‹ Meres et fils. --Chapitre 38 sur 84 · I. Ellen Key, Le siècle de Veuf nul, p. iHS, Flammarion · texte numérisé non relu

I. Ellen Key, Le siècle de Veuf nul, p. iHS, Flammarion

chercher quelque devoir moins urt^ent et d'apparence plus difficile auquel nous nous vouons avec une ardeur exagérée. C'est une aberration. Faut-il la condamner et la flétrir? ou simplement voir et regretter, en considérant que rhumanilé est inconséquente et faible, et que, en fin de compte, ce mauvais emploi de ses énergies, s'il constitue un virement malhonnête et un imprudent gaspillage, ne se solde pas pourtant par une faillite?

La société perd, mais non pas absolument sans compensation, à la tactique de ces femmes qui se détournent de « l'idole d'époux et des marmots d'enfants », puis se dévouent aux infirmes, aux malades, aux affligées, à leurs sœurs ég-arées et déchues... Donc, en présence de cette transposition à la fois dommageable et bienfaisante, tout ce qu'il semble permis c'est premièrement d'avertir que le dommag"e est plus grand que le l)ienfait : mieux vaudrait mettre au monde des enfants robustes et préparer à la société des collaborateurs vaillants et purs, que collecter, patronner, diriger... C'est, secondement, de montrer cond)ien il est injuste d'appeler les enfants des « marmots » et de rabaisser la fonction de la mère. Ce n'est ni une besog-ne vile, ni une tâche aisée, ni une mission subalterne que d'élever un enfant. Notre vanité en fait bon marché, alors que, dans la cité,

il n'est rien qui soit au-dessus. La maternité est plus qu'une magistrature. Cette élaboration de Tavenir, qui commence par l'enfantement et se continue par l'éducation, est, parmi les hommes, ce qui dépasse les hommes; c'est la science du bien et du mal, c'est l'œuvre diabolique et divine, car, selon qu'elle est accomplie, le monde s'enfonce dans la souffrance ou s'élève vers le bon- Jieur. Enfin, de la conduite des mères, de leur néglig-ence ou de leur dévouement dépend le recrutement de ces deux troupes si inégales : l'innombrable multitude des faiseurs de peines, le bataillon, la faible escouade des faiseurs de joie.

Les deux premières années.

La période qui va de la naissance à la première dentition passe pour appartenir exclusivement à la mère. Nous verrons plus loin si vraiment à nul moment la mère doit s'effacer. On estime aussi que cette même période n'exige que des soins matériels : le corps réclamerait toute l'attention ; tandis que, dans le silence," presque dans l'oubli, l'intellig-ence, l'esprit, la conscience attendraient leur tour, qui viendrait plus tard, vers l'époque que l'on appelle l'âge de raison.

Notre avis n'est pas tel. Nous croyons qu'à tout âge, c'est l'esprit qui a droit au premier amour et aux premiers honneurs. Alors même que l'éducateur croit ne travailler que pour le corps, l'âme profite. Et c'est à l'àme que délibérément et méthodiquement il faut penser dès les premiers jours. La mère ne fait pas ce qu'elle doit si, même dans les soins qu'elle donne au nourrisson, par delà ce corps, elle n'aperçoit, elle ne cherche

ïgo MERES ET FILS.

pas l'àiiie. Serait-ce à la vie animale qu'elle a charg-e d'initier l'enfant? C'est à la vie humaine; et la vie humaine est esprit, doit être de plus en plus esprit. Au cours des premières années, communiquant avec l'enfant d'abord par le lang-ag-e, qu'elle interprète si bien, des cris, des pleurs, des caresses, puis par le langage artrculé que bientôt vient secourir et compléter la parole écrite, la mère a pour mission de faire parcourir à ce nouveau-venu le long- voyage que sa race a effectué à travers les âges. Sans brûler les étapes, mais en accélérant l'allure de manière à faire franchir en quelques mois ce que les' hommes ont mis des siècles à passer, elle conduira l'enfant de l'humble point de départ au stade actuel, et, par surcroît, elle lui donnera l'élan pour voler plus loin et pousser en avant la marche glorieuse.

Pour son labeur elle aura de précieux auxiliaires : le langag-e d'abord, aide incomparable, vrai magicien qui, dans un mot, résume des siècles de tâtonnements, condense des trésors d'expériences €t de révélations; puis, le chat, le chien, les humbles amis que l'homme a gagnés, élevés jusqu'à lui; puis le logis et ses murs, ces réduits où chaque jour s'accomplissent tant de rites mystérieux, la chambre où l'enfant s'endort, s'éveille; la salle à manger où à heure fixe la famille s'as-

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