I. E. Ouinet, Histoire de mes idées, p. 191, IlacheUe
Ilb MERES ET FILS.
(( Un abbé me demanda si je m'accommoderais de ce taudis. Je tremblais qu'il ne se ravisât; je l'assurai que c'était là justement l'endroit qu'il me fallait. Sur ma réponse, il m'en donna la clef. Une fois possesseur de cette bienheureuse clef massive, je sentis que je pouvais m'isoler, qu'en un mot, j'étais libre!
« De ce moment, en effet, je le fus, et n'ai plus cessé de l'être!
« En examinant ce lieu de délices, je trouvai qu'il était encombré de vieilles briques cassées; des toiles d'araignées en tapissaient les murs obliques, lézardés. Le jour n'entrait qu'à peine à travers une fenêtre basse, garnie de treillage de fer; encore les vitres en étaient obscurcies par une poussière séculaire ; la vue s'ouvrait sous une voûte lug-ubre qui ne laissait jamais arriver un rayon de soleil.
(( Je m'installai dans ce cachot comme dans un palais.
« Quand j'eus rangé les briques en tas, il me resta pour me mouvoir une niche de quatre ou cinq pieds carrés où j'avais toutes les peines du monde à me tenir debout. Un pupitre, un lutrin, qui devait me servir de table à écrire, une chaise de paille : qu'avais-je besoin de plus? Et comment ne m'arrêterais-je pas avec complaisance à décrire
ce réduit? Aucun endroit de la terre ne doit m'être plus précieux. C'est là, dans ce cachot, que j'ouvris enfin les yeux à la lumière. C'est là que je naquis à l'amour des beaux livres, des belles idées immortelles, de tout ce qui n'avait jusque-là qu'effleuré ma vie, et qui devait y tenir désormais une si grande place...
« C'était un bien inexprimable que d'avoir trouvé pour me recueillir ces quelques pieds carrés. Mais il dépendait des maîtres auxquels j'étais soumis de rendre ce bien inutile et de retarder de trois ans encore ma première heure de vie intellectuelle.
« Si le directeur du collèg-e. M, l'abbé Rousseau, eût voulu me plier aux usages stricts et à la règle de la maison, combien n'aurait-il pas eu d'occasions de me désespérer? Heureusement l'abbé Rousseau n'y songea seulement pas. Savant et aimant la science pour elle-même, cet austère vieillard sentit que la passion de l'étude allait s'éveiller chez moi et qu'il n'avait qu'à me laisser faire... Pendant quelques jours il m'observa ; puis, voyant quel usage je faisais de ma retraite, il m'en laissa jouir à mon gré et cessa de m'observer. Homme de solitude, il comprit combien la solitude me serait bonne; il la fit autour de moi. Je pus donc m'enfermer à loisir dans mon fort; je pus m'y verrouiller, y passer une partie de la journée, sans avoir à rendre
compte à personne de mes actions, ni de mes pensées.
(( De ce jour, je vécus à peu près comme dans un ^rand couvent où j'aurais occupé ma cellule. Pendant les trois années que j'y passai, quoique je fusse en violation presque perpétuelle de la règle, m'oubliant pendant les études et quelquefois pendant les offices, les repas et jusqu'à la nuit, je n'entendis jamais de l'abbé Rousseau, ni de personne, une parole de blâme...
« Je ne puis espérer que ce digne homme vive encore! En quelque lieu qu'il soit, je lui adresse ici, du fond de l'îime, ma fervente reconnaissance. Par la douceur qu'il répandit sur ma vie, par la liberté qu'il me laissa, au milieu d'une règle inflexible pour tous les autres, il me donna trois ans de sécurité, de paix, de silence, pendant lesquels mon intelligence put enfin s'éveiller et se prendre à quelque chose. Je ne pouvais naître à la vie spirituelle qu'en pleine liberté ; tant que celle-ci me manqua, je ne fus rien; dès qu'elle m'appartint, je m'éveillai. »
Je n'ai pu résister au plaisir d'allonger la citation. Ai-je eu tort? je ne crois pas : elle dit si bien tant de choses que j'ai déjà indiquées, tant d'autres que j'indiquerai encore!
D'abord elle peint, mieux que je n'ai su faire,
ces vieux cloîires dont l'Université a hérité; elle montre si j'exagérais en parlant des voûtes, des verroux et des grilles.
Puis, à côté du mal elle fait voir le bien, elle sug'g'ère la l'éflexion réconfortante, que jamais on ne doit oublier : si les institutions sont mauvaises, l'homme souvent est bon. Le collège de Lvon, comme presque tous les collèges de France, avait l'aspect et le régime d'une prison ; mais il possédait un abbé Rousseau ! Le collèg"e d'anjourd'hui, je le dirai sans cesse, est fréquemment mal installé, mal outillé, la vie qu'on j mène est anormale; mais pour corriger les imperfections de la demeure, ■de la discipline, des prog^rammes, la négligence des parents, on rencontre un peu partout, et en g"rand nombre, des administrateurs ou des maîtres qui, entre les traditions malfaisantes et nos enfants, mettent leur intelligence et leur cœur.
