il leur faut posséder des âmes infatigables aspirant à tous les oacrifices et à tous les dévouements, " des âmes ivres de cet amour qui a fait brûler Jésus du désir d'être baptisé d'un baptême de sang.. .", qu'enfin, pour cela, il leur est nécessaire de suivre les traces de Jésus souffrant et mourant, de Jésus tout en sang, et, dans la mesure possible, d'imiter Marie, la mère très sainte, dont le cœur est " un calice vivant, pur et blanc, où circule sans interruption le sang de Jésus"... Pour terminer cette ardente exhortation de son Sitio d'amour, la fondatrice formulait des vœux non moins ardents : " Puissent ces lignes tracées dans le sang de Jésus, par une main bien indigne, tourner à la gloire de Dieu ! Puisse la mère du bel amour, de l'amour crucifié, les bénir pour mes filles ! Puisse-t-elle empourprer sans cesse leurs âmes du sang pur et vermeil du Bien-Aimé, qu'elle-même lui a fourni, et faire d'elles des hosties blanches, dignes d'être offertes sur l'autel mystique ! Puisse-t-elle, enfin, nous porter elle-même, sur son aile maternelle, dans la véritable demeure, le ciel, pour y chanter, avec nos amies, Thérèse, Agnès, Catherine. . . le cantique deà vierges au festin de l'Agneau ! "

Le 22 mai 1866, Mgr Joseph LaRocque avait annoncé ojBSciellement que Rome lui avait donné un successeur dans la personne de Mgr Charles LaRocque, son cousin, depuis vingt-deux ans curé de Saint-Jean-d'Iberville. Le 31 juillet, Mgr Charles avait pris possession du diocèse et Mgr Joseph ne signait plus que

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** ancien évêque de Saint-Hyacinthe ". Le 15 janvier 1867, ce dernier recevait le titre d'évêque de Germanicopolis. Il continua cependant de résider à l'évêché, jusqu'au 28 septembre 1868. D alla loger ensuite pour quelques mois chez le curé de Notre- Dame, cependant que Mgr Charles o'en allait prendre la cure de Belœil. Au cours de l'année suivante, le 26 septembre 1869, Mgr Joseph prenait définitivement sa retraite à la maison blanche. Plus que jamais, le vénéré prélat allait s'occuper de la direction supérieure de ses chères filles.

Depuis la bénédiction de l'aile nouvelle et l'entrée des religieuses dans cette partie du monastère, le 26 juin 1867, jusqu'au départ des premières " missionnaires " de l'institut pour la fondation du monastère de Toronto, le 31 août 1869, les événements se succédèrent à peu près semblables à eux-mêmes. Les vocations se multipliaient, car la renommée portait au loin, comme au proche, l'éloge du jeune institut. En 1869, à l'époque de cet première fondation de Toronto, on comptait trente-deux religieuses dont vingt-six choristes, cinq converses et une tourière. Et il convient d'ajouter, d'après Ico documents que nous avons sous les yeux, que, chez les pieuses recrues, comme chez leurs devancières, l'esprit d'amour et de Si.crifice, tel que nous l'avons précédemment esquissé, s'inculquait et se maintenait dans toute sa généreuse ardeur. Deux conséquences pratiques en résultèrent : on put accepter la charge de fondations nouvelles et il fallut penser encore à agrandir le " berceau " de Saint-Hyacinthe.

Dès le 1er novembre 1864, Mgr Lynch, évêque de Toronto, étant de passage à Saint-Hyacinthe et visitant l'institut naissant, avait exprimé le désir d'avoir des Sœurs du Précieux-Sang dans sa ville épiscopale. Mais ce n'est qu'en 1869 que ce pieux projet put prendre corps. Entre temps, Mgr Bourget, le saint évêque de Montréal, dans une visite à Saint-Hyacinthe, en avril 1866, avait exprimé à Mgr Joseph, qui administrait encore le diocèse, le

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même désir, ainsi qu'en témoigne l'une de ses lettres à Mère Catherine-Aurélie, en date du 17 avril de cette année. Cette deuxième fondation ne devait avoir lieu pourtant à Montréal, à Notre-Dame-de-Grâce, qu'en juin 1874. Mais on comprend que déjà, à l'époque où nou«« sommes arrivé dans notre récit, il convenait, étant donné la haute situation des prélats dont les démarches honoraient l'institut, de se préoccuper de l'une et de l'autre.

Quant aux agrandissements matériels du " berceau ", on se tournait, comme toujours, en y songeant, vers le bon M. Lecours. Les cellules de l'aile nouvelle, lui disait-on, ne suffisaient pluj. A la m.odeste chapelle de la maison blanche le chœur des religieuses était, lui aussi, trop petit. La chapelle elle-même ne répondait pas davantage à l'affiuence de plus en plus considérable des dévots au Précieux Sang. Que faire ? On était encore si peu pourvu des richesses de la terre ! Nous dirons bientôt à quelle industrie le zélé M. Lecours eut l'idée de recourir et comment il réussit à pouvoir, le 10 juillet 1871, mettre à l'ouvrage une équipe de travailleurs pour creuser le >ol et asseoir les fondations du maître-corps et de la belle chapelle qui existant de nos jours. Pour le moment, nous nous devons encore à l'histoire de la vie religieuse de la fondatrice et de ses filles, du maintien de son esprit et de ses progrès, pour la période qui va de juin 1867 à août 18G9, c'est-à-dire de l'entrée dans l'aile nouvelle à la fondation de Toronto.

" Pauvres vierges du Précieux-Sang, lisons-nous sous la plume de Mère Catherine-Aurélie, à l'adresse de Mgr Joseph, le 30 décembre 1867, .;Mand donc serons-nous véritablement contemplatrices et réparatrices? Quand quitterons-nous la basse vallée des préoccupations terrestres pour nous élever, toutes dégagées, vers la sainte montagne de l'oraison, sans quoi nous sommes comme de pauvres poissons hors de l'eau ? Plus que jamais, cette plainte est le cri de nos âmes ! PI as que jamais, j'envie ce bonheur

