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Il conviertdrait peut-être aussi de graver au même endroit le précepte d'Auguste : Festina lente, hâtez-vous lentement. Que de parents, dans leur impatience, détruisent la santé des petits enfants !
En général, nous sommes trop pressés. Bébé n'a que six ou huit mois et déjà nous voudrions avoir une demoiselle ou un petit monsieur! Que le temps nous dure! Quand donc bébé parlera-l-il? Quand donc le verrons-nous marcher, courir partout? Dans la maison, c'est à (pii lui fera le plus d'agaceries pour le décider à gazouiller, à dire papa, à faire bonjour, à montrer le minet, à battre la mesure... La mère s'y lasse, le père aussi, et les grands-parents, et les voisins! Toute la journée, le pauvre petit traîne à ses trousses cinq ou six grandes personnes. Elles croient l'amuser, elles Tépuisent en s'amusant de lui. Exagérons-nous? Voici l'aveu très net d'une femme d'un grand bon sens, d'une excellente grand'nière. Parlant de sa petitefille, Madame de Sévigné écrit : « Elle fait cent petites choses, elle parle, elle caresse, elle bal, elle demande pardon, elle fait la révérence, elle baise la main, elle hausse les épaules, elle danse, elle flatte, elle prend le menton; enfin, elle est jolie de
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tout point; je m'y amuse des heures entières \ » Le mol est dit : la grand'mère s'amuse. Nous sommes ainsi : l'enfant est notre jouet; ou encore il flatte noire orgueil : celle intelligence, cette gentillesse qu'on admire, c'est de nous qu'il les tient. Devant ces petits prodiges aux yeux brillants, aux gestes saccatlés, nous nous extasions quêtant les compliments. « Voyez comme il est vif, comme il est intelligent, mutin! » Et, ce disant, on l'excite encore, on l'énervé par des caresses folles et des chatouillements! Malheureux, nous devrions trembler ! parce que ce cerveau surmené ne résistera pas. Au premier petit embarras d'estomac, comme les enfants en ont souvent, surtout en été, et qui,, chez un bébé moins fatigué n'aurait pas de suite, des convulsions surviennent qui le laissent estropié ou abêti, ou bien c'est une méningite qui l'emporte. La mère suffit pour amuser l'enfant. Et même elle peut se dispenser de l'amuser. Il n'a besoin de personne. Qu'elle le laisse dans son berceau avec quelques pantins suspendus à la hauteur de ses yeux, à la portée de ses mains; qu'elle l'installe sur une couverture épaisse, au pied d'un arbre dans le jardin, avec ses jouets, libre de ses mouvements,
I. Lettre du 20 mai 1O72; voir notre Education du peuple, p. 55, Alcide Picard.
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s'agitant, se traînant, jetant, ramassant vingt fois le même objet, le tournant, le retournant, faisant dos mains, des yeux, de la langue et des lèvres toutes ses petites expériences; et, si la fatigue le prend, il cesse soudain et se détend. La tâche est bien assez lourde pour la mère, si elle surveille, si elle ne perd pas des yeux, si elle éloigne le chat, le chien, si elle choisit les objets que l'enfant peut manier sans danger, ceux qu'il est bon de laisser près de lui, afin qu'il fasse connaissance avec les formes, les couleurs, les dimensions, les poids. C'est un étudiant; gardez-vous de le troubler dans ses études et de remplacer maladroitement l'expérience qu'il ferait à lui seul par une leçon où vos plus grands efforts n'arrivent qu'à le troubler. Livré à lui-même, il apprendrait à palper, à goûter, à regarder. En le dérangeant, nous faisons de lui un inattenlif, un frivole, un touche à tout, un énervé '.
Si quand même nous tenons à intervenir, attendons. Lorsque l'enfant commence à parler, appliquons-nous à lui faire exercer activement ses sens; dressons-le à regarder, observer les objets et les êtres, à écouter et juger des sons, à palper, à re-
I. Voir les pages judicieuses de Madame Necker de Saussure, Ediicat. progr., \, p. iio, Garnier.
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connaître si un bâton est long-, court, rond, carré, pointu, émoussé, lourd, lég-er, chaud, froid, rugueux, poli... Sans aller jamais jusqu'à la fatigue, donnons-lui Phabitude de ne rien saisir pour le rejeter aussitôt, avant d'avoir porté sur cet objet les jug-enients essentiels, avant d'avoir fait l'inventaire des qualités propres, des caractères particuliers, attributs, propriétés, utilité'. »
Toutes les mères vous disent : « Mon petit garçon s'amuse très bien tout seul ; ma fdlette n'a pas besoin de petites amies : donnez-lui des chiffons et un morceau de boi-s, elle restera des heures tranquille dans un coin. » Eh bien, laissez-la donc faire !
C'est parfaitement juste. Durant la première enfance, les compagnons sont inutiles; l'enfant ne tient pas à en avoir. Il est bien trop absorbé par son jeu pour rechercher la société de ses pareils. Il s'initie : les choses et lui, il ne veut rien d'autre. Et il a raison. Ce que nous appelons un jeu est en réalité une étude, un exercice. Nous disons : « II s'amuse, cela n'a pas d'importance. » S'il pouvait rendre conq:)le de ce (|u'il fait, l'enfant nous répondrait : « Je m'exerce et je m'instruis. C'est très
I. Vcjir Ijeauvisage, L't Méthode d'observation fondée sur /'(uu'l/uné ii/ue et la géométrie concrète, Alcan, et I*apers on ni(ji'<il éducation,^. i6i, Londres, David Nutt, 1908.
