‹ Meres et fils. --Chapitre 39 sur 84 · MERES. IQI · texte numérisé non relu

MERES. IQI

semble comme autour d'un autel; la cuisine et sa captivante chimie ; le grenier et ses cachettes ; la cave et ses ténébreuses profondeurs; et l'àtre où le feu renouvelle l'anlique miracle de Prométhée; €t le lustre d'où la lumière jaillit par un bouton pressé; et les meubles, les tapisseries imagées, les objets d'art, les ornements (pii tous sont de l'iiitellig-ence matérialisée, ou plutôt de la matière, toute pénétrée d'intelligence, humanisée, débordante de pensée, presque animée et parlante, on sorte que l'on ne saurait dire si tout ce qui entoure l'enfant est fait pour l'abriter et le servir, lui rendre la vie plus douce, el non pas plutôt [)Our faciliter à la mère la i^rande œuvre d'humanisation qui mettra une intelligence, une àme, une conscience là où la nature semblait n'avoir voulu cpie des organes et des appétits.

Les choses, silencieusement bienfaisantes, olfrent sans se lasser leur secours. Des hommes pouvonsnous attendre un acte pareil? Parents, commensaux, serviteurs, voisins, amis, devraient s'empresser autour de l'enfant, seconder la mère, travailler à l'envi pour la prompte et parfaite initiation de ce futur collal)orateur, tle cet associé qui plus tard portera avec eux les charges de la famille, de la cité, de la patrie, de la civilisation. Leur dévouement, en somme, ne serait pas gra-

luit; s'ils savaient voir, ils le considéreraient comme un placement avantageux, dont eux-mêmes, et plus sûrement leurs propres enfants, récolteraient un jour les fruits. En outre, dans le présent, ils g^oùteraient la satisfaction, plus chère à l'homme qu'il ne l'avoue, de se rendre utiles, d'être dans l'ordre, d'accomplir la loi; et en même temps ils jouiraient du commerce d'un véritable enfant, ils y rafraîchiraient leur esprit et leur âme. Rien n'est doux et réconfortant comme cette gentillesse confiante, rien n'est attrayant comme cette curiosité dont les trouvailles se multiplient sous les regards d'un entourage qui protège l'enfant et le guide avec autant d'intelligence que d'affection. Rien, au contraire, n'est aussi odieux ni déplaisant que l'enfant gâté par ses proches, rendu terrible par la mauvaise éducation.

Cette aide, si naturelle et qui serait si efficace, des parents, serviteurs et amis, il n'est pas fréquent que la mère l'obtienne. On peut même considérer comme un privilège l'indifférence d'une maisonnée qui, détachée de l'enfant, laisse la mère agir avec lui à sa guise. Souvent les desseins de l'éducatrice sont contrecarrés sournoisement ou à découvert. Le père, les grands-parents prennent comme à tache de faire ce que la mère interdit, de blâmer ce qu'elle fait, de ruiner son autorité à

MÈRES. ig3

force de complaisances. Parmi ceux qui approchent l'enfant, il en est qui s'amusent à le duper, à troubler son inexpérience, à f^)usser son jugement par des plaisanteries, par des histoires fantastiques, par des réponses qui sont des mensonges ou des stupidités. Il en est qui, pour lui parler, contrefont leur langage, lui enseignent une prononciation bégayante, zézayante, ridicule ; changent sottement le nom des êtres et des objets : on n'entend autour de l'enfant que toto, dada, nounou, coli, sentil, tanapé... Il en est qui par paresse, pour se dispenser d'une peine qu'ils ont charge de prendre, pour avoir, comme ils disent, la paix, terrifient l'enfant, frappent au mur, forcent leur voix, annoncent l'arrivée du croquemitaine, du ramoneur, du gendarme, du voleur de petits enfants... Il en est qui le rendent gourmand et bassement calculateur en lui promettant des friandises s'il veut faire t lie chose; il en est qui le rendent menteur en lui intimant, avec des menaces terribles, la défense de répéter à maman ce qu'il a fait, ce qu'il a vu ou entendu... Il en est qui s'appliquent à le rendre jaloux du frère, de la sœur, ou méprisant pour ses camarades. Il en est qui lui répètent : Toi, tu n'auras pas besoin de travailler, ton père s'est levé avant toi... Il en ast qui, pour s'amuser, rire de ses grimaces, le font

boire, priser, fumer... Il en est qui lui apprennent des mots grossiers, des chansons bêles...

L'homme est un étrange et terrible malfaiteur.

Et que dire quand c'est la mère qui se rend coupable de ces imprudences ou de ces crimes? quand c'est elle qui remplit d'angoisse l'âme de l'enfant, l'ensemence de terreurs, de préjugés, de superstitions, de bassesses, de défauts, de vices, gâte à la fois le présent et l'avenir?

Quel rôle que celui de la mère, laquelle a le bien à enseig-ner. et le mal à écarter! Comprend-on notre folie d'abandonner ce rôle à des femmes que rien n'a préparées à le jouer, qui n'ont ni savoir, ni vouloir; à des femmes que la sottise masculine a perverties, auxquelles nous avons fait croire que leur destinée est de plaire, est « d'avoir du goût comme un bon fruit et du parfum comme une rose' » ; que nos applaudissements encouragent à se soustraire à toute règle, à changer sans cesse de résolution, d'idée, d'humeur; que nous écartons des occupations utiles; que nous détournons des pensées sérieuses, que nous puérilisons par la mondanité et les chiffons, que nous dégradons par la galanterie ?

Sur qui donc comptons-nous pour élever nos

Page 1