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pour mes filles et i oiir moi, car je comprends de mieux eu mieux combien, sans l'oraison, nous perdons de lumières et de grâces précieuses pour les âmes. . . Notre solitude. Monseigneur et très doux Père, qui apparaît aux fous du siècle comme un tombeau, est au contraire pour nous le plus cher berceau de la vraie vie. Nous l'aimons, parce qu'il y fait meilleur que nulle part au monde. Eussions-nous été filles de roi, nous nous serions faites esclaves du Précieux-Sang! Nous l'aimons, notre solitude, parce que, dans ses étroites limites, elle renferme l'infini. Nous l'aimons, parce que nous y vivons oubliées des créatures, nous efforçant de les oublier nous-mêmes, pour n'avoir d'autres désirs que ceux qu'inspire l'amour crucifié. Nous l'aimons, parce que nous y trouvons le père dévoué, le guide fidèle, qui nous fait entrevoir les mérites et les délices de l'immolation du corps, de l'esprit et du cœur . . . En pensant à ce que vous faites pour nous, Monseigneur, une parole du curé d'Ars me revient. C'est celle-ci, qu'il fait dire par Notre-Seigneur à une âme de vierge : " Je t'ai faite si grande qu'il n'y a que moi qui puisse te remplir, je t'ai faite si pure qu'il n'y a que moi qui puisse te nourrir! " IMieux que tout autre. Monseigneur, vous comprenez que, pour la vierge du cloître, la vie, c'est Jésus, et le bonheur, c'est Jésus. Voilà pourquoi vous vous efforcez de rendre si intimes nos rapports avec cet amj divin, voilà pourquoi vous n'épargnez rien pour nous élever à la hauteur de notre vocation sainte. . . Nous sommes fières, Monseigneur, de vous avoir pour père et de sentir que, étant les plus jeunes et les plus petites de vos filles en Dieu, nous sommes pour cela même les plus favorisées. . . Si des jours de ténèbres et d'angoisses obscurcissent votre ciel, Monseigneur, Jé:>us ne vous dirat-il pas, comme à une âme qui lui était éminemment chère : " Les épines suent le baume et la croix transpire la douceur, mais il faut presser la croix sur son cœur et les épines dan^i ses mains pour avoir et goûter le suc qui fortifie et console." Apprenez-

nous, bon Père, à chercher la sève au goût de miel cachée sous l'écorce amère du bois du sacrifice. Conduisez-nous dans la route que vous parcourez vou?-même et qui est celle de l'abnégation. Enseignez-nous à y marcher avec autant de calme que d'ardeur, simplement, confidemment, mais invinciblement et constamment. . ."

Ces beaux sentiments, Mgr l'évêque de Germanicopolis et le dévoué M. Raymond, son vénérable ^nii, s'efforçaient, naturellement, de les entretenir dans les âmes de leurs filles spirituelles, avec un zèle que le temps n'affaiblissait point. Nous avons, làdessus, une lettre de M. Raymond qui est bien édifiante. N'ayant pu, ce jour-là, se rencïre au monastère, il écrit à Mère Catherine- Aurélie, le 12 février 1868 : " Le temps que je vous aurais donné, ma chère fille, si j'eusse pu sortir, je vais l'employer à m'occuper de vous devant Dieu. Je le remercierai pour les grâces si nombreuses dont il vous a comblée. Je lui offrirai les sentiments de votre cœur. Je vous présenterai à lui comme son épouse choisie. Je lui rappellerai vos souffrances. J'exciterai sa miséricorde à votre égard, afin qu'il ait piKé de vos misères, qu'il vous pardonne jusqu'aux moindres imperfections et qu'il vous purifie jusqu'à ce que vous soyiez toute blanche à ses yeux. Je lui demanderai qu'il vous donne pour lui un amour aussi ardent que celui qu'ont eu sur la terre vos saintes sœurs du ciel ... Je le prierai d'éclairer votre institution de se.i lumières pour que, pénétrant plus avant dans la connaissance de sa beauté et de sa bonté, vous soyiez plus empressée à le servir et à le faire servir. . . Je solliciterai pour vos filles en union avec vous les grâces qui en feront des vierges sages, des dignes épouses de l'Agneau divin, des adoratrices dévouées de son Précieux Sang, des réparatrices des injures que reçoit la jnajesté divine, des véritables saintes qui aient horreur de tout péché et ne travaillent que pour faire jouir Jésus du charme de leurs vertus. Je m'occuperai également de vos chères malades . . .

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Voilà bien des choses à demander ! Et qui sui?-je, moi, pour adresser à Dieu toutes ces supplications ? Je sais, incomparablement plus que je ne saurais le dire, ma bassesse et mon indignité. Mais je crois que le sang de Jésus est à moi. Eh ! bien, je vais m'en servir pour vous obtenir toutes ces grâces. Dans ce but, je lui rendrai un cuUe plus ardent, je lui donnerai un dévouement plus grand pour la sanctification des vierges qui ne font victimes..." Ces prières que le pieux directeur offrait au bon Dieu pour ses dirigées, il est facile de remarquer qu'elles étaient aussi, dans la forme où il les communiquait à la supérieure de l'institut, une vive exhortation à toujours plus de générosité dans la pratique des vertus fondamentales de tout ordre contemplatif. Mère Catherine-Aurélie ne l'entendait pas autrement. Le 29 décembre 1868, elle épanche ainsi, dans le cœur de son premier père en Dieu, Mgr Joseph, le trop plein du sien : " Le sang de Jésus, Monseigneur et vénéré Père, c'est un miel puisé au calice de la fleur virginale que fut le sein très pur de Marie ! C'est ce miel que nous voulons pour vos lèvres quand elles seront altérées d'amour et de bonheur. Le sang de Jésus, c'est un baume distillé sur l'arbre du sacrifice et de l'expiation ! C'est ce baume que nous demandons pour votre cœur quand il aura des blessures qui le feront souffrir. Le sang de Jéous, c'est un vin généreux qui fait circuler la force et la vie dans les veines ! C'est de ce vin que nous désirons que vous soyez abreuvé chaque jour de votre existence. Le sang de Jésus, c'est la lumière, c'est l'amour, c'est le ciel ! En attendant lea ineffables transports de la céleste demeure, puissiez-vous trouver, dans le sang de Jésus, la lumière, l'amour, la joie, et, dans le sang divin aussi, un petit ciel sur terre. . . en gage du grand ciel de l'éternité ! . . . Père, donnez-nous aussi ce sang dont vous êtes l'heureux dispensateur. Donnez-nous-le avec toujours plus d'abondance ... Si vous saviez comme vos enfants du cloître aiment la coupe empourprée !. . . Nous n'avons pas à

MERE CATHEHINB-AURELIB

nous plaindre. Jésus nous dispense largement le divin breuvage. Bien souvent, son cœur bleisé laisse couler dans les nôtres ses flots veriîieils. Mais nous soupirons encore . . . Pourquoi, cependant, nous préoccuper d'un avenir dont tous les instants sont dans les mains d'un père plein de tendresse qui ne se lasse pas de nous combler de ses dons ? Parmi ces dons, celui de vous avoir choisi pour notre ange gardien, notre guide et notre père n'est certes pas le moins précieux. . . C'est à genoux que je termine ces lignes, vous demandant pour Tannée nouvelle la plus eflicace de vos bénédictions. . ."

