‹ Meres et fils. --Chapitre 13 sur 84 · I. Jouljert, Pensées, iG, i, Didier · texte numérisé non relu

I. Jouljert, Pensées, iG, i, Didier

II semble aussi que Joubert ne démêle point la cause de ce chang-ement. II l'allribue à l'espérance et à l'amour de la nouveauté. Il a raison de faire leur part à de telles dispositions; il ne voit pas que cette part est eu fait fort réduite. Ce n'est point la magie de l'avenir qui exerce sur nos cœurs une séduction plus forte que la magie du passé ; c'est un amour plus vif de la justice qui, sans nous détacher du passé, nous rend l'avenir plus cher.

Le passé nous échappe. S'il peut beaucoup sur nous, en revanche, sur lui nous ne pouvons rien. L'avenir dépend de nous. C'est ce que nous ne saurions trop nous redire : tout le fondement de la morale laiVjue est là. C'est là, non ailleurs, qu'une démocratie doit chercher la règle de son activité et le principe de sa grandeur. Sans doute, nous sommes, comme dit C. Wagner, les enfants de ce qui a été ; mais par notre application à gérer ce qui est, nous préparons ce qui sera. Nous somme liés au passé, mais envers l'avenir nous sommes obligés. Cette solidarité impérative nous impose à l'égard de l'enfance des devoirs que les hommes du temps de .ïoubert n'apercevaient pas aussi nettement que nous, ou qu'ils étaient moins enclins à accepter. Ils disaient bien avec la Bible : Les pères ont mangé le raisin vert et les enfants ont les dents agacées; mais ils ne sentaient pas fortement comme nous,

-et dans tous les rangs de la société, que chacun de nous, long-temps avant d'être père, doit aux enfants qui pourront naître de lui de ne point toucher à ces fruits dangereux. C'était ordinairement après avoir mangé le raisin qu'on songeait à la parole biblique : elle était la iDenace da châtiment inévitable et déjà encouru. Nous commençons plus tôt à la dire aux autres et à nous-même : c'est un avertissement, un conseil, un ordre. Sans prétendre que nos arrière-grands-pères valaient moins que nous, il semble que dans beaucoup de cas où ils agissaient mal sans hésitation, scrupule, ni remords, nous n'avons plus leur pleine sécurité ; nous n'osons plus dire que notre droit est d'abuser des plaisirs ; quand notre lâcheté s'abandonne aux passions, nous savons très bien que ce n'est point à nous seuls que nous faisons du tort. Malgré tout, la pensée de notre responsabilité troul)le, sinon beaucoup de nos contemporains, du moins un nombre qui n'est plus négligeable et qui va grandissant. Le progrès moral n'est assurément pas tel qu'on puisse célébrer la défaite du mal ! Le mal continue à être commis ; mais il n'est pas appelé couramment le bien ; et cela est un progrès considérable. Une quantité de jeunes hommes passent leur jeunesse joyeusement, mais on n'entend plus autant qu'autrefois pères et mères proclamer : « Il faut

INTRODUCTION. IQ

que jeunesse se passe. » L'insouciance devient plus rare envers les déchéances org-aniques ou les tares mentales qu'on peut transmettre aux enfants. Les faiseurs de peine ont perdu de leur arrog-ance, ils n'osent plus crier : « Après moi le déluge ! » Ce cri, ils le pressentent, soulèverait le blâme. Ils s'aperçoivent qu'autour d'eux on ne fait plus litière de la santé, du bien-être, du bonheur des générations à venir ' .

Dans ce changement n'entre-t-il ni hypocrisie, ni calcul? Oui l'oserait prétendre?

