Daudet, Jack ; Dickens, Nicolas Nicklebij
2. Et je ne parle pas d'une quatrième possibilité, qui serait l'émigTation de tous les internes de l'Etat dans les établissements libres transformés en pensions.
Tous les internais privés sonl-ils donc condamnés, du moins exposés à tomber dans ces défauts ? Est-il fatal que, s'ils prospèrent, ils deviennent rapidement, par le fait même de leur succès, les populeuses casernes où l'enfant perd le goût de la famille, s'habitue à l'existence grégaire, se dépouille des plus délicates et des plus fines qualités de notre race, s'accoutume à l'indifférence pour ce qui se fait dans l'atelier, l'usine, la boutique et la cité ? Est-il fatal que, s'ils ont de la peine à couvrir leurs frais, ces établissements aient recours à de peu honnêtes complaisances qui attirent, à défaut des parents, les enfants déjà corrompus et connaissant par avance les libertés dont ils jouiront dans ces maisons? Assurément non. Il y a des internats justement renommés qui réalisent de beaux bénéfices et restent irréprochables. Mais alors la bonne tenue de ces établissements dépend du chef. Un homme qui possède les dons les plus éminents de l'intelligence et du cœur, qui est à la fois un éducateur, un administrateur et un ami de la jeunesse, à lui tout seul fait la maison. Trouverait-on de tels directeurs dans les quatre ou cinq cents villes où l'on supprimerait les internats publics?
On pourrait nous objecter encore la réussite des Maisons d'éducation du lycée de jeunes filles de
Versailles^ . Admettons que la prospérité de celte belle entreprise ne soit due ni à la femme de mérite, ni à l'homme supérieur, ni aux personnes dévouées qui, depuis 1908, se sont consacrées à celte œuvre. 11 n'eu restera pas moins ceci : de telles maisons sont dans des conditions privilégiées ; il est tout naturel qu'elles soient des institutions modèles, des internats confortables^ accueillants, familiaux, moralisateurs. Pourquoi? parce que leur clientèle est féminine, leur administration est féminine, leur personnel est féminin. Les pensionnats de jeunes filles ne donnent de mauvais résultais que s'ils copient les couvents ou les lycées de garçons. Là où les directrices veulent rester des mères de famille, là où les élèves sont traitées comme nos filles dans nos foyers, les résultats sont excellents.
Espérerait-on ceci : que les familles qui, pour s'occuper de leurs enfants, manquent de loisir, de compétence, surtout de volonté, qui, d'autre part, n ont guère été habituées à être associées, intéressées aux études, se trouveraient soudain transformées, et du jour au lendemain voudraient et sauraient organiser leur logis pour y garder, y ins-
I. Gabriel Monod, Les Maisons d'tducutioji du lycée de jeunes filles de Versailles.
truire, y élever l'enfant que le collège refuserait de recevoir? C'est inadmissible.
Admettons-le cependant. Quelles seraient les conséquences d'une telle révolution que rien n'aurait préparée?
Elles sont faciles à imaginer.
Beaucoup de parents, reculant devant l'effort et la dépense, arrêteraient les études au point où les ressources locales feraient défaut. Et voilà une perte pour la société, puisque un moins grand nombre de sujets recevrait la culture secondaire, précieuse en elle-même, indispensable en outre pour aller jusqu'aux Facultés et aux Ecoles spéciales ou pour s'engag"er dans une quantité de carrières.
Peut-être d'autres parents, grâce à leur fortune ou à leur aptitude à s'associer, recruteraient un noyau de maîtres capables de conduire dix ou douze enfants à peu près du même âge. Le dommag"e serait moindre; il resterait encore fort appréciable. Au cours du siècle dernier, l'outillage de l'enseignement s'est perfectionné et compliqué. Un rayon de bibliothèque ne suffit plus à loger le bagage de l'écolier. Les livres mêmes ne sont qu'une partie du matériel scolaire et non pas la plus coûteuse, ni la plus indispensable. Cartes, instruments de physique, substances chimiques,
ëcliaiitillons d'histoire naturelle..., quel est le syndicat de familles rurales qui serait assez riche et assez généreux pour acquérir tant d'objets qui serviront à peine quelques années et qu'il faudra ensuite abandonner ou revendre à vil prix?