Cette année 1869, ce devait être celle de la première fondation après celle de la maison-mère. L'homme de sa droite dont Dieu se servit pour assurer la croissance de ce premier rameau détaché de l'arbre de l'institut de Saint-Hyacinthe, ce fut Mgr Lynch, alors évêque et plus tard archevêque de Toronto. John-Joseph Lynch était né à Clonf^s, en Irlande, le 6 février 1816. Il avait fait ses études cléricales à Saint-Sulpice de Paris et avait été ordonné prêtre le 9 juin 1843. Venu en Amérique, comme un si grand nombre de ses frères de la verte Erin au cœur plein de zèle, il avait été supérieur d'un collège du Missouri, puis il avait fondé et dirigé le collège de Notre-Dame-des-Anges, à Niagara, du côté américain. Élu évêque d'Aechinas et coadjuteur de Toronto, le 26 août 1859, il avait été sacré le 20 novembre de la même année et avait succédé à Mgr de Charbonnel, démissionnaire, sur le ^iège de Toronto, le 26 avril 1860. Tl devait être promu archevêque, son siège devenant métropolitain, le 18 mars 1870, et mourir le 12 mai 1888, à l'âge de 72 ans. Il avait, digne fils de saint Patrice, l'âme ardente et le cœur d'un apôtre. Sa piété fut toujours remarquable.

Le 1er novembre 1864, étant de passage à Saint-Hyacinthe, le pieux évêque disait la messe dans la petite chapelle du blanc monastère. Le même jour, il écrivait à Mère Catherine-Aurélie

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que, pour les besoins de son diocèse, il se sentait inspiré de lui demander d'établir, dans la cité de Toronto, une maison du Précieux-Sang. " De ce moment, disait-il, je compte votre communauté au nombre des miennes." La supérieure répondit aussitôt que la démarche du prélat était pour elle et sa communauté un honneur et un encouragem^ent et que, assurément, elle correspondrait à ses avances ** si la volonté de Dieu se déclarait en faveur de l'enireprise ". Mais plusieurs années se passèrent avant que l'évêque pût donner suite au projet. On crut même, dans l'institut, qu'il n'en serait plus question. Le 19 janvier 1867, Mgr Lynch se retrouvait en visite à Saint-Hyacinthe. Il vint au monastère et assura que son intention était toujours la même. Au m.ois de juin suivant, deux religieuses des Soeurs de Lorette, de Toronto, la supérieure. Mère Teresa, et l'assistante, Mère Ignatia, évidemment sur le conseil de leur évêque, venaient faire une retraite de dix jours au Précieux-Sang de Saint-Hyacinthe. Ce fut pour les retraitantes et pour leurs hôtes l'ccca^sion d'une mutuelle édification. " Si les bonnes Sœurs de Toronto vous ont édifiées, écrivait Mgr Lynch à Mère Catherine-Aurélie à quelques jours de là, que votre humilité me permette de vous dire en retour que les exemples de recueillement, de silence et de régularité, qu'elles ont remarqués parmi vous, ont laissé en elles une douce impression dont elles se rappelleront toujours." Il est permis de voir là comme un pieux travail d'approche. En envoyant les religieuses de Lorette de sa ville à Saint-Hyacinthe, Mgr de Toronto voulait, sans doute, les intéresser à l'œuvre de la future fondation. Ce furent elles, aussi bien, qui mirent à sa disposition, dans ce but, une petite maison qu'elles possédaient dans le \oisinage de l'église Sainte-Marie à Toronto. Enfin, le 16 juillet 1869, après en avoir conféré avec l'évêque de Saint-Hyacinthe, Mgr Charles, et l'évêque de Germanicopolis, Mgr Joseph, Mgr Lynch

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écrivit à Mère Catherine-Aurélie que tout était prêt dans la cité de Toronto pour recevoir les adoratrices du Précieux-Sang.

L'heure était grave et la décision à prendre importante. La cbmmunauté était encore bien jeune et Toronto était si loin ! Mgr Charles, dans sa lettre du 21 juillet, et Mgr Joseph, en écrivant le 27 du même mois, exprimèrent à Mgr Lynch qu'il vaudrait peut-être mieux attendre. Le concile du Vatican allait s'ouvrir. Avec plusieurs autres évêques canadiens, celui de Toronto devait partir pour Rome. La fondation ne se ferait-elle pas plus aisément et plus solidement au retour du concUe ^ Mère Catherine-Aurélie écrivit en ce sens à Mgr de Toronto : " Vous voulez une fondation à Toronto, lui mandait-elle. Mais, Monseigneur, mes yeux s'inondent de larmes quand je songe que nous n'avons que huit ans d'existence . . . Nous sentons le besoin d'avoir un temps plus long pour nous préparer à une œuvre aussi importante et nous aurions préféré la commencer sous les yeux et sous la direction immédiate de Votre Grandeur à son retour du concile. Mais si vous insistez et si nos supérieurs le jugent à propos, nous serons prêtes à tout quitter pour aller vers vous ... Ce sera avec confusion, il est vrai. . . Mais en volant à votre appel, mes bien-aimées compagnes croiront répondre à celui de l'époux divin. . . Je ne comprimerai pas leur essor. Qu'elles dressent leurs tentes où Dieu le veut ! Partout, mon indigne main les bénira, partout mon cœur leur sera uni, car rien ne peut séparer ce que Dieu a enchaîné au pied de l'autel ..." Mais Mgr Lynch insista pour ne pas différer. Il voulait la fondation pour le 8 septembre 1869, fête de la Nativité de Marie. Il se chargeait de la subsistance des Sœurs pour un an et plus si c'était nécessaire, et il souscrivait à toutes les conditions qu'on croyait devoir faire. Sa foi robuste de vrai fils de l'Irlande répondait de tout. Mgr de Saint-Hyacinthe et Mgr de Germanicopolis ne pensèrent pas pouvoir, dans ces circonstances, refuser leur consentement. La Mère fondatrice et ses filles s'inclinèrent

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respectueusement devant le désir des évêques. La décision était prise.

Il n'entre pas dans notre cadre de refaire ici toute l'histoire de cette première fondation. Toutefois la part prise par Mère Catherine- Aurélie dans l'établissement de Toronto fut trop grande pour que, écrivant sa vie, nous puissions ne pas en raconter les diverses circonstances au moins succintement. C'est elle d'abord qui choisit les " missionnaires ", comme il était naturel, et elle n'hésita pas à faire le sacrifice de se séparer de deux de ses compagnes de fondation. Le 5 août, après plusieurs neuvaines de prière et beaucoup de réflexion, elle annonça son choix à la communauté réunie : " La première victime choisie, dit-elle, non sans avoir au préalable préparé les âmes par une ardente exhortation à l'esprit de sacrifice, ce sera mon assistante. Sœur Euphrasie-de- Saint-Joseph, que je chéris à un double titre et qui m'a rendu tant de services. La deuxième, c'est Sœur Elizabeth-de-l'Immaculée-Conception, cette compagne que j'estime et affectionne tant et qui, lorsque j'étais pour ainsi dire errante dans le monde, m'a servi de mère et est restée près de moi ..." Les quatre autres désignées pour la mission lointaine étaient Sœur Marie-Ange, Sœur Madeleine-de-Jésus, Sœur Saint- Jean-l'Êvangéliste et Sœur des Sept-Douleurs. " Mes chères enfants, dit-elle ensuite à celles qui allaient partir, je me réjouis de vous voir pleines d'ardeur et de courage. . . J'espère que vous ne courrez pas seulement dans la voie crucifiante qui vous est ouverte, mais que vous y volerez sur les ailes de l'amour, de l'abnégation et du dévouement, pour la gloire du Précieux Sang." Elle recommanda encore à toutes les Sœurs de prier pour les parents des partantes, afin qu'ils eussent la grâce de bien faire leur sacrifice, et pour les partantes ellesmêmes, " dans le cœur de qui se pourraient trouver des sentiments trop naturels ". Les six futures missionnaires vinrent alors s'agenouiller aux pieds de la fondatrice et, en leur nom, leur supérieure

