‹ Meres et fils. --Chapitre 36 sur 84 · I. Lamartine, Le manuscrit de ma mère, p. i47, Hachette · texte numérisé non relu

I. Lamartine, Le manuscrit de ma mère, p. i47, Hachette

lyO MERES ET FILS.

il advient lorsque, à demi satisfait de ce qu'on a dans son pays, on rêve des mœurs idylliquement pures. Chez des étrangers, on entrevoit en passant un tableau de famille ; on sait la langue, c'est possible, mais on n'a point la clé des nuances; ce qu'il faudrait comprendre à demi-mot échappe. Alors ce n'est point la curiosité qui examine, ni l'observation qui scrute, ni le bon sens qui juge : c'est l'imag-ination qui projette ses rêves. Ces mœurs de l'âge d'or qu'on cherche en vain dans son peuple, qu'on lui reproche d'avoir perdues, on les admire chez le peuple voisin, auquel on les prêle dans un élan d'enthousiasme et de sympathie. Oui I c'est là qu'on voudrait vivre !

Prenons donc la pag-e d'Amiel, moins comme la notation du réel, que comme l'indication très sug-g'estive d'un idéal que tous. Anglais, Genevois, Français, nous devrions poursuivre, afin de rendre nos logis doux aux petits, bienfaisants, féconds, afin d'en faire l'asile où règ'ne le bonheur et d'où sortira la vertu.

« Ces intérieurs à l'ang^laise sont aimables. Ils sont la récompense et le résultat d'une longue civilisation et d'un idéal poursuivi avec persévérance. Lequel ? celui de l'ordre moral fondé sur le respect de soi et des autres, sur le respect du devoir, en un mot, sur la dignité. Les maîtres témoi-

gnent de la considération à leurs hôtes, les enfants ont de la déférence pour leurs parents, chacun et chaque chose est à sa place. On sait commander et obéir. (Sentez-vous la critique? chez nous, à Genève, on ne sait faire ni l'un, ni l'autre; cela n'est pas dit encore; on l'attend, on va l'entendre.) Ce petit monde est gouverné et paraît aller tout seul ; le devoir est le genius loci, mais le devoir avec cette teinte de réserve et d'empire sur soi qui est la couleur britannique. Les enfants donnent la mesure de ce système domestique : ils sont heureux, souriants, confiants (les petits Suisses ne connaîtraient-ils point cette joie qui fait épanouir la gaieté et naître la confiance ? si, mais nous allons voir) et pourtant discrets. On sent qu'ils se savent aimés, mais qu'ils se savent aussi subordonnés. (Nous arrivons à la leçon directe, à la critique formulée.) Les nôtres se conduisent en maîtres^ et quand un ordre précis vient limiter leur importunité débordante (elle tient peut-être au tempérament), ils y voient un abus de pouvoir, un acte d'arbitraire; pourquoi? parce qu'en principe ils croient que tout tourne autour d'eux. Les nôtres peuvent être gentils et affectueux, mais ils ne sont pas reconnaissants et ne savent pas se gêner. Comment les mères anglaises obtiennent-elles ce résultat? Par la règle impersonnelle, invariable et ferme,

en d'autre termes par la loi, qui forme à la liberté, tandis que le décret ne pousse qu'à l'émancipation et au murmure. Cette méthode a l'immense avantag"e de créer des caractères revêches à l'arbitraire et soumis à la justice, sachant ce qu'on leur doit et ce qu'ils doivent, \iyilants de conscience et exercés à se dominer. Dans tout enfant anglais, on sent la devise nationale : « Dieu et mon droit. » A tout foyer anglais on sent aussi que le home est une citadelle ou mieux encore un vaisseau '. »

Cette page est fort belle, et, pour les mères, elle est remplie de conseils excellents, de précieuses sug"g"estions. Si nous avons paru critiquer çà et là, il faut revenir sur la critique, déclarer que nous approuvons tout, hormis l'inévitable illusion qui égare certaines nations Imaginatives et g-énéreuses. Ces nations ne voient que leurs défauts et s'en accusent; elles n'aperçoivent que les qualités de leurs voisines et les amplifient en les exaltant. Amiel était trop proche voisin de la France pour ne pas tomber dans ce beau mais imprudent travers.

