DEUXIEME PARTIE
La mission de la mère.
Détacher les familles de rinternat n'est — nous croyons l'avoir démontré — ni possible, ni désirable. Mais on peut leur demander d'une part d'être moins pressées de recourir à ses services, d'autre part de ne point lui laisser, ce qui est une charge trop lourde, toute la direction de l'enfant.
La mère, moins absorbée que jadis par les travaux du ménage, devrait g;^arder auprès d'elle le jeune enfant et reculer l'internat au moins jusqu'à la dixième année. Prévoyant le départ de son fils, sachant que bientôt il sera séparé de la famille, elle aurait à multiplier les soins, à rendre plus
l54 MÈRES ET FILS.
intense, plus cordiale, plus vivifiante cette première éducation qui, au lieu de s'étendre sur toute la jeunesse et sur l'adolescence, doit s'arrêter avant le terme normal. Puis, le moment de la séparation venu, la mère aurait à chercher, à trouver les moyens de se rapprocher du collèi^e, de s'intéresser à sa vie, et, malgré l'éloignement, de remplir cette maison, non pas seulement des souvenirs du foyer, mais de son atmosphère, de ses tendresses, de son âme. Ainsi, la mère, s'acquittant d'une partie de ce qu'elle doit à la famille et à la cité, assurerait au collèg-e une double coopéralion : elle l'aiderait indirectement et par avance, en lui préparant une clientèle saine de corps, active, curieuse, vaillante, éprise d'idéal; elle l'aiderait ensuite directement en lui offrant, par des moyens que nous exposerons au cours de cette deuxième partie, son concours réel et sa présence.
Une des meilleures façons de coopérer avec le collèg"e, c'est de lui préparer des recrues excellentes et de les préparer bien longtemps avant de les lui amener. Si, jusqu'au moment où on le présente au chef de l'établissement, l'enfant a été négligé, que va-t-il se passer? Rien de grave évidemment,
MÈRES. l55
quand, doué d'un bon naturel el favorisé par les circonstances, le nouveau collégien sort de la maison paternelle sans habitudes niauvaises, sans mauvaises dispositions. Mais, pour peu que la négligence des parents ait produit ses conséquences naturelles, quelle acquisition fait le collège ! Maîtres et administrateurs auront une peine inouïe à réparer le mal; et, probablement, ils ne le répareront pas. C'est à eux qu'on imputera les défauts et les vices du collégien, sa paresse, sa dissipation, sa dépravation. Nul ne dira que le collège ne pouvait pas transformer un sujet (pi'on lui avait coniié déjà perdu ou en voie de perdition. Parents, amis, voisins, répètent à l'envi : « C'est le collège qui a gâté cet enfant. »
Supposons l'amélioration possible. Pour cette œuvre que très courageusement le collège tentera, peut-il compter sur l'aide intelligente et soutenue de ces mêmes parents qui, durant sept ou huit années, se sont dérobés, ou ne sont intervenus qu'avec mollesse et sans suite? Le lycée réclame aujourd'hui la coopération des parents. Sérieusement, peut-on espérer que des familles qui n'ont jamais su ou voulu opérer, déploieront soudain, pour coopérer^ ardeur, dévouement, -compétence? En fait, la maison d'éducation est trop souvent prise par un certain nombre de parents pour une
l56 MÈRES ET FILS.
maison de correction. C'est une erreur très daiig-ereuse. La maison d'éducation doit continuer et développer — je ne dis point parachever, car l'éducation ne s'achève qu'à la mort — ce qui a été commencé par la maison paternelle. S'il faut que la maison d'éducation corrige, redresse ce que la maison paternelle a faussé, pauvres enfants ! pauvre collège ! pauvre pays !
Ces réflexions générales tendent à disculper le collège des reproches que trop de sens lui adressent sans motif, et à bien établir que certains parents négligent l'éducation de la première enfance. Les uns n'ignorent point qu'ils manquent à leurs devoirs; d'autres s'imaginent que rien ne presse et se proposent de commencer plus tard, lorsque l'enfant comprendra, lorsqu'il parlera, lorsqu'il sera raisonnable. Ceux-ci sont moins coupables, mais ils ont bien peu d'expérience. Faut-il leur redire que l'éducation d'un enfant commence même avant sa venue au monde? Ne parlons pas des hérédités lointaines. Oui pourrait contester que les pensées ordinaires et les actes de la mère, alors qu'elle attend l'enfant, soient sans influence sur le caractère de cet enfant, ne préludent point à son éducation ? A plus forte raison, ce que verra, ce qu'entendra, ce que fera le nourrisson et \ le petit enfant, laissera une trace profonde,
MÈRES. iSy
tournera vers le bien ou le mal l'esprit du futur collég-ien.