MERE CATHEKINE-AURELIE

nommée, Mère Euphrasie-de-Saint- Joseph, attesta de leur affection et de leur dévouement à l'œuvre, accepta le sacrifice proposé et demanda pardon pour les fautes donl^ elles avaient pu se rendre coupables. De quelles fautes, en vérité, pouvait-il être question ? 11 n'y a que les âmes saintes et pures qui s'accusent ainsi des moindres imperfections ! Mère Catherine-Aurélie n'en repartit pas moins, très sérieusement, digne mère de pareilles filles, que tout était oublié. Et, dans un moment d'indicible émotion, toutes s'embrassèrent pieusement. " Quand nous voyons mourir l'une des nôtres, ajouta la fondatrice, non." sommes tristes, car nous savons que nous ne la verrons plus ici-bas. En ce moment, c'est six de nos Sœurs chéries et aimées qui vont nous quitter. Qui donc les oblige à ce iacrifice ? Ah ! je le comprends, c'est l'espoir de gagner au moins une âme à Notre-Seigneur, c'est le désir de glorifier le Précieux Sang ! . . ." — " Tournez-vous vers Jésus crucifié, termina-t-elle à l'adresse des partantes, offrez-lui votre sacrifice . . . Il me semble que, maintenant, vous pouvea tout obtenir du ciel ! " Belle scène, en vérité, que celle qu'offre un pareil spectacle de foi et de générosité ! On était triste et joyeux tout ensemble. Il y avait des larmes dans les yeux, mais les âmes exultaient de bonkeur !

Le même soir, les " élues ", comme on aimait à les appeler, entraient en retraite sous la direction de M. Raymond. D'autre part, comme il avait été décidé que chaque partante apporterait de la maison-mère un trousseau complet, on .^'employa à tout préparer avec soin. Dans la nuit du 26 au 27 août, M. Raymond vint faire, avec ses pieuses dirigées, l'heure réparatrice qui fut, on l'imagine aisément, des plus ferventes et des plus émouvantes. Le lendemain, Mgr Lynch arrivait à Saint-Hyacinthe, venant au-devant des religieuses qu'on lui destinait. Il s'était fait accompagné du Père Proulx, curé de l'église Sainte-Marie de Toronto, et des deux Sœurs de Lorette, Mère Teresa et Mère Ignatia, qui

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déjà, deux ans auparavant, avaient séjourné au Précieux-Sang, Le soir, il fit visite au monastère. INTgr l'évêque de Saint-IIyacinthe, Mgr de Germanicopolis, M. Raymond, le Père Proulx et M. Lecours étaient avec lui. Après le chant d'un cantique de circonstance, et quand Mgr Joseph eut présenté chacune des partantes à leur nouvel évêque Mgr de Toronto, celui-ci parla avec abandon et confiance de l'espoir qu'il entretenait au sujet de la future fondation. " Les bonnes gens de Toronto, dit-il plaisamment, mes meilleurs catholiques, ont une idée si extraordinaire des Sœurs du Précieux-Sang qu'on sera bien surpris si on ne vous voit pas voler quand vous arriverez dans notre ville." Mgr de Germanicopolis dit aussi quelques mots. Il bénit le ciel de cette prospérité de son cher institut qui permettait déjà, après huit ans seulement, une fondation nouvelle. Mgr de Saint-Hyacinthe, prenant à son tour la parole, se félicita de voir l'institut se propager pour la gloire de Dieu et le bien des âmci. Ce fut une inoubliable soirée. Le lendemain, l'exposition mensuelle du saint Sacrement ayant été avancée, on i>assa la journée aux pieds de la sainte hostie. Mgr Charles et Mgr Joseph vinrent de nouveau, le soir, encourager les partantes et consoler celles qui restaient. C'était le 29 août. Ce jour même, l'évêque de Saint-Hyacinthe adressait aux six religieuses mi^ssionnaires une fort belle lettre pastorale. Depuis tout près d'un an, le prélat n'habitait plus la ville épiscopale. Pour parer aux embarras d'une crise financière, nous l'avons déjà dit, il avait pris la cure de Belœil. Mais c'est de Saint-Hyacinthe qu'il data sa lettre aux Sœurs du Précieux- Sang qui s'en allaient à Toronto.

Ce document officiel, qui rend un fort bel hommage à l'œuvre de Mère Catherine-Aurélie, il nous convient de nous y arrêter au moins quelques instants. Le pasteur de l'Église de Saint- Hyacinthe proclamait en premier lieu l'opportunité de cette œuvre du Précieux-Sang, qui avait pris nais.sance en 1861, par le

MERE catherini>-at;relie

zèle de son prédécesseur et de M. Raymond, sur les bords de l'Yamaska. " L'on dirait, en vérité, écrivait-il, que Dieu a réservé au cœur de la femme le soin de rallumer sur la terre le feu de la divine charité, que l'égoïsme et les froides conceptions de notre siècle sensuel et orgueilleux y avaient presque entièrement éteint." Le mal du siècle, continuait le prélat, c'est le luxe, c'est l'ambition des richesses, c'est la convoitise des jouissances matérielles. Notre pays en est moins atteint que d'autres, mais il en souffre. Les fondateurs du Précieux-Sang ont été heureusement inspirés en établissant cette communauté " vouée à la pénitence et à l'expiation, en laquelle de pures et innocentes victimes, enfermées dans la retraite et le silence du cloître, n'ont plus de corps que pour le crucifier ... de cœur que pour aimer Jésus ... de parole que pour la prière du jour et de la nuit ..." Enfin, Mgr de Saint-Hyacinthe se réjouissait de ce que la Providence avait jeté les yeux sur ces filles de prédilection pour la fondation nouvelle. " Allez, courageuses et pleines de foi, leur disait-il, dans le diocèse de Toronto, auquel vous appartiendrez désormais de cœur et d'âme encore plus que de corps, vous immoler pour de nouveaux frères et de nouvelles sœurs . . . Soyez pour votre nouveau chef spirituel, Mgr l'évêque de Toronto, un sujet de joie et de consolation . . . N'oubliez, néanmoins, ni l'évêque ni le diocèse de Saint- Hyacinthe. . ."