Cette réserve faite, nous assurons que de la méditation d'un tel passage, une mère intelligente

I. Amiel, Fragment d'un joiwnal intime, II, p. i38, Fischbacher. Rapprocher Chevillon, op. cit., p. 21 3.

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el coiirai^euse peut tirer un plan de conduite, une méthode et un idéal. A nos leclrices d'essayer.

Nous avions annoncé que, pour notre part, nous prendri(jns là un mol (pii, du logis où l'enfant naît et grandit jusrpi'à l'àg^e de la pension, donnerait une idée plus précise et plus complète que la comparaison familière avec l'oiseau et le nid. Ce mot a été dicté au philosophe par le pays même dont il admirait les mœurs domestiques. Il compare le home à un vaisseau. Si juste lorsqu'on parle des îles Britanniques, la métaphore reste juste encore et instructive dans tout pays où l'on aime l'enfance, où Ton veut non seidement abriter sa faiblesse, mais la fortifier et préparer des corps robustes, des âmes saines, des esprits riches en connaissances utiles et avides d'enrichir encore le fonds qu'on leur a transmis.

Le logis qui abrite l'enfant est parfait s'il est à l'image d'un navire : étroit, isolé du monde, mais portant dans ses flancs le monde entier, tout ce qu'il faut à l'homme pour entretenir la vie du corps et de l'esprit, l'héritage de l'ingénieux passé, condition, garantie de l'existence présente et des futures acquisitions. Cette arche de Noé peut être un vaisseau de haut bord, un splendide yacht de plaisance ou un misérable esquif, la barque rapiécée d'un pauvre pêcheur; on y peut trouver à foison

Jes spécimens des objets et des êtres qui accom- ])agiient l'homme dans la traversée de la vie, ou simplement quelques misérables échantillons. Qu'importe? A qui sait parler à l'enfant et lui montrer, il suffit d'une goutte d'eau pour révéler les merveilles de l'océan, d'un ciron pour expliquer la structure des êtres, d'une aiguille, d'un biin d'acier pour initier aux inventions de l'ing'éniosité humaine, et, l'équipage se trouvât-il réduit à un seul compag'uon, il suffit de cet humain qui travaille auprès de l'enfant, qui le protèg-e et l'aime, pour lui faire sentir la douceur de l'amour, pour ouvrir à ses regards le monde de la conscience et de l'âme. Dans tout logis qui respecte l'enfant, les murs arrêtent les bruits de la rue et les orages de la cité. Sa faiblesse et son innocence sont défendues contre flots et tourmentes. L'ordre qui règne partout, la sagesse qui préside à l'activité font la sécurité du voyageur et sont une leçon pour son intellig'ence qui s'habitue à la règ'le, au rythme, à l'harmonie.

Il est des demeures mal gouvernées; elles vont à la dérive ; le naufrage est inévitable. Tous le prévoient, en frémissent, mais leurs efforts désordonnés, accompagnés de cris^ de disputes, d'imprécations, ne font qu'avancer la catastrophe, en ag'graver l'horreur. Oh ! malheureux enfants que

le sort a embarqués en de telles galères! Proues -sculptées, haubans de soie banderoles de pourpre, puissante machinerie..., pour le bonheur, ces richesses importent peu. Ce qu'il faut souhaitpr à l'enfant, ce passag-er qui commence l'incertain voyage, c'est un capitaine qui veuille cingler au large où l'air et le flot sont purs, qui sache consulter la boussole, lire la carte, faire le point, tenir ferme le gouvernail et, pour passer à travers les J)risants, regarder haut vers les étoiles.

