E. Quinet, Hist. de mes Idées, p. i4i
2. Voir aussi les idées de M'iie de Rémusat sur la femme épouse et mère d'un citoyen, Essai sur l'éducation des femmes, pp. 54-143, Hachette.
Nous n'approuvons pas, mais nous comprenons cette théorie des pédag-ogues d'alors :
que la sévère étude Etait fille de l'ombre et des cloîtres profonds;
et, sans les lui envier, nous pardonnons au vieux collège
Ses bancs de chêne noir, ses longs dortoirs moroses. Ses salles qu'on verrouille...
Et sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruits mûrs Sa grande cour pavée entre quatre grands murs.
La nature, la famille, la cité avaient eu leur temps : douze ou quatorze années sur lesquelles le collèg^e n'avait rien pris. A son tour le collège avait le sien qu'il se réservait jalousement. Oui l'en blâmerait? Son œuvre était nettement circonscrite : les études. Quelles études? Celles qui formaient « l'honnête homme » ou qui préparaient au grand concours, lequel, par ses succès, menait à tout. Latin et catéchisme, le collège ne sortait pas de là, il n'avait pas à en sortir.
Pour mater ses rudes écoliers, il avait la discipline et l'isolement. L'isolement surtout. Le dehors était le grand ennemi. S'il pénètre jusqu'à l'écolier, ou si l'écolier est rendu un moment à la liberté, c'est un risque de révolte, une tentation de fuir
pour ne plus revenir. L'exemple de Lamartine n'est point unique. Voilà pourquoi le collège se méfie du dehors. Cette méfiance est pour ainsi dire sa suprême pensée; pensée visible, matérialisée par les murs, les verrous, les barreaux, les çrillages ; par la défaveur marquée à l'externe, tentation vivante, rappel séduisant de la liberté perdue; par la froideur dans les rapports avec la famille rarement appelée, arrêtée presque à la porte sur les banquettes de l'inhospitalier parloir, aux jours, aux heures du collège qui, à dessein, ne tient compte ni des foires locales, ni des horaires de la diligence ; par l'application à rogner les sorties, les congés, à les supprimer pour la plus insignifiante peccadille ; par rinterdiction des exercices et des passetemps qui éveilleraient le souvenir des aventures, des plaisirs ou des tendresses de l'ancienne vie.
« La vie que l'on menait dans les collèges n'était pas bien variée. On sortait peu. Dès qu'au lendemain de la Toussaint (c'était le jour de la rentrée, les vacances étant en septembre et octobre) la porte s'était refermée derrière le pauvre interne, il en avait pour dix longs mois de travail ininterrompu et monotone. A peine pendant deux ou trois jours au premier de l'an, et pendant une ^semaine à Pâques, lui permettait-on de revoir sa famille. L'idéal pour les universitaires eût été de
supprimer toutes les sorties. Ce désir est nettement exprimé el commenté dans les rapports que les proviseurs et les principaux adressaient aux recteurs. La difficulté des communications et la longueur des voyages obligeaient les élèves descampagnes à perdre des journées entières et à vivre dans la promiscuité des diligences. Au retour, pour profiter d'un courrier ou d'une occasion, ils arrivaient un jour, deux jours à l'avance et attendaient dans les auberges l'heure de la rentrée. Des désordres se produisaient et le renom du collège en souffrait. Il faut ajouter que dans ces pensionnats, où l'on évitait autant que possible le contact des internes et des externes, les bruits du dehors arrivaient assez peu. L'existence y était telle que les sorties causaient dans la vie des enfants unbouleversement qui effrayait l'administration. La sortie était l'affranchissement momentané d'une règle sévère et dure ; c'était la liberté exubérante, la détente brusque et complète. Nos sorties multipliées, notre discipline où l'on ne connaît plus ni le séquestre, ni la marche au pas, ni le silence en dehors des heures du travail, ont apporté à l'existence de l'écolier un adoucissement qui atténue la joie des sorties. Il n'est pas rare aujourd'imi l'interne qui envisage sans trop d'effroi les dix mois de travail. Mais les principaux et les proviseurs-
de 1810 redoutaient les désordres qui accompagnaient presque inévitablement l'ivresse d'un séjour au dehors ' . »
Ainsi, soit pour se défendre contre sa turbulente clientèle, soit pour s'acquitter mieux du service réduit qu'on attendait de lui, soit parce qu'il subissait à son insu l'influence des couvents où on le logeait et l'esprit de ses directeurs qui étaient des ecclésiastiques ou des célibataires auxquels le siècle faisait peur, le collège fit de l'interne un reclus et un spécialiste dispensé de tout ce qui n'était point sa spécialité.