Oublier Saint-Hyacinthe, oh ! non, certes, aucune des filles de Mère Catherine-Aurélie, ni celles-là, ni d'autres, ne le feraient jamais. Mais il fallait en partir pour l'œuvre nouvelle. Ce départ se fit le 31 août. Le compte rendu de ce voyage de Saint-Hyacinthe à TorontOj en passant par Montréal, a été écrit par Mgr le fondateur lui-même. On le conserve précieusement aux archives de la communauté. Mais il est long autant qu'il est beau et édifiant. On nous pardonnera de le condenser pour ne pas trop charger notre propre récit. Le matin, le dévoué M. Raymond dit une

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première messe, à la suite de l'oraison, au cours de laquelle les partantes chantèrent de pieux couplets composés pour l'occasion. Ne retenons que ce quatrain:

Je pars, mais il me reste Ta croix, trésor céleste.

Et le via précieux Du calice des cieux. . .

Après l'action de grâces, Mère Catherine-Aurélie, qui allait reconduire les " missionnaires " jusqu'à Toronto, fit à la communauté, qu'elle quittait pour quelques semaines, ses recommandations. Elle les laissait, disait-elle, sous la protection de la meilleure des mères, la vierge Marie, et de l'incomparable ami qu'est l'ami du tabernacle. On assista ensuite à la messe de Mgr Lynch, et avec quelle ferveur! En outre des deux Sœurs de Lorette venues au devant d'elles, les partantes devaient aussi être accompagnées des deux supérieures de la Présentation et de l'Hôtel-Dieu de Saint-Hyacinthe, Mère Saint-Marc et Mère Marie. Mère Catherine-Aurélie, en plus des six " missionnaires ", amenait encore avec elle Sœur Sophie-de-l'Incarnation et sa petite nièce Marie Benoit.

L'autorité avait jugé bon, puisqu'on sortait du cloître, de permettre au passage la visite des églises et des communautés à Saint-Hyacinthe et à Montréal. Après donc les derniers adieux au monastère, et l'on peut croire qu'ils furent touchants, on se dirigea vers l'église de Notre-Dame, puis, successivement, on fit visite aux communautés de la Présentation et de l'Hôtel-Dieu et, finalement, on s'arrêta à la cathédrale. Mgr de Germanicopolis, avec M, l'abbé Gatien comme secrétaire, et Mgr de Toronto, avec le Père Proulx, conduisaient les voyageuses. De Saint-Hyacinthe à Montréal, le trajet se faisait par chemin de fer. A la gare, la population de la petite ville se porta en foule pour honorer la

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communauté, Quand, Mgr Lynch ayant béni le peuple, le convoi s'ébranla et vint passer non loin du monastère qu'on venait de quitter, des derniers signes d'adieu s'échangèrent encore. A Montréal, on fit de pieux pèlerinages à Bonsecours et à Notre- Dame-de-Pitié. On alla ensuite faire visite à Mgr Bourget et on fit une station à la cathédrale. On s'arrêta de même à l'église du Gésu et l'on visita les Sœurs de l'Hôtel-Dieu et les Sœurs de la Providence. Les voyageuses logèrent pour la nuit à la maisonmère de la Congrégation. Que de bons souvenirs ces différentes stations évoquaient dans l'esprit et dans le cœur de l'heureuse supérieure, qui, tant de fois, était venue à Montréal, quand elle étudiait sa vocation ! Le lendemain matin, ayant assisté à troiâ messes dites simultanément dans la chapelle de Notre-Dame-de- Pitié par trois évêques, Mgr Lynch, Mgr Joseph LaRocque et Mgr Persico (alors évêque de Saint-Augustin en Floride, plus tard curé de Sillery, puis secrétaire de la Propagande à Rome et cardinal), les voyageuses se rendirent au bateau qui devait les transporter de Montréal à Toronto. En passant devant le séminaire de Saint-Sulpice, Mère Catherine-Aurélie voulut saluer les vénérés prêtres de cette m.ai>on, où elle avait naguère aussi cherché lumière et conseil auprès de M. Nercam, et où, cette fois encore, elle bénéficia d'une générosité qui a toujours été inépuisable. Le voyage à bord du Passeport fut ravissant pour les Sœurs et fort édifiant pour tous ceux qui se trouvaient là. Mgr de Germanicopolis en précise les mille détails avec une complaisance marquée.

A Toronto, la bienvenue fut royale. Les familles catholiques de la première société avaient tenu à honneur, tout comme les Sœurs de Lorette et les Sœurs de Saint-Joseph, de recevoir les Sœurs du Précieux-Sang avec des égards tout spéciaux. On assista, en arrivant, à la messe de Mgr l'évêq^^e de Toronto. Dans l'aprèsmidi, on visita les principaux établissements religieux, notam-

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ment la Providence des Sœurs de Saint-Joseph et la splendide Abbaye des Sœurs de Lorette, où les nouvelles venues prirent leur logement les premiers jouri. Le 8 septembre, elles entraient en possession de leur petite maison de Saint Mary's. La vénération dont les Sœurs du Précieux-Sang furent l'objet à leur arrivée à Toronto a laissé dans leur esprit un souvenir ineffaçable. On s'inclinait devant elles, on leur baisait les mains, on alla jusqu'à couper un coin du voile de Sœur des Sept-Douleurs ! Mais c'est surtout la fondatrice qu'on entourait et auprès de qui on s'empressait, en l'appelant tout hjaut la sainte mère et en lui demandant la bénédiction comme à un évêque ! Mère Catherine-Aurélie passa un peu plus de deux mois dans la ville ontarienne pour y installer plus complètement ses religieuses. Mgr LaRocque dut retourner après quelques semaines. M. Raymond vint bientôt le remplacer à Saint INIary's, d'où il devait ramener la fondatrice et ses deux compagnes. Sœur Sophie-de-l'Incarnation et la petite Marie. Nous avons une lettre de Mère Catherine-Aurélie à Mgr Joseph, datée de Toronto, le 11 novembre, dans laquelle elle annonce son retour prochain. Or, pendant ces dix ou douze semaines, la Mère et ses filles furent comblées de toutes sortes d'attentions par Mgr Lynch, son clergé, ses communautés et son peuple. La foi et la piété des Irlandais sont démonstratives autant qu'ardentes, on le sait depuis des siècles. La fondatrice en fit largement l'expérience. On venait à elle, sans se lasser, avec une confiance touchante. Elle en était, on le pense bien, toute confuse, tandis que ses filles en étaient ravies. Mgr Joseph parti, ce fut le tour deMgr Lynch qui s'en allait au concile. Il quitta Toronto le 17 octobre. M. Raymond arriva peu après. Nous renonçons à enregistrer ici tous les bons avis et les pieuses exhortations que Mgr de Germanicopolis, puis M. Raymond, et aussi Mère Catherine-Aurélie, multiplièrent à l'adresse des " fondatrices " du monastère de Toronto, et que nous trouvons consignés, riche

MERE CATHERINE- ATJRELIE

moisson, au livre des archives de cette maison. Disons seulement, pour terminer ce qui concerne cet établissement, qu'après que les Sœurs eurent passé trois ans dans la maison petite, humide et malsaine, de Saint Mary's, le monastère, par la munificence toujours de Mgr Lynch, fut installé, dans le voisinage du collège Saint Michael, dans un local fort convenable, et que ce rameau torontonien de l'institut, dénommé " Mount Olivet ", est devenu à son tour un r^rbre riche de sève et largement fécond.

