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classe... Qui donc m'a posé celte question : « Mon fils est-il le meilleur? le plus franc? le plus loyal? le plus généreux? » Cela, peut-être, c'était au chef de l'établissement que les parents le demandaient, estimant que ma compétence ne dépassait piis la version latine et le devoir français. Je voudrais le croire.
J'ai vu aller, venir dans les lycées des inspecteurs, des recteurs, presque tous hommes d'une valeur éminente. D'un coup d'oeil ils apercevaient le fort, le faible d'une classe, les qualités, les lacunes d'un maître ; par un mot il vous mettaient sur la voie d'un perfectionnement : c'étaient des semeurs d'idées. Après plus de vingt ans, je conserve tout vif le souvenir d'une inspection de M. Eugène Manuel. Je débutais. En entrant il me dit : « Je sais que vous n'avez jamais eu d'inspection générale ; je vais faire la classe, écoutez. » Tout ce que je sais de mon métier je l'ai appris ce jour-là, ou deviné. Tout? Non; j'ai appris encore presque à chaque inspection et je pourrais, si je voulais, dire qui m'a corrigé de tel défaut, qui m'a inspiré telle pratique. Et cependant, ces hommes que je sentais à la fois si dignes et si capables de viser plus haut, pourquoi ne sortaient-ils pas du domaine des études? Quelle tradition les empêchait de compléter leur œuvre, ou plutôt les contraignait à négliger la partie
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la plus noble et la plus utile de leur mission? Tout pour rintellii^ence, mais pour le cœur, bien peu. Est-ce possible! Les maîtres, dont la maturité avertie entend même ce que tait un homme supérieur, retirent malg-ré tout un gain de ces visites; mais les enfants? Ainsi, des esprits d'élite, de hautes âmes vont, viennent parmi les enfants, sans rien apporter, sans rien laisser. Celui-ci est un moraliste, celui-là un poète..., le professeur le dit aux élèves, et c'est tout, et la rencontre est perdue. , Pécaut a raison : nous ne nous doutons pas suffisamment que le collèg"e est une puissance morale.
Et Pécaut a raison encore, lorsqu'il prononce le mot d'espoir, d'allégresse, de joyeuse certitude : <( Et toutefois le précieux germe est sorti de terre et se développe. » Si les inspecteurs généraux, si les recteurs, si les chefs de l'Université ne réservent pas encore, dans leurs tournées, une place à l'ensemencement des âmes, ils s'en soucient déjà dans les circulaires et les instructions qu'ils rédigent pour le personnel enseignant ' ; ou dans ces
I. Par exemple les Instructions de 1890. En 1809, un inspecteur général écrivait ceci : « 11 y a aussi une manière d'envisager les devoirs dont il s'agit (de l'inspecteur) qui leur ùte tout leur ennui et qui les rend même agréables et beaux aux imaginations intelligentes; c'est de ne considérer dans les éco-
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ceuvres que les familles auraient profit à méditer, €t que le Bulletin de l'instruclion publique et les grands journaux de Paris reproduisent : discours de présidence aux distributions de prix, allocutions prononcées aux inaugurations de monuments, scolaires ou sur la tombe des universitaires marquants. Mieux encore : par une initiative, qui a passé presque inaperçue, ils ont, lors du dernier remaniement des programmes, installé au collège renseignement de la morale. C'est un fait de la plus haute importance.
On connaît la nouvelle répartition de nos classes, telle que l'a arrêtée le Pion iV études de 1902 :
Le collégien débute dans les classes enfantines, puis il fait deux années j)iépara(()ires; il passe ensuite dans la division élémentaire, laquelle comprend la huitième et la septième. A ce moment, il est prêt à entrer dans Y Enseignement secondaire,
liers que de jeunes âmes, et dans les maîtres que des pasteurs d'enfants à qui on indique les eaux pures, les herbes salutaires et les poisons. On devient alors un inspecteur vir^^ilien qui peut dire : Xon insiieta grades tentabunt palmla fêtas, non mata incini pecoris conlaçjia laedent. Joubert, Correspondance, p. 210, Didier.
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dont le premier cycle le gardera quatre ans, de la sixième à la troisième; dont le second cycle le gardera trois ans, de la seconde à la philosophie. Durant ces douze années qu'il restera au collège, la morale lui sera enseignée dans les classes enfantines, dans la division élémentaire, et dans les classes de quatrième et de troisième. Nous ne parlons point de la classe de philosophie au programme de laquelle la morale figure depuis longtemps.