Cette citation dit encore ce qu'il faut sur la solitude que la règ-le du collèg-e ne tolère nulle part. Le collège sépare l'enfant de la famille, de la ville, du monde; mieux encore, elle le sépare des autres enfants contre lesquels il les fait grandir. Le collèg'e veut ce tour de force : tenir quarante, cinquante enfants dans la même salle : classe, étude, réfectoire, dortoir, tout près les uns des autres et cependant isolés par le silence, sans communica-
lions, sans liens, étrangers! Il a pour règle l'isolement et il a peur de la solitude! Je sais ce qu'il prétend. Seul, loin du gardien, livré à lui-même, que ferait l'enfant? Ne faut-il pas sans cesse surveiller ces yeux, ces lèvres, ces mains? Le péché ne va-t-il pas en sortir à toute heure? Oui, vous avez raison. Mais le péché dépend-il seulement des regards, des paroles, des gestes que vous épiez? Et le cœur, qui donc le surveille? C'est en euxmêmes que les enfants doivent avoir leur surveillant; tous sont disposés à le recevoir et il y a dans leur conscience une place prête pour la vigilante sentinelle à qui votre maladroite inquiétude fait monter sa garde au-dehors. Cette maîtrise de soimême, sans le repliement sur soi, sans la solitude, comment l'acquérir? C'est dans la solitude seulement que l'âme apprend à tamiser, clarifier ses sentiments; c'est là qu'elle prend conscience de sa force, qu'elle s'entraîne au mouvement intérieur d'examen, de discussion, qu'elle sent ses ailes, les essaie, les déploie. Pour ce travail d'éclosion, l'âme a besoin de mystère, l'esprit pareillement. La salle d'étude où on est toujours sous les yeux des camarades et du maître n'est favorable ni aux progrès de la conscience, ni à ceux de l'intelligence. A l'une et à l'autre, il faut la retraite, le recueillement en un sanctuaire.
En un sanctuaire que soi-même on a choisi, ou du moins dont on a fait l'aménag-ement Et c'est encore une précieuse indication que nous pouvons relever dans ces belles pag"es. En ce sombre collèg-e de Lyon, quel fut \e paradis d'E. Quinet? Etait-ce une chambrette ensoleillée, coquette, dont la gaieté pimpante faisait contraste avec les voûtes noires et humides de ce séjour ingrat? Non. Un coin obscur dans l'épaisseur d'une muraille, une niche d'un mètre carré où l'enfant tenait juste debout, un cachot où le jour entrait à peine et jamais le soleil. C'est affreux, n'est-ce pas ? Pour l'enfant qui a ôté les décombres, essuyé la poussière, rangé les briques en tas^ installé le pupitre, le lutrin, les chaises aux places que lui-même a choisies, ce réduit est beau plus qu'un palais. Il Ta fait, il s'y retrouve ; la propreté du lieu est l'ouvrage de ses mains ; la disposition, le résultat de ses calculs. Tout est son œuvre et sa propriété ; ce qu'il aime, ce ne sont point les murs obliques, lézardés, c'est tout ce qu'il a, par son ingéniosité, ajouté de lui-même. Celui qui, dans son enfance, ne s'est jamais construit un tel paradis, peut-il dire qu'il a été enfant? plus tard, aura-t-il ce qu'il faut pour fonder un foyer, l'installer et s'y plaire? Mieux, celui qui dans son enfance n'a pas manié les outils du maçon, du menuisier, du serrurier, ne
s'est pas cojistniit des cabanes, n'a pas utilisé d'inM'aisemblables matériaux et pu réaliser ses rêves d'archilecte ou d'ing^énieur, ceUii qui n'a pas inventé l'art de bâtir et d'orner ne deviendra jamais pleinement ce qu'il devait devenir : un Français.
Ah! que le collège serait vite cordial, vivant, moral, si chaque enfant avait le droit d'y arranger à sa g^uise, son « paradis » ! Actuellement, où linterne met-il le portrait de ses parents, de ses amis, le petit trésor sentimental emporté du log'is? Mais qui du log^is emporte rien de semblable? Qui, au logis, s'inquiète de conserver tendre et chaud le cœur de l'enfant? et, par l'enfant, conserver tendre et chaud son propre cœur? Oui, dans les classes dirigeantes, principales clientes du collège, s'embarrasse de tels soucis ? Même parmi ceux qui parlent de leurs croyances, sont-ils nombreux ceux qui ont le culte de la famille, conservent pieusement les souvenirs et les reliques, accoutument les petits à penser aux disparus et aux absents ?
Comme l'ancien qui, dans l'autel que son audace aventureuse allait fonder au loin, mettait la motte prise à la terre des aïeux, je voudrais que mon fils ornât sa chambrelte au collèg-e de mille chers objets qui sans cesse parleraient à son cœur' !
I. Pour orner lii chambre tlii colléi-icn, voir Braunsclivig,
En supposant qu'on ne hausse pas les épaules à cette sentimentale utopie, que d'objections ne vat-elle pas provoquer ?