Le savoir n'est pas tout, et plus on va, plus on sent qu'on ne saurait borner l'entreprise scolaire à la seule instruction. Le collège, non pas certes partout, mais déjà en beaucoup de villes, offre le confortable et presque le luxe. De tels éléments comptent plus qu'on ne croit dans une éducation complète. Dès que par le savoir et la moralité on prétend se rang-er'dans l'élite, il est obligatoire de se cultiver de bonne heure par un certain bien-être et une certaine beauté. Or, la suppression de l'internat enlèverait justement une telle culture à la partie de notre population scolaire qui la trouve le plus rarement au logis.
En fin de compte, dans un pays et à un moment où il est urgent, suivant un mot de Renan, d'élargir le tourbillon du progrès, d'instruire, d'élever, d'ennoblir le plus grand nombre de citoyens, la suppression de l'internat aurait pour premier résultat de restreindre l'extension de la culture intellectuelle et morale; d'interdire cette culture à ceux-là mêmes, enfants des campagnes ou des petites agglomérations, je ne dis pas qui en ont le
INTERNAT, Sy
plus besoin, mais qui, corps robustes, esprits neufs, âmes fraîches, sont généralement plus aptes que les petits citadins, sinon à recevoir la bonne semence, du moins à la faire fructifier.
L'internat est loin d'être parfait; s'il était tel, vaudrail-il la peine de consacrer un livre à chercher, indiquer des améliorations, surtout à lui gagner l'aide précieuse des familles, des mères, des enfants? Mais si dangereux qu'on le veuille, le mal serait grand surtout dans le cas où, sans avoir informé, réformé la famille, l'Etat soudain supprimait l'internat. Toute réforme est vouée à l'avortement qui change le milieu avant d'avoir changé l'individu. Les deux transformations sont indispensables et l'on ne peut négliger ni l'une ni l'autre ; un sage législateur ne modifie un peu la loi que lorsqu'il a profondément modifié les mœurs.
Le moment est venu d'attirer l'attention du lecteur sur un phénomène assez étrange.
Plus renseignée encore que les familles sur les lacunes, tares, erreurs, dangers de l'internat, l'Université, depuis une dizaine d'années,, s'applique à corriger celte institution. Locaux, discipline, personnel, esprit, idéal..., elle travaille à tout rajeu-
uO MERES ET FILS.
nir et refondre. Or, plus elle apporte de zèle et d'entente à ce rajeunissement, plus l'opinion semble se prononcer contre l'internat !
Parallèlement on voit la famille tendre à s'affranchir de ses devoirs envers l'enfant, à se débarrasser de sa présence. Elle n'acceple plus — ce qui est significatif — les naissances nombreuses; elle a recours aux remplaçantes; elle use de plus en plus des crèches, garderies, asiles, écoles, externats surveillés, cantines scolaires et autres organisations que la démocratie, à l'exemple du catholicisme, a multipliées. Et ces mêmes gens, si enclins à renvoyer l'enfant du logis et à se faire suppléer auprès de lui, ces mêmes gens déclament contre l'internat! Oui donc le leur impose? Ils flétrissent le collège, et ils lui jettent l'enfant qui sait à peine marcher, comme un fardeau qu'ils ont hâte de déposer. Leurs attaques sont d'autant plus inexplicables que, dans cette hâte à se débarrasser de l'enfant, il n'entre pas seulement de l'égoïsme; on y peut apercevoir souvent un sentiment plus honorable, une sorte de défiance de soi-même, la conscience de n'avoir pas la compétence, ni l'autorité, ni les qualités morales... Beaucoup de parents, parmi ceux-là mêmes qui accusent le plus violemment le collège, sentent que l'atmosphère du collège sera meilleure pour leur enfant que
celle de la maison! Alors, pourquoi ces accusations ?