Enfin, ces préliminaires doivent établir ce point : que le berceau ne tient pas le père à l'écart, mais qu'il appelle surtout la mère. C'est la mère qui est vraiment l'éducatrice des premiers mois et des premières années. Le père peut et doit surveiller, diriger; mais la nature ne le met point au premier plan. C'est la nature qui fait de la mère, avant la période scolaire, l'active, l'indispensable institutrice, la collaboratrice par anticipation de l'école et du collège, celle qui initie à la vie et prépare.
Décrire minutieusement ce rôle n'est ni dans nos moyens, ni dans nos desseins. Seule, une mère saurait tout dire ; et les mères, surtout les mères françaises, n'ont nullement besoin qu'on leur dise tout. Aux jeunes filles des classes riches, lorsqu'elles grandissent dans l'oisiveté, il est bon de montrer, un peu comme en jouant, ces travaux qu'elles ignorent, ces réalités dont elles restent éloignées. Dans les autres classes, ce qui manque ce n'est pas l'expérience, la dextérité, l'invention, la méthode et le goût; c'est plutôt le temps et les moyens. Toutefois, elles sont plus nombreuses qu'on ne dit celles qui veulent être de bonnes mères. C'est pour celles-là que nous écrivons : il ne leur faut pas de longs discours; notre crainte
l58 MÈRES ET FILS.
est que les indications qui vont suivre, si brèves que nous nous efforcions de les faire, paraîtront superflues à ces intelligences vives, à ces cœurs dont les intuitions devancent l'expérience ou remplacent le savoir.
Vouée à l'enfant, la femme vit de l'enfant, vit pour lui et, par lui, pour l'humanité. C'est sa mission.
Quand la femme accepte cette mission avec allégresse, quand elle y consacre les ressources de son intelligence et de son cœur, les familles sont plus heureuses et la société plus prospère. Les hommes ne semblent pas le comprendre, tant ils mettent d'ostentation à louer la femme oisive, vaine, folle de plaisir. Généralement, quand ils parlent de leur respect pour celles qui restent au foyer et se dévouent à leur famille, c'est sans ferveur. Il faut donc aux femmes beaucoup décourage pour accepter la lâche où les inclinent la nature et leur cœur, mais dont les détourneraient les préjugés mondains. Un siècle vaut dans la proportion où il respecte la femme et où il la laisse être ce qu'elle doit être, sans l'écarter de la maternité et des devoirs que la maternité entraîne, sans la soumettre à la servitude des métiers ou à l'ignominie du plaisir.
Actuellement, le mouvement général qu'on désigne sous le nom de féminisme est favorable au relèvement des mœurs. A mesure que la femme est soustraite à l'ig-norance et à la vanité, elle devient plus désireuse et plus capable de joueF dans la cité le rôle important qui lui revient. Elle paraît posséder les lumières, la volonté et les moyens; confiante, elle accepte les idées nouvelles, elle ouvre son intelligence et son cœur aux viriles obligations, aux périls, aux espoirs de la vie moderne. Cela est infiniment précieux. Nous n'avons d'inquiétude que sur un point : quel est l'idéal sur lequel nos filles élèveront demain nos petits enfants !
Dans le passé, les meilleures mères, celles qui autour des berceaux travaillaient à la prospérité publique, savaient ce qu'elles voulaient faire de leurs fils. La mère spartiate élevait un soldat, la mère romaine un citoyen, la châtelaine un chevalier sans peur, sans reproche, servant Dieu, sa dame et son roi. Plus près de nous, on a vu des mères soucieuses d'élever un galant homme, un gentilhomme, un homme du mond^. Cet idéal était moins haut que celui des Cornélie, des Blanche de Castille, de la mère de Bayard ; tel qu'il est n'aurious-nous point à le regretter? Quel est l'idéal des jeunes mères d'hier, d'aujoard'hui et de demain?
l6o MÈRES ET FILS.
Quel est l'idéal de ces jeunes femmes qui ont enfanté ou enfanteront ceux avec lesquels nous avons à faire vivre la France? Les arrivistes pédants ou cyniques que notre âge a connus, à quoi songeaient leurs mères quand elles les berçaient sur leurs genoux? Vers quels sommets tournaient les yeux la mère de Julien Sorel, du Disciple, de Paul Astier, de Claude Larcher, du député Leveau? S'il était vrai que la littérature est le reflet des mœurs et si les fils font juger des mères, quelle triste revue en ces quelques noms!
Mais la vie vaut mieux que les romans. C'est dans la vie, non dans les livres, que trouvent place les mères vaillantes qui font, comme M'"*^ Pasteur, passer leur enthousiasme dans le cœur de leurs fils. La rencontre de ces vaillantes encourag"e, malgré tout, à espérer avec Pécaut ' qu'il se trouvera assez de femmes pour garder le dépôt des vérités morales ou des principes tenant à la morale, le dépôt des sentiments nobles et généreux. Dans l'un et l'autre sexe, assurément, sur beaucoup d'appelés il y a peu d'élus. Mais toute femme, par la maternité, se trouve enrôlée dans la phalange d'élite en marche vers les cimes; car enfanter, ce n'est pas seulement mettre au monde un être de plus, c'est appor-