La nouveauté du Plan cV études de 1902 consiste donc en ceci : dans les classes enfantines, on fera des causeries morales très simples qui seront mêlées à tous les exercices de la classe ; dans les classes préparatoires et élémentaires, Tinstruction morale et civique sera donnée à l'occasion de l'enseignement du français, de l'histoire et de la géographie ; enfin, et surtout, l'enseignement de la morale sera donné, à raison d'une heure par semaine et d'après un programme, dans les classes de quatrième et de troisième, au moyen de « lectures, récits, entretiens méthodiques propres à fortifier les sentiments favorables au développement moral et à combattre les tendances contraires ». Ce sont les termes mêmes du Plan- d'études.
Cette innovation suggère plus d'une réflexion et plus d'une critique. On peut demander quelle empreinte laisseront les soixante ou quatre-vingts
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heures de causeries des deux années de quatrième et de troisième. On peut contester la valeur de cette méthode qui fait enseigner la morale en causant. Que vient-il après les entretiens avec un professeur rarement aperçu et qui, parfois, n'est pas le professeur de la classe? Ce passant voit-il le fruit de ses paroles? Voit-il naître, s'enraciner des habitudes? La moralité se conquiert par des efforts : on veut, on lente, on échoue, on s'abat, on se relève... C'est à la sueur de son front, dit Malebranche, qu'il faut gag-ner le pain de l'àme, comme le pain du corps. Où se fait ce rude apprentissag-e? et par quels exercices? et sous les yeux de quel témoin? avec l'aide de quel ami? Souvent nos plus précieuses qualités sont issues d'un défaut qu'on a dérivé, canalisé comme ces torrents que l'adresse de l'ingénieur capte et dont la fureur devient la force rég-ulière et bienfaisante qui met la meule en mouvement. Qui donc observe chaque enfant? qui juge et assagit par une telle utilisation les inclinations fougueuses?
L'enseignement de la morale procède par cours, s'adresse en bloc à trente, quarante enfants dont à la fin de l'année le professeur, quelle que soit sa bonne volonté, n'aura pu étudier le caractère et qu'il ne reverra plus. Quel fruit attendre d'un tel enseignement?
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Ne risque-t-il pas, en outre, d'induire les enfants en une g-rave erreur? Plusieurs d'entre eux, parce qu'ils auront suivi, appris les cours, ne se croirontils pas en rè^^^le? La classe de troisième passée, n'arrêteront-ils point leur culture morale?
Et pour certaines familles , un danger analogue n'est-il pas à redouter? Elles se croyaient encore un peu responsables, tenues à surveiller la conduite et les mœurs de l'enfant. Mais, le col- \vge se chargeant de la morale, à quoi bon intervenir?
Et la société, celte société qui depuis quelques années parle si volontiers la langue des moralistes et de moins en moins écoute leurs leçons, ne se croira-t-elle pas dispensée de toute réserve ou, si l'on veut, de toute mensongère et superficielle décence, sous le prétexte que la jeunesse lui viendra du collège formée, armée par l'enseignement de la morale?
Eh bien, malgré tout, il faut beaucoup attendre de l'introduclion de la morale dans les programmes de l'enseignement secondaire. Comme Pécaut, parlant de l'enseignement primaire, chacun peut s'écrier : « Grande nouveauté que cet enseignement laïque, simple, raisonnable, sérieux, pratique du souverain bien ! Qu'il soit tenté, appliqué, compris, c'est un événement. C'est un autre air, un
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autre horizon dans le collège. C'est une orientation toute moderne en vue des besoins du temps et du pays". »
Oui, je suis convaincu que celte timide innovation eniraînera tôt ou tard un remaniement profond de l'enseig-nement secondaire et une transformation du collège. Je suis convaincu que rien, local, administration, corps enseignant, idéal, rien absolument, après cette innovation, ne peut rester tel qu'auparavant, et que, en fait, le Plan d'études de i(j02 se trouve avoir amorcé une révolution qui changera le collège de fabritiue à bacheliers en maison d'éducation , en pépinière de citoyens, en puissance morale.
Dans nos cités y a-t-il beaucoup de tels centres? de ces foyers d'où se dégagent lumière, amour^ idéal? 011 s'élabore l'humanité? II y a des cabarets, des casinos, des officines politiques, des cercles où l'on joue, des. salons où l'on potine, où l'on flirte...; il y a des lieux où l'humanité s'amoindrit et se dégrade, des lieux où elle se détruit. Quiconque fré(juente là devient moins fort, moins vrai, moins pur et peu à peu se déshumanise. Quels sont donc les lieux où l'homme est invité, encouragé, forcé à se maintenir, à se surpasser, à