Toutefois, il est des hommes de cœur qui, ayant pleine conscience et de leur pouvoir et de leur responsabilité, règ-lent délibérément leur vie en vue du bien général; qui, acceptant les bénéfices de la solidarité, en acceptent aussi les charges et les obligations, et s'efforcent de rendre à l'avenir ce qu'ils reçoivent du présent et ont déjà reçu du passé. Cette reconnaissance est loin encore d'avoir sur tous les cœurs la toute-puissante domination qu'eurent jadis le culte des ancêtres et la religion du passé. Mais les lois de la solidarité morale mènent l'élite et attendrissent parfois les hommes obscurs ;

I. Fait sigTiificatif : au mois de mars 1908, s'est tenu à WashingtOQ le premier congrès international du hien-ètre d^ l'enjance.

le respect et ramour de l'huniaTiité future ne sont plus des sentiments tout à fait inconnus des masses ; beaucoup d'hommes acceptent cette idée qu'il est bon de contrôler ce qu'on fait, ce qu'on dit, même ce qu'on pense, afin de s'assurer si de ces actes, de ces paroles, de ces pensées, pour ceux qui viendront plus tard ou pour ceux qui nous entourent, il ne sortira aucun mal. Dans cette obligation de song-er aux autres et de préparer l'avenir de nos descendants, afin que notre conduite actuelle jette des semences de joie et non de peine, les incroyants trouvent une très haute, très sévère loi morale, le fondement même de la morale indépendante, l'inspiration, le mot d'ordre pour une vie qui veut produire une plus large, une plus noble vie; et les croyants pareillement peuvent l'accepter avec une pieuse allégresse, s'ils considèrent que dans tout ce que l'homme fait de grand, de beau et de bon, il n'est que l'organe et le véhicule de quelque chose ou de quelqu'un de plus haut que lui.

Ceci soit dit afin d'expliquer pourquoi des peuples dont l'attitude envers la religion est diamétralement opposée, déploient cependant la même activité autour de l'enfance, travaillent à la protéger, à l'instruire, à la moraliser, font, chacun dans son pays, de la préparation des générations futu-

res, la grande question et se donnent rendez-vous dans des assises internationales où leurs plus éminents représentants échangent des vues sur la pédagogie !

Parmi les questions pédag-ogiques qui sont jug"ées les plus importantes, il en est une qui figure en première place : c'est la question de l'internat. Même chez les peuples qui ne veulent pas de l'internat et qui s'organisent de manière à s'en passer, on peut dire que cette question est primordiale : la proscription de l'internat règ"le toute leur vie scolaire. Et, chez nous, pareillement l'acceptation de l'internat conditionne toute l'organisation de l'enseignement secondaire et une partie de l'enseignement supérieur, en attendant que l'enseignement primaire tombe à son tour sous la même loi. De plus, par ses locaux, par sa discipline, par ses traditions et sa vie, la maison d'éducation, qui loge et nourrit les enfants, est maîtresse à la fois du présent et de l'avenir; elle maintient la jeunesse en santé et en joie, ou au contraire elle la fait souffrir au physique et au moral, elle affaiblit séparément ou ensemble les corps, les intelligences, les âmes. Selon qu'elle loge, qu'elle nourrit et traite l'interne, selon qu'elle organise les rapports du collégien avec les administrateurs du collège et les autres enfants,

ses hôtes, la maison d'éducation rend à la famille et à la société une valeur amoindrie, une nonvaleur ou une valeur renversée, non point à inscrire aux profits et pertes, mais à ranger dans la catégorie des ennemis publics; ou bien elle rend à la famille et à la cité un robuste et vaillant collaborateur, prêt et résolu à être partout homme d'action et homme d'action bonne.

Par la faute de la société, généralement insouciante de l'avenir, par la décision qu'elle avait de se désintéresser de ses institutions,, l'internat d'autrefois a fait plus de mal que de bien. D'où en partie, le discrédit où il est tombé. On use de l'internat, nous dirons même plus loin qu'on en abuse, en le censurant. Ne serait-il pas plus sage de travailler à l'améliorer?