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sérieux et 1res grave. » L'enfant est le plus ajipliquc et le plus ing-énieux des autodidactes. On pourrait ajouter que, par malheur, il est aussi le plus dérangé, le plus contrarié des travailleurs. Sans cesse, par nos interventions intempestives, nous l'arrêtons, nous détournons son attention, nous arrêtons le jeu qui l'absorbe et le passionne pour lui offrir un jeu qui nous intéresserait nous, mais qui l'ennuie. Et s'il manifeste son mécontentement, nous le punissons! Que ne peut-il nous reprocher notre imprudence, notre frivolité, notre injustice! De quel côté est l'intelligence et le bon sens? Entre un petit enfant qui joue tout seul et la grande personne (pii, sous prétexte de le surveiller ou de le distraire, l'interrompt à chaque instant, interdit, commande, questionne, regardez qui a la physionomie sérieuse, attentive, réfléchie? Le plus puéril est-il celui qu'on pense? Pour l'enfant, l'amusement est un effort, un travail, une enquête, une discipline. A chaque petite séance de jeu, il gagne une expérience, il développe une capacité, il amorce ou enracine une habitude. Le jeu lui fait connaître les choses et lui-même. Pouvons-nous y croire, nous pour qui le jeu n'est qu'une manière de nous fuir, de nous dissiper, d'eng-ourdir notre intellig'ence, ou d'étourdir notre conscience, de gaspiller nos forces, notre esprit, notre temps, notre arg-ent,
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c'est-à-dire le capital des autres, l'acquit social, le produit des sueurs, des larmes, du sang?
Aussi rien n'est plus inepte que notre conduite à l'égard de l'enfant et de ses jeux. En g-énéral, dans nos demeures nous n'assignons nulle place où il sera chez lui, où il pourra librement se développer. C'est un intrus; nous le tolérons à la condition qu'il ne parle pas, qu'il ne remue pas. Nous tremblons pour nos bibelots et nos meubles; nous réclamons le silence et la paix. Mais a-t-il demandé à être logé dans ces pièces où tout nous est permis, où tout lui est défendu?
Les mêmes parents qui, durant les premières années, ne cessent d'intervenir dans les jeux du petit enfant et lui recherchent la compagnie de ses pareils, aussitôt qu'il prend le goût et ressent le besoin de la société, changent de tactique. Ils s'éloignent ou ils rebutent l'enfant : « Laisse-moi donc tranquille! Je n'ai pas le temps! Amuse-toi tout seul. » A la même époque, devenus fort soupçonneux, ils écartent les camarades, ils craignent que les amis gâtent le langage, les manières, les mœurs. On ne saurait être plus malavisé.
Toutefois, bien souvent la mère, celle qui mérite ce nom, sait s'amuser avec l'enfant. Ce n'est pas elle qui commet les interventions inintelligentes, malfaisantes, dont nous parlions. Ce sont les fbus-
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ses mères qui troublent les jeux et gênent l'apprentissage; ce sont elles qui négligent l'enfant et le confient à n'importe qui, puis courent à leurs plaisirs, et au retour, pour donner le change aux autres ou faire taire leur conscience, se démènent à tort et à travers, agitent, troublent, énervent leurs enfants.
Les mères, dans la société, sont en fait des fonctionnaires singulièrement importants; on peut dire indispensables puisque, sans leur service, la société disparaîtrait, puisque selon qu'elles s'acquittent de leurs fonctions, activement ou avec négligence, le bien-être s'accroît ou diminue. Eh bien, dans un certain monde, il est assez à la mode de ne pas prendre ces fonctions au sérieux. Beaucoup de femmes des hautes classes riraient bien de cette affirmation : « L'énergie saine et normale des femmes aspire à peupler la terre '. » Plutôt que de renoncer aux sports, au bal, aux visites, si elles acceptent le mari, elles refusent l'enfant, ou elles se hâtent de se débarrasser en le plaçant à V Hôtel des Bébés. Ne faut-il pas être libre de jouer au bridge ou de
I. F]llen Ivey, De l'Amour et du mariage, Flammarioa; voir Pages libres, 8 et i5 août 1908.
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Toler sur les roules en automobile ' ? Et l'aristocratie, dout la conduite inspire les autres classes, n'a pas le privilège de ces défections. Il faudrait donc savoir si la maternité est ou n'est pas essentielle. Si elle n'est point essentielle, taisons-nous, laissons les choses aller comme elles vont. Que la femme suive sa fantaisie, se voue au célibat, s'adonne aux sports, s'affranchisse même de l'idée qu'elle pourrait a\oir une famille à créer. Que la société applaudisse aux exploits des « chauffeuses », au surmenage intellectuel des « princesses de science », qu'elle asservisse au « sweating System » toutes les esclaves de la production économique.
Mais si la maternité est jug-ée essentielle, alors considérons la femme comme chargée de la plus grave fonction sociale, et faisons en sorte que cette préposée à la conservation des peuples, à la nourriture et à l'c'ducation des enfants, n'ait ni l'obligation, ni la possibilité, ni même la tentation de se soustraire à sa mission.
Une de nos plus fortes inclinations est de méconnaître les devoirs stricts, de les ravilir par les noms que nous leur imposons, afin d'expliquer, de légitimer nos défections, même de leur gagner les applaudissements. Puis le remords nous incline à