‹ Meres et fils. --Chapitre 35 sur 84 · I. Morale sociale, M. Bernés, p. 87, Alcan · texte numérisé non relu

I. Morale sociale, M. Bernés, p. 87, Alcan

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les douces influences du foyer lui donnaient l'ardeur et la confiance. Un jour, les scrupules naquirent, les doutes, l'anxiété. Sa fille aînée faisait son entrée dans le monde, le plus âg-é de ses fds partait pour achever ses études dans un lycée de Paris. Alors cette mère prit peur de ce qu'elle avait fait. « J'ai dit à mes eufants : Soyez droits, soyez francs, soyez bons; ne trompez jamais, ne mentez jamais, ne faites souffrir personne, respectez les vieillards, aidez les malheureux... Je leur ai fait aimer la justice, le désintéressement, la générosité, la vertu. Quel avenir leur ai-je préparé? N'aurais-je appris à mes fils que les aimables qualités mondaines, le savoir-vivre, la politesse, les. usag-es des honnêtes gens, j'aurais compromis, je ne dis pas, leurs chances de succès (je ne veux point parler comme les hommes dont les pensées et la conduite m'effraient pour mes enfants), mais j'aurais, moi, leur mère, diminué leurs chances de bonheur. »

Et cette femme pleine de délicatesse me signalait de menus détails pris au hasard dans la vie courante : la bousculade aux guichets des g-ares, les coudes enfoncés à droite, à gauche; les ruses pour demeurer seul dans un compartiment, les bagages semés sur les banquettes, un effronté «complet » lancé d'une voix brutale... « C'est peu

de chose, me disait-elle; cependant jamais il ne viendra à l'idée de mes enfants qu'ils peuvent, qu'ils doivent faire cela; et que le faire ne lire point à conséquence :, que songer à ces ruses et y recourir tout naturellement, c'est avoir sur les autres une supériorité, et, selon le vilain mot des gens de cette sorte, c'est être très malin. Partout, toujours mes enfants seront ceux qui ne trompent point, qui ne bousculent point, n'écrasent point..., au contraire, qui ménagent, respectent, protègent, secourent. Ils seront dupes et victimes. »

Eh bien, tant mieux ! Malgré les apparences, en dépit des jugements du monde, ils auront le beau rôle. Le bien ne se réalise dans la société que par la souffrance des meilleurs. Parents, dans le fond du cœur, que préférons-nous pour nos enfants? Qu'ils fassent partie de la foule des faux humains ou de la poignée des hommes véritables, de ceux qui achètent par leurs sueurs, leurs larmes et leur sang le lent progrès de notre race? Enfants, aimerions-nous que notre mère n'acceptât point de nous soumettre à la loi austère, amère de solidarité, de perdition et de rédemption mutuelle, qui est si dure aux meilleurs et fait d'eux, dans le drame de la vie, les victimes et les héros? Oui, que choisirions-nous, s'il nous était possible de le faire? être les fils de gens qui n'auraient d'autre but que la

richesse et la puissance', ou de grandir dans une famille qui, meUant haut son idéal, approuverait, adopterait, vivrait ces généreuses pensées de Fichte : « Entrez avec les autres hommes dans des rapports étroits et vous les trouverez tout autres que votre morale ne voudrait les voir. Plus vous serez nobles et bons, plus douloureuse sera l'expérience que vous en ferez ; mais ne vous laissez pas vaincre par la douleur, triomphez-en par l'action. Cette douleur entre en lig"ne de compte, elle est entrée à dessein dans le [)lan de l'amélioration du g"enre humain. C'est faiblesse que de se lamenter sur la corruption des hommes, sans tendre la main pour la vaincre... Agir, agir, voilà pourquoi nous sommes ici-bas. Voudrons-nous donc nous fâcher de ce que d'autres ne sont pas encore ce qu'ils doivent être? N'est-ce pas précisément noti-e vocation que d'être destinés à travailler au perfectionnement des autres"? »

1. « Je veux que mon fils soit heureux, ou, ce qui revient au même, honoré, riche et puissant. Je connais un peu les voies les plus faciles d'arriver à ce but, et je les lui enseigne- Tai de bonne heure. Si vous me blâmez, vous autres sages, la multitude et le succès m'absoudront. Il aura de l'or, c'est moi qui vous le dis. S'il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas même votre estime et votre respect. » Diderot, Le neveu de Rameau.

2. De la destination du savant et de l'homme de lettres, p. io3, Alcan; voir plus bas, 3e partie, ch. i.

Comprend-on maintenant ce que nous voulions dire en conseillant aux mères d'avoir un idéal et non un but, et pourquoi nous les poussions doucement vers le côté qui monte, celui vers lequel, depuis tant de siècles, les mères sont, malg^ré tout, attirées?

Ce qu'il faut aux enfants durant les premières années, c'est avant tout une atmosphère pure, lumineuse, tiède, paisible. Le log-is est, pour cet âge, d'une importance capitale. Température, gaieté, douceur enveloppante, un mot dit bien ce qu'exige riiabitation du petit enfant, et ce mot vient de luimême sur les lèvres des mères. M'"*' de Lamartine, seule à Milly, s'élève un soir dans la montagne de Craz qui domine sa maison. « Quand je me retourne et que je vois du haut de la montagne la petite lumière qui brille dans la chambre de mes enfants, je bénis la Providence de m'avoir donné ce nid caché et tranquille pour les couver ' ! »

LTn autre mot dira mieux encore : nous l'emprunterons au philosophe genevois Amiel. Dans une page délicieuse, il décrit un intérieur anglais. Amiel a reg-ardé avec des yeux prévenus, comme

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