I. Soixante ans de souvenirs, t. I, p. 209; in-80, Hetzel
3o MÈRES ET FILS.
Qu'est-ce n dire? Voici.
Nos collèg"es ont une double clientèle : l'ancienne, qui se recrute dans la bourgeoisie ; la nouvelle, qui se recrute dans le peuple el dont les rang-s grossiront pour [)eu que le gouvernement tienne ses promesses, augmente le nombre des bourses, veille à les attribuer aux plus méritants, aux meilleurs élèves de l'école primaire.
Ces deux clientèles réclament pareillement, mais pour des raisons différentes, le maintien ou même le développement de l'internat.
Voyons d'abord les classes dirigeantes.
De plus en plus elles délaissent le foyer et perdent le goiit du repliement sur soi, de la vie intérieure. Le père et la mère vont à leurs affaires ou à leurs plaisirs. Tous deux tiennent à leurs aises et assurent leur liberté. Donc ils prennent leurs précautions, et le plus tôt possible, pour éloigner l'enfant qui gêne et asservit. Les discours édifiants vantent les joies de la famille; la conduite répond-elle aux discours? Chose curieuse : moins on a d'occupations au logis, moins on accepte de s'en créer. Les parents qui pourraient se donner tout entiers à leurs enfants sont les plus prompts et les plus habiles à se décharger des enfants; les mères les plus libres excellent à se libérer davantage; elles se font remplacer d'abord par
INTERNAT. Si
la nourrice, puis par Fraûlein, Miss ou Mademoiselle; enfin, n'osant pas pourtant interner leur fils au coUèg-e de la ville, elles usent de l'externat surveillé, que l'administration à du justement créer pour cette clientèle, et qui, disons-le en passant, rendra les plus signalés services le jour où il sera mieux organisé, c'est-à-dire quand la surveillance des externes qui restent au lycée pour faire leurs devoirs et apprendre leurs leçons sera confiée à des maîtres toujours expérimentés, quand cette sorte d'étude deviendra comme la répétition de la classe et l'application discrètement contrôlée de l'enseig-nement qu'on y donne. Cette extension de l'internat est, en somme, excellente, puisque le nombre est très restreint des parents qui ont temps, patience et compétence pour surveiller les études et diriger l'éducation de leurs enfants. L'externat surveillé supplée, en les soulignant, à l'insuffisance ou à l'ég-oïsme, ou à la. faiblesse d'une partie des familles bourg-eoises.
Passons aux classes laborieuses des villes.
Moins encore que la maison du riche, le logis du pauvre est hospitalier à l'enfant. L'ouvrier, l'ouvrière, les employés sont pris par l'atelier, l'usine, le mag-asin, le bureau. Ils partent le matin, et souvent ne rentrent qu'à sept heures du soir. Les motifs de l'absence sont respectables cette fois;
l'abandon de l'enfant n'est pas moins complet; peut-être est-il plus dang-ereux.
D'abord l'ouvrier n'a point de domestiques pour tenir la maison ouverte, éclairée, chauffée. Quand il sort, il prend la clef; l'enfant, s'il revient avant les parents, n'a, pour les attendre, que la rue^ la cour ou le palier. S'il lui était possible d'entrer, s'en trouverait-il mieux? Le logis du pauvre, par la faute de notre inintelligent égoïsme, est rarement sain, confortable et moral. Dans l'intérêt de l'enfant, dans l'intérêt de la société qui éprouve un dommage toutes les fois qu'un de ses membres perd la santé ou' se déprave, il importe que l'enfant pauvre séjourne à l'école, y soit gardé, presque logé'. Aussi, bien qu'il n'admette pas d'internes, que fait l'enseignement primaire? Sous le nom de « cantines scolaires », il organise un véritable demi-internat; il se substitue aux familles impuissantes, durant les heures de travail, à surveiller, nourrir, soigner l'enfant. L'œuvre est si urgente que, même dans les petites localités où tout le monde se connaît, où la rue n'est pas dangereuse,
I. Voir dans le Manuel général de l'Instruction primaire, 4 janvier 1908, l'article: Une enquête sur Véclairarje familial à Amsterdam; il y est démontré que la prétendue « myopie scolaire » se contracte dans la famille où, l'enfant est si souvent mal éclairé, quand il travaille.
des asiles s'ouvrent à côté de l'école et reçoivent l'enfant quand il sort, l'abritent, l'amusent jusqu'à l'heure où la mère regag-ne le logis.
