I. Hôffding, Morale, p. 3oo, Schleicher
INTRODUCTION. l5
C'est cette méconnaissance du droit de l'enfant à vivre sa vie d'enfant qni a donné aux civilisés l'habitude de traiter l'enfant en adulte, c'est-à-dire de le mal traiter. Comme l'adulte, pour lequel l'habitation n'est souvent que l'abri momentané où se prennent les repas, où se passent les nuits, l'enfant est logé à l'aventure, sans souci de sa santé, de son bien-être, de son bonheur. Comme l'adulte, dont la résistance à la fatigue et à l'ennui est grande, l'enfant est soumis à des besognes longues, fastidieuses, pénibles. On ne tient pas assez compte de l'âge, des goûts, des besoins de l'enfant, et si, ■comme on dit, on le gâte, c'est moins pour lui complaire que par quelque calcul où l'intérêt des grandes personnes trouve son compte.
En parlant de l'indifférence ou de la maladresse de la société, ou de ses méfaits, en signalant avec M. Hoffding une de ses plus fréquentes erreurs, nous n'avons point poussé le tableau au noir; mais nous n'avons montré que les côtés sombres. 11 faut, changer de perspective.
Justement les modernes, depuis plus longtemps qu'on ne croit, senlent que leur tactique à l'égard •de l'enfant est mauvaise. Déjà un penseur, mort au
l6 MÈRES ET FILS.
commencement du siècle dernier, constatait un chang^ement dans l'attitude des hommes envers l'enfance. « Trois choses, écrivait Joubert dans ces Pensées que Chateaubriand, son ami, fit paraître en i838, quatorze ans après la mort du philosophe, trois choses attachaient les anciens à leur sol natal: les temples, les tombeaux et les ancêtres. Les deux grands liens qui les unissaient à leur gouvernement étaient l'habitude et l'ancienneté. Chez les modernes, l'espérance et l'amour de la nouveauté ont tout changé. Les anciens disaient nos ancêtres, nous disons la postérité; nous n'aimons pas comme eux la patrie, c'est-à-dire le pays et la loi de nos pères ; nous aimons plutôt les lois et le pays de nos enfants ; c'est la magie de l'avenir, et non pas celle du passé qui nous séduit'. »
Joubert était assez perspicace pour pressentir que des sentiments nouveaux agitaient sourdement le monde ; mais pour s'en réjouir, il venait trop tôt. Son observation fort juste n'a pas un mot de blâme à l'adresse des modernes; toutefois, à chaque ligne on devine l'admirateur des anciens, on a l'impression que Joubert regrette la conversion qui a changé la direction de nos regards et l'objet de notre sollicitude.