Avant de se rendre à Toronto, vers la fin d'octobre, M. Raymond eut naturellement l'occasion d'écrire à sa dirigée. Une lettre de lui, datée du 14 septembre, expose si heureusement la situation de l'institut à cette époque qu'il nous faut en rapporter au moins quelques extraits. " 11 y a huit ans aujourd'hui, chère épouse de Jésus-Christ, lui écrit-il, vous vous immoliez à votre époux, pour l'exaltation de sa croix et la gloire de son sang . . . Vous et vos trois compagnes, vous embrassiez une vie de prière et de sacrifices de toute espèce, ne sachant guère ce que serait l'avenir, qui, Sous le rapport humain, paraissait peu rassurant, mais en vous abandonnant à la Providence qui vous avait inspiré ce dévouement. Oh ! que cette confiance a été bénie ! L'œuvre du sang divin a surmonté toutes les contradictions, tous les obstacles- Elle s'est développée de plus en plus, en attirant à la croix nombre de vierges. Sous le rapport matériel, des secours inattendus lui sont venus en aide de la manière la plus opportune. Le public l'a accueillie avec une étonnante sympathie. Elle a vu venir à elle, comme possédant la vertu du Christ, les afiiigés, les pécheurs, tous ceux qui ont besoin d'être soulagés et consolés. Et voici qu'elle s'implante dans un diocèse étranger et lointain, où l'hérésie qui y domine semble la regarder s'établir avec respect ! Disons-le donc avec un sentiment de sainte joie et de vive reconnaissance, c'est l'œuvre de Dieu ! Elle est agréable à Jésus ! Il a reçu avec satisfaction ces hommages de vierges rendus à son sang par l'amour, la prière

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et le sacrifice . . . Remerciez Dieu des longues et douloureuses souffrances qui ont torturé votre corps, des sollicitudes pénibles auxquelles vous avez eu à vous livrer, des épreuves de l'esprit et du cœur que souvent vous avez eu à subir. En cela encore se trouve l'indice de l'intervention divine en faveur de l'œuvre à laquelle vous avez été employée. Laissez pour l'avenir votre cœur se livrer à la confiance la plus affectueuse envers votre Jésus. Il perfectionnera ce qu'il a commencé. Retrempez votre courage dans son sang, qu'il veut vous voir glorifier. Plus que jamais, soyez à l'œuvre, avec le désir de vous immoler complètement, pour qu'elle réjouisse encore davantage le cœur de Jésus et donne à son sang une gloire plus grande. Allumez bien ardemment le feu de l'amour dans le cœur de vos filles de Toronto. Faites un feu si bon qu'il ne s'éteigne point ! Sans ce sentiment, porté à un haut degré, que deviendraient-elles quand elles seront seules ? . . " C'est pour l'activer, ce feu, et l'enflammer encore, ce sentiment, que M. Raymond, après Mgr de Germanicopolis, se rendit aussi à Toronto. Pendant qu'il y était, à la date du 11 novembre, Mère Catherine-Aurélie écrivait à Mgr Joseph, retourné à Saint- Hyacinthe et maintenant logé à la maison blanche : "Je vais quitter bientôt Toronto . . . Pauvres enfants, je vais les laisser si seules, si loin !. . . J'emporterai pourtant le pressentiment délicieux que Dieu voudra répandre ses bénédictions et ses grâces sur cette nouvelle ruche. Oh ! oui, que le ciel les bénisse, ce sera le dernier mot que ma bouche exprimera. Que n'aurai-je pas à vous dire à mon retour sur ces généreuses vierges qui nous sont confiées ? . . . Je reçois des visites en grand nombre. Je passe la plus grande partie de mes journées au parloir. Mais je regarde comme un petit martyre l'obligation où je suis d'être en rapport avec un monde pour lequel je voudrais être morte. Ma mission à moi, que n'est-elle (uniquement) de prier et de m'immoler en silence et dans l'obscurité ! Dieu soit loué de tout ce qu'il permet ! Sous

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l'empire de sa volonté divine, mes ennuis, mes craintes, mes peines et mes douleurs sont méritoires, j'ose l'espérer, mais elles ne disparaissent pas. M. le grand-vicaire Raymond est au milieu de nous . . . Les instants de délassement qu'il nous a fait goûter, en nous parlant du cher monastère et de tout ce qu'il renferme, et surtout les saintes méditations au pied de l'autel, où il fait passer toute son âme dans les nôtres, tout est entré dans les annales de mon cœur et vous sera fidèlement redit ..."

Au moment de se séparer de ses chères filles pour retourner à Saint-Hyacinthe, Mère Catherine-Aurélie leur fit ses dernières recommandations : " Aimez à être cachée^, leur disait-elle. Soyess modestes dans vos paroles, dans vos manières et dans vos actions. Fuyez tout ce qui pourrait vous attirer les regards des hommes f t leur vaine estime. La gloire humaine est une vile poussière qui s'élève entre Dieu et nous et nous dérobe sa beauté . . . Mon cœur saigne à la pensée de vous quitter, mais je pars aussi joyeuse de laisser ici des victimes qui vont ^'offrir sans cesse pour la gloire du Précieux Sang ... Je sais que vous accomplirez toujours scrupuleusement vos saintes règles et que vous marcherez dans les voies du devoir... Aimez-vous les unes les autres. N'ayeï qu'un seul sentiment et qu'un seul cœur avec celle qui vous dirigera. Aidez-la par vos prières. Et puis, quand l'ennui et la tristesse voudront s'emparer de vous, allez près de Jésus, allez à Marie ! Ils vous consoleront et sécheront vos pleurs."

La fondation de Toronto était faite. A Saint-Hyacinthe, d'autres préoccupations attendaient la fondatrice. Nous l'avons noté au début de ce chapitre, le nombre des recrues nouvelles qui venaient frapper à la porte du monastère augmentait toujours. La grande aile dans laquelle on était entré le 26 juin 1867 n'avait pas asses de cellules pour les loger. La chapelle de la maison blanche, son sanctuaire en particulier, devenaient insuffisants. Il fallait agrandir. M. le curé Lecours réfléchissait, se demandant ce qu'il pourrait

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faire. Les hommes au cœur d'apôtre sont, le fait est connu, ingénieux. Ils finissent toujours par trouver le moyen d'exercer leur zèle d'une façon pratique. La nécessité, a-t-on dit, est mère de l'invention. Pressé par la nécessité, le bon M. Lecours eut soudain une idée que nous qualifierions volontiers de géniale si elle n'était pas si simple. Mais, en fait, le génie et la simplicité ne voisinent-ils pas souvent ? Le curé de Notre-Dame pensa donc, un beau jour, que les associés de la confrérie du Précieux-Sang, si on faisait appel à leur charité, pourraient tirer d'embarras l'institut du même nom.