Ajoutons que, développée par les progrès de l'alcoolisme, par les excitations de la littérature commerciale, par la frivolité des mœurs, par l'oubli du respect qu'on doit aux autres et à soimême, par l'abandon des vertus traditionnelles auxquelles le grand nombre ne sait rien substituer sinon des licences nouvelles, la dépravation domestique est, pour l'enfant qui reste au logis, un très grave danger. Au train dont vivent certaines gens de toute condition, il est légitime de se demander si, en contraignant de tels parents à s'occuper de leurs enfants, la société ne commettrait point une imprudence. Ces parents cherchent à se dérober? tant mieux! Leur défection sera salutaire ; la société trouvera son compte à faire grandir loin de leurs proches des enfants qui recevraient au logis plus de mauvais exemples que de bonnes leçons.
Ce sont de telles raisons qui nous attachent à l'internat et nous font souhaiter le développement de toutes les institutions qui substituent leurs services réguliers et méthodiques aux interventions capricieuses, inexpérimentées et parfois dangereuses de certaines familles, ou au complet abandon
que leur égoïsme dicte, ou que leur condition impose à certaines autres.
Toutes ces œuvres qui enlèvent l'enfant à la famille ont l'air d'être bienfaisantes, dira-t-on ; mais elles ne le sont pas, même quand la famille est incapable ou indigne. Le danger pour la société ne serait pas uniquement celui que signalent les journaux, lorsqu'ils montrent des partis politiques appliqués à prendre la place des parents, et, à Paris par exemple, ouvrant des g-arderies, fondant des patronages où ils enrégimentent, dès l'âg-e scolaire, filles et g'arçons. Le danger serait encore dans la désagrégation de la famille et dans l'avilissement de l'individu.
Du moment qu'elle est déchargée de ses devoirs envers l'enfant, qu'elle ne le garde plus auprès d'elle, qu'elle ne l'élève plus, que parfois même elle ne paie plus son entretien, il est évident que la famille ne saurait conserver ni une forte cohésion, ni une réelle utilité sociale. Or, jjour la société, rien n'est plus dangereux.
En un sens, la famille n'est pas aussi indispensable à l'enfant que l'enfant à la famille. Sans parents, avec des crèches et des nurses bien sty-
ïées, avec l'école niafernelle telle que la dirigent des inspectrices du mérite de M'"" Jeanne Girard', on fait pousser et on élève des garçonnets et des fillettes. Sans garçonnets et sans fillettes, élève-t-on une famille ?
L'enfant reçoit beaucoup de ses parents; mais il leur donne plus qu'il ne reçoit. Et quoi donc ? Il leur donne les vertus (tendresse, dévouement, attention, prévoyance, retenue...) que l'individu, hors de la famille, apprend mal ou n'a que trop vite oubliées.
L'enfant a fait la famille, l'enfant a fait l'humanité.
Sans la faiblesse de l'enfant, sans cette disgrâce de la nature que Lucrèce — cette fois mal inspiré — a déplorée en vers admirables, que fussions-nous devenus? Les avantages que le grand poète envie à l'animal qui naît armé , vêtu et fort, prêt à chercher sa nourriture ou capable de se suffire quelques jours ou quelques semaines après sa naissance, ces avantages nous auraient, selon toute probabilité, relégués à jamais parmi les animaux. Si la maternité se fût réduite à l'enfantement, on ne voit pas comment l'homme eût connu
I. IJ Bdumtion de Ui petite enfance, par M'"« Jeanne «Girard, Colin.
la famille et la société, la science et la vertu. La faiblesse de l'enfant a retenu la mère auprès de lui, le père quelquefois aussi, mais la mère surtout, qui, protégeant, secourant, répétant chaque fois et plusieurs fois le jour les mêmes indispensables interventions, devint attentive, réfléchie, patiente, expérimentée, prévoyante et tendre, c'est-à-dire humaine, cessa d'être la femelle, fut enfin la mère. Ainsi le berceau a fondé le foyer et la cité. Ainsi, l'être vagissant, qui ne vit si longtemps que de la vie animale, a enseigné la vie humaine; la fragile créature qui ne savait rien que gémir, pleurer, suspendre sa bouche avide à la mamelle, cette créature a révélé ce qu'elle-même ignorait, elle a fait l'éducation de ceux sans le secours desquels elle aurait aussitôt péri, mais qui. sans elle ne se fussent point humanisés.