Si on objecte que peu de Français, en somme,^ passent par l'internat ', et que prendre la question de l'éducation par là, c'est s'attaquer à un détail, nous répondrons d'abord, en anticipant sur le chapitre suivant, que le nombre des internes est appelé à grandir non à décroître, que l'internat €st le régime qui finira par recueillir presque tous

I. Relevé de novembre 1908 : lycées, 17.686 internes et 42,812 externes; collèges, 12. 854 internes et 28.437 externes; soit 80.540 internes contre 65.749 externes.

les écoliers de France. Nous répondrons ensuite que, puisqu'il y a des internes, le pays entier est intéressé à ce que cette portion de la jeunesse, qui vit en contact avec les externes, qui, après le collège, viendra coopérer à la vie nationale, soit log^ée, nourrie, élevée de façon à gagner en santé, intelligence, capacité, vertu, et non de façon à perdre. Il semble que l'internat n'intéresse que les seuls internes et leurs parents ; il intéresse tous les condisciples des internes, il intéresse toutes les jeunes Françaises, lesquelles n'ont pas fait vœu de n'épouser que d'anciens externes.

Le public sent vag-uement l'importance de cette question ; les hygiénistes la lui signalent ; les spécialistes, qui en l'espèce sont les universitaires, l'étudient et, ce qui vaut mieux, corrig-ent, améliorent, innovent. Enfin partout, dans les collèges et les lycées, les plus heureuses réformes et les plus diverses ont été proposées, tentées, accomplies.

Mais ni ces efforts de l'Université, ni cette disposition du public à suivre ce qui se fait au collège, ne sauraient aboutir à un utile résultat tant que l'Université et le public ne travailleront point en commun à la transformation de l'internat. Pour ces g-randes entreprises où l'intérêt général est en jeu, il ne suffit pas que les fonctionnaires fassent leur devoir, tandis que les bénéficiaires regardent

et attendent. Dans une démocratie, tout citoyen doit être contrôleur, administrateur, promoteur de la chose publique : m libertate labor. Si trop de gens se laissent vivre, déclinent ces interventions, renvoient toute la besogne aux fonctionnaires, rien ne va plus. Il importe donc que beaucoup de Français s'occupent des questions d'éducation, qui sont les questions sociales par excellence. En particulier il importe que beaucoup de Français, il importe surtout que beaucoup de Françaises s'occupent de l'internat, ce groupement de fds sans mères, cette institution qui menace ou promet d'attirer tôt ou tard presque tous les enfants, de les soustraire à la famille, de les détourner de la cité. Le moment nous semble venu de chercher les améliorations , les créations qui rendraient cette institution définitivement bienfaisante.

Dans les pages que nous allons consacrer à l'internat, nous ne prétendons nullement offrir une solution, ni proposer un plan de réformes. Notre dessein est de provoquer des réflexions et des initiatives, en rappelant une fois de plus aux lecteurs que l'éducation des jeunes Français est l'affaire de tous les Français ; notre dessein est de gagner au collège les sympathies et les concours dont il a besoin et qu'on n'a guère l'habitude de lui apporter; notre dessein est avant tout de montrer que si

le collèg-e, par l'internat, a fait du mal, il peut, par l'internat, réparer le mal. Un grand éducateur, F. Pécaut, écrivait : « Ce n'est pas l'affaiblissement des croyances qui minquiète, mais l'oubli, l'inappétence de la vie intérieure, réserve secrète des énergies, des familles et des peuples, condition de la sagesse pratique en tout ordre, parce qu'elle est la condition de la possession de soi, le repliement sur le for intérieur du dedans'... » Cette inaptitude à la vie intérieure, morale ou religieuse, cette atrophie des organes internes, cette désaccoutumance du recueillement, cette poursuite du plaisir, cette désaffection du mariage et de ses gênes, de la vie de famille féconde et pure ont assurément des causes nombreuses et qui, de pays en pays, varient ; et elles peuvent être combattues par plus d'un remède. Mais nous estimons que le collège, par l'internat, a contribué à les répandre dans la société française et à les y enraciner; et nous avons la conviction que le collège, par l'internat en train d'être réformé, peut et doit les combattre. Le mal auquel il a travaillé, le collège aurait assez tôt fait de le réparer s'il pouvait compter sur l'active collaboration des mères, éducatrices du futur collégien, et des collégiens, de ce peuple

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