Cette confrérie du Précieux-Sang, dont il nous convient ici de raconter les origines, existait à Saint-Hyacinthe depuis une douzaine d'années. Le 23 mars 1858, à la demande du pieux M. Raymond, Mgr Prince l'avait érigée, dans la petite chapelle de son couvent des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame — que les Sœurs de la Présentation devaient remplacer l'été suivant, en août 1858 — » et elle n'avait pas tardé à prendre de l'extension, surtout depuis que la fondation d'une communauté, placée sous le même vocable, était venue, en 1861, donner un si vigoureux élan à la dévotion qui constituait sa raison d'être. Le premier évêque de Saint- Hyacinthe l'avait du reste dès le principe aflSliée à l'œuvre-mère, dont le centre était à Rome, et dont les Pères de l'Oratoire s'étaient faits partout les ardents apôtres. Duranf l'hiver de 1861-1862, le Père Bonden, oratorien de Londres et futur biographe du Père Faber, venu en Amérique, s'était arrêté à Saint-Hyacinthe. Mgr Joseph LaRocque lui avajt présenté ses filles du Précieux-Sang : '* Ce sont de pauvres enfants, lui avait-il dit. J'ai mis à leur tête celle qui paraissait la plus digne de pitié. Je tâche de les former à la vertu et à une vie régulière, leur ayant assigné, comme but spécial, la dévotion au Précieux Sang de Jésus avec celle de l'Immaculée Conception de Marie." En même temps, l'évêque avait parlé au distingué religieux de la confrérie, chère aux Oratoriens,

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qu'avait établie à Saint-Hyacinthe son prédécesseur. A la fin de 1862, le Père Bonden envoyait de Londres à Mgr LaRocque le livre des Hymnes du Père Faber. Dans sa lettre de remerciement, le prélat écrivait : " La confrérie du Précieux-Sang de Saint- Hyacinthe va toujours en prenant de l'extension. J'en ai transféré le biège dans ma cathédrale, à l'autel de la bienheureuse Vierge, pour témoigner de mon désir dp la voir en honneur et aussi afin que les réunions des ?ssociés puissent être nombreuses et solennelles." Au mois d'octobre 1863, le Père Faber mourait. Aussitôt Mgr LaRocque écrivit une lettre de sympathie au Père Bonden. " Les âmes déVouées au Précieux Sang, lui disait-il, ont un motif spécial d'être affligées par cette mort de l'illustre Père Faber, car il a été un très fervent et très puissant promoteur de cette dévotion si en harmonie avec les besoins de notre époque." — " J'aime à vous faire savoir, mon Révérend Père, ajoutait-il, que les éminents services que le regretté Père Faber a rendus, par son zèle et ses écrits, à la pieuse confrérie du Précieux-Sang ne sont pas oubliés ici. Nos associés ne manqueront pas d'offrir pour le repos de son âme leurs pieux suffrage:. Nos religieuses adoratrices, dont l'institut s*est beaucoup développé depuis que vous les avez visitées, se feront en particulier un devoir de prier pour votre illustre frère ..." Or, en 1870, les registres de la confrérie de Saint-Hyacinthe, maintenant transportée au monastère du Précieux-Sang, montraient que les membres de la pieuse association se comptaient par milliers. Chaque jour, par l'entremise des zélateurs et zélatrices, des listes chargées de noms à inscrire parvenaient au secrétariat de l'œuvre. Pour M. Lecourj, le trait de lumière vint de là. L'actif et zélé curé s'avisa qu'en faisant appel à la générosité de tous les membres inscrits dans la confrérie du Précieux-Sang, et en leur demandant à chacun la modique aumône de vingt-cinq sous, il pourrait construire un monastère plus convenable avec une chapelle plus spacieuse. Mgr Charles LaRocque, l'évêque du

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diocèse, voulut bien approuver et bénir l'idée, et Mgr Joseph également. Elle fit rapidement son chemin. Zélî^teurs et zélatrices se mirent à l'œuvre et, largement, les confrères du Précieux-Sang répondirent à l'appel. Tant et si bien que, nous l'avons dit, le 10 juillet 1871, l'heureux M. Lecours mettait ses ouvriers en devoir de creuser les fondations des édifices projetés du maître-corps et de la chapelle du monastère. Les premières pelletées de terre furent enlevées par Mgr Joseph, M. Raymond, M. I^ecours et Mère Catherine-Aurélie. On pense bien que ce travail leur fut léger et que tous en rendirent gloire à Dieu.

Le 24 septembre suivant, en la fête de Notre-Dame-de-la- Merci, Mgr Charles LaRocque bénissait solennellement la pierre angulaire de la construction nouvelle, assisté par M. Raymond et M. Moreau. Pendant la cérémonie, les religieuses, pieusement agenouillées au pied du tabernacle, conjuraient Notre-Seigneur, par les mérites de son Précieux Sang, de bénir le futur sanctuaire et ses bienfaiteurs. M. Lecours eut pourtant, ce jour-là, une déception. Il avait compté que les coups de marteau qu'on viendrait frapper sur la pierre angulaire, selon l'usage, lui rapporteraient une riche ofiFrande, et voilà qu'un malencontreux orage électrique dispersa trop tôt, vers la fin de la cérémonie, la foule accourue nombreuse ! Plusieurs, heureusement, revinrent après l'orage, Mgr l'évéque du diocèse en tête. Mais la chronique note que cet excellent M. Lecours ne fut pas quand même absolument satisfait.

Hélas! ses déboires n'étaient pas finis. Les meilleurs mouvements de zèle finissent par perdre de leur entrain. Une suspension d'ardeur se fit bientôt sentir. " Plus l'édifice montait, écrit curieusement l'annaliste, et plus le chiffre des trente sous descendait ! " Et ce secours, d'abord considérable, devint à ce point intermittent, que l'on constata, un jour, qu'on ne pouvait plus s'appuyer sur lui. Le 7 novembre 1872, le Courrier de Saint-Hyacinthe publiait cette note : " Au Précieux-Sang, les fonds étant épuisés de part et

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d'autre, et, M. le curé de Notre-Dame n'ayant plus que des dettes ($2,225.00), il se voit obligé de suspendre les travaux." Cet appel indirect et disfcret ne fut pas entendu, comme l'avait espéré M. Lecours. On avait pu terminer les travaux de l'extérieur, mais l'intérieur restait en plan. L'année suivante, en 1873, le digne prêtre cédait sa cure aux Pères Dominicains, que Mgr Charles LaRocque était si content d'accueillir dans sa ville épiscopale. Dans la retraite de sa cure de Sainte-Rosalie, M. Lecours multiplia les sacrifices pour arriver à payer " sa " dette. Mais les circonstances lui avaient rendu la tâche plus diflScile. Nous verrons qu'il ne mourrait pas sans revenir au Précieux-Sang et sans se dévouer encore à sa belle œuvre.