Donc, pendant longtemps, ce qu'il faut à l'enfant par-dessus tout c'est le silence, le calme, la paix. Nous savons tous combien le petit être est excitable. Les maladies les plus fréquentes et les plus terribles, celles qui emportent en quelques heures les petits enfants, ou les laissent pour toujours frappés dans un organe ou dans l'intelligence, c'est la méningite, c'est la convulsion. A la campasrne, de tels accidents sont moins à craindre : l'air plus pur est plus sédatif; les distractions sont moins nombreuses, les gens moins serrés les uns contre les autres et moins agités. A la ville, le danger est d'autant plus grand que pour beaucoup <le parents il passe inaperçu. J'ai connu une

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famille cullivée où justtMiient les plaisirs de l'intelligence, lecture à haute voix, musique, conversalions se goûtaient le soir. On veillait tard; pour compenser, on faisait la grasse matinée. De ce désordre des adultes s'accommodent à la rigueur, mais les enfants en souffrent. Sous prétexte que si on les couchait trop lot, les enfanls s'éveilleraient de grand matin, dérangeraient la maisonnée, on les gardait au salon. Vers neuf heures les plus petits s'accoudaient sur une table ou s'allongeaient sur un tapis; il fallait les emporter endormis, inertes, les secouer pour les dévêtir, les faire pleurer.

Avec plus ou moins de mesure nous associons les enfants à notre existence enfiévrée, et nous ne nous doutons pas du mal que nous leur faisons. Ils risquent de garder une tare, d'avoir i)lus tard sur leurs traits, dans leur caractère, leur intelligence et leur cœur un je ne sais quoi d'inquiet, de mal équilibré et de trouble; ils ne posséderont jamais cette sérénité qui est un des éléments de la confiance en soi, de la vaillance et du bonheur, ni cette séduction qui gagne la confiance des autres, leur estime et leur amour.

« Tout dernièrement, dit M. James, nous avions en visite dans notre Université quelques Hindous très cultivés, qui parlaient assez librement de leur

conception de la vie et de leur philosopiiie. Plus d'un m'a fait part de l'impression pénible que lui causaient les visages contractés qu'il voyait aux Etats-Unis, pleins d'une expression trop intense, et les attitudes disgracieuses et contournées que nous avons quand nous sommes assis. « Je ne (( puis concevoir, me disait l'un d'eux, comment « vous pouvez vivre de cette manière, sans une « seule minute dans la journée que vous soyez <( résolus à consacrer à la tranquillité^ à la médi- <( tation. Pour nous, nous sommes habitués à passer « au moins une demi-heure par jour dans le « silence, en supprimant toute contraction muscu- « laire, toute irrég'ularité de respiration, et en « méditant sur les choses éternelles. A chacun « de nous, dès sa plus tendre enfance, est incul- « quée cette pratique, et elle devient un élément (( indispensable de notre vie. » Les fruits d'une telle discipline éclataient à mes yeux. Ces hommes admirables avaient un calme parfait, une entière sérénité; l'expression de leurs visages tranquilles était immuablement douce et limpide. Je sentis que nos compatriotes se privent eux-mêmes d'une des plus grandes beautés du caractère. Combien y a-t-il d'enfants parmi nous à qui leurs parents ou leurs maîtres ne songent jamais à dire qu'ils devraient modérer parfois leur voix perçante,

détendre leurs muscles quand ils ne s'en servent pas et, autant que possible, rester tout à fait immobiles quand ils sont assis ' ? »

Rien n'est bienfaisant aux petits enfants comme le silence et le calme. C'est évidemment ce qu'avait compris le père de Montaig-ne. Voulant épargner à son fils jusqu'à la brusquerie du réveil en sursaut, il faisait jouer le matin près de l'enfant endormi un instrument (non le bruyant tambour de nos internes) qui doucement et par degrés le tirait du sommeil ". A une telle précaution, Montaigne trouve un peu d'excès, ou, comme il dit, de (( superstition ». D'accord, s'il s'ag'il d'un garçonnet. Ce sont mesures qu'il faut savoir proportionner à l'àg-e et arrêter à temps, sous peine d'efféminer alors qu'on ne veut qu'adoucir et harmoniser; avec les enfants en bas âge, elles sont excellentes.

Dans toute demeure où grandit un enfant, ni faudrait mettre au vestibule une statue d'Ang-erona, la mystérieuse déesse du silence, qui, à Rome, dans le temple de Volupia, se dressait sur la pointe des pieds, un doigt pressant ses lèvres closes.

1. W. James, trnd. par F. Abauzil, La Solidarité; Alais, juillet 1907. Voir aussi Gockler, Hevhart, p. 242, Hachette; P. de Coulevain, Sur la branche, p. 99, Calniann Lévy.

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