Pour tant de réduits, où prendre la place? Aurais-je la prétention de donner à chaque interne une chambre ? — Et pourquoi non ? Est-ce que beaucoup de nos lycées n'ont pas réalisé ce progrès? Et dans ces lycées, travaille-t-on moins bien que dans les autres établissements? La conduite y est-elle moins bonne? La préparation à la vie y est-elle moins complète?
Je n'ai jamais été interne. Si le sort avait enfermé mon enfance dans une maison d'éducation, il est une contrainte à laquelle j'aurais eu, il me semble, beaucoup de peine à me plier. La voici.
L'interne est à l'étude. Il a fini ses devoirs, appris ses leçons, et, l'heure n'ayant pas sonné, la séance continue. Que va-t-il l'aire?
Dans une maison qui n'a ni jardin, ni hall, ni paradis, on retiendra l'enfant sur son banc. Immobile ou puni ; point d'autre alternative. La règle
L'Art et l'enfant, p. 388, Privât, Toulouse, et Didier, Paris; Gâche, L'Enseignement de lu morale et le Collège, p. i48.
est de ne pas dérançer les camarades, ce qui se comprend, ni le niaîlre d'étude, ni personne dans l'établissement, ce qui se comprend moins. « Ennuyez-vous, mon ami, silencieusement. Mâchez votre porte-plume ; maculez de sottises les livres où vous faites semblant d'étudier; tailladez sournoisement la table ; roulez des pensées mauvaises, «ngourdissez-vous , dormez, les yeux ouverts... Tout ce que vous voudrez, pourvu que vous demeuriez là et que personne n'ait à s'apercevoir que vous y êtes. »
Sitôt que le collège n'est plus, comme au temps ■d'E. Quinet, l'hôtellerie où l'on passe, dont on s'accommode tant bien que mal pour deux, trois, quatre ans, sitôt qu'il est la demeure qui de six à dix-huit ans, durant les plus belles années de la jeunesse, vous retient, ce que, dans ces pratiques, il y a de cruel ne peut manquer d'éclater. L'étude où l'on est obligé de rester à ne rien faire, en se donnant, par un mensong-e prolongé d'attitude et de physionomie, l'air de faire quelque chose, l'étude où l'on rêvasse, où l'on échange furtivement des billets, est un lieu de perdition. Il faut — ne le sent-on pas? — rendre sa liberté à la force expansive qu'est l'enfant. « Va, mon ami, va jouer. — Où? — Choisis : tu as le jardin; tu as le hall avec ses beaux albums, ses beaux livres, ses damiers,
son billard, ses intruments de musique; tu as l'atelier avec ses outils; la salle de dessin, tes crayons, tes pinceaux...; tu as ta chambrette, ton paradis. Si tu aimes mieux, cours à la porté du directeur, frappe, entre avec confiance : il est là pour toi et pour tes amis ; il t'attendait. Ce n'est que dans le vieux collège-caserne que le directeur s'appelle Clitiphon. Ici, il est le philosophe, il est le sage, il est le père. — « Entre, te dit-il, parle! Que veux-tu « que je fasse pour toi? Faut-il quitter mes pape- <( rasses? » Et il sera heureux de les quitter. »
Ah! si le collège pouvait ressembler à là public school où se forme le jeune Anglais de bonne famille! « L'enfant y retrouve son milieu naturel, c'est-à-dire d'abord un home spacieux, celui d'un professeur qui le reçoit dans sa famille, la présence d'une dame, souvent de jeunes filles, les mœurs et les manières de son monde ; puis des arbres, des pelouses, une rivière, la campagne, où dans un rayon de plusieurs milles il peut s'en aller courir ou bien étudier à l'ombre des arbres, aux heures qui ne sont point celles des classes ou des jeux obligatoires, car s'il est débiteur d'une certaine somme de travail scolaire, il est libre de choisir dans la semaine ou la journée son moment pour s'en acquitter. Presque tous les jours les disciplines du cricket et du foot-bally pour apprendre
l'obéissance et le commandement, la ténacité patiente, l'endurance à la fatigue et aux coups, surtout la volontaire subordination à l'action commune. Discipline, iniliative et responsabilité, voilà ce qu'il apprend d'abord. L'idée maîtresse du système, c'est que l'éducation prime l'enseii^nement ; il s'agit moins de meubler l'intelligence que de dresser l'àme adolescente, d'en faire « une âme de chrétien, d'Ang"laiset de g-entleman ' », saine, heureuse, honorable, véridique, maîtresse et respectueuse d'elle-même, forte contre l'émotion, dure à sa propre souffrance et tendre à la souffrance d'autrui^ »
Ce respect delà discipline, ce g"0Ût de l'initiative, cet amour des responsabilités, dans quelle partie invisible de la maison d'éducation tra^aille-t-on à les donner au petit Frauçais? Où lui fait-on une âme à la fois haute, forte et tendre, larg-ement humaine et bien française? Où? Peut-être dans la classe de morale; nous en reparlerons au chapitre suivant. Pour le moment, reg'rettons de voir que ce qui prime tout, dans le collèg'e, ce qui suffit à l'ambition des familles, c'est la préparation au baccalauréat. La préparation à la vie compte bien peu.