La même cause continuant à produire les mêmes effets, ce qui a fondé la famille et inauguré la civilisation humaine, n'est-ce pas ce qui doit maintenir cette civilisation et la faire progresser? Des penseurs anxieux cherchent les causes de la crise morale des temps nouveaux '.
Eh bien ! cette crise, ce fléchissement des vertus ne seraient-ils pas dus avant tout à notre tactique
I. C'est le titre d'une belle étude de M. Paul Bureau, Bloud,
envers l'enfant, à notre application à fuir le mariag-e, à cette sorte de décision que nous semblons avoir prise d'être un peuple de célibataires et de fils uniques^'! Oui, dans la crise morale des temps nouveaux il paraît bien difficile de ne point reconnaître la responsabilité de tant de Français qui ne veulent pas fonder une famille, ou qui, s'ils se marient un peu tard et ont des enfants, les bannissent, ne les laissent pas grandir au foyer, empêchent ces petits moralistes inconscients, mais irrésistibles, d'accomplir leur bienfaisante mission. De telles considérations devraient nous incliner vers une conclusion diamétralement opposée à celle que nous formulions plus haut. Puisque, à force d'être aidés ou suppléés partout où il faut faire effort, les Français risquent de perdre le goût et le désir des responsabilités, des contributions, du service ; puisque, déchargées de l'enfant, les familles voient s'arrêter leur progrès moral, il importerait de réduire ou même de détruire les institutions qui, comme l'internat, offrent aux familles un moyen de se dérober à un devoir et à une culture; il faudrait contraindre les familles à se charger de la nourriture, de l'éducation, de la direc-
I . Titre de l'ouvrage bien conau de M. Rossignol (Roger Debury), Un pays de célibaUiires el de fils uniques, Dentu.
lion de leurs enfants ; il faudrait imposer à un peuple, trop enclin à déléguer ses fonctions, l'oblig-ation de contribuer effectivement à l'éducation des enfants, à l'œuvre préservatrice par excellence,, génératrice de capacités et de vertus.
Oui, il faudrait. Mais est-ce possible? Quel g'ouvernement réaliserait cela par un décret? Quel décret, sûr de se faire obéir, donnerait, en plus du bon vouloir, l'allégresse qui ici est indispensable, la compétence et la moralité qui, aussi nécessaires que l'enthousiasme, sont encore d'un plus haut prix? Si l'Etat soudain refusait de recevoir les enfants dans ses t'siles, dans ses écoles et ses internats, est-ce que les parents se consacreraient aussitôt au devoir qu'on les voit aujourd'hui ou nég-lig-er obligatoirement, ou délaisser par calcul? N'a-t-on pas vu, sous le premier Empire, le publie se détourner des Ecoles normales où il n'y avait pas d'internat et leur préférer des établissements privés ?
D'autre part, il serait équitable de rechercher si la conduite des familles est aussi coupable qu'il nous plaît de le déclarer. Là où un premier regard n'aperçoit qu'égoïsme, relâchement, décadence, qui nous dit qu'il ne faille pas parler plutôt
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soit d'une louable défiance de gens qui ne se sentent pas à la hauteur d'une mission dont la difficulté va toujours grandissant, soit d'un de ces troubles passagers, avant-coureurs d'une transformation, dont les phases font souffrir les contemporains, en attendant que la postérité en recueille les tardifs bienfaits?
Dans un ouvrage fort remarquable sur la Femme dans la famille, M. Paul Lapie montre comment, au cours des àg-es, la famille s'est transformée, et, perdant peu à peu étroitesse, cohésion, compétences multiples, activités diverses, a vu réduire insensiblement son importance et son rôle dont la société au fur à mesure s'emparait pour le bien final des individus et de la communauté.
L'antiquité a connu une longue période où la famille fut une secte religieuse fortement constituée sous l'autorité du père. Le moment vint où la religion cessa d'être étroitement domestique; aussitôt cet élément religieux, qui auparavant assurait l'union de la famille et sa force, se tourna contre elle et tendit à la dissocier. Du jour où le mari n'a plus été le prêtre du foyer, ayant pour diacre sa femme et pour troupeau ses descendants, la cohésion de la famille a été entamée , son champ d'action rétréci, son rôle modifié.
Le chef de famille eut jadis le pouvoir d'un
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mag-istrat; it légiférait, ordonnait, jug-eait, condamnait sans ajjpel. L'autorité publique n'avait rien à voir dans la demeure du souverain. Puis le jour vint où l'autorité publique s'interposa entre le mari et la femme^ le père et les enfants. L'Etat pénétra dans le foyer pour veiller à ce qu'aucune injustice n'y fût commise. 11 continue, et soustrait de plus en plus la femme à l'autorité maritale, l'enfant au despotisme paternel. Qui d'entre nous aujourd'hui est « pontife et roi dans sa maison »? Ainsi « la famille était jadis un temple, et l'organisation du service religieux y maintenait l'unité et la hiérarchie. Mais des temples se sont construits en dehors de la famille, et elle a perdu, avec son caractère de secte autonome, l'un des principes de sa discipline. La famille était jadis un Etat, un Etat centralisé et gouverné par un monarque. Mais le véritable Etat, g'randissant en dehors d'elle, a fini par s'introduire dans le petit et par destituer son mag-istrat. La famille était parfois un atelier, mais la g-rande industrie est en train d'en disperser les membres. La famille est encore un « hôtel » ; mais elle perdra à son tour ce caractère, comme elle a déjà perdu celui qui lui donnait, parmi les institutions sociales, sa plus g-rande originalité, son caractère pédagogique : la famille n'est plus une école, à peine est-
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elle une nursery. Tous les besoins auxquels elle peut répondre trouveront satisfaction dans la société extérieure, chacun de ses membres doit la quitter. Loin d'être pressés les uns contre les autres et placés sous l'autorité d'un chef, ils sont dispersés et soustraits fout le jour à cette autorité par les conditions nouvelles de la vie religieuse, politique, économique et , sociale ». (P. Lapie.)
La famille fut longtemps l'asile naturel de l'enfant et son école. Il y recevait les soins qu'exige sa faiblesse, l'initiation qu'exige son ignorance. Il y était nourri, élevé, instruit. Le progrès des sciences, la complication de la vie. la division du travail ont progressivement rendu insuffisante ou impossible cette contribution familiale. Faute de temps, faute de capacité, de fortune et de forces, la mère ni le père ne suffisent plus à l'entreprise pédagogique. Elle est trop compliquée, trop délicate et trop coûteuse. Un rentier seul pourrait se charger d'instruire et d'élever ses enfants, à la condition de posséder une instruction encyclopédique, des compétences multiples allant de la bicyclette aux sciences exactes, un entraînement de professionnel et un dévouement inépuisable. Actuellement, c'est une nécessité que l'industrie pédagogique, privée ou publique, s'empare des
enfants et se charg^e de toute leur instruction, et par conséquent les enlève à la famille.
Telle est l'évolution qui, en haut comme en bas, sans que nous puissions g-uère l'enrayer, vide nos demeures, dépossède la famille de la plupart de ses fonctions, les industrialise, les socialise.
Est-ce un phénomène tout naturel, une conséquence des nécessités économiques, un développement normal et bienfaisant de la division du travail, bref une condition et un effet de la civilisation?
Est-ce, au contraire, un symptôme de décomposition, d'abaissement des caractères, d'eng-ourdissement des volontés, une suite de la recherche ég"oïste des plaisirs ou du mauvais ag'encement d'une société où rien, ni la production, ni la répartition, ni la consommation des richesses ne se trouve intelligemment, scientifiquement organisé?