Ainsi le collégien — et cela sera acquis pour toute la durée du dix-neuvième siècle — le collégien ne sera point un enfant traité en enfant, un adolescent qui se développe pour arriver, le corps robuste et agile, l'esprit riche et assoupli, l'âme vaillante et enthousiaste, aux œuvres de la virilité; le collégien ne sera point le candidat à la vie, puisqu'on le prépare en dehors de la vie et qu'on le dispense des contributions les plus essentielles. Il sera, s'il appartient à l'élite, le nourrisson des Muses, le compagnon, le disciple et l'émule des
I. L. Bordes, professeur au Lycée Bernard-Palissy, Le Collège d'Agen, 181 i-j858, p. 34, Palmarès du Lycée d'Agen,
plus nobles esprits du passé, l'humaniste, le rêveur, le poète qui, loin des misères, des souffrances, des laideurs courantes, cherche un refuge dans les pures régions de l'idéal, dans ces templa serena où règne la paix ; non pas sans doute cette paix joyeuse et triomphante qui dilate une àme délivrée de la lutte contre elle-même et maîtresse de déployer toute sa vaillance pour combattre le mal qui nous entoure; mais une paix un peu molle, placida pax, un peu égoïste et dédaigneuse d'autrui, suave mari magno, un peu frivole aussi, puisque, satisfaite du rêve et de la contemplation, elle se détourne et se dispense de l'action. Et si, comme il est plus commun, il ne possède que des qualités moyennes, le collégien, réduit à n'être que collégien, sera uniquement le candidat au baccalauréat, puis aux carrières de tout repos dont le baccalauréat ouvre l'accès.
Voilà la grande erreur de l'ancien internat; il retranchait de la vie sentimentale, économique, politique, ou plus simplement de la vie.
L'externe, qui depuis longtemps a pour lui le nombre et grâce au nombre devrait dans le collège faire la loi, l'externe, lui aussi, a été asservi par l'internat. Le collège l'a détaché à son tour de la vie normale. Il l'en a détaché par les heures de ses cours, qui prennent le meilleur de la journée,
ne laissent de la malinée et de l'après-midi que des morceaux inutilisables pour la promenade, pour la vie au grand air, pour la vie de famille et de société; il l'en a détaché par l'étendue des programmes, qui sur onze années ont semé des matières qu'on pourrait épuiser en sept ans ; il l'en a détaché par les leçons qu'il lui donne à apprendre, par les devoirs qu'il lui donne à faire au logis. Par cet ensemble de moyens, le collège était parvenu, au courant du dix-neuvième siècle, à éloigner l'externe de la nature, de la famille et de la société. L'externe, qui veut faire en conscience tout ce que le collège lui commande, n'a plus le temps de vivre avec ses parents, de les aider au logis, de partager leurs plaisirs, de courir les champs, de suivre les plus honnêtes distractions de la ville, bref d'être l'enfant, c'est-à-dire à la fois l'apprenti qui regarde tout pour s'initier à tout, et le témoin, le compagnon, l'aide du père ou au moins de la mère, disciple et maître, comme nous l'avons dit, apprenant d'eux la vie pratique, et leur apprenant à son tour la vie sérieuse, surveillée, pure, bonne, c'est-à-dire la morale.
Pour éloigner nos enfants de la vie normale le collège avait mieux encore que son ascétisme, ses murs, ses portes fermées sur l'interne, mieux que le régime de travail imposé à l'externe, tenu,
asservi jusque dans la famille, le jeudi et le dimanche par les devoirs et les leçons. Le collèg-e a possédé un programme qui ne préparait pas, ne pouvait pas préparer à la vie. Mais ce programme s'adaptait merveilleusement aux pratiques et à l'idéal de l'internat. Comme la tragédie classique qui peut se jouer sans accessoires dans le vestibule d'un palais, ce programme pouvait se parcourir, avec quelques livres dans les cellules nues d'un cloître. Il se passait de la nature, de la campagne, de la ville, des outils, de la civilisation, de la famille, des hommes au milieu desquels nous vivons. Et que son programme se passât de ces choses et de ces gens, le collège en était jadis très fier. Aujourd'hui cette fierté a généralement fait place à l'inquiétude. Le collège éprouve les sentiments que Pécaut exprime dans le passage suivant, où le grand éducateur parle surtout de l'enseignement primaire, mais pense aussi à l'enseignement secondaire : « On ne prend pas son parti sans inquiétude de fonder la culture littéraire du peuple (qui implique en grande partie la culture morale) sur l'étude assidue, minutieuse des ouvrages du dix-septième siècle, c'est-à-dire une littérature pour la cour et la ville, pour une société toute pénétrée des idées Ihéocratiques, aristocratiques et monarchiques, affinée dans ses goùts'plus que dans
ses mœurs ; de plus, sur une littérature où l'amour tient une si large place (Andromaque, Méropc, Phèdre, Bérénice et maints chapitres de La Bruyère et La Rochefoucauld si raffinés, si spécialement propres à ce monde-là). Est-ce bien de celte manière de penser et de sentir qu'il faut pénétrer, imbiber par la lecture explicjuée l'esprit de nos institutions rurales et de leurs élèves'?... » On pourrait se poser les mêmes questions au sujet des élèves de nos collèges. Pécaut, cherchant ce qu'il faudrait mettre à la place des classiques du grand siècle, ne trouve g-uère que certains correctifs, dont le collège n'aurait pas moins besoin que l'école. Lesquels? «Cultiver les sentiments qui portent à l'action, les vertus et les dispositions simples, fortes, à la portée de toutes les conditions, le sens des lois naturelles, le sens de l'ordre dans la nature, le patriotisme (mais intelligent et sensé), le sentiment libéral en politique, le besoin de justice, l'attachement ;\ la vérité, le sens du droit, la fraternité sociale, les sentiments de famille, d'amitié, de solidarité, de corporation..., enfin (si possible) le sentiment religieux qui élargit ou approfondit jusqu'à l'infini tous les nobles sentiments... Balancer ainsi l'effet d'une