Cependant, Mère Catherine-Aurélie, cela va de soi, ne demeurait pas inactive. Outre qu'elle s'occupait, dans la mesure possible, de toutes ces questions d'ordre matériel, elle continuait de diriger ses chères filles, celles de Saint-Hyacinthe et, de loin, celles de Toronto, dans les voies de la sainte vie contemplative que nous connaissons. Elle préparait aussi une autre fondation, celle de Notre-Dame-de-Grâce, qui se ferait en 1874. Elle multipliait ses prières et ses mortifications, ses exhortations et ses pieuses directions. A elle seule, sa correspondance avec ses filles de Toronto nous fournirait la matière d'un riche chapitre, qui constituerait tout un traité de vie religieuse des plus documentés et des mieux fournis. Et, toujours, ce serait l'œuvre du Précieux-Sang et l'esprit de sacrifice qui en feraient la base et aussi le couronnement. Quelques extraits de ces précieuses lettres vont nous le faire entendre. Le 3 juin 1870, elle écrit à l'une de ses chères enfants, qu'elle sait bien afl3igée, dans son exil, au cœur de la ville ontarienne : " Quand, dans ses desseins mystérieux, Jésus permettra pour vous cette souffrance du cœur, allez prier près de ce céleste compagnon de votre esdl, baises sa main crucifiante et crucifiée et dites-lui que''vous acceptez non seulement la croix

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qui pèse sur les épaules mais aussi et surtout celle qui pèse sur le cœur, car c'est celle-ci, plus que toute autre, qui élève l'âme vers les régions d'un amour qui n'est plus de la terre ... Je sais vos occupations assujettissantes, vos ennuis de chaque jour, quand vous pensez à tout ce que vous aimiez au cher " berceau ", auquel vous avez dit un adieu peut-être éternel. Mais tout cela peut se changer en un perpétuel acte d'amour . . . Marchez donc dans la voie étroite, mais heureuse, de l'âme crucifiée, avec une sainte allégresse et un constant courage. Mon cœur vous y accompagnera pour encourager le vôtre en le plongeant dans le sang divin et en lui montrant le ciel . . . Jouissez de l'Eucharistie, puisez dans vos rapports avec Jésus-Hostie l'amour de la vie cachée, silencieuse, anéantie. Il fait si bon de vivre dans l'obscurité et dans la solitude, là où Jésus parle au cœur et dévoile ses secrets, là où il fait oublier les amertumes de cette vie et communique la lumière qui nous fait voir les choses sous leur vrai jour ..." A la mi-septembre. Mère Catherine-Aurélie écrit encore à la même religieuse, dont la faible santé lui cause plus d'une inquiétude : "... Je crains pour vous l'automne, les premiers froids de l'hiver, et je voudrais vous voir assez fervente pour que vos prières jointes aux miennes puissent vous obtenir une santé parfaite que vous emploiriez toute à l'œuvre qui vous a été confiée. Aujourd'hui, plus encore qu'au moment où la fondation de Toronto s'est faite, je sens que le monde a besoin de prières et de réparations, des larmes et du sang de victimes virginales. Oh ! que le cœur me fait mal, quand je pense à tant d'âmes ingrates et rebelles . . . Vous, mon enfant, qu'éprouvez-vous, quand vous pensez à ceux de nos frères qui se font par leurs péchés les bourreaux de Jésus . . . ? " Et nous pourrions remplir des pages et des pages avec de pareilles citations, où l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, de la tendresse de la mère pour ses chères filles ou de son désir de les voir se sacrifier pour la gloire du Précieux

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Sang de Jésus. Mais, il faut nous borner, de peur de trop charger le cadre que nous nous sommes fixé.

Non seulement Mère Catherine-Aurélie écrivait à ses filles de Toronto, mais elle allait aussi, de temps en temps, les visiter. On l'y trouve, par exemple, à l'été de 1872. Elle écrit de là à la Mère assistante qui la remplace à Saint-Hyacinthe : " Quoique très occupée ici et un peu fatiguée des visites, je trouve moyen de me transporter souvent au cher monastère, où j'ai laissé des âmes si aimées. Je visite par la pensée chacune de mes filles. Je me tiens près de celles qui soufiPrent pour les encourager et près de celles qui jouissent pour remercier le Dieu bon qui leur donne des consolations. Je m'intéresse aux sollicitudes de toutes et je prie pour que rien ne trouble la paix des unes et des autres. Oh ! qu'il y a de bonheur à s'aider mutuellement! Chacune dans notre retraite, travaillons à notre perfection et à la sanctification des autres, à atteindre le règne de Dieu et à le faire régner lui-même sur tous les cœurs ..." Elle entre ensuite dans nombre de détails qui touchent à l'administration, à l'admission des novices en particulier, et elle ajoute : " Chères petites vierges, il me semble que rien n'est épargné pour les rendre saintes et heureuses de servir Dieu dans la mortification et la perspective d'une mort qui vient toujours si tôt ..."

Elle devait revenir à Saint-Hyacinthe vers la fin de juillet. Le 27 juin, elle écrit encore à son assistante : " Eloignée comme je le suis, la seule preuve que je puisse vous donner de la large part que je prends à vos sollicitudes, chère et bonne fille, c'est de vous assurer que sans cesse je vous bénis et que j'invoque surtout pour nos pauvres malades le sang tout-puissant et si bienfaisant de notre Jésus. Je l'offre au Père éternel pour que, par ses mérites, elles obtiennent les grâces que réclame leur état. Plus je les sais souffrantes, ces chères enfants, plus je sens que mon cœur se rapproche d'elles avec une affection plus pure.. .

DB l'entbéb au monastère à la fond, de n.-d.-de-qrAcb 201

Je les aime, ces bien-aimées filles, comme les victimes et les amies de Jésus crucifié, comme des privilégiées à qui il se plait à donner des traits de ressemblance avec lui-même, qu'il épure dans le feu de l'épreuve pour les unir plus étroitement à lui ... "

Encore un coup, bornons là ces citations, pourtant si intéressantes. Celles que nous venons de faire établissent, nous semble-t-il, de façon très nette, jusqu'où et comment la fondatrice du Précieux-Sang entendait remplir ses nobles fonctions de supérieure et de mère. Sans négliger les intérêts généraux de son institut, tout en travaillant ardûment à son progrès et à son accroissement, elle ne perdait jamais de vue le bien particulier de chacune des âmes que la Providence avait confiées à sa garde et à sa direction. Son grand cœur savait se donner à toutes, sans cesser d'être à chacune. C'était bien la vraie mère au cœur admirable, ce cœur dont le poète a dit :

Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier !

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