A celte dernière hypothèse s'opposent la régularité, la constance, la g"énéralité du mouvement. L'opinion dominante s'y oppose pareillement. Oui, en effet, considère comme une calamité l'allég-ement prodigieux que le siècle dernier a introduit dans les travaux du ménag-e? On en jouit sans arrière-pensée ; beaucoup même, si on leur disait que le train de nos maisons n'a pas toujours été tel qu'ils le voient, seraient fort surpris. Seuls
les provinciaux , ou les liabilants des campagnes, ont connu l'invraisemblable vaillance des aïeules, levées tôt et couchées tard, accomplissant chaque jour le tour de force d'être au four et au moulin, à la cave et au grenier, au rouet et à la promenade, à la cuisine et au salon ; d'y être et d'y commander servantes et valets, d'y entraîner par l'exemple, d'y faire sans bruit, sans plainte, de toutes les besog-nes la part la plus rude et la plus délicate, celle qui réclamait le plus de courage, le plus d'intelligence, le plus d'adresse, le plus d'àme. On ne connaissait guère alors la chaise-longue ni la neurasthénie. Que les temps sont changés ! Là où, en 1809, une mère, ses filles et ses servantes avaient quotidiennement une tâche qui de l'aube au coucher tenait en haleine la maisonnée entière, en i()09 une seule bonne, souvent très jeune, ou même une simple femme de journée, expédient tout en quelques heures. Le train domestique s'est réduit à tel point que si nos femmes menaient sagement la vie simple de leurs aïeules, les travaux de la maison, bien avant midi, seraient achevés. Oui dit cela? un homme sans expérience, un pédant myope et stupide ? Mais non, mesdames, c'est vous-mêmes. Sans doute, vous ne faites pas de telles déclarations à haute et intelligible voix. Mais une femme a-t-elle besoin de
parler pour dire ëloquemment? Si votre vie était bien pleine, seriez-vous si gentiment ingénieuses à la compliquer? Auriez-vous inventé les fameux <( devoirs de société » si, au logis, il restait assez de devoirs véritables pour vous retenir et vous absorber?
Passée la mode de filer le lin, carder la laine, coudre les vêtements, cuire le pain, pétrir les gâteaux, confectionner pour l'année entière confitures, conserves, charcuterie, liqueurs, pour une maisonnée de huit à dix personnes...
Passée la mode d'être maîtresse de maison ! Un logement somptueux tient aisément en un étage.
Sous prétexte d'hygiène et de bon goût, les pièces de quelques mètres carrés, percées de deux fenêtres, n'admettent que des mobiliers très discrets : six sièges au plus, peu de gros meubles, et les plus gros si petits ! Aux murs, plus de tentures; aux fenêtres, plus de baldaquins; aux parquetSj plus de tapis ; aux plafonds^ plus de moulures, nids à poussière, plus de lambris... : ripolin et linoléum, propreté plutôt qu'ornement. Le luxe s'entretient au torchon mouillé, c'est-à-dire à petite peine; la vie courante pareillement. A la cuisine, au cabinet de toilette, à la salle de bains, tournez le robinet, pressez le bouton, vous avez eau, g"az, lumière, combustible à volonté. En voiture, en tri-
porteur, en chariot-automobile, sur un appel au téléphone, les fournisseurs apportent, prêtes pour la consommation de Monsieur, Madame et Bébé, quand Bébé n'a pas encore été cong-édié, les utilités que jadis la ménagère devait confectionner pour une véritable famille, ou dont elle avait à surveiller la préparation, après avoir couru la ville afin de s'en procurer les éléments dans une vingtaine de boutiques. Et le progrès continue.
Nous dirons plus loin si une telle transformation de la vie domestique ne peut pas, ne doit pas avoir les plus heureuses conséquences pour l'éducation des enfants. Pour le moment, constatons sans y insister que le premier résultat, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, a été plutôt dommageable. Dans les classes laborieuses, la ménag'ère s'est trouvée sensiblement décharg-ée au logis, mais aussitôt elle a été accablée hors du logis; n'étant plus la ménagère esclave, elle est devenue l'ouvrière écrasée. Dans les classes aisées, la dame, soudain affranchie et désœuvrée, surprise, désorientée, démoralisée par ce trop prompt changement, a consacré au plaisir, aux vanités, aux romans, aux sports, aux visites, à toutes les formes mondaines de l'oisiveté, ce temps que ne lui prenaient plus la quenouille, le ménage et ses travaux incessants.
Pour corriger cette dissipation, qui, malgré les
apparences, n'est bonne ni à l'inclividn, ni à la société, serait-il expédient d'imposer à beaucoup de mères la surveillance des enfants ? faudrait-il supprimer l'internat et ses multiples succédanés ? En supposant que cette mesure fût possible, auraitelle immédiatement pour résultat d'attacher la famille à ces enfants qu'elle a tant d'ardeur à confier aux établissements publics?
D'abord mettons les pères hors de cause. Ceux qui ne s'occupent ni de leurs filles ni de leurs g"arçons, quoi qu'où fasse, ne s'en occuperont pas davantag"e. S'ils sont des oisifs, nuit et jour ils appartiennent au plaisir; s'ils sont dans les affaires, song'eons que les mêmes progrès qui ont simplifié la vie féminine ont terriblement compliqué le labeur masculin. Chef d'industrie, commerçant, agriculteur, spécialiste, le Français d'aujourd'hui ne peut plus, comme son arrière-grand-père, se laisser porter, enrichir par les affaires. Seule une intelligence toujours tendue, seule une activité incessante le maintiennent au courant, bien en forme, apte au combat : s'il s'arrête, il est dépassé, débordé, submergé. Donc, ne comptons pas sur les pères : leur activité est prise ailleurs.
Pour les mères, il est évident qu'elles sont nombreuses celles qui peuvent et veulent se consacrer et vraiment se consacrent à leurs enfants. Mais
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les autres sont plus nombreuses encore. Dénombrons-les : il y a les ouvrières de la ville et des champs; il y a les bourgeoises du village ou de la petite ville qui sont vite arrêtées, leur compétence "réduite ayant trop peu de ressources dans leur localité; il y a les bourgeoises de la grande ville qui n'ont ni le goût, ni le désir de se donner à leurs enfants.
Si donc, par une inconséquence étrange, l'Etat, qui multiplie crèches, écoles maternelles, cantines scolaires, etc., fermait les internats, qu'il n'a point d'ailleurs ouverts par caprice, ni par luxe, mais qu'il tient ouverts uniquement parce que sa clientèle en use avec excès et les exige, si l'Etat, dis-je, fermait les internats de ses lycées et coUèg-es, on ne voit pas bien à quelles demandes il donnerait satisfaction. A qui ferait-il plaisir? à qui rendrait-il service? Oui, qui demande la suppression de rinlernat ? Qui des trois intéressés : les enfants, la famille, la France, g-ag-nerait à cette réforme? Aucun des trois.
L'Internat est-il un « mal nécessaire »?
On prête à M. Gréard cette boutade : « L'internat est un mal nécessaire. » Le mot est assez joli pour avoir été trouvé par cet homme d'esprit; mais ce que dit ce joli mot est trop vilain pour avoir été pensé par ce moraliste éducateur. Se peut-il qu'un mal soit nécessaire? S'il est permis de prononcer le mot de nécessité, ce n'est qu'à propos du bien. Quant au mal, il doit être ou rejeté ou corrig-é. C'est du reste à cette œuvre de correction que M. Gréard avait consacré sa haute intellig-ence et son g-rand cœur.
Quel que soit d'ailleurs celui qui l'a lancé, le mot a fait fortune. Interrogez à l'improviste vos amis sur l'internat : neuf fois sur dix la réponse commencera par l'inévitable : « L'internai est un mal nécessaire » ; et la conclusion sera presqu'aussi inévitablement : « Il n'y a qu'un seul remède : lasuppression. »
Soit, que l'Elat supprime ses internats.
Mais par quoi les remplacera-t-on?
La question ne paraîtra oiseuse qu'à ces gens impatients et décisifs qui, lorsqu'ils s'attellent aux réformes, commencent par abolir, persuadés que le besoin se chargera de remplacer avantageusement l'organe retranché. Le besoin — qui a plus d'obstination que d'intelligence — fait d'ordinaire revivre l'ancien organe, mais affaibli, mutilé, déformé. Je suis persuadé que la suppression de l'internat serait actuellement suivie d'une telle déception.
Tient-on toute prête une organisation, bien étudiée, pratique, peu coûteuse, qui dispenserait les habitants de la campagne ou des petites localités de se séparer de leurs enj^ants? A-t-on, par exemple, formé un corps de maîtres ambulants, qui iraient professer de bourgade en bourgade un programme concentré, réduit à l'essentiel, et qui porteraient aux villageois et aux dispersés cette instruction qu'actuellement il faut aller chercher dans les grands centres? A-t-on établi sur tous les points du territoire des chemins de fer à voie étroite, des services d'automobiles, des trains d'écoliers, bref des moyens de communication pratiques, confortables et peu coûteux qui permettraient aux collégiens éloignés de la ville d'arriver tous les matins et de repartir tous les soirs? A-t-on imaginé d'autres combinaisons? Serait-on
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prêt du jour au lendemain à recueillir et à satisfaire toute la clientèle actuelle de nos internats? A-t-on g'ag'né tous les parents — plus nombreux qu'on ne croit — qui, pour se dispenser de surveiller leurs enfants, les internent? Non. Alors, attendons-nous à ce que je disais plus haut. L'internat supprimé sera aussitôt remplacé par une contrefaçon de l'internat, par une organisation analogue, mais plus défectueuse. Le nom pourra chang^er, mais tous les vices de l'institution abolie renaîtront dans l'une des trois combinaisons suivantes :
1° Les fonctionuaires du collège prendront chacun un certain nombre de pensionnaires ; 2° quelques familles de la ville s'organiseront pour héberger plusieurs enfants ; 3° des industriels ouvriront de véritables internats.
Il ne semble pas qu'il faille compter sur la première combinaison. Les professeurs sont actuellement autorisés à loger chez eux cinq ou six pensionnaires. Ils n'usent guère de cette liberté. Et c'est naturel. L'universitaire est un casanier ; il aime son logis ; il y mène avec les siens une vie de recueillement et d'intimité ; ce sont des joies qu'il répugne à troquer contre un gain. Puis ce gain est aléatoire : une année on a cinq pensionnaires, l'année d'après on n'en a plus qu'un seul, le loyer reste le même. L'universitaire aura-t-il l'applica-
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tion à ses intérêts qui rend Tentreprise lucrative? Supporlera-t-il le client qui paie cher et dont plus d'une fois l'éducation est au-dessous de la fortune? Ayant fait la classe trois, quatre heures par Jour, aura-l-il le courage de recommencer au log-is, à table, partout? Enfin, il est des villes où l'on débute ; le personnel est presque tout entier célibataire ; il en est où l'on arrive en fin de carrière, alors qu'on est sensible surtout aux joies reposantes du foyer... Bref, il est douteux que le collège, par une sorte d'émigration à l'intérieur, réussisse à vider ses dortoirs dans la demeure de ses maîtres.
D'autre part, quelles seront, dans la ville, les familles qui ouvriront leur demeure aux pensionnaires? Evidemment, ce seront des gens besogneux et calculateurs, qui verront le moyen de faire marcher tout le ménage avec l'argent apporté par les collégiens. Le besoin ou la cupidité tiennent-ils lieu de compétence ? donnent-ils tout de suite des âmes d'éducateur? On rencontrera parfois des ménages sans enfant, quelques veuves ayant un ou deux fils à élever ; là, peut-être, les cœurs s'ouvriront en même temps que le logis. Ce sera l'exception. Ainsi les familles les mieux qualifiées pour donner une bonne éducation seront précisément celles qui se refuseront à se transformer
en pensionnais. Le collég-ien ne sera admis ni au logis où il y a des jeunes filles, ni au logis où règne l'aisance, le confort, le bien-être des expositions salubres, des quartiers g"ais, des jardins. Qu'au" rons-nous g'ag'né à fermer l'internat?
La plus grosse part des internes ira chez des industriels, chez des marchands de soupe. Les prix seront foïcément plus hauts que ceux de l'économe. Les soins seront-ils plus paternels ? En l'absence de tout contrôle, ces maisons qui ne redouteront rien en dehors de la concurrence, comment nourriront-elles, comment soig'neront-elles les enfants ? Ce sera le triomphe des institutions Moronval et Squeers', avec les injustices, les préférences, les attentions pour le client riche, les complaisances pour ceux qui menacent de partir, les yeux fermés sur les-pires fredaines, les portes ou- A-ertes jour et nuit. Les maisons qui se respecteraient — et il s'en trouverait — ne pourraient prendre que des pensionnaires riches ; toute une partie très intéressante de la clientèle du collège se trouverait évincée. Est-ce admissible dans une démocratie^?