Il y a mieux. Là où l'Universilé est maîtresse, elle a réparé, assaini, embelli ses locaux. Si un établissement reste sombre, laid, hamide, inhospitalier, malsain, la faute n'en est presque jamais à l'Université, laquelle prend ce qu'on lui donné, généralement un vieux couvent, et subit ce qu'on lui impose. La faute en est à ces mêmes parents qui se répandent en plaintes contre l'internat et qui, électeurs ou élus, se moquent des bâtisses où ils log"ent les internes. Je ne cesserai de citer l'exemple de ces jeunes filles installées en un vaste collèi^e, puis délog^ées par le conseil municipal, c'est-à-dire par des pères de famille. Le bâtiment sain et confortable est donné au bataillon, — ce qui est parfait, — les jeunes fdles sont entassées dans la masure insalubre dont le ministre de la g-uerre ne voulait plus pour ses soldats! Et ce conseil municipal ne comptait que des bourgeois !
On sait encore ceci : l'Université ouvre des lycées modernes, coquettement bâtis à la campagne ou au milieu de parcs magnifiques; l'installation satisfait à toutes les exigences de l'hygiène, de l'esthétique et de la morale. Eh bien, ces lycées ne plaisent point aux parents! Les parents préfèrent les cou-
vents, les casernes contre lesquelles ils récriminent chaque jour!
Sous l'inspiration de maîtres éminents dont il suffira de nommer ceux que la mort lui a ravis : 0. Gréard, H. Maiion, l'Université a déchiré les règlements surannés, refondu la discipline; elle a donné pour mot d'ordre à la vie intérieure de ses maisons : justice, intelligence, liberté, affection; elle s'est appliquée à mieux recruter et à mieux former son personnel d'administrateurs et de surveillants. Peine perdue. Le public s'obstine à parler de cuistres, de pensums, de séquestres, comme si tout cet héritage d'un âge plus rude n'avait pas été répudié '.
Visitez la cuisine de nos établissements; faitesvous à l'improviste communiquer le menu; entrez dans les réfectoires à l'heure où Ips enfants sont attablés par six ou huit, et dites si les traditionnelles histoires d'abominables ratas, de haricots avariés, de vin détrempé, de pain moisi, de viandes récalcitrantes avalées à la hâte sous l'œil menaçant d'un
I. Voir notamment un article de M. Gaston Deschamps, Temps du 2 août igo8. A propos de quelques romans où des universitaires jouent un rôle, M. G. Deschamps montre à quel point les auteurs méconnaissent les hommes qu'ils ont la prétention de peindre. 1-es modèles datent d'au moins (|uarante ans ! On trouve la même inconsé(juence inoénument avouée par l'auteur dans une publication dont le titre est un leurre. P. Adam, La Morale de Vèdacal., p. !\o, Flammarion.
INTERNAti Dr
cerbère et dans un silence monacal, dites si ces histoires répondent encore à la réalité!
Est-ce à dire que tout soit admirable du haut en bas de l'Université? Toute institution humaine a ses imperfections. Toute tradition mauvaise a des racines vivaces. Mais, à l'heure j)résenle, l'Université veut et sait corriger, améliorer, perfectionner tout ce qui touche à l'internat. Elle y travaille; ses efforts portent des fruits. Comment se fait-il qu'on choisisse justement ce moment pour proclamer que l'Université, apte à instruire la jeunesse, est incapable de la log"er, de la nourrir, de l'élever?
Lorsque l'Université menait ses internes tambour battant, lorsqu'elle les logeait, chauffait, nourrissait comme Harpagon ses domestiques, lorsqu'elle affublait les enfants d'uniformes ridicules, lorsqu'elle grillageait ses fenêtres et trouait de judas toutes ses portes, lorsqu'elle empêchait les parents d'entrer et les enfants de sortir, bref, lorsqu'elle copiait l'architecture du couvent et son régime, on acceptait tout, on vantait tout! Le collège se laïcise et s'humanise, il réj)udie le type cloître ou caserne pour s'aménager sur le modèle des plus riants et des plus confortables logis, et aussitôt on part en guerre contre l'internat!
Cette question pédagogique serait-elle étrangère à la pédagogie?
Des éducateurs qui admirent l'Angleterre et l'Allemagne prétendent que les pratiques de ces nations sont précisément ce qu'il nous faut, M. de Coubertin, par exemple, nous convie à supprimer l'internat, disant qu'au contraire « l'externat c'est la mainmise de la famille sur la moitié de l'éducation, c'est-à-dire un fait dont la portée sociale est immense' ». En théorie, M. de Coubertin a raison. Dans la pratique verrions-nous ce qu'il annonce? Si l'Etat fermait ses internats la famille mettrait-elle aussitôt la main sur l'éducation? Les gens du monde où l'on ne travaille pas, pris d'un beau zèle, veilleraient-ils soudain sur ces enfants dont ils sont aujourd'hui si prompts à se débarrasser? Les gens d'affaires fermeraient-ils l'usine ou le comptoir ? Les campagnards quitteraient-ils le village pour s'installer aux portes du lycée d'externes? Non. Les familles ne changeraient rien à leurs habitudes ; elles s'adresseraient à d'autres fournisseurs, voilà tout.
Ces fournisseurs vaudraient-ils mieux que l'Etat? C'est ce qu'il faudrait savoir. Le logeur libre aurait-il
I. P. (le Coubertin, Xo/es sur V Instruction publique, p. 1 1.
îes capacités, l'expérience, le dévouement du logeur actuel, principal ou proviseur, c'est-à-dire du fonctionnaire inspecté par des chefs, contrôlé par sa clientèle, morig-éné au moindre manquement par la presse, limité dans ses bénéfices, aidé par de nombreux collaborateurs, offrant par suite à la société le maximum de garanties? Le maître de pensionnat privé ferait-il les mêmes prix que l'Etat? Singulier progrès : une démocratie fermant les établissements accessibles aux fortunes modestes, écartant de la culture les classes laborieuses, ou, si elle voulait quand même leur en faciliter l'accès, payant de fortes bourses en des pensionnats très chers pour y tenir quelques boursiers qui s'y verraient traités de haut en bas!
Décidément hostiles à toute pension nos internes iraient-ils dans les familles? Quelles garanties les familles présenteront-elles qui vaudront les garanties qu'il est si facile d'exiger de l'Etat? Comment les familles s'y prendront-elles pour donner à leurs hôtes ces vastes locaux, ces jardins, ces piscines, ces laboratoires que l'Etat met à la disposition de sa clientèle pour xin prix qui défie toute concurrence? Et qu'on ne dise pas que ce luxe est inutile. Il est indispensable, nous l'avons déjà dit. Dans le costume, la table, l'ameublement, le travail et le jeu il y a une somptuosité blâmable et corruptrice.
C'est celle que notre vanité a le plus de pen(e à convoiter et de joie à étaler. Il y a une autre sorte de luxe qu'il faut entretenir autour des enfants : par le bien-être qu'il procure, par l'intelligence qu'il manifeste, par les habitudes de propreté, d'ordre^ d'arrangement, d'harmonie qu'il inspire, par les besoins impérieux qu'il fait naître, il est éminemment civilisateur. Tout homme qui n'a pas appris à l'aimer n'est pas assez humain. C'est ce luxe que la démocratie doit répandre et que l'Université peut, mieux que n'imj)or[e qui, distribuer avec mesure et discernement.
On m'accusera d'être étatiste.
L'accusation porterait, s'il s'agissait d'ôter à l'initiative privée un service où elle excelle. Elle porterait si j'essayais de détourner les familles de toute intervention, si je leur conseillais de confier leurs enfants aux internats universitaire, puis de se désintéresser de tout. Elle porterait enfin si, de tels conseils, je les adressais à des familles passionnées pour leur rôle, se dépensant avec fièvre au foyer et dans la cité. Ce que nous avons, ce que l'Etat met à notre disposition n'est pas parfait ; d'accord. Ce que nous mettrions à la place serait moins parfait encore. Conservons .donc une institution traditionnelle; ne brisons pas la continuité, et que les parents se rapprochant du collèg^e coopè-
rent, poursuivent avec lui le progressif perfectionnement de l'internat.
Pourtant le discrédit où l'internat est tombé doit avoir des causes : il y a un mécontentement dont il faut rechercher l'origine.
Au jugement de beaucoup de Français qui ont aujourd'hui des fils ou des petits-fils à mettre au collège, l'internat est une institution exécrable. En ont-ils souffert lorsqu'ils étaient eux-mêmes collég-iens? Probablement fort peu. C'est plutôt au sortir du collège qu'ils ont senti, plus ou moins cruellement, l'irréparable dommag"e causé par une éducation mal conduite, soumise à un idéal qui ne répondait pas aux besoins de la vie moderne. Ces bacheliers, tout fiers de leur diplôme, se sont aperçus alors que la préparation au baccalauréat n'avait que de lointains rapports avec la préparation à la vie; que les matières du programme, les exercices de la classe, les livres et leurs peintures approximatives ou leurs renseignements de seconde main n'étaient utilisables à peu près nulle part'.
I. Lettre de Guizot dans Bourgain, Gréard, p. 174: « Il y a trop loin de l'atmosphère intellectuelle du monde réel à celle du collège. Une foule d'enfants, ne trouvant nulle part à apprendre ce dont ils ont besoin et envie, viennent là apprendre ce dont ils n'ont ni besoin ni envie. Pour dire vrai, le collège et presque tout notre système d'éducation publique sont encore faits à l'image de l'ancienne société... » Ecrit en i832.
En revanche, mille choses dont on ne leur avait jamais parlé ou pour lesquelles on avait manifesté devant eux éloignement ou mépris avaient dans la société une importance dont ils étaient confondus. Ils se sentaient presque partout dépaysés, quelquefois ridicules, plus souvent impuissants. Rien de plus douloureux, quand on la fait trop tard, que cette découverte : comprendre qu'on est mal adapté à l'existence qu'il faut vivre. Voilà, sauf erreur, la g-rande cause des rancunes.
Mais pourquoi rendre responsable l'Université ?
Nous ne saurions tout voir, tout dire. Il faut cependant multiplier les points de vue et les explications. Ce discrédit où est tombé l'internat, n'aurait-il pas d'autres causes aussi réelles et moins ^isibles? Peut-être. La famille, avons-nous dit, évolue; l'Etat peu à peu lui enlève ses fonctions, réduit son rôle ; nous l'avons montré en résumant l'ouvrage de M. Paul Lapie. La dépossède-t-il de tout? de l'autorité, c'est possible ; du sentiment, non pas; ni de l'action. C'est la famille plutôt qui, de ces deux côtés, [par dissipation et paresse, s'allèg"e. Il est permis de penser que plus elle perd en initiative sociale, plus elle devrait se dépenser autour des enfants. Sans une telle compensation le danger serait grand. Et cela — que ne sentaient peut-être pas nos pères — commence à nous troubler et à
nous inquiéter. Nous ne voyons pas tous très nettement, mais plusieurs d'entre nous se doutent que « toute modification de notre org'anisalion sociale qui tendrait à altérer l'esprit de famille, quand bien môme elle constituerait à d'autres égards un progrès, serait en réalité un mal ' ». Et alors, ceuxlà mêmes qui n'ont guère le culte de la famille et s'accommodent de l'allégement de son rôle en veulent néanmoins à l'internat s'il détache de la famille. Ceux qui, ayant le culte de la famille, goûtent ses joies et aiment ses devoirs, en veulent à l'internat s'il sèvre nos enfants de joie et de tendresse et les dispense de servir. Ceux qui goûtent la liberté plus pleine et la plus large activité que la famille moderne permet à ses membres en veulent à l'internat s'il reste autoritaire, fermé, méfiant à l'égard de tout ce qui éveille et enfièvre la curiosité et le besoin d'action. Ceux que la famille tendre, libérale et active a mieux adaptés à la vie intense et féconde qu'exige notre civilisation, en veulent à l'internat s'il s'applique à contrecarrer cette indispensable et bienfaisante adaptation.
(( On ne jouit de la civilisation que dans la mesure où on lui est mentalement adapté », dit en-
i. Paul Souriau, Les Conciliions du bonlienv, p. 218, Colin.
core M. Paul Souriau. Oui, on n'en jouit et on n'y collabore que dans celte mesure. Aussi l'internat serait-il un mal, et un très grand mal, s'il se refusait à travailler intensément à adapter la jeunesse à notre civilisation. Ce refus serait une grande erreur; l'Université, quoi qu'on en dise, ne demande qu'à la répudier.
La grande erreur de l'internat d'autrefois.
La grande erreur de rinternat, la cause principale de son ancienne malfaisance bien plutôt que des griefs formulés contre lui, fut de trop mériter son nom.
Depuis quelques années, il s'en rend compte et réagit. De celte heureuse réaction, que les familles sont loin d'encourager, nous n'avons pas à nous occuper dans ce chapitre. Nous voulons seulement «xpiiquer pourquoi l'internat jadis enfermait l'enfant derrière des murs et des barreaux et lui faisait, loin de la famille et de la nature, à part de la cité, une existence spéciale, artificielle, de reclus et de dispensé.
Si quelques-unes de ces pratiques se sont perpétuées, elles] sont aujourd'hui un anachronisme, un non-sens, un danger. L'Université le voit et le dit; les parents l'ignorent ou se refusent à l'apprendre. C'est ce quiVend le danger plus grave.
La conception qui dominait au siècle dernier et qui, tout naturellement, est]encore fort répandue, reposait sur ces deux principes :
1° Il faut dispenser J'enfant des travaux, le sevrer des distractions qui pourraient le détourner de sa mission propre , laquelle est d'apprendre lesmatières d'un programme et de préparer examenset concours ;
2^ II faut éloigner l'enfant de la famille et de la société, par crainte des exemples mauvais ou simplement inutiles.
Ces principes, les hommes compétents les prônaient et le public les acceptait, parce qu'ils répondaient aux idées, aux besoins, aux coutumes.
Aujourd'hui, idées, besoins, coutumes ajant changé, nous estimerions que l'erreur pédagogique est double. Nous jugerions d'une part que moins l'enfant est actif, moins il veut l'être; d'autre part que moins il se mêle à la famille et à la société pour être témoin et surtout acteur dans le drame de la vie, moins est solide sa moralité. « On ne peut pas plus éviter les tentations qu'on ne peut éviter les microbes; la grande affaire c'est d'être assez fort pour y résister \ »
I. Pensée d'un courageux et noble jeune homme mort trop tôt pour donner sa mesure. Robert de Félice, Toujours plu haut , Pensées éparses, p. G9, Fischbacher.
L'ancien collège croyait que le meilleur préservatif c'est la barrière dressée entre l'enfant et le milieu où le mal se donne carrière. Nous comptons plutôt sur l'hygiène physique et morale, sur la vigueur acquise par l'exercice, sur la force Aaillamment implantée dans l'organisme et dans le cœur. L'ancien collèg"e ne mettait pas sa confiance où nous mettons la nôtre : dans l'action. Il avait une mission, et le collège d'aujourd'hui en a une toute différente. Le devoir présent du collège est de préparer chaque enfant à être un actif ouvrier, producteur d'utilités, un père actif, producteur d'hommes, un actif citoyen, producteur de prog'rès. Le collège qu'on nous a transmis ne se proposait rien de tel. Il ne voyait pas dans l'enfant l'ouvrier, le père, le citoyen futur. Nul, du reste, ne lui eût demandé de rapprocher l'écolier du travail, de la famille, de la cité. Ses administrateurs comme ses maîtres n'auraient eu que peu de goût pour une telle besog"ne. Ils eussent plus volontiers inspiré à la jeunesse méfiance, dédain ou indifférence pour ce cjui se fait dans la ferme, l'atelier, l'usine, le chantier, pour ce qui s'élabore au foyer, pour ce qui se discute dans les assemblées. Le collège ne songeait imllement et n'avait point à préparer un ouvrier pour la cité terrestre, mais un aimable citoyen })Our la république des lettres, pays enchanteur
autant qu'imaginaire, dont la carte rapprochait en une indétermination séduisante les bords du Céphise et de rilissus, la campagne de Rome, Tibur, Baies, les Champs-Elyséens et Versailles ; dont la langue était parfois celle d'Homère ou de Platon^ plus souvent la langue de Virgile et de Tite-Live, et, pour les rapports quotidiens et l'usage courant, un mélange des plus harmonieux échos de ces idiomes aux douceurs souveraines, de la poésie de Racine, de l'éloquence de Bossuet, de la phraséologie de l'abbé Delille; dont la politique, par un éclectisme non moins surprenant, enflammait d'enthousiasme pour la République romaine, Solon, Harmodius, Scévola, Brutus, Caton, Sully, Richelieu et Louis XIV.
En ces sortes de jugement sur le passé, quand on reste dans les généralités^ on est inexact et injuste. Ici, il faudrait pouvoir retracer, dix ans par dix ans, l'histoire de quelques collèges pris dans ciiaque région de la France, et dégager, mettre en relief les traits dominants et communs. II existe plusieurs de ces monographies; à défaut d'une étude d'ensemble, marquons nettement ceci : vers i8i3 (c'est l'année où Victor Hugo faillit être enlevé au parc des Feuillantines) jusque vers i853, le collège avait un personnel et une clientèle qui ressemblaient fort peu au personnel et à la clientèle
que nous trouvons aujourd'hui dans les établissements universitaires. Durant cette période de quarante ans, le collège, logé le plus souvent dans un couvent, est presque toujours dirigé par des ecclésiastiques. La discipline est monacale, l'esprit est mi-religieux, mi-mondain, en comprenant mondain au sens que nous avons indiqué en parlant de la république des lettres. Des abbés y enseignent, ou des humanistes. La clientèle n'est en aucune façon comparable à celle de nos lycées : elle est bien moins nombreuse; elle ne se recrute guère que dans la haute et moyenne bourgeoisie; enfin et surtout elle ne vient pas au collège pour faire l'apprentissage complet de la vie, elle n'y entre qu'assez tard, pour y achever ses études. Jusqu'au second empire, l'enfant n'est guère mis au collège avant sa douzième année. Même après 1860, la bourgeoisie riche et l'aristocratie font débuter leurs fils à la classe de quatrième.
Mais reprenons à la date que nous avons fixée plus haut et voyons quelle était la coutume vers la fin du règne de Napoléon P"".
En ce temps-là, l'enfant jusqu'à douze ans, quatorze ans, vit au grand air, dans les bois, dans les champs; parfois^ si sar famille est modeste, il travaille, comme Michelet, il aide ses parents dans leur métier ou leur commerce; le plus souvent,
la vocation étant imposée par les parents, le fils aîné continuant la profession du père, l'enfant est occupé dans l'étude ou le cabinet paternel.
Nos plus grands hommes. Chateaubriand, Victor Hugo, Lamartine, Ouinet ont poussé librement en petits paysans, en petits sauvages. « Ses premières années, Chateaubriand les passa sur la grève, élevé comme le compag'non des vents et des flots, de Dinard à Saint-Malo et Paramé, en présence du plus beau paysag-e maritime qui soit au monde, chemise déchirée, bas troués, se battant à coups de g"alets avec les mousses, le visage égratigné et meurtri, mal vêtu, sans argent pour acheter des jouets ou des gâteaux'. »
11 est inutile de rappeler l'enfance de Victor Hug'o et celle de Lamartine : qui n'en connaît les détails ?
Voici un épisode de l'année i8i4; on y verra que le jeune Edg^ar Ouinet était aussi peu tenu en serre chaude que le vicomte de Chateaubriand. « Les menues blessures ordinaires, dit Ouinet parlant de lui-même, étaient les yeux pochés, les bras démis, le corps ankylosé. J'avais à la lettre un chirurgien attaché à ma personne, et il n'était pas médiocrement occupé. Un